TIT
Nous allons voir revenir, sous le régime de son successeur, le colonel Armstrong, cette éternelle question du serment, qui se renouvellera périodiquement jusqu'à ce qu’elle ait amené la destruction finale. Par la faute de ses premiers représentants en Acadie, l'Angleterre avait placé le peuple acadien, et s'était placée elle-même, dans une fausse position, d'où ni l’un ni l’autre ne savaient plus comment sortir. Dès 1720, les officiers de la couronne étaient déjà fatigués de cette question, et se demandaient s’il ne valait pas mieux en finir par une expulsion totale des Acadieïs ; mais, en communiquant cette idée eu gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, ils ajoutaient ceci, qu'il est essentiel de bien retenir :
“Vous ne devez pas entreprendre de les expulser sans un ordre positif de Sa Majesté.” (Your are not lo attempt their removal without His Majesty's positive order.)* On sait quel cas
le gouverneur Lawrence fit de cette ordre si formel.
Armstrong était un esprit inquiet, mal équilibré, d'un caractère fantasque, tour à tour bénévole et tyran. Il finit par perdre la tête, et se suicida dans un accès de frénésie. Réussir là où ses prédécesseurs avaient échoué, c'était son idée fixe, son ambition : il y mettait de la vanité, Il prit à tâche de faire prêter, coûte que coûte, le serment d’allégeance aux Acadiens, et se mit à les tourmenter de nouveau à ce sujet. Tous les moyens
! Public Record Ofice, Nora Scotia, vol, HT, Lettre du P. Justinien Durand au gouverneur Philipps, 26 mai 1720, — Voir Doc, ixéprrs, XV. Pièce omise dans le volume d’Archives de lu Nourelle- Ecosse.
Le P, Justinien Durand mourut à Québec, victime de son zèle, en administrant les sacrements à des équipages attaqués de fièvres contagieuses (1747).
* Archives de la Nouvelle-Ecosse, p. 58.
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furent mis en œuvre pour y parvenir : cajoleries, menaces, pénalités, promesses, et jusqu'à de l'argent. ,
Enfin, le dimanche, 25 septembre 1726, son rêve commença à se réaliser. Il se frottait les mains de joie en se rendant, dans l'après-midi de ce jour-là, à la séance du Conseil. Le drapeau britannique flottait au-dessus du bastion où se tenaient les assemblées du Conseil. La séance s'ouvrit sous sa présidence, en présence des députés acadiens et d'un grand nombre d'habitants.
Ce fut alors une scène vraiment machiavélique, et qui serait d'un haut comique, si elle n'était odieuse. Elle est trop caractéristique pour n'être pas rapportée en détail. On va voir avec quel art perfide Armstrong attira peu à peu les Acadiens dans son piège et les y fit tomber.
“Je suis heureux, leur dit-il, de vous voir réunis ici, et j'espère que vous comprenez les avantages dont vous allez jouir et que vous transmettrez à vos enfants. J'ai confiance que vous êtes venus avec une parfaite résolution de prêter serment de fidélité comme de bons sujets, et que vous êtes animés de sentiments de soumission et de loyauté à la fois honnêtes et sincères envers un roi aussi bon et aussi gracieux que le nôtre, et qui vous a promis, si vous prêtuz ce serment et si vous l'observez avec fidélité, qu'il vous accordera non seulement le libre exercice de votre religion, mais même la jouissance de vos propriétés et les droits et immunités de ses propres sujets nés dans la Grande-Bretagne. Quant à moi, tant que j'aurai l'honneur de commander ici, je ferai tous mes eflorts pour maintenir tout ce que Na Majesté a si gracieusement promis de vous accorder.” !
A la suite de ce discours, quelques-uns des habitants demandèrent qu'on leur fit la lecture de la traduction française du serment. Après l'avoir entendue, ils demandèrent qu'on insérât une clause par laquelle ils ne seraient pas obligés de prendre les armes.
Le gouverneur s'empressa de leur dire qu'ils n'avaient aucune raison de craindre une pareille éventualité, puisqu'il était contraire aux lois de la Grande-Bretagne qu'un catholique romain servit dans l’armée anglaise, Na Majesté, dit-il, avait tant de fidèles sujets protestants à pourvoir de cet honneur, que tout ce qu'elle exigeait des Acadiens, c'était qu'ils fussent de fidèles sujets et qu'ils ne se joignissent à aucun de ses ennemis ; que, s’ils se comportaient ainsi, ils n'auraient qu'à jouir en paix de leurs biens et à les améliorer en toute sécurité.
Malgré ces protestations du gouverneur, tous refusèrent de prêter serment, et insistèrent pour que la clause fut insérée.
Alors le gouverneur, avec l'opprobation du Conseil, permit qu'elle fût écrite en marge de la traduction française, afin, dit-il dans son rapport, de les gagner graduellement (ir order to get them over by decrees ).
Là-dessus, ils prêtèrent serment et apposèrent leurs signatures sur la double copie française et anglaise. Il n'est pas besoin de dire ce que devint la traduction française avec sa note marginale compromettante. Armstrong avait en mains dans le texte anglais l'instrument qu'il convoitait depuis si longtemps, et qu'il allait avoir tant d'orgueil à expédier à Londres, en se vantant d’avoir accompli ce que personne n'avait pu faire auparavant.
Le gouverneur termina cette détestable comédie par une nouvelle exhortation à la
1 Archives de la Nouvelle- Ecosse, pp. 66, 67.
soumission et à la fidélité au roi. Enfin, après avoir bu à la santé de Sa Majesté, de la famille royale, et après avoir porté plusieurs autres santés, le gouverneur les congédia en leur souhaitant une bonne nuit.
On juge de la satisfaction avec laquelle Armstrong dut écrire peu de temps après à Londres : “Je trouve véritablement que tout le monde est très-satisfait ici, Français et sauvages, de la paix qui règne et du serment de fidélité juré au roi George, résultat qui m'a coûté et qui me coûtera encore beaucoup d'argent et bien des peines et du travail”!
