L. A. pp Bourrox, Le MARÉCHAL D'ESTRÉES
Louis-Alexandre de Bourbon, con‘e de Toulouse, était le troisième fils légitimé de Louis XIV et @e Mme de Montespan. Il occupait la présidence du Conseil de Marine en qualité d’amiral de France.
plus qu'un désert hanté par des tribus sauvages, ennemis traditionnels et irréconciliables des Anglais. Port-Royal, la seule place fortifiée et dont la subsistance dépendait des colons, serait forcément abandonnée. !
Nicholson ne le comprit que trop, et, pour éviter ce désastre, il ne craignit point de violer le traité de paix et de désobéir ouvertement aux ordres de sa souveraine, Il mit les Acadiens dans l'impossibilité de vendre leurs terres et leurs effets, en défendant aux Anglais de rien acheter d'eux, Jl interdit l'accès des ports aux navires français qui devaient leur apporter les agrès nécessaires aux embarcations qu'ils avaient construites ; il leur fit défense d'écrire à Boston pour en faire venir; il alla jusqu'à faire saisir leurs bateaux et leurs chaloupes. En un mot, il les retint prisonniers chez eux, comme devait le faire plus tard le misérable Lawrence avant de les disperser aux quatre coins du ciel, ?
En même temps il chercha à les séduire par les promesses les plus flatteuses, leur offrant, s'ils voulaient rester, les mêmes droits et privilèges qu'avaient les sujets anglais. Ce fut lui également qui inaugura à l'égard des missionnaires des Acadiens le système de vexations dont ils eurent tous plus on moins à souffrir dans la suite. Ces prêtres étaient les seuls hommes instruits qu'il y eût parmi eux, et par conséquent les mieux en état de les éclairer, Nicholson leur fit défense de se méler en rien de leurs affaires et de leur donner des conseils, comme si leur qualité de prêtres leur enlevait les titres de citoyens et de Français, et les privait du droit de donner à des compatriotes placés dans les circonstances les plus difficiles, des avis que ceux-ci leur demandaient. Le but de ces défenses était évident : c'était de mieux profiter de l'ignorance des Acadiens laissés à eux-mêmes, et de surprendre plus facilement leur bonne foi.
Les missionnaires durent se soumettre, du moins extérieurement, à ces prescriptions iuiques, de crainte d'être bannis et de voir leurs ouailles privées de secours spirituels. Les Acadiens eurent alors recours au gouverneur du Cap-Breton, M. de Costebelle, et le prièrent d'envoyer quelqu'un de ses officiers à Port-Royal pour plaider leur cause et faire exécuter le traité. M. de Costebelle, à qui la cour de France avait recommandé de favoriser l'exode des Acadiens, dépécha immédiatement de Louisbourg deux hommes de confiance, les capitaines De la Ronde et Pinsens, qui furent munis d'instructions, dont il importe de connaitre le texte,
“II (M. de la Ronde) s’enbarquera dans le bateau du roy le Suint-Louis pour aller au Port-Royal.
1%... In case ye French quit us we shall never be able to maintain or protect our English families from ye
insults of Indians, ye worst of ennemies, which ye French by theirs staying will in a great measure wend off, for their own sakes. — Nora Scotia Archives, Lt, Gorr, Caulfield to Board of Trade and Plantations, p. 9.
* Lettre de M, de Saint-Ovide de Brouiïlan à M. John Doucet, gouverneur de la Nouvelle-Écosse. Louisbourg, 21 juillet 1718. — Voir Doc. ixépirs, XIII. — Pièce omise dans le volume d'Archives de la Nouvelle-Ecosse publié à Halifax.
“,.. They had built abundance of small vessels to carry themselves and effects to Cape Britton. Pub. Record Oflice. Letter from Sam. Vetch to Board of Trade, Sept. 2% 1715. — Voir Doc. ixÉDtrs, VIT. — Pièce omise dans le volume d’Archives publié à Halifax.
“... Le sieur de Capon lui ayant dit (à M. de Costebelle) qu'ils n'étoient arrivés ancuns nouveaux ordres de la Cour d'Angleterre pour lever les difficultés que le général Nicholson fit en 1714, Conseil de Marine, 2$ mars 1716.
* M. Nicholson leur a fait dire que ceux qui voudraient rester sur leurs terres jouiront des mêmes privilèges que les sujets de la Reine et que si leurs prêtres ne vouloient pas rester que la Reine leur en enverroit d'Irlande: ce qui est sûr, c’est qu'on ne doit rien épargner pour que ces habitants sortent, il est très sûr que s'ils sortent, les Anglais ne peuvent garder l’Acadie ; la permission de la Reine ne sert de rien; il est défendu aux Anglois de rien acheter, — Lettre du major L'Hermite au Conseil de Marine, 29 août 1714.
“ I] mettra en passant les habitans des Mines à terre à Chibouctou qui s'en iront au travers les terres, ensuite il continuera sa route,
“ Etant arrivé au Port-Royal si M. Nicholson n'étoit point arrivé, il l'attendra ; il luy remettra ma lettre et l'informera da sujet de son voyage, — conformément à la lettre que je luy écris dont je luy en donne copie.
“Il s'embouchera avec le père Bonaventure et les autres missionnaires, prendra langue d'eux de ce qui se passe et agira de concert avec eux tant pour l'évacuation des habitans que pour qu'il soit permis à ceux qui ne pourront pas évacuer cette année de rester jusqu'à l'année prochaine, vu qu'ils ont un an à se retirer et qu'on les en a empêchés jusqu'à présent, par conséquent l'année ne doit commencer Güe du jour que la permission leur en sera donnée ; en cas qu'on luy fasse des objections sur ces articles il a les ordonnances de la Reine sur lesquelles il se doit règler et demander à M. Nicholson de les faire exécuter, il doit prendre garde de ne se point relâcher sur aucun article.
“I sait que par l’article 14 du traité de paix qu'il est permis à ces habitans de sortir avec leurs effets mobiliers qu'ils pourront emporter, par conséquent les bateaux, chaloupes et bestiaux y sont compris.
