PREFACE
Si , dans ce pays qui , après avoir produit U découverte du système hiéroglyphique égyptien, parait peu se soucier d'une telle gloire et rarement s'en souvenir, te travaux de cette nature excitaient un autre sentiment que celui d'une curiosité vague et sceptique , il y aurait , je crois , quelque satisfaction à faire connaître le premier à la France l'application la plus frappante et la plus curieuse desprincipea de philologie déposés par Champollion dans ses immortels ouvrages. Pourquoi taut-il doue , quand il s'agit d’entretenir le public du développement de la plus belle découverte dont te sciences historiques puissent s'enorgueillir , être en quelque sorte obligé de surmonter une fausse honte , pour parier encore de cette vieille , Égypte , qui pendant quelques années disputa à la Grèce elle -même te faveurs de la mode? On sourira peut-être, si j’avoue que je me sens ému en abordant la confidence que peut-être personne , sans moi , ne ferait de long-temps aux lecteurs français ; mais, pour comprendre mon émotion , il suffira de savoir que je veux faire connaître un monument dont l’ interprétation , si elle est admise , doit reculer les bornes de la certitude historique au-delà de tout ce qu'on a pu imaginer jusqu'à ce jour.
Xlnc société d’explorateurs anglais a pénétré pendant Tété de 1837 dans la troisième des pyramides de Memphis , la moindre en dimension , mais la plus riche-
ment construite , puisque l'extérieur en était autrefois recouvert en granit mse de Syène. Les auteurs arabes nous parlent comme témoins oculaires de ce recouvrement , dont on distingue encore les débris ati pied de la pyramide. Nous savons , par le témoignage des anciens , que les pyramides de Memphis étaient ornées d’hiéroglyphes à l'extérieur; et quant à la troisième en particulier, Diodore nousdit qu’on voyait à la face Nord la ligure du roi qui s'était fait bâtir ce merveilleux sépulcre (I). La grande pyramide a été, depuis bien des siècles, accessible aux voyageurs : tous ceux qui ont visité l’Égypte onl décrit la chambre centrale du monument , dans laquelle un sarcophage est encore placé ; on a depuis , et très récemment encore , pénétré dans un grand nombre de pièces dont on ne soupçonnait pas l'existence. Mais nulle part , ni dans les pièces anciennement explorées, ni danscelles dont nous devons la connaissance à Caviglia et id’autres investigateurs, on n’a découvert la traccd'inscriplions hiéroglyphiques (2J.11 faut en dire autant de la seconde pyramide ; Belzoni s’y étant ouvert un chemin , s'est convaincu que les Arabes l’avaient précédé dans celte tentative. Les nouvelles fouilles ont appris que les Araires avaient aussi pénétré dans la troisième pyramide. C’est alors , sans doute , que le couvercle du sarcophage fut brisé , le tombeau violé , les objets précieux sous le rapport de la matière qu’il pouvait renfermer , dispersés et détruits. Et en effet. quand les explorateurs anglais arrivèrent dans la pièce qui occupe le centre de l'édifice , ils trouvèrent , sur un monceau de décombres , les débris mutilés d'un cercueil en bois de sycomore, avec quelques débris de linge et des os. C’est ce qui restait de la momie royale, arrachée par les Arabes ausarcophagedans lequel elle reposait. Les voyageursanglais descendirent ensuite dans la chambre sépulcrale , séparée de la précédente par un corridor en pente , et après de longs efforts, en tirèrent le sarcophage lui-méme , qui maintenant est en route pour l’Angleterre. Quant aux débris du cercueil , ils figurent dès à présent parmi les richesses du Musée-Britannique , et on en a fait l’objet d’une publication spéciale, à laquelle nous empruntons les détails qu'on vient de lire.
(i) Voir la oote A,p. Si.
(i) Voir la note B, p 16.
Ce qu'il y a d’important dans la découverte , ce n'cst pas d'avoir trouvé dans la pyramide les vestiges d'une momie. On ne doutait pas que les pyramides n'eussent été consacrées i des sépultures illustres, et les opinions plus ou moins étranges qui, depuis l’antiquité jusqu’A nos jours, s'étaient propagées sur la destination, ou mystérieuse , ou même utilitaire de ces monuments , avaient rencontré peu de créance. Mais le cercueil trouvé dans la troisième pyramide offre une inscription hiéroglyphique , et dans cette inscription le nom d’un roi : tel est le fait destiné à produire les conséquences historiques les plus dignes d’attention.