Ce résultat n'était cependant pas aussi considérable qu'Armstrong le faisait entendre ; car, dans l'assemblée du 25 septembre, le serment n'avait été prêté en définitive que par les habitants de Port-Royal. Partout ailleurs, malgré des tentatives réitérées, il n'avait rencontré que des refus. Mais son premier succès l'avait grisé ot lui faisait espérer de tout régler à la prochaine occasion. Cette occasion ne se fit pas attendre; elle se présenta d'elle-même par la mort du roi George I et l'avènement au trône de son fils George IT, en faveur duquel il fallut prêter serment d'allégeance.
Le gouverneur se flattait qu'il ne rencontrerait que peu de diflicultés à Port-Royal, où il ne s'agissait, pensait-il, que de réitérer le serment déjà prêté; mais il n'en était pas de même dans les autres établissements, où il venait d'échouer, où sa faible autorité se faisait à peine sentir, où il fallait des ménagements infinis, où enfin il ne pouvait espérer réussir qu'à force de stratagèmes. La clause contenant l’'exemption de prendre les armes, que ceux de Port-Royal avaient exigée par écrit, et sans laquelle ils n'auraient pas consenti à prêter serment, allait y être exigée avec bien plus de rigueur. Il n'y avait pas moyen de l'éviter, il fallait y consentir. On y consentirait donc ; c'était entendu à mots couverts, quitte à trouver ensuite un prétexte pour l'éluder, Ce serait une autre note marginale à insérer dans une copie française quelconque, qu'il n'y aurait plus qu'à faire disparaitre comme la première. Cela n'avait pas de conséquence parce que le texte anglais était le seul qui fit foi, le seul dont on eût besoin: he English being what L'had to govern myself by.” C'est ce que dit en toutes lettres dans son rapport l'enseigne Robert Wroth, l'officier envoyé par Armstrong dans les établissements éloignés pour proclamer le nouveau roi et réclamer le serment d'allégeance.
Wroth, au moment de son départ de Port-Royal, avait recu des instructions écrites, dont la teneur indique l’ardeur extrême que le gouverneur mettait au succès de sa mission. Elles portaient qu'il devait les suivre d'une manière générale et ne devait s’en écarter que si les circonstanres et les lieux l'erigeaient. (Instructions from which you are not to depart unless where cireumstances and place muy so require).* C'était lui donner en quelque sorte carte blanche, et l'exposer, si c'était un homme faible, à tout céder aux Acadiens.
Ceux-ci, prévenus à temps, s'étaient concertés et avaient résolu de faire un dernier effort pour obtenir la justice qu’on leur avait toujours déniée, c’est-à-dire l'exécution du traité d'Utrecht et des ordres de la reine Anne. A Beau-Bassin comme à Cobequid, à Pigiquit comme à la Grand'Prée, Wroth rencontra la même fermeté. On le reçut avec
1 Archives de la Nouvelle Ecosse, p. 70.
? Public Record Ofice, America and West Tndies, vol. XXIX,— Ensign Wroth's Procedings up the Bay, 12 nov, 1727. Pièce omise dans le volume d’Archives de La Nourelle-Evosse publié à Halifax.
% Public Record Office, Am. & W. Indies, vol. XXIX. Armstrong's Instructions to Ensign Wroth, 28 sept, 1727. — Pièce omise dans le volume d’Archives de la Nouvelle-Ecosse publié à Halifax.
beaucoup d'égards, on fêta par des salves de mousqueterie l'avènement du roi: mais avant de prêter serment, on lui fit signer les articles suivants :
“Je, Robert Wroth, Enscigne et Adjudant des Troupes de Sa Majesté le roi George le Second, promets et accorde, au nom du roi mon maitre, et de l'Honorable Lawrence Armstrong, Ecuier, son Lieutenant-Gouverneur, ete,, Commandant en chef de cette Province, aux habitants des Mines, de Pisiquid et dépendances, qui auront fait et signé le serment de fidélité au roi George le Second, les articles ci-dessous qu'ils m'ont demandés (savoir) :
“o— Qu'ils auront le libre exercice de leur religion et pourront avoir des missionnaires, dans les lieux nécessaires, pour les instruire, catholiques, apostoliques et romains.
“20 — Qu'ils ne seront nullement obligés à prendre les armes contre qui que ce soit, et de nulle obligation de ce qui regarde la guerre,
“80 — Qu'ils demeureront en une véritable possession de leurs biens qui leur seront accordés à eux et leurs hoirs dans la même étendue qu'ils en ont joui ci-devant et en payant les mêmes droits accoutumés du pays.
“40 — Qu'ils seront libres de se retirer quand il leur semblera, et de pouvoir vendre leurs biens et de transporter le provenu avec eux sans aucun trouble, moyennant toutefois que la vente sera faite à des sujets naturels de la Grande-Bretagne, et lorsqu'ils seront hors du terrain de Sa Majesté ils seront déchargés entièrement de leur signature de
serment.” “ROBERT WRroTH.” !
Une fois maitres de cette pièce, qui rétablissait leurs droits incontestables, les Acadiens n'hésitèrent plus à prêter serment selon la formule suivante :
“Je promets et jure de bonne foi que je serai sincère et fidèle à Sa Majesté le roi George le second."
De leur côté, les habitants de Port-Royal avaient exigé les mêmes conditions du gouverneur lui-même, mais avec un résultat bien différent, Armstrong ne s'était plus possédé de colère en recevant Ja requête qui lui avait été présentée et qu'il avait qualifiée d'insolente rébellion contre Na Majesté et son gouvernement. Il avait fait jeter en prison et mettre dans les fers les trois députés, Charles Landry, Guillaume Bourgeois et François Richard, qui avaient osé lui remettre cette requête. ?
C’est dans cette disposition d'esprit qu'Armstrong reçut l'enseigne Wroth à son retour à Port-Royal. On s’imagine le désappointement et l’indignation avec lesquels il accueillit son rapport. Il l+ fit comparaître devant le Conseil, qui censura avec lui sa conduite et désavoua les articles en déclarant toutefois, par une étrange contradiction, les Acadiens liés par le serment qu'ils avaient prèté.* C'était une indignité de plus à ajouter à tant d'autres ; et ce ne devait pas être la dernière.