# Par le dernier traité il leur est permis de vendre les autres biens immobiles, ainsy ils ne peuvent les empêcher de se retirer sans vouloir aller contre les volontés de la Reine ; il fera agir les missionnaires pour représenter à ces habitans les périls où ils se trouvent en demeurant avec les Anglois qui dans la suite les regarderont comme leurs esclaves quand même ils changeroient de religion." 11 donnera avis de son arrivée au père Bonaventure et au père Félix par le moyen des babitans des Mines ou autres s'ils s'en trouvent au Port-Royal ; il ne s'absentera point du Port-Roval à moins que pour des raisons fortes
“Il fera agir les missionnaires à l'égard des habitans sans qu'il paroisse d'affectation. de son costé, il fera seulement connoistre qu'il n'est là que pour soutenir le droit des habitans et le privilége qu'il a plu au roy leur procurer de la reine d'Angleterre et pour leur faciliter une retraite sous l’obéissance de leur roy.
“ Après que toutes choses seront réglées, il fera un état général de ceux qui auront des bateaux ou qui en feront, s'ils restent cet hiver; et de ce qu'ils auront besoin pour les faire naviguer et dans quel temps ils en auront besoin. Il en fera pareillement un, du nombre des familles qui n'auront point de voiture et de ce qu'ils peuvent avoir à apporter, il observera de marquer le temps qu'ils pourront sortir.
“ En cas qu'il se trouve d'autres obstacles je lui laisse à sa prudence ; il fera part de tout ce que je lui dis au père Justinien qui pourroit l'éclaircir sur d'autres sujets qui ne sont point à mes connaissances.” *
MM. de la Ronde et Pinsens arrivèrent à Port-Royal au cours de l'été de 1714. M. Nicholson leur fit bon accueil, leur permit de faire des assemblées et de s'aboucher avec les Acadiens, qui tous unanimement réitérèrent leur ferme détermination d'évacuer le
! Le gouverneur de Louishourg ne parlait ainsi que parce qu'il savait ce qui se passait alors dans les colonies anglaises. La haine contre les Français y était encore plus forte que le fanatisme religieux. En 1700 le village de Frenchtown, dans le Rhode Island, composé de huguenots français qui s’y étaient réfugiés après la révocation de l'édit de Nantes, fut assailli par la population du voisinage, les maisons furent envahies, leurs habitants horriblement maltraités et obligés de fuir uniquement parce qu’ils étaient coupables d'être français. Vers le même temps et pour le même motif, les huguenots français établis dans les Etats du sud, s'y étaient vus molestés au point
qu'ils avaient résolu d'abandonner le pays. Ils avaient méme fait des démarches pour aller se fixer en Louisiane. lait au hâvre Louisbourg, le 11 juillet 1714, L'Hermite, — Ævtrait des Archives du Conseil de Murine.
pays. Nicholson parut convenir de tout, mais finit par tout refuser en donnant pour prétexte qu'il fallait recourir à la reine d'Angleterre pour obtenir une nouvelle décision. On se refuserait à croire à de pareils subterfuges, si l'on n'avait sous les yeux les pièces olflicielles qui le prouvent. '
L'hiver, durant lequel les Acadiens ne pouvaient émigrer, serait venu avant le retour de la prétendue réponse qui, du reste, n'arriva jamais: c'était tout ce que cherchait Nicholson,
L'année suivante, Nicholson était parti. La Nouvelle-Bcosse avait pour lieutenantgouverneur le colonel Vetch. Cet olflicier, qui n'avait pas eu de termes assez violents pour censurer la conduite de son prédécesseur, ne respecta pas plus que lui la foi des traités, et mit les mêmes obstacles au départ des habitants, *
Les naifs Acadiens, si honteusement bernés par Nicholson, s'attendaient si bien à partir dans le cours de 1715, qu'ils n'ensemencèrent pas leurs terres au printemps de cette
En 1714, les sieurs de la Ronde ot Pinsens, capitaines, furent envoyés à l'Acadie pour obtenir de M, de Nicholson une liberté pour les François de l'Acadie de se retirer avec leurs bestiaux et leurs grains à l'ile Royale
“M. de Nicholson permit à ces otliciers de faire assembler les habitants pour savoir leurs intentions, Ils déclarèrent tous qu'ils voulaient retourner à leurs souverains. Il fut demandé à M. Nicholson que conformément à l'article quatorze du traité de paix, ces habitants eussent l'espace d'une année pour rester sur leurs biens sans empêchement,
“Qu'il leur fut permis pendant ce temps de transporter leurs grains et leurs hestiaux, de construire des bâtiments pour le transport de leurs effets et de recevoir de France les agrès et les apparaux pour ceux qui seroient bâtis au Port-Royal ou ailleurs,
Ces deux articles furent renvoués à la décision de la reine. On demanda encore qu'il leur fut permis de vendre leurs habitations où de laisser procuration.
“I Put répondu à cet article remis à la reine, de plus renvoyé à sa lettre qui en doit être un sûr garant.
“M. de Nicholson promit en outre une prompte expédition de tous ces articles... MAIS DEPUIS CE TEMPS ON N'A EU AUCUNE RÉT'ONSB SUR CB SUJET, — Conseil de Marine, 28 mars 1716.
0... 1 n'avait pas tenu à eux (les Acadiens) qu'ils ne se fussent retirés en 1714, mais la porte leur avait été fermée par le refus du général Nicholson” — Conseil de Marine, 23 mai 1719. Rapport du P. Dominique de la Marche.
Le rapport suivant adressé au Conseil de Marine, à Paris, fait voir que M. de Costebelle prévoyait les difficultés que ferait le général Nicholson au départ des Acadiens :
“Le 15 juillet je fis partir M. de la Ronde Denis pour le Port-Royal, dans un bateau de l'Acadie que j'avois frêté. J'envois à Votre Grandeur la copie de la lettre que j'ai écrite À M. de Nicholson, et des instructions que j'ai données à M. de la Ronde, Je lui ay remis les ordres de la Reine en anglois et en françois, M, Gaulin s’embarqua avec ny et plusienrs Acadiens qui étoient ici, J'ai cru, Monseigneur, de ne pas rendre un plus grand service au Roy que d'aider à ces habitans à sortir d’un abime où ils vont tomber.