Long-temps on douta qu’il existât aucune inscription hiéroglyphique dans l'intérieur des pyramides. Le général Minutoli fut le premier qui signala celles qui existent dans la grande pyramide de Sakarah (au Sud de remplacement de Memphis). On peut voir dans i'AÜas joint à la Relation de ce voyageur (pl. XXVI ) , la décoration de la porte qui donnait accès A une des salles de cette pyramide ; le fait est d'autant plus digne d'attention , que toutes les probabilités conduisent à faire considérer les pyramides de Sakarah comme plus anciennes que celles de Gizeh : mais enfin, parmi les hiéroglyphes de Sakarah, aucun nom royal no figure, ce qui nous empêche d’apprécier l’âge du monument
Las noms hiéroglyphiques des monarques, auteurs des deux plus grandes pyramides, sont déjà connus : on ne les a pas découverts dans ccs monuments, qui, comme je l’ai dit , n'offrent pas la moindre trace de caractères sacrés. Celui de Svphis, fauteur de la grande pyramide , est raïqielé plusieurs fois dans un tombeau voisin , et qu’on avait consacré A un certain Hnicî , architecte de la demeure du roi Suphis. Cbampollion avait lu cette légende qui a été publiée par M. Rosellini dans ses Monumenti Storici , et par M. Salvolini dans une note des Lettres sur l’Orient de MM. Michaud et Poujoulat (i).
Aujourd'hui, par la découverte de la troisième pyramide, la liste des noms des princes qui ont élevé ces monuments se trouve accrue; et ce qui est plus grave, le nom du troisième est retracé sur la caisse qui a servi d'enveloppe A sa dépouille mortelle. Par conséquent l’inscription dont ce nom fait partie est contemporaine
(l)JVlir ti nolcC, p. 17.
du prince auteur de U troisième pyramide. Les principes développés par Champollion daris sa Grammaire Égyptienne s'appliquent sans efforts à la décomposition et à l’interprétation du cartouche ; et, ce qu’on peut considérer comme une circonstance heureuse , la valeur des signes employés à la transcription du nom royal a déjà été séparément déterminée par un grand nombre d’applications. Ce monarque est appelé Wycérinus par Hérodote et 'par Diodore; Manéthon nomme immédiatement après Suphis II, auteur de la seconde pyramide, le roi Meneherèi, et nous lisons à une place correspondante de la liste d’Ératosthène le nom de Metchcrii, que l’écrivain grec traduit par Heliodotoa, donné par le Soleil, En appliquant aux signes du cartouche tracé sur le cercueil la valeur fixée par Champollion, on obtient le mot Menkaré, plus voisin, comme on voit, de la transcription de Manéthon que des deux autres, sans pour cela qu’on cesse de reconnaître partout la trace du véritable nom Égyptien. Enfin , parmi les signes dont ce nom se compose, on trouve le Soleil, en égyptien Ré, indiqué en effet par Ératoslhèoe. Ces résultats ont été mis en avant par M. Birch dans la publication anglaise , et nous ne pouvons qu’en reconnaître la parfaite exactitude.
Voici donc, encore une fois, la légitimité des moyens d’investigation qu’a fournis Champollion, établie delà manière la plus évidente. La chronologie de Manéthon, autrefois repoussée par tous les critiques, et, depuis les travaux de Champollion. justifiée par unesuite presque non interrompue de monuments, depuis le vingt-etunième siècle avant notre ère jusqu'à l’époque de l'établissement du christianisme en Egypte, reçoit une confirmation inattendue pour un temps bien autrement reculé. Car il ne faut pas se le dissimuler, Manéthon place le roi Mencherès dans la quatrième dynastie, et le calcul le plus modéré, si l’on suit les chiffres de Manéthon , fait remonter l'auteur de la troisième pyramide au delà du quarantième siècle avant notre ère (I), En monument de six mille ans! Et quel monument ! deux planches mutilées , attachées par de mauvais clous de Irais, et qui, malgré tous les soins, pourriront en peu d'années sous le ciel brumeux de Londres. L'imsginalran s’arrête étonnée , et l’esprit le plus convaincu se demande s’il ne rêve pas.
(») Vol/ ’« noie D. p. i;,
Et pourtant le résultat que nous donnons est celui que fournit l'application la plus simple et la moins tourmentée des données historiques et philologiques , à l'inscription du cercueil découvert dans la troisième pyramide. Sans doute on n'en restera pas là; on disputera long temps, avant de consentir à franchir d’un seul vol unaussi immense intervalle : peut-être même trouvera-ton quelque explication capable de détruire ce prestige d’extrême antiquité. Mais ce qu’on ne pourra enqN'cher, c'est que le cercueil, aujourd’hui placé à Londres, ne soit considéré comme le débris le plus anguste d’âges relégués jusqu'à présent parmi les fables : c’est que le crédit des auteurs qui nous ont transmis l’histoire de la primitive Égypte, n’en reçoive dans l’opinion des hommes éclaires un notable accroissement. J’ajouterai que tout ce qu’on a pu avancer jusqu’à ce jour de probable, sur la simplicité première des inscriptions hiéroglyphiques, se trouve confirmé parle cercueil de Mycérinus. Au lieu do ces innombrables scènes et inscriptions qui décorent, à une époque plus récente, les sarcophages et les cercueils des particuliers, on ne trouve ici que deux lignes fort courtes, en grands caractères, contenant nne prière du style le plus simple et le moins recherché. On avait déjà observé des différences semblables, entre celui des tombeaux des rois Thébains, qui parait avoir été creusé avant l'invasion des Pasteurs, et les hypogées destinés à recevoir les restes des princes de la XVIII - et de la XIX - dynastie (1 ). — Et pourtant, malgré cette simplicité , déjà l’écriture sacrée se montre complètement üxée sur le cercueil de Mycérinus. Les caractères en sont gravés avec habileté, d’une belle forme, et justifient Platon (2), quand il nous dit que pendant dix mille ans les Égyptiens avaient conservé intact le dépôt de leurs arts. Dix mille ans ! c'est trop sans doute de quelques milliers d’années; mais ,avec beaucoup de monuments comme celui qu’on vient de découvrir, l’hyperbole du philosophe - poète devra perdre quelque chose de son apparente exagération.