Armstrong enleva en même temps aux prétendus rebelles le droit de commercer avec les trafiquants anglais et de pêcher sur les côtes, privilèges réservés, disait-il, aux seuls sujets de Sa Majesté. C'était le dernier moyen qui lui restait pour se venger d’avoir vu toutes ses espérances s'envoler en fumée.
! Public Record Office, Am. & W. Indies, vol, XXIX. Original des Articles cy dessous que j'ay accordé aux habitants des Mines, Pigiquit, ct dépendances. Pièce omise dans le volume d'Archives de la Nouvelle-Écosse publié à Halifax.
* Archives de la Nouvelle-Écosse, p. 78.
5 Idem, p. 79. Archives de la Nouvelle-Écosse, pp. 74, 77,
Sec. I, 1888. 6.
De ee ce eee are manie à 2 00 Men aan 2800000 70 EE SARL ES | pu re =
42 L'ABBÉ IT.-R, C'ASGRAIN
La nouvelle de cette déconvenne, parvenue à Londres, fit décider le renvoi du gouverneur en chef, le général Philipps, dont Armstrong n'était que le suppléant avec le titre de lieutenant-gouverneur.
L'expérience acquise par Philipps durant sa première administration faisait espérer qu'il parviendrait à mettre un terme à la situation anormale de la Nouvelle-Ecosse. Il réussit en effet à faire prêter serment aux Acadiens (1730), en leur accordant une des concessions qui leur tenaient le plus au cœur, celle de ne point porter les armes contre leurs compatriotes les Français, ni contre les sauvages leurs alliés. De là le nom de Neutres (French Neutrals) qui leur fut donné depuis.
C'était une révolution dans leur existence : de sujets français ils devenaient sujets anglais. Dix-sept ans de résistance prouvent jusqu'à quel point c'était malgré eux.
Chacun des gouverneurs, l'un après l'autre, les avait retenus captifs dans leur propre pays, et avait refusé d'exécuter le traité et les ordres de la reine Anne, Par suite les Acadiens n'avaient pu profiter des avantages que la France leur avait offerts, au lendemain de la paix, pour s'établir à l'ile Royale. Dans l'intervalle, la France s'était de plus en plus désintéressée d'eux, et eux, de leur côté, s'étaient vus rivés de plus en plus à l'Acadie par l'augmentation rapide de leurs familles et par la valeur toujours croissante de leurs propriétés. nfin ils avaient été vaincus par la lassitude d'une lutte sans issue, et cela sans aucune faute de leur part.
Malheureusement, en prêtant serment avec la condition de rester neutres, les Acadiens ne paraissent pas avoir obtenu que cette clause fût mise par écrit et jointe à la formule du serment, comme ils l'avaient exigé de l'enseigne Wroth. Ce fut là une grande faute de leur part, et ow’ils expièrent cruellement plus tard. !
Il était facile de prévoir qu'un pareil régime ne pouvait aboutir qu'à des résultats funestes pour le petit peuple naissant, qui se trouvait ainsi placé entre deux puissances rivales, toujours prêtes à en venir aux mains, et quine manqueraient pas de se disputer sa neutralité. Il était fatalement destiné à être victime; mais son infortune a dépassé toute prévision.
in 1732, Philipps s'en retourna en Angleterre pour jouir du succès de sa mission, et abandonna de nouveau à Armstrong l'administration de la province.
! Les Acadiens ne furent pas sans inquiétude sur ce sujet, car ils firent dresser et signer un acte authentique de cette promesse par les hommes les plus autorisés qu'ils eussent parmi eux. Voici le certificat des missionnaires :
“Nous, Charles de la Gaudalis, Prêtre, Curé Missionnaire de la Paroisse des Mines, et Noël Alexandre Noiville, Prêtre, bachelier de la Sacrée Faculté de Théologie de Sorbonne, Missionnaire Apostolique et euré de l’Assomption et de la Sainte-Famille de Pigiquit, certifions à qui il appartiendra, que Son Excellence le Seigneur Richard Philipps, écuyer, capitaine en chef et Gouverneur-Général de la Province de Sa Majesté la Nouvelle-Ecosse ou l'Acadie, a promis aux habitants des Mines et autres rivières qui en dépendent qu’il les exempte du fait des armes et de la guerre contre les François et les Sauvages, et que lesdits habitants se sont engagés uniquement et ont promis de jamais prendre les armes dans le fait de la guerre contre le Royaume d'Angleterre et Son Gouvernement. Le présent certificat fait et donné et signé par Nous ey-nommés, le 25 Avril 1730, pour être mis entre les mains des habitants et leur valoir et servir partout où besoin sera ou que de raison en est.”
(Signé) Debourg, De La Gaudalis, Curé.
Bellehumeur, Noël Noiville, Collationné le 25 avril. Prêtre et Missionnaire.
Archives des Affaires étrangères, Paris.
gou- un: IV | titre 4
4 On a vu qu'une des clauses du traité d'Utrecht garantissait aux colons le libre exercice pérer 4 de la religion catholique ; on a vu aussi les promesses faites par les autorités anglaises de
, Il # respecter cette garantie. Ni l'on s'en tenait seulement aux affirmations des gouverneurs, con- À on serait porté à croire qu'il n'y eut jamais de justes plaintes à porter contre eux touchant leurs B: l'exécution de cette clause, Cela est cependant difficile à concilier avec le fanatisme utres intense qui régnait à cette époque, et avec les cris de haine qui retentissent d'un bout à
l'autre de leurs rapports. Mais on a, pour s'éclairer et se former un jugement impartial, njets les témoignages des parties adverses, je veux dire des Acadiens et des missionnaires. Ces témoignages donnent une tout autre idée du régime qu'ils subissaient. 11 faut que les opre Acadiens aient eu à souffrir de bien criantes injustices pour avoir été obligés, à plusieurs
, les reprises, d'aller porter leurs plaintes et implorer protection jusqu'au pied du trône de
nain France, Une de ces requêtes, couverte des signatures des habitants de Port-Royal, repré-
s en sente au roi Louis XV qu'ils sont en proie à une véritable perséeution religieuse de la part
adie du gouverneur Armstrong.