“ Votre Grandeur me dit qu'elle envoyt pour eux les agrès que j’avois demandés ; mais ils viendront tard : avant qu'on les leur ait fait tenir la saison sera bien avancée. [ls aroient écrit à Boston pour en avoir : M. de Nicholson la défendu, même à fait arrêter leurs bateaux et chaloupes qu'ils avaient bâtis. Ts m'ont paru être dans le sentiment de ne pas sortir qu’ils v’aient vu la décision de M. Nicholson. LE est constant qu'il fera tout ce qu'il pourra pour les retenir : ils ont méme tenu déjà deux fois conseil pour quitter le Port-Royal. c'est en partie ee qui m'a déterminé à y envoyer, d'autant plus que les Anglois les ont mis hors d'état de pouvoir subsister, s'ils ne recueillent pas kurs récoltes en achetant leur Wé — Letwre du Mujor L'Hermite, 29 août 1714,
* “Ayant appris, Monsieur, par plusieurs habitants dn Port-Royal, des Mines et de Beaubassin que celui qui commande à votre absence au Port-Royal (le colonel Vetch), leur a fait défense de sortir, et même en a refusé la permission à ceux qui lui ont demandés, ce qui fait que les habitants qui seraient maintenant établis sur les terres du Roi, se trouvent la plupart hors d'état de se retirer cette année. .…
‘C'est ce qui m’a déterminé, Monsieur, suivant l’ordre que le Roi m'en donne, d'y envoyer M. de la Ronde Denis, Capitaine d’une compagnie détachée de la Marine, à qui j'ai remis en main les ordres de la Reine, et confèrera avec vous des raisons pour lesquelles ils sont détenus. J'espère, Monsieur, que vous rendrez toute la justice
année, ayant en prévision amassé des vivres pour deux ans! Vetch savait si bien qu'il n'avait aucun droit sur les Acadiens, et qu'il cormettait une criante injustice en les retenant malgré eux, qu'il se hâta d'écrire anx lords du commerce dès le 9 mars de cette année : ‘ Comme la saison avance, à moins que des ordres prompts ne soient expédiés, les habitants vont émigrer avec leurs troupeaux et leurs eflets au Cap-Breton, ce qui va dépouilier et ruiner entierement la Nouvelle-cosse et en même temps faire du Cap-Breton une colonie populeuse et bien pourvue, entreprise que plusieurs années et de grandes dépenses n'accompliraient pas, si on la faisait directement de France." *
On jugera de l'importance qu'attachait le gouverneur Veteh aux établissements français par le passage suivant d'une lettre qu'il adressait peu de mois auparavant aux mêmes lords du commerce : “ Les Français forment une population d'environ deux mille cinq cents âmes... Ils sont, avec les sauvages, les seuls habitants de ce pays; et, comme ils ont contracté des mariages avec les sauvages, qui sont de même religion, ils ont sur eux une puissante influence, Cent Français, nés dans le pays, parfaitement accoutumés comme ils le sont aux forêts, habiles à marcher en raquettes et à conduire des
due, et que vous n'aurez d'autre vue que de suivre les volontés de la Reine." — Archives dela Marine et des Colonies, Lettre de M. L'Hermite à M, Nicholson, Louisbourg, le 11 juillet 1714,
“Celuy qui commande au Port Royal a fait défense de sortir du pays avant l'arrivée de M. Nicholson: de sorte que tous ceux qui sont venus ici s'étoient échappés. Ils m'ont représenté, ainsi que M. Gaulin et les Pères de l'Acadie qui nront tous envoyé des express, qu'il étoit nécessaire d'y envoyer un oflicier pour soutenir leurs droits, les Anglois ayant défendu aux missionnaires Ge se mêler des afluires de ces habitants” — Archives de la Marine et des Colonies. Lettre du major L'Hermite au Conseil de Marine, datée de Louisbourg, 29 août 1714.
“ Par sa lettre du 6 novembre 1715, il marque (M. de Costebelle) qu'il a parlé au Sieur Capon, envoyé du gouverneur de Port-Royal, de la manière dure et injuste avec laquelle le général Nicholson avoit traité les habitans françois de l’Acadie, contraire en tout aux ordres qu'il avait reçus de la feue Reine d’Angluterre, et à la parole qu'il avoit donnée aux Sieurs de la Ronde et Pinsens.
“Cet envoyé a convenu que la conduite de ce général n'avoit été approuvée d'aucun officier de sa nation; mais que le gouverneur particulier ne pouvoit rien changer sans de nouveaux ordres du roy d'Angleterre; ainsi tons les autres différents mouvements sont suspendus pour la libro évacuation des habitants jusqu'à une plus ample décision des deux couronnes.” — Conseil de Marine, 27 mars 1716,
Un récent biographe qualifie Vetch de premier gouverneur anglais de la Nouvelle-Ecosse, Les pièces citées dans le présent article démontrent surabondamment le contraire, — Collections of the Nora Scotia Historical Society, vol. IV, Biographical sketch of Hon. Samuel Vetch, by the Rev. G. Patterson.
M. de Costebelle, par sa lettre du 9 septembre, marque %... qu'on l’a assuré que les habitants françois des Mines n’ont point ensemencé leurs terres en 1715, qu'ils avoient des grains pour vivre deux ans et qu'ils restoient disposés à une entière évacuation lorsqu'ils auroient des bâtiments pour les transporter À l’île Royale avec leurs familles et leurs effets.” — Conseil de Marine, 28 mars 1716.
“Le P, Dominique à son retour lui a présenté (à M. de Costebelle) un mémoire par lequel il paroît que les peuples de l’Acadie étoient déterminés à tout abandonner pour sortir de la domination des Anglois; que la plupart même n'avoient pas voulu ensemencer leurs terres dans l'espérance qu'on les retireroit au printemps ; que plusieurs avoient construit des bateaux pour le transport de leurs familles et de leurs effets; qu'il y en avoit dix prêts à naviguer dès qu'on leur auroit envoyé les agrès...”— Conseil de Marine, 28 mars 1716.