J’entends tous les jours des hommes, d'ailleurs fort éclairés, demander, en secouant U tète, s’il est bien vrai que ce M. Champollion ait deviné les hiéroglyphes-, et quand les applications de la doctrine de ce savant se poursuivent avec
(i) Voir la note K, p, 24.
(a) 4 Yoli la note P, p. a 5.
ardeur en Italie, en Allemagne , en Angleterre, en Hollande, dans toute l'Europe savante, la France, patrie de cette étude, est le seul pays peut-être où l’on discute encore la légitimité de ses titres. Je ne me sens pas la force de convaincre ceux qui ne veulent pas être convaincus; de plus rudes champions y perdraient leur peine. D’ailleurs les sciences historiques n’ont pas le privilège de parler i l’imagination de ce siècle positif. Enfermées dans leur obscurité, elles n'ont guères d’autre ressource que do se consoler à ta manière de Galilée : B pur »' muove.
CERCUEIL DE MYCERINUS
Londres, ieptembre i8>5.
Ce cercueil , qui fait partie du Musée Britannique , est composé de plusieurs morceaux , et a été trouvé au mois d'août 1 837 dans l'intérieur de la troisième pyramide de Gizeh.
Le morceau qui forme la partie inférieure fut découvert le premier sur le sol de la Grande Chambre, au-dessous d'un* quantité de décombres , et prés de l'ouverture d'un passage incliné qui communique avec la Chambre Sépulcrale. Les autres part ies du cercueil furent aussitôt après trouvées au même lieu, avec des os et une grande quantité d’enveloppes de momie de couleur jaune, probablement les premières bandelettes laites en étoffe de laine qu’on ait jusqu’à présent découvertes (1 ).
Quelques fragments de basalte, de la même espèce que celui dont le sarcophage était composé, furent aussi trouvés auprès de ces mêmes débris , et semblent avoir fait |>artie du couvercle.
Le sarcophage lui-même était dans la chambre sépulcrale; car il n’avait puêtreenlevéàcausedela maçonnerie construite pour rétrécir le passage, après qu’il eut été placé dans cet endroit. Il semblerait donc que le cercueil avait été apporté dans la Grande Chambre pour y être examiné, et qu’on l’y avait ouvert (2).
(t)V. la oote G, p. 28.
(9) Étlrui dit que I* pyramide fut uuvcitc ver» l'année 6oo de l’hégire ; que le coavercle du sarcophage fut brisé, et que l’oa trouva avec la momie des tablettes d’or c ont t-aant une inscription dam noe langue ioionoac ( Note de l'éditeur Anglais. V. la noie B, p. 27).
Une des rampes du passage incliné a depuis été enlevée , et le sarcophage est en route pour le Musée Britannique.
La lettre suivante a été écrite par la personne qui , conjointement avec M. Porring, a dirigé les fouilles de Gizeh , et qui était présente quand le cercueil , les os , etc. furent découverts.
L'explication des hiéroglyphes donnée par M. Birch , du Musée Britanuique, corrobore pleinement l’ancienne tradition qui établit que ce monument était le tombeau de Mycérinus.
Londres, 1 1 juillet IMS.
Mo.isikvk ,
D'aprcs votre demande, je vous envoie les détails de la découverte des ns, des bandelettes de momie et des débris du cercueil de la troisième pyramide. En déblayant les décombres de la grande chambre d'entrée , après un travail de plusieurs jours , et quand les ouvriers s’étaient avancés à une certaine distance vers l’angle Sud-Est, quelques os furent d'abord découverts au milieu des décombres ; le reste des os et les morceaux du cercueil furent trouvés immédiatement après et tous ensemble. On ne put découvrir dans la chambre aucune autre partie du cercueil ou des os ; je Ils alors examiner de nouveau avec le plus grand soin les décombres qui avaient préalablement été enlevés de la chambre , lorsqu'on y trouva les débris du cercueil et les enveloppes de momie ; mais on ne put en ti cr rien de plus, quoiqu’on eût soumis toutes les autres parties de la pyramide à une minutieuse exploration , dans le but de compléter le cercueil autant que possible ; et il parut résulter de ce que les os et les débris du cercueil avaient été trouvé» ensemble , la preuve que le cercueil avait été apporté en ce lieu, qu’on l’y avait ouvert et qu'on avait laissé le tout en un monceau.
Je suis. Monsieur, votre très obéissant serviteur ,