eurs “ Nous supplions, disent-ils, trèshumblement Votre Grande Majesté de nous percela mettre de représenter la triste situation où nous sommes réduits, déclarant véritablement
que duns la paroisse de Naint-Jean-Baptiste d'Annapolis-Royale, en la Nouvelle-Ecosse ou
iens Acadie : Que le 29 mai (nouveau style) de l'année 1736, contrairement aux articles du aule traité de paix fait à Utrecht, et contrairement à toutes les promesses à nous faites, quand ute nous avons prêté le serment de fidélité à Sa Majesté Britannique le roi George IT, le gouverneur Laurent Armstrong a fait défense à MM. de Saint-Poncy et Chauvreux, nos deux
lats prêtres missionnaires aussi dignes qne nous en ayons jamais eus, à fait défense disonsces nous, de dire la sainte messe, entrer dans l’église, entendre nos confessions, nous admiiter nistrer les autres sacrements et faire aucune de leurs fonctions ecclésiastiques. Mis aux ssé arrêts et obligés de partir, les dits missionnaires, sans que le gouverneur, ni autres personnes qu'il a pu faire tomber dans son avis, aient pu nous faire connaitre, ni qu'ils
et puissent prouver que nos susdits et dignes missionnaires aient d'autres fautes que celles dont ils prétendent les trouver coupables, pour n'avoir pas voulu aller loin de notre paroisse
relever un brigantin, ce qui ne regarde en rien nos dignes missionnaires ni leurs fonctions.
ique Le dimanche suivant le dit gouverneur fit assembler les députés et leur fit défense de ion- faire ni dire aucune prière dans la chapelle du haut de la rivière. Ce sont ces tristes et ; déplorables conjonctures où nous sommes chaque jour exposés au sujet de notre religion, is article qui nous touche de plus près, qui nous oblige d'implorer, avec la derniè’e souard mission, Sa Majesté chrétienne le Roi de France Louis XV pour qu'elle daigne.. faire ou 4 déterminer et arrêter, d'une manière stable, les conditions auxquelles nos missionnaires
nes SR pourront se tenir dans la suite, afin que nous ne soyons pas privés de secours spirituels
a au moindre caprice de ceux qui commandent.” " les Ê Les paisibles Acadiens n'en étaient pas venus à ces énergiques protestations sans
avoir été provoqués pendant longtemps, et sans avoir longtemps patienté. Un de leurs prêtres, entre autres, l'abbé Gaulin, vieillard vénérable, blanchi dans les missions sauvages, où il n'avait eu souvent, écrivait-il lui-même, pour toute nourriture, que les coquil-
1 Archives de la Marine et des Colonies. Amérique du Nord. Acadie.
lages de la mer,! l'abbé Gaulin n'avait été arraché de prison, où le tenait Armstrong, et restitué à ses paroissiens les habitants des Mines, que parce que ce gouverneur espérait calmer par là l'irritation de ces habitants, et les amener à préter serment, *
Mais cela n'était rien comparé aux avanies et aux persécutions qu'eut à endurer l'abbé de Bresluy, prêtre de Saint-Sulpice, l'un des curés de Port-Royal. Armstrong l'insulta jusque dans l'église, pendant qu'il y remplissait les fonctions sacrées, et fit fouetter des habitants pour les forcer à déposer contre lui. Il fit piller sa maison, briser ses portes, vendre ses bestiaux, dont il garda le profit pour lui-même, Plusieurs fois il attenta à sa vie, Enfin il l'obligea, par ses violences et ses poursuites, à aller se cacher au fond des bois durant plus de quatorze mois.
L'abbé de Breslay ne vit d'autre moyen de se protéger que de porter ses plaintes en Angleterre, où le gouverneur dut aller en personne se défendre,
L'accusation la plus grave portée contre l'abbé de Breslay était de s'être mêlé des affaires du gouvernement, Mais il y répondit de la manière la plus triomphante en produisant des certificats du général Philipps lui-même et de M. Cosby, président du Conseil de la Nouvelle-Ecosse, attestant que de leur pleine connaissance et de celle des habitants, tant anglais que français, l'abbé de Breslay s'était bien comporté en toute occasion. *
Certains gouverneurs avant Armstrong avaient voulu forcer les Acadiens à rejeter l'autorité de l'évéque de Québec, de qui ils relevaient, et à violer par là les règles les plus élémentaires de la hiérarchie catholique. !
J'ai déjà dit ailleurs que quelques-uns de ces gouverneurs avaient même voulu imposer des lois aux missionnaires jusque dans l'administration des sacrements de l'Eglise. Ainsi, par exemple, le gouverneur Mascarène écrivit des lettres de menaces à l'abbé Desenclaves, parce qu'il avait retenu l'absolution à des individus qui refusaient de faire les restitutions auxquelles ils étaient obligés,
Cet abus d'autorité n'est pas le seul qu'on puisse reprocher à Mascarène ; il suffit toutefois pour démontrer que, si ce gouverneur ne se laissa pas entrainer aux excès dont s'était rendu coupable l'énergumene qui l'avait précédé, son administration ne fut cependant pas exempte de graves infractions à la liberté religieuse,
Mais ce qui était plus alarmant que tout le reste, et ce qui faisait croire aux Acadiens aussi bien qu'à leurs prêtres que leur foi était en danger, c'étaient les tentatives de perversion faites parmi eux, dans la persuasion où étaient les gouvernants que c'était le seul moyen d'en faire de bons sujets (sie),
“ Les Anglais, dit le mémoire déjà cité, ont une application particulière pour les séduire par leurs discours et leurs conversations, par des écrits imprimés où manuscrits qu'ils répandent parmi eux où qu'ils leur prétent à lire, par des objections continuelles qu'ils leur font sur la religion. Les missionnaires enx-mêmes sont quelquefois attaqués par les ministres, soit en disputes verbales ou par des écrits.