M. Begon, par sa lettre du 25 septembre 1715, marque “que le P. Justinien, missionnaire récollet au Port- Royal, lui a marqué que tous les habitants françois de l'Acadie ont pris la résolution d'aller s'établir à l'isle Royale à quoi une lettre pastoral de M, l'évêque de Québec a beaucoup contribué.”
“... Les Anglois font tout ce qu'ils peuvent pour retenir les Français, non seulement en les ménageant, mais aussi en leur refusant les choses nécessaires pour leur passage, et lenr faisant entendre qu'ils ne ieur permettront pas de disposer de leurs immeubles ni de leurs bestianx, qu'on leur donnera seulement quelanes vivres.” — Consril de Marine, 2S mars 1716.
? Letter from Col, Vetch to the Bourd of Trade, March 9% 1714-15. Voir Doc. ixmpirs, IT. Pièce omise dans lo volume d’Archives de la Nouvelle Ecosse publié à Halifax.
canots d'écorce, sont de plus grande valeur et d'un plus grand service que cinq cents hommes nouvellement arrivés d'Europe. Il faut en dire autant de leur habileté à la pêche et à la culture du sol.” !
On n'avait pas à la cour de France une moindre opinion de ces Français d'outre-mer. Le Conseil de Marine, qui siégeait au Louvre, disait d'eux vers le même temps:
“Ces Français-acadiens sont naturellement industrieux.* Ils naissent forgerons, menuisiers, tonneliers, charpentiers, constructeurs ; ils font eux-mêmes les toiles et les étoiles dont ils s'habillent ; c'est pourquoi, outre le défrichement des terres de l'ile Royale, ils fourniraient à cette colonie un nombre considérable de bons ouvriers qui contribueraient bien mieux à son établissement que des personnes qu'on y enverrait de France et qui ne seraient faites ui au climat, ni aux usages du pays.”
IT
Un des moyens dont les autorités anglaises se servirent, pour tenir les Acadiens et les lier à la Nouvelle-Ecosse, fut le serment d'allégeance qu’elles voulurent dès lors leur imposer.
La mort de la reine Anne et l'accession du roi George premier au trône d'Angleterre, en fournirent l'occasion au gouverneur Caulfield, qui venait de remplacer le colonel Vetch. Il chargea deux de ses ofliciers, MM. Capoon et Button, de parcourir les centres acadiens depuis Port-Royal jusqu'à Beaubassin et la rivière Saint-Jean, d'y convoquer des assemblées, d'y lire la proclamation officielle envoyée de Londres, et de tâcher d'arracher un serment d'allégeance en faveur du nouveau roi. Le serment du /est renfermant un acte d'apostusie, il ne put être question de l'imposer. On y substitua la formule suivante :
“.. Je promets sincèrement et jure que je veux être fidèle et tenir une véritable allégeance à Sa Majesté le roi George.
“ Ainsi Dieu me soit en aide.”
jette tentative était un piège aussi habile que dangereux ; car si les Acadiens avaient prêté ce serment sans réserve, on n'aurait pas manqué de s’en prévaloir pour leur dire qu'ils s'étaient déclarés et étaient devenus sujets anglais, et que, par conséquent, ils n'avaient plus le droit de quitter le pays.
Les Acadiens se tirèrent de ce mauvais pas avec autant d'habileté que de sagesse, La letire des habitants des Mines, en particulier, est à citer, car elle est un modèle du genre.
“Pour satisfaire à ce que vous nous avez fait l'honneur de nous publier mercredi dernier... nous avons l'honneur de vous dire que l’on ne peut être plus reconnaissant que nous le sommes des bontés du roi George, lequel nous reconnaissons être légi-
l'Archives de la Nouvelle- Ecosse, p. 6.
? “Ces peuples sont naturellement adroits et industrieux au-delà de ce qui se voit eu Europe; ils réussissent en tout ce qu'ils entreprennent ; ils ne doivent qu’à la nature la connaissance qu'ils ont de plusieurs arts. Archives de la Marine et des Colonies. Mémoire concernant les habitants de l'Acadie, — 1717, ‘
% Conseil de Marine, 5 juin 1717.
‘ Je leur ai dit tout ce que j'ai pu pour leur faire comprendre que, s’ils ont une fois prêté serment de fidélité,
qu'ils n'auront pas la liberté defsortir un grain de bled de chez eux... L'HERMITF.
A Louisbourg, le 29%août 1714. ht
time souverain de la Grande-Bretagne, et sous la domination duquel nous nous ferions une véritable joie de rester, étant aussi bon Prince qu'il l’est, si nous n'avions pris, dès l'été dernier, avant de savoir son exaltation à la couronne, la résolution de retourner sous la domination de notre Prince, le roi de France, ayant même donné tous nos seings à l'envoyé de sa part auquel nous ne pouvons contrevenir jusqu'à ce que leurs deux Majestés de France et d'Angleterre aient disposé de nous autrement; quoique nous nous obligions avec plaisir et par reconnaissance, pendant que nous resterons ici, à l’Acadie, de ne rien faire ni entreprendre contre Sa Majesté Britannique le roi George.” *
Les habitants de Port-Royal, placés à portée des canons du fort, et par suite obligés à de plus grands ménagements que les autres, consentirent à prêter une espèce de serment, mais avec des réserves tellement explicites qu'elles ne pouvaient donner prise d'aucun côté. Voiri le texte même de ce serment :
“Je promets sincèrement et jure que je veux être fidèle et tenir une véritable allégeance à Sa Majesté le roi George, tant que je serai à l'Acadie et Nouvelle-Ecosse, et qu'il me sera permis de me retirer là où je jugerai à propos, avec tous mes biens meubles et effets, quand je le jugerai à propos, sans que nulle personne puisse m'en empêcher.”
“ Annapolis Royale, ce 22 janvier 1715.”
(Nuivent les signatures. ) *
J'ai insisté à dessein sur cet épisode de l’histoire des Acadiens ; parce que ce fut là le commencement des interminables querelles, au sujet du serment, qui allèrent toujours en s'envenimant, jusqu'à la catastrophe de 1755.
La position de ce peuple resta la même sous le successeur de Caulfield, John Doucet, dont le nom indique évidemment une descendance acadienne devenue protestante. Déjà ce gouverneur commençait à tourner en accusation, contre les Acadiens, la détention forcée que ses prédécesseurs leur avaient fait subir. Il osa même reprocher au gouverneur de Louisbourg l’insuccès de la mission du capitaine de la Ronde, ajoutant que c'était au grand détriment des domaines de Sa Majesté le roi George, parce que, si les habitants qui avaient signé s'étaient retirés, on aurait placé sur les terres des sujets de Na Majesté. !
La réponse de M. de Saint-Ovide de Brouillan ne se fit pas attendre et fut péremptoire :
“A l'égard des plaintes que vous me faites que les habitants de l'Acadie ne s'étant point retirés comme l'on en était convenu, et que ce retardement a causé de la perte à Sa Majesté Britannique, vous avez düû savoir, Monsieur, l'impossibilité dans laquelle Monsieur de Nicholson et autres commandants de l’Acadie les ont mis de pouvoir exécuter les conventions que l'on avait faites ; les uns en ne voulant pas leur laisser emporter leurs biens, et les autres n'ayant voulu permettre qu'il leur fût, par nous, envoyé des apparaux pour gréer leurs petits bâtiments qu'ils avaient construits et dont ils ont été obligés de se défaire
Le]
Public Record Ofiice. Lettre des habitants des Mines au gouverneur Coœulñeld, 3 janvier 1714-15, — Voir Doc, INBprrs, IV.— Pièce omise dans le volume d’'Archires de la Nourelle- Ecosse publié à Halifax.
* Public Record Ofice. — Voir Doc. iNEprrs, no I, — l'ièce omise dans le volume d’Arehives de la Nouvelle- Ecosse publié à Halifax,
* Les habitants de Port-Royal, des Mines et de Beaubassin écrivirent à cette occasion, à M. de Saint-Ovide, gouverneur du Cap-Breton, une lettre à laquelle celui-ci répondit par une espèce de plaidoyer rédigé par demandes et par réponses, pour indiquer aux Acadiens la manière de se défendre. — Voir dans les Doc, rNenrrs, XIX-XX, les deux intéressants documents : Lettre des Acadiens en réponse à M. de Saint-Ovide.
* Public Record Ofjice, — Voir Doc, iNEDirs, VIT. — Pièce omise dans le volume d’Archires de la Nouvelle-Ecosse publié à ITalfax,
RE
presque pour rien aux marchands anglais; je ne manquerai pas d'informer le roi mon maître de tout ce que vous me marquez sur cela, afin qu’il y donne les ordres qu'il jugera à propos...” !
Il serait trop long d'énumérer les vexations auxquelles le gouverneur Doucet soumit les Acadiens dans le but de les amener à prêter le serment d’allégeance ; il suffit de dire qu'il n'y parvint pas, et que ce fut pour cela qu’il fut remplacé, en 1720, par un personnage bien plus important et revêtu de plus amples pouvoirs, le général Richard Philipps, commandant d'un régiment de l’armée anglaise, arrivant avec le titre de capitaine général et gouverneur en chef de Plaisance (île de Terre-Neuve)et de la province de la Nouvelle- Eccsse, Le général Philipps était un soldat éprouvé, mais plein de son propre mérite et se prenant fort au sérieux. C'était, au fond, un homme bon, assez bienveillant, dont le grand défaut était une ladrerie peu ordinaire. Il le prit tout d'abord de fort haut avec les Acadiens. N'’étant encore arrivé qu'à Boston, il parlait déjà de les réduire par la force, et écrivait à Londres, aux lords du commerce, pour leur demander l’antorisation de faire venir trois compagnies de soldats stationnés à Plaisance, afin d'augmenter dans ce but la garnison de Port-Royal. *
Ainsi le plan de temporisation, inventé par Nicholson en trahison de son devoir et poursuivi par ses successeurs avec la même mauvaise foi, arrivait au résultat qu'ils en avaient espéré. Philipps allait profiter de l’inaction à 1aquelle les Acadiens avaient été condamnés pour s’arroger sur eux une autorité à laquelle il n'avait pas le moindre droit. En effet, les Acadiens étaient restés absolument et uniquement sujets français, n'ayant cessé de réclamer ce titre et proclamant toujours bien haut qu'ils ne relevaient que de leur légitime souverain, le roi de France. Ils n'avaient d'autre tort que d'avoir été honteusement dupés et d'attendre encore, dans leur ignorance et leur naïveté, une réponse promise qu'on se donnait bien garde de leur apporter.
Philipps terminait sa lettre par une charge à fond de train contre “les prêtres et les jésuites” qui, disait-il, fomentaient tout le trouble en Acadie, et empêchaient qu'on ne vint à bout de la population. Cette accusation, déjà formulée par ses prédécesseurs, allait se répéter sur tous les tons jusqu'à la fin. Elle était fondée, si c'était un crime d'entretenir des compatriotes dans l'amour du patriotisme et de la religion.
Le premier acte de Philipps, en mettant pied à terre à Port-Royal, fut de faire publier partout qu'il avait pleins pouvoirs de régler toutes choses, C'était, dès le début, une assertion complètement fausse. Il est bien vrai que les lords du commerce avaient envoyé quelqu'un en France pour circonvenir la cour de Versailles ; mais ils n'avaient rien fait changer aux conventions conclues entre les deux couronnes.” Le traité d'Utrecht restait intact, et la lettre de la reine Anne subsistait dans toute sa force, comme en 1714. Le roi d'Angleterre lui-même n'avait pas le droit d'y contrevenir, encore moins d'autoriser ses représentants à les violer. Il n’y avait qu'une chose à faire en toute justice, (C'était de réparer les dommages causés aux Acadiens par sept ans d’injuste détention et par la perte presque totale des moyens de transport qu'ils avaient été obligés de sacrifier, et de leur accorder au moins un an de répit; en un mot, de les laisser parfaitement libres, soit de rester, soit de vendre leurs propriétés, et d’'emporter avec eux leurs effets, aux termes
1 Voir Doc, INgDiTs, XIII, ? Archives de la Nourelle-Ecosse, p. 17.
% Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 16.