“Ce n'est pas tout, ils emploient même contre eux en haine de la religion les vexations et les persécutions.” *
1 Archives du séminaire de Québec. AR et
? Comme trait caractéristique, voici une des aménités d'Armstrong à l'adresse de l'abbé Gaulin : that old mise chievous incendiary Gaulin! Ce ricur malfaisant incendiaire Gaulin, — Archives de la Nouvelle- Ecosse, p. 69.
* Archives de la Marine et des Colonies, Etat présent des missions de V'Acadie,
! Archives de l'archevéché de Québec.
* Archives de la Marine et des Colonies, Etat présent des missions de l'Acudie,
Je ne veux pas répéter ici les autres faits du même genre que j'ai rapportés dans Un Pèlerinage au pays d'Evan-
g, et Grait
1bbé ulta des tes, À sa
des en des
l'Oeil
Telle était la situation des Acadiens au point de vue religieux, Et pourtant le libre exercice du culte catholique leur avait été garanti par les traités; pourtant les gouverneurs avaient engagé leur parole, à maintes reprises, qu'ils respecteraient cette garantie,
Jetons maintenant un coup d'œil en arrière, et voyons ce qui ressort des faits que nous venons de raconter.
Ilest établi et prouvé, par des témoignages aussi nombreux qu'irrécusables, que le traité d'Utrecht a été ouvertement violé, et que la lettre de la reine Anne n'a jamais été exécutée, et cela uniquement par la faute et la mauvaise volonté bien arrêtée des gouverneurs de la Nounvelle-Ecosse,
Il est clairement prouvé que le général Nicholson a empêché, par tous les moyens possibles, les Acadiens d'évacner la province, malgré leur volonté bien formelle et leurs protestations écrites et signées par tous les chefs de famille, en présence des représentants de la France ; que le même général Nicholson, daus le but de retenir les Acadiens, les a empêchés de vendre leurs terres et d'emporter leurs ellets : qu'il a fait saisir les embarcations qu'ils avaient construites : qu'il a interdit l'entrée des ports aux navires français destinés à apporter les agrès demandés par les Acadiens : que même ce gouverneur a été jusqu'à défendre à ceux-ci d'en faire venir de Boston.
Il est prouvé non moins clairement que les successeurs de Nicholson, Vetch, Caulfield, Doucet, Philipps durant sa première administration, Armstrong, et Philipps durant sa seconde administration, ont également empêché, obstinémert et sans interruption, les Acadiens de quitter la Nouvelle-Ecosse, en leur défendant de vendre leurs terres et d'emporter leurs effets,
Il est également prouvé, par les promesses écrites du gouverneur Armstrong, approuvées par son conseil, promesses réitérées par le général Philipps, que les Acadiens n'ont prêté serment de fidélité au roi d'Angieterre qu'à la condition de ne point prendre les armes en cas de guerre,
Enfin, il est encore prouvé par des témoignages aussi nombreux qu'irréeusables, que les gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse ont attenté à la liberté religieuse promise aux Acadiens, et cela par des violations et des outrages capables d'exciter à la révolte les populations les plus douces et les plus paisibles.
Et, en retour de ces outrages et de ces violations, qu'ont fait les Acadiens ? Quelle a été leur conduite après trente ans de ce régime ? Quand la guerre entre la France et l'Angleterre leur fournit une belle occasion de se venger de leurs perfides maitres (1744-48), n'auraient-ils pas eu le droit de se révolter contre eux et de secouer leur joug ? N'auraientils pas dû leur dire: “ Depuis que vous avez mis le pied dans notre pays vous nous avez toujours trompés ; vous nous tromperez encore. C’est vous-mêmes qui, par vos continuels manques de parole, nous avez déliés de la nôtre ? ”
Est-ce là ce que firent les Acadiens ? Je laisse répondre pour eux leur propre gouverneur: ‘C’est au refus des habitants français de prendre les armes contre nous, écrivait Mascarène, que nous devons la conservation de la Nouvelle-Ecosse.”"
géline. Je rappellerai seulement le système inventé par Shirley, gouverneur du Massachusetts, pour pervertir les Acadiens au moyen d'écoles anglaises, ou de primes en argent ou autres, accordés pour chaque apostasie,
14To.... the French inhabitants refusing to take up arms against us, We owe our safety.” — Archives de la Nouvelle-Ecosse. Lettre de Muscarène, déc. 1744, pp. 147, 148.
Il resterait maintenant à montrer comment les Acadiens en furent récompensés. Mais cela m'entrainerait au-delà des limites d'une conférence. Je me contenterai de révéler deux actes de tromperie, dignes pendants de ceux que je viens de raconter, qui eurent lien peu de temps avant la déportation des Acadiens, et qni en furent les préparatifs. Je m'abstiendrai de qualifier ces actes, qu'on est parvenu à cacher sous le voile de l'oubli. Je les laisserai stigmatiser par un écrivain anglais et protestant, le docteur Andrew Brown, qui a vécu dans la Nouvelle-Ecosse à la fin du siècle dernier, où il a été en relations directes avec plusieurs des auteurs et des victimes de la déportation, qu'il a interrogés spécialement pour écrire son Histoire de lu Nouvelle-Evosse, restée manuscrite.
Le premier de ces actes fut un guet-apens tendu aux Acadiens pour leur arracher toutes leurs armes et leurs munitions. Cét attentat eut lieu au mois de juin 1755, c'està-dire sept ans seulement après la guerre durant laquelle les Acadiens s'étaient montrés si loyaux, et avaient empêché par leur neutralité, les Français de reconquérir la Nouvelle- Ecosse. Dans l'intervalle la physionomie de cette province avait changé. Les grifles du lion britannique s'étaient singulièrement allongées. Le temps était passé où les petits gouverneurs de Port-Royal, avec une poignée de soldats, se lamentaient derrière ses murs éboulés, de ne pouvoir réduire les Acadiens. La ville d'Halifax avait été fondée et fortifiée ; des forts avaient été élevés en différents endroits de la péninsule, principalement le fort Lawrence sur l’isthme, en face de Beauséjour, et Le fort Edouard à Pigiquit. Toutes ces nouvelles places étaient bien munies de soldats.