Sec. I, 1888, 5,
de la lettre de la reine Anne. C'était, au reste, ce qui avait été exécuté, en toute bonne foi, à l'égard des habitants de Plaisance placés dans les mêmes conditions qu'eux et renfermés dans les mêmes clauses du traité. C'était à un exemple frappant que le gouverneur de Louisbourg ne manqua pas de rappeler dans sa correspondance avec Philipps, mais que celui-ci avait trop d'intérêt à cacher pour ne pas feindre de l'ignorer.
Sachant qu'il avait affaire à de simples travailleurs sans instruction, il comprit que, s’il pouvait les tenir isolés de leurs missionnaires et des officiers de Louisbourg, les seuls hommes d'expérience à leur portée, il aurait bien plus de chance de les amener à ses fins. Il réitéra donc les défenses faites par ses prédécesseurs aux missionnaires d'influencer leurs ouailles et même de sortir de la province sans une autorisation de sa part. I] lança ensuite ane proclamation (10 avril) où il s'est peint lui-même dans l'exorde flamboyant qu'on va lire et qui lui parut propre à en imposer au peuple.
“ Par SON EXCELLENCE RicHarD PHiriPrs, Ecuyer, Capitaine Général et Gouverneur en Chef de la Province de Sa Majesté, la Nouvelle-Ecosse où Acadie, ete...
“Na Nacrée Majesté George par la grâce de Dieu roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande, ete. Duc de Brunswick et Lunenbourg, Seigneur de Brême, Souverain Prince de Hanovre, Prince Electeur du Saint-Empire, seigneur de plusieurs vastes domaines en Amérique, et en particulier l'incontestable Souverain Seigneur de toute la Nouvelle-Ecosse ou Acadie, aussi bien par traité que par conquête, ete... ete...”!
Après cette pompeuse énumération de titres, Philipps proclamait les pleins pouvoirs qu'il prétendait avoir reçus, mais que son roi lui-même, lié par les traités, comme je viens de le dire, n'avait pas le droit de lui accorder ; il coneluait sa proclamation en intimant aux Acadiens l'ordre de prêter serment au roi d'Angleterre, ou d'évacuer le pays dans l’espace de quatre mois sans emporter leurs effets.
Les Acadiens furent attérés en lisant cette proclamation, affichée dans tous les principaux endroits. Comme toujours, dans leurs perplexités, ils eurent recours à leurs amis dévoués, les missionnaires, et décidèrent, malgré les défenses de Philipps, le P. Justinien, religieux récollet, curé des Mines, à aller porter leurs plaintes au gouverneur de Louisbourg.
On imagine la belle colère dans laquelle entra le général en apprenant que le P. Justinien s'était échappé furtivement et s'était fait le porteur d'un tel message. Etait-ce un grand crime ? Quel est l'homme de cœur qui, à sa place, n'aurait pas fait comme lui ?
“Nous prenons la liberté, disaient les Acadiens à M. de Saint-Ovide de Brouillan (16 mai), de vous écrire par le R. P. Justinien pour avoir l'honneur de vous rendre nos humbles respects et véritables soumissions.
“Nous avons jusqu'à présent conservé les véritables sentiments de sujets fidèles à l'égard de notre invincible monarque. Le temps est arrivé que nous avons besoin de sa protection royale et des secours que vous, Monsieur, pouvez nous donner en cette occasion. Le général anglais qu'on attendait depuis longtemps, est arrivé, muni, comme il l’a signifié, de toute l'autorité de son prince, pour nous obliger à prêter serment de fidélité, ou à nous retirer dans le cours de quatre mois, sans pouvoir rien emporter de toutes nos facultés, excepté deux moutons qu'il nous a accordés par famille, prétendant que le reste
1 Public Record Ofice, Nova Scotia, vol. 3.— Voir Doc. ixeprrs, XIV. — Pièce omise dans le volume d’Archives de la Nouvelle-Écosse publié à Halifax,
tombe sur le domaine du roi son maitre. Cependant dans cette conjecture si pressante, nous avons gardé notre fidélité au roi, en signant tout de nouveau que nous voulions persister dans la fidélité à notre prince et à notre religion, car vous le verrez par la copie que nous vous envoyons de la réponse à la proclamation publiée par le dit général. C’est donc à présent, Monsieur, que nous avons recours en premier lieu aux lumières et aux conseils dont votre prudence peut nous assister en des occasions si fâchenses, et en second lieu aux secours effectifs ue vous pouvez nous donner, si nous sommes obligés de quitter nos biens.!”
Cette démarche inattendue des Acadiens, leur appel au représentant de la France par une voix aussi autorisée que celle du curé des Mines, déconcertèrent Philipps et iui firent craindre de sérieux embarras. L'agitation était, en effet, extrème parmi les Français, et se propageait rapidement chez leurs voisins, les sauvages ; et le gouverneur n'avait à sa disposition qu'une poignée d'hommes pour maintenir l'ordre. Il est vrai que les Acadiens n'avaient plus de vaisseaux pour se transporter par mer, mais ils menaçaient de se retirer par terre avec leurs effets et leurs troupeaux du côté de Chignectou (Beaubassin) et de la Baie-Verte, où il aurait été difficile de les atteindre, et d'où ils auraient pu, au besoin, passer dans l'ile Naint-Jean. Ils s'étaient même mis à l’œuvre et avaient commencé à ouvrir entre Port-Royal et le bassin des Mines un chemin à travers la forêt, que Philipps défendit de continuer. *
Ce fut un des grands torts des Acadiens de ne pas avoir persévéré dans cette idée ; ils auraient eu sans doute à souffrir de grandes misères, mais ils auraient évité de bien plus grands malheurs.
Les sauvages de la Nouvelle-Ecosse, de leur côté, voyaient de très mauvais œil les efforts que faisaient les Anglais pour soumettre les Acadiens à leur autorité, car ils refusaient eux-mêmes de la reconnaitre, se regardant comme les seuls maitres du pays, et disant que, s'ils avaient permis aux Français de s’y établir, c'était par pure bonté et parce que les robes noires leur avaient montré la lumière de l'Evangile. Ils menaçaient même les Acadiens de leur inimitié, s'ils consentaient à prêter serment. *
La présence du P. Justinien à Louisbourg en de telles circonstances fit craindre à Philipps de nouvelles complications, d'autant plus qu'au moment de son départ ce père lui avait écrit une lettre dans laquelle il lui annonçait qu'il quittait la province pour n'y plus revenir. Il allait donc être libre de ses actions, il irait peut-être même jusqu'en France porter au pied du trône les réclamations des Acadiens. Philipps crut donc prudent de dissimuler sa colère, et se hâta d'écrire au P. Justinien une lettre fort obligeante,
1 Archives de la Marine et des Colonies, Acadie. ? Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 26.
* M. de Costebelle marque, que “quelques démarches que les Anglais aient pû faire pour se concilier ces nations (les sauvages) ils n’ont pu en venir à bout. Le sieur Capon a même avoué qu'ayant été député vers elles pour leur insinuer de reconnoître le roi d'Angletere et souffrir qu’il fût proclamé parmi eux dans una assemblée publique, ils n'avoient jamais voulu (4e) souffrir, et lui avoient répondu qu'il n’y avoit point d’antre roi qu'eux sur leurs terres, et que s'ils souffroient les François, ce n’étoit qu’en considération de ce que le roi étoit leur père, les ayant mis dans la véritable voie du salut et de l'Evangile.
“ Qu'ils continuent à ne vouloir souffrir aucuns nouveaux établissements anglois sur la côte de l'Acadie, et aucun de leurs bâtiments n'ose plus mouiller dans les ports ni rades foraines fréquentés par les sauvages... Tous ces sauvages reconnoissent le sieur Gaulin pour leur missionnaire.
“ Nora. — Il est canadien et du séminaire des Missions étrangères établi en Canada ; il est brave et a fait la guerre avec ces sauvages contre les Anglois.” — Conseil de Marine, 28 mars 1716,
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dans laquelle il tâchait de l’adoucir et l’invitait à venir reprendre son poste. Quand on a sous les yeux les invectives que le même Philipps écrivait, en ce moment-là même, à Londres, contre les missionnaires, il est plaisant de voir avec quelle déférence, quelle obséquiosité il traite le P. Justinien, dont il se souscrit le sivcère ami. ‘
Philipps, qui tenait à ne pas se brouiller avec Saint-Ovide de Brouillan en un moment où la France et l'Angleterre étaient dans les meilleurs termes, et qui redoutait en même temps son intervention en faveur des Acadiens, lui écrivit, vers le même temps, pour lui expliquer sa conduite. Il lui représentait les ordres qu'il avait reçus de la cour, et le priait d'engager les Acadiens à la soumission, ajoutant que, s'il survenait des troubles, il les attribucrait à ses conseils, et que la responsabilité en retomberait sur lui.* Naint-Ovide de Brouillan lui répondit avec autant de fermeté que de raison :
“ L'inaction, dit-il, dans laquelle ces peuples sont restés jusqu’à présent, ne peut ni ne doit leur être imputée à crime tant par rapport au défaut des secours essentiels à leur transmigration que par les obstacles que les gouverneurs généraux et particuliers qui vous ont précédé y ont mis.
“Jene puis pas non plus me dispenser, Monsieur, de vous exposer que les deux clauses de votre proclamation qui concernent le terme ct les circonstances de leur évacuation me paraissent peu conformes aux assurances de bienveillance qu'ils avaient de la part de la cour d'Angleterre, surtout après un traité et une convention de bonne foi entre la feue reine Anne et le roi Louis quatorze de glorieuse mémoire, traité qui a été exécuté en entier de la part de la France et en partie de la part de l'Angleterre,
“Vous n'ignorez pas, Monsieur, que par cette convention le sort des habitants de l'Acadie était et devait être le même que celui des habitants de Plaisance; on ne peut rien ajouter à la gracieuseté et à la bonne foi avec lesquelles s'est traitée cette évacuation, et j'aurai l'honneur de vous représenter que rien ne pourrait être plus dur que l'extrémité ou pour mieux dire l'impossibilité à laquelle se trouveraient réduits ces pauvres peuples, si vous ne vouliez vous relâcher en rien du temps que vous leur accordez et de la manière dont vous exigez leur sortie.
“ En vérité, Monsieur, ce serait leur faire sentir bien faiblement les effets de la bienveillance royale du roi votre maitre, que vous leur faites valoir avec tant et de si justes titres dans votre proclamation, et dont ils avaient de si heureux préjugés par le traité et la convention dont xous ne pouvez ignorer ni les clauses ni le poids.
“Je suis persuadé, Monsieur, qu'en considération de cette sincère, indissoluble et inviolable union qui se trouve entre les roys nos maitres et leurs états, vous ne refuserez pas l’attention convenable à la représentation que j'ai l'honneur de vous faire, et que trouvant à l'avènement à votre gouvernement l’heureuse occasion de faire valoir la forte inclination que vous me protestez avoir de vous y conformer en tout ce qui pourra dépendre de vous, vous me donnerez les occasions d’y répondre en faisant valoir au roi mon maitre l'humanité avec laquelle vous aurez traité ses sujets en cette importante occasion.” *
1 Archives de la Nouvelle-Écosse, p 24. ? Archives de lu Nouvelle- Ecosse, p. 28.
* Public Record Office, Nova Scotia, vol. IT. Lettre de Saint-Ovide de PBrouillan au général Philipps. Cette pièce d’une importance capitale a été omise dans le volume d’Archires de la Nouvelle-Écosse publié à Halifax. Voir Doc. rxEprrs, X VIII,
La lettre de M. de Brouillan est confirmée par l'extrait suivant des délibérations du Conseil de Marine :
“ L’Acadie n’a été cédée par le traité do paix d’'Utrecht qu’à des conventions qui n'ont point été remplies par les Anglois.