Dès ce moment, les Acadiens avaient senti leurs chaines se resserrer et s'appesantir. Malgré les promesses solennelles d'Armstrong et de Philipps, le gouverneur Cornwallis avait voulu exiger des habitants français un serment sans réserve, c'est-à-dire qui les obligeait à prendre les armes contre leurs propres compatriotes. Qu'on se rappelle les paroles d'Armstrong : “Mes amis, vous n'avez aucune raison de craindre qu’on vous force à prendre les armes: car les lois de la Grande-Bretagne interdisent à tous catholiques romains de servir dans les armées anglaises. D'ailleurs, le roi d'Angleterre a tant de sujets protestants à pourvoir de cet honneur, que tout ce qu'il demande de vous, c'est que vous soyez de fidèles sujets.”
La volte-face ne pouvait être plus évidente ; mais qu'importaient les contradictions ? On se sentait assez fort pour changer de discours.
Bien que la guerre ne fût pas encore déclarée entre la France et l'Angleterre, le fort français de Beauséjour était assiégé par Monckton. Un bon nombre d'Acadiens avaient commis le grand crime de fuir devant l'orage qui allait fondre sur leur tête ; ce fut dans ces circonstances que le second successeur de Cornwallis, Charles Lawrence, de triste mémoire, inventa la ténébreuse combinaison qu'on va voir, dans le but d'enlever toute espèce d'armes et de munitions aux Acadiens restés sous sa main.
La première précaution pisse fut de feindre une grande partie de plaisir, une excursion de pêche (a fishing frolic), afin de ne pas éveiller les soupçons des habitants, Un détachement d'une cinquantaine d'hommes envoyés d'Halifax était venu prêter main-forte à la garnison du fort Edouard. Au jour fixé, des piquets de soldats furent postés à la tête des chemins par of les Acadiens auraient pu s'échapper. Les troupes furent divisées par escouades et mises en marche vers chaque village, de manière à n'y arriver qu'à la chute
Mais véler lieu
Je ubli, oWh,
du jour. Au lieu de faire camper les so'dats dans les granges, comme cela se faisait ordinairement, les officiers avaient ordre de les distribuer deux par deux dans les maisons. De même qu'à la fameuse tragédie de (Œlencoe, les soldats, mis dans les secrets de la conspiration, devaient s'amuser, boire et manger en amis avec la famille durant la soirée, et se coucher ensuite tranquillement. Mais au coup de minuit (at {he hour of twelve in the dead of night), ils devaient se lever soudainement et s'emparer de toutes les armes et munitions qu'ils pourraient saisir,
Le coup réussit à merveille, com: on devait s'y attendre avec un monde aussi honnète et aussi peu défiant qu'étaient les Acadiens. Deux jours après, quatre cents fusils, une grande quantité de cornes à poudre et de munitions, étaient réunis et rntassés dans une goélette ancrée à ce dessin dans la rivière Pigiquit, et remontés de là au fort Edouard où ils furent mis en sureté.
I ne manquait à cet exploit qu'un dernier outrage (« new ontrage), dit le docteur Brown. Lawrence ne faillit point à la tache! 1 lança une proclamation ordonnant à tous ceux qui possédaient encore des armes de venir les apporter sans délai au fort Edouard, sous peine d'être traités comme félons et rebelles, s'ils étaient découverts.
Les Acadiens n'auraient-ils pas été des lâches, indignes de sympathie et de commisération s'ils n'avaient pas ressenti de tels affronts ? Ils en furent révoltés, et protestèrent en hommes de cœur, forts de leur innocence et de leurs droits. Croira-t-on qu'à Halifax on trouva le moyen de tourner en accusation contre eux l'expression de leur noble et juste indignation ? Cela devait être, au reste ; ceux qui avait congu et exécuté le coup étaient incapables de sentiments élevés. Je laisse parler un des auteurs de ce honteux méfait, qui s'en est fait l'apologiste.
“ Les Français nentres, se croyant fort lésés, écrivirent une très impudente lettre au gorverneur et an Conseil, prétendant que, puisque le gouvernement continuait à leur ac. order les privilèges de sujets anglais, personne n'avait le droit ni le pouvoir de les en priver ; qu'ils se comporteraient comme de fidèles sujets neutres de Sa Majesté, Cette lettre était signée par tous les députés de cette partie de la province et par la plupart des habitants, en particulier par tous les principaux chefs, et l'on vit paraitre, dans la contenance de chacun des Français neutres, un air de ressentiment accompagné de menaces qui indiquaient leur esprit de rébellion.” *
Le second acte qui me reste à raconter est encore plus ignoble que le premier. La pièce importante qui le révèle a été trouvée par le docteur Brown lui-même dans les papiers
1 C'est sur Lawrence, avant tout autre, que pèse la responsabilité de la déportation des Acadiens. On a un
portrait de son caractère, fait de première main par ses propres compatriotes, les colons d'Halifax. C’est uno de ces pièces qu'on ne s'est pas empressé de livrer au grand jour. Elle va nous apprendre comment cet individu de bas étage, d'abord simple apprenti peintre en bâtiment, était parvenu jusqu’au grade de gouverneur de la Nouvelle- Ecosse ; comment, dans ce haut poste, il avait gardé son caractère de parvenu; quelle espèce de tyrannie il faisait peser sur ses concitoyens ; à quel genre de corruption il se livrait; par quelles fraudes il avait accaparé à son propre profit, et au profit de ses favoris, les dépouilles des malheureux Acadiens, entre autres plus de quatre mille six cents têtes de bétail, dans la seule paroisse de Pigiquit. Ce fait n'a rien de surprenant pour ceux qui savent que le jour même où ce gouverneur faisait annoncer aux Acadiens que leurs biens étaient confisqués par la couronne, il faisait saisir et emmener à Halifax leurs plus beaux chevaux pour servir À son propre usage.
Voir Laurence’s chaructor : Doc, ixEptrs, NXTIT.
? Mus, Brit. Dr, A. Broun's MSS. Papers relating to Novu-Scotia, 1749-1790, Add. MSS. No, 19073, fol, 121, Cette pièce est reproduite dans les Documents iNmpirs, XXIT.
du conseil d'Halifax. Ce dernier fait nous met en présence du dilemme suivant : Ou bien cette pièce a été enlevée de ces archives, ou elle y est encore. Ki elle a disparu, Haliburton a raison. Si, au contraire, elle s'y trouve, elle a été bien cachée, et la honte a dû y ètre pour quelque chose, car Le contenu de cette pièce dépasse les limites de l’odieux, et indique, dans la société où elle à été conçue, une absence de sens mo ral qui renverse l'imagination. On y apprend, dans les plus minutieux détails, toutes les secrètes machinations, tous les plans divers, ourdis par les plus hauts personnages d'Halifax, dans le but d'arriver à tromper et à surprendre les Acadiens en masse, de leur mettre la main dessus, afin de les déporter, comme en définitive on n’y a que trop bien réussi. Que la responsabilité de tout cela retombe sur les membres du Conseil, à la tête duquel était le gouverneur ; le fait que cette pièce a eu sa place dans leurs archives en est la preuve. Et n’allons pas croire que la méditation et l'élucubration de cette salle besogne aient été livrées à quelque individu taré; non, elle a été confiée par le Conseil même à un juge, au juge Morris d'Halifax, lequel, par parenthèse, était natif de la Nouvelle-Angleterre, Ce malheureux était loin de soupconner, quand il se livrait à cette tâche dans le secret de son cabinet, qu'il se clouait lui-même, avec ses complices, au pilori de l'histoire. IL y est aujourd’hui et il y restera. L'histoire a de ces tardives vengeances.
Du moment que la prise du fort de Beauséjour, seul point d'appui des Français, sur cette frontière, eut rendu possible l'expulsion des Acadiens, et que leur désarmement en eut enlevé un des plus grands obstacles, le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse s'occupa activement de mettre ce projet à exécution. Le juge Morris étant considéré comme une des personnes les plus au fait du pays acadien et de ses habitants, ce fut sur lui que le Conseil jeta les yeux pour en obtenir d’exactes informations et l'exposé des divers plans à suivre. Celui-ci s'acquitta de sa tâche avec une ponctualité et une précision dignes d'une meilleure cause.
Il faut lire attentivement tout son rapport pour avoir une juste idée de l'œuvre et de l'homme, pour être en mesure de les apprécier, je veux dire de les mépriser l'un et l’autre autant qu'ils le méritent.
Morris commença son travail par une étude géographique des plus minutieuses.' Il décrit chaque paroisse, et, dans chaque paroisse, chaque village et même chaque petit groupe de maisons, qu'il compte une à une. Il marque leurs positions, soit au bord de la mer, soit près des rivières, où dans l'intérieur des terres. Il signale toutes les voies de communication, tant par eau que par terre, que peuvent suivre les Acadiens pour s'évader, et les moyens de les arrêter. Il n'omet ni une patrouille pour garder une route, ni un vaisseau pour fermer une passe, Tout cela avec une sagacité féline qui rappelle absolument le chat guettant la souris. Mais où le bon juge se surpasse lui-même, c’est dans la variété des pièges et des mensonges qu'il invente pour surprendre et saisir les pauvres Acadiens. I] faudrait, par exemple, tâcher de répandre d'avance parmi eux le bruit qu’on veut les transporter, non pas en exil, mais au Canada. Une fois sous cette fausse impression, ils se rendront plus volontiers. Nion pouvait les persuader de se livrer d'eux-mêmes,
! Cette description a été publiée dans un des rapports de la Société Historique de la Nouvelle-Ecosse, d’après les manuscrits du docteur Brown, (Collections of Nova Scotin Historical Society, vol, IT, p. 158); mais cette Société a agi, relativement à cette pièce, absolument comme le compilateur des Archives de la Nouvelle-Ecosse, c'est-à-dire
qu'elle l'a tronquée, et qu’elle a laissé dans l'ombre tout ce qui s'y trouve de compromettant. On la trouvera reproduite en entier dans les DocuMENTs iNEDTTS qui suivent cette conférence, no XXI.
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mais cela n'est guère praticable. Il y a bien les dimanches durant lesquels ils se réunissent tous à l’église, où l'on pourrait peut-être les cerner et Jes arrêter. 11 y a aussi la nuit qui a si bien servi pour les désarmer: si on les surprenait dans leurs lits; mais ils sont tellement éparpillés qu'on y réussirait difficilement. Enfin le juge a touché du doigt le vrai moyen, celui qui a été adopté en dernier ressort : c'est d'envoyer atix Mines un fort détachement qui les fasse prisonniers après les avoir convoqués en assemblée.
On connait le Bostonnais qui commanda ce détachement : ce fut Winslow, lequel continua à son tour à mentir, mais cette fois ouvertement, ! Dès son arrivée, il commença à répandre le faux bruit qu'il venait simplement passer l'hiver à la Grand’-Prée. C'est aussi à lui qu'est due la fameuse proclamation aux Acadiens, qu'il osa attribuer faussement, comme toujours, au roi d'Angleterre, infligeant ainsi à ce monarque la responsabilité d’un crime auquel, grâce à Dieu, il n'avait pas songé.
Il est à noter qu'au milieu de toutes les infernales combinaisons du juge Morris, il n’est pas fait la moindre allusion au serment sans réserve dont on faisait tant de bruit en ce moment-là même, Peu importait évidemment que les Acadiens prêtac ent oui ou non ce serment : ils étaient voués quand même à la déportation. They are at all adventures to be rooted out. Ce sont les propres paroles du juge Morris.
Le serment n’était qu’une raison apparente destinée à servir de prétexte pour colorer la condamnation qu'on était décidé à prononcer.