Cependant l'agitation allait toujours croissant parmi les Acadiens, qui se croyaient forts de la justice de leur cause. Allaient-ils en venir jusqu’à une révolte? Le gouverneur Philipps, qui d'ailleurs n'était pas un homme intraitable, en eut d'assez fortes appréhensions pour comprendre qu'il ne devait pas les exaspérer davantage. Le terme de quatre mois était à la veille d'expirer, et il n'avait encore rien obtenu. Il voulut se donner le mérite des concessions en ayant l'air d'accorder par faveur ce qu'il ne pouvait refuser par force, et il annonça qu'il prolongeait le temps fixé pour l'évacuation du pays, en se taisant toutefois sur le reste. Kes officiers les plus expérimentés lui faisaient remarquer que, dans le cas d'une insurrection, la sale paroisse de Port-Royal était en état d'assembler et d’armer quatre cents hommes en vingt-quatre heures. Dès lors, la garnison, enfermée dans le fort, ne pouvait les empêcher de tout détruire derrière eux, de rompre les digues, brüler les maisons, granges, moulins, provisions, ete., en un mot, tout ce qui restait, tandis que leurs familles, aidtes des autres habitants, se fraieraient un chemin, avec leurs troup'aux et leurs effets, jusqu'au bassin des Mines. Tà, ils rencontreraient le gros de la population, et rien n'était plus facile que de continuer l'œuvre de destruction et de se retirer tous ensemble aux confins de leurs établissements, à Beau-Bassin et à la Buie-Verte, en face de l'ile Saint-Jean, où les Français venaient, cette année-là même, de bâtir un fort et de transporter deux cents familles,' avec toutes les provisions et le matériel nécessaire à une colonie. Que deviendrait dans ce cas la petite garnison de Port-Royal privée de subsistance et harcelée par les sauvages, que les Français ne manqueraient pas de soulever avec eux ?
Philipps ne se rendait que trop bien compte de cette éventualité, lorsqu'il envoyait à Londres le rapport de l'ingénieur Mascarène, qui l’indiquait en toutes lettres. Aussi, ajoutait-il avec amertume... : “Nous n'avons ici qu’une ombre de gouvernement ; son autorité ne s'étend pas au-delà de la portée des canons du fort. ‘
“ Par une convention mutuelle entre les deux couronnes le sort des habitants de Plaisance et de l'Acadie étoi égal, avec la permission de se retirer, ils devoient avoir la liberté d’emporter leurs biens meubles et de vendre les immeubles.
“ Le seing de la reine Anne pour lors régnante en étoit le garant et l'évacuation de Plaisance en 1715, où toutes les clauses furent exécutées, en est une preuve incontestable...
“Le refus absolu qu'ont toujours fait les gouverneurs anglois de souffrir que les vaisseaux même du roi vinssent à l’Acadie pour transporter ceux qui étoient de bonne volonté, ou à prêter des agrès pour les bâtiments qu’ils avoient construits et qu'ils ont été obligés de vendre aux anglois, la défense qui leur a été faite depuis de transporter avec eux aucuns bestiaux ni provisions de grains, la douleur d'abandonner leurs biens, héritages de leurs pères, leur travail et celui de leurs enfants, sans aucun remboursement ni dédomagement. Toutes ces infractions sont les motifs principaux de l’inaction dans laquelle ils sont demeurés, ce qui fait aujourd’hui leur seul crime. Ce fut dans ce sentiment qu'ils firent au mois de mai de l’année dernière une députation à MM, de Saint-Ovide et Soubras pour leur communiquer la réponse qu’ils avoient faite au gouverneur anglois sur les instances réitérées avec menaces de prêter serment de fidélité au roi d'Angleterre ou de sortir incessamment du pays, cette réponse fut qw'ils étoient hors d'état de prêter ce serment parce qu'ils étoient liés à leur légitime souverain par un double lien qu'ils ne pouvoient trahir sans par là même devenir suspect au roi d'Angleterre. Qu'à l'égard de leur sortie, ils étoient prêts d'évacuer et abandonner leur pays puisqu'il avoit plû au roi de le céder, mais que ce ne seroit que lorsqu'on les mettroit en état de le faire sur le même pied et aux mêmes conditions des habitants de Plaisance
dont ils avoient pour gage sacré le sceau et la signature de la reine Anne.” — Conseil de Marine, année 1719. vol, IV, fol, 96.
1 C'est le chiffre donné par Mascarène; (Archives de la Nouwele-Ecosse, p. 48.) mais il parait de beaucoup exagéré,
? Archives de la Nouvelle. Ecosse. Rapport de Mascarène, pp. 39 et suivantes.
% Archives de lu Nourvelle- Ecosse, p. 51.
Dans une telle situation, il faut bien avouer que le gouvernement de Port-Royal fut fort heureux d'avoir eu à agir avec une population aussi raisonnable et aussi pacifique que les Acadiens. Et qui les avaient formés ainsi, qui les conseillaient, qui les empêchaient de se révolter ? C'étaient les missionnaires, ces mêmes missionnaires qu'on accusait d'être les auteurs de tout le mal. Ceux-ci, on le sait, n'auraient eu qu’un mot à dire pour faire lever en masse tous les Acadiens, qui d'ailleurs en avaient plein droit. Ce mot, les missionnaires ne le prononcèrent point. N'il y a un reproche à leur faire, c'est plutôt d'avoir trop prèché la soumission et d'avoir peut-être préparé ainsi les calamités à venir.
La lettre du Pl. Justinien, au moment de son départ des Mines, est l'expression de la pousée et de la conduite de ses confrères :
“Je vous prie de me permettre de me retirer à l'ile Royale, afin que l'on ne m'impute pas les troubles qui pourraient arriver. Je suis et je serai tout à fait éloigné de fomenter le trouble, que je sois loin ou proche; ce n'est pas que j'aie la pensée que nos Français aient envie de remuer. Je leur rendrai toujours cette justice qu'ils aiment la paix. Mais dans un pays comme celui-ci, ouvert à tous ceux qui voudraient piller et mal faire, le plus court est d'en sortir promptement quand on n'y prétend plus rien.” !
Après deux ans de séjour en Acadie, Philipps, qui, avant d'y arriver, se targuait de tout faire courber sous lui, s'en retourna en Angleterre, découragé, dégouté de l'apathie de la métropole restée sourde à toutes ses représentions, et honteux de n'avoir rien accompli.