! On voit que l'invention et l'exécution du plan destiné à tromper et à saisir les Acadiens pour les déporter, sont dues particulièrement à deux Anglo-Américains, Morris et Winslow. Ce fut leur concours eflicace et celui des soldats de la Nouvelle-Angleterre qui permirent an gouvernement d'Halifax de satisfaire la convoitise de leurs compatriotes à l'égard des terres des Acadiens. Cette convoitise datait d'un demi-siècle ; elle avait été l’un des motifs qui avaient engagé, en 1710, les provinciaux de la Nouvelle-Angleterre à s'enroler dans l'expédition de Nicholson, Collections of Novx Scotia Historical Society, voi. IV, p. 22.
On a voulu nier cette convoitise; mais en voici des preuves qu'on aura peine à révoquer en doute. Elles sont oflicielles, et émanent du gouverneur Lawrence lui-même, Dans une proclamation datée du 11 janvier 1759, il dit :
“ Whereas since ye issuing of ye proclumatn dated ve 12h of Otr 125$, relative to the settlemt of ye vacated lands in ths prove. I have been informed by Thos Hancock, Esqr,, Agent for ye atlairs of Nova Scotia at Boston, that sundry applicatns have been made to him in conseqe therof, by persons desirous of settliny on ye sd lands...” — British Museum, — Papers of Dr. Andrew Brown designed for @ History of Nova Scotia. Add. MSS, 19,075 fol, 287.
Dans un autre acte officiel, le même Lawrence ajoute: “... Wlhereas, since the removal of the said French inhabitants, His Excelleney the governor, in order.to make an eflectual settlement in the province, and to strengthen the same, has been pleased to make grants of townships to many substantial and industrious farmers, Protestants, His Majesty’'s subjects of the neighbouring colonies... daily applying for grants of Townships.. .? — British Muscum. Add. MSS,, 19,073, fol, 64, ».
La compagnie Hancock, de Boston, avait été celle qui, à la demande de Lawrence, avait fourni les navires sur lesquels avaient été déportés les exilés acadiens. C'était cette même compagnie à laquelle les Mer Ænglanders faisaient des demandes fréquentes (surdry applications), afin d'obtenir d'être mis en possession par le gouverneur Lawrence des terres laissées vacantes pur les Acadiens. D’autres ncighbourieg colonists faisaient directement, dans le même but, des demandes quotidiennes (daily) à Lawrence lui-même, Que veut-on de plus ?
Et de qui descendent ceux qui possèdent aujourd'hui les anciennes paroisses acadiennes ? A reine quelques mois s'étaient-ils écoulés depuis la prise de Québec, qu'une flotte composée de vingt-deux navires chargés de New Englanders, convoyée par un Sloop armé de seize canons, aborda aux rivages acadiens, et vint en prendre possession,
2 Ce fait ressort clairement de la dépêche du secrétaire d'Etat, sir Thomas Robinson, au gouverneur Lawrence en date du 13 août 1755. Loin de consentir à la déportation des Acadiens, que lui insinuait vaguement Lawrence, sir Thomas lui ordonna absolument le contraire, Aussi, après avoir transcrit cetie dépêche, le docteur Brown ajoutest-il:— This important : Government at least innocent,
Et un peu plus loin :
“The Board of Trade extremely guarded — no blame imputable to them on the subject,
“The Board of Trade and Plantations in their dispatch, in answer to governor Lawrence, take no notice of his
Sec, I, 1888. 7.
LA
Je laisse maintenant le docteur Brown flétrir lui-même la hideuse pièce que je viens d'analyser, et juger le juge Morris :
“la écrit, dit-il, ce rapport, en conséquence, parait-il, de la demande du Conseil. Il est peu honorable à son cœur, car il est rempli de stratagèmes injustifiables, de cruels avis et de conseils barbares.” (He wrote this report. little honourable to his heart, as it is replete with unjustifiuble stratagem, crual advice, and barbarous counsel.)
J'aime à croire que les bistoriens qui ont cherché à justifier la déportation des Acadiens n'avaient pas en mains toutes les pièces du procès que nous possédons aujourd’hui ; mais je dois dire, à mon grand regret, que celui qui en a fait le récit le plus retentissant, en avait sous les yeux la copie complète, pendant qu'il écrivait. ? Comment en douter, puisque lui-même l'a avoué? Il n'y a qu'une triste réflexion à faire: c’est que des livres composés dans un pareil esprit sont fatalement condamnés à disparaitre avec les préjugés qui les ont inspirés.
L'historien américain a voulu laver à tout prix ses compatriotes de la tache que l'Histoire leur avait infligée ; mais il n'a réussi qu'à l'agrandir. Il n’est pas de pire faute que celle de vouloir excuser ce qui n'est pas excusable.
proposal of removing the French inhabitants. They industriously avoid it. — British Museum. — Broun’s MSS. Add. 19,073, fol. 42 et 43.
Voir la dépêche de sir Thomas Robinson, citée et commentée au long dans Un Pèlerinage au pays d'Evangéline, p. 92 et suivantes.
Pourquoi le docteur Brown attachait-il tant d'importance à disculper le gouvernement anglais de toute participation à l'exil des Acadiens? C’est qu’il connaissait toute l'étendue de ce crime et les circonstances odieuses qui l'avaient accompagné,
“I can take upon me, dit-il, from a painful examination of the whole matter, to assert that Raynal neither knew nor suspected the tenth part of the distress of the Acadiens — and that, excepting the massacre of St, Bartholomew, T know of no act equally reprehensible as the Acadian removal that can be laid to the charge of the French nation. In their Colonies nothing was ever done, that at all approaches to it in cruelty and atrociousness,
“ Saturday, Aug, 15t*: 1791.”
! Dr. Broun’s MSS, Add. MSS., 19,072, fol. 30, — Voir Doc. ixeptrs, p. 137. Note 5.
* Parkman, Montcalm and Wolfe. Avec la masse de preuves, de pièces authentiques que l’on connaît, comment M. Parkman a-t-il pu se fermer les yeux au point d'écrire ceci, par exemple :
Very fer (of the Acadians) arailed themsclres of this right (of removing with their effects.) Un très petit nombre d’Acadiens se prévalurent du droit d'émigrer avec leurs effets. Comme si Nicholson, Vetch, Caulfield, Doucet, Philipps, Armstrong, avaient laissé un seul jour ces malheureux libres de se prévaloir de leur droit !