CE QUE LA FOUDRE PEUT PONDRE
qu'un fragment de quelques centimètres, pendant à rextrémilé de la tige de fer, qui avait été respectée. Un petit morceau de chaînon, complètement boursouflé, et deux crochets gisaient encore sur le pont comme témoignage irrécusable du rôle que le feu avait joué dans une catastrophe aussi surprenante.
Le tonnerre tomba en 1759 sur une chapelle de la Martinique qui portait un paratonnerre, massif comme on les faisait dans ces temps primitifs. La tige foudroyée ne possédait pas moins de 25 millimètres de côté; elle pesait par conséquent au moins 4 ou 5 kilogrammes par mètre courant. Cependant la foudre, en mille fois moins de temps qu'il n'en faut pour lire ces lignes, la réduisit aux dimensions d'un simple fil de fer. Par une coïncidence bizarre, l'explosion qui prouve le mieux peut-être que la foudre n'est point complètement domptée par les paratonnerres, éclata sur la propre maison de Franklin. Elle volatilisa une tige de cuivre. Ne dirait-on pas que le feu du ciel a senti le besoin de manifester sa puissance aux yeux de celui qui prétendait à l'honneur d'être son vainqueur? D'abord, c'était le plomb que nous avons vu volatilisé par le météore. Bientôt c'est le fer luimême qui disparaît à son tour! Quoique le cuivre soit bien meilleur conducteur, il ne l'est point encore assez pour laisser ces torrents électriques déborder sans s'émouvoir. Plus tard nous verrons l'or ègalemeni réduit en vapeurs!
Qui donc oserait tracer des limites à la puissance des affinités électriques de la terre, dire qu'elles sont hors
d'état de soulever les cyclones, qu'elle ne saurait les pousser à travers les océans et les couvrir de vagues mugissantes et d'épaves? Nos yeux seraient brûlés bien avant d'avoir contemplé la plus brillante de toutes les décharges que peut lancer cette immense machine électrique dont la roue se nomme le globe terrestre, et à laquelle les nuages eux-mêmes servent de conducteurs.
Quoique les mâts des navires de guerre soient visités et entretenus avec un soin minutieux, il est évidemment difficile d'empêcher que quelques gouttes d'humidité ne pénètrent jusqu'au fond des vides qu'une foule de causes produisent souvent dans Tintérieur des pièces de bois les mieux entretenues. Généralement cette sorte de gangrène sénile ne produit pas d'inconvénients notables, car le mal ne peut atteindre des proportions sérieuses sans que les matelots les plus négligents s'en aperçoivent. Mais si la foudre vient à passer dans le voisinage, le moindre atome de vapeur condensée peut se changer en poudre fulminante ! Dès que le feu du ciel trouve les éléments d'une catastrophe réunis quoique part sur sa route, cette explosion se produit avec une énergie effrayante. Il semble même dans ce cas que le danger soit d'autant plus terrible que la masse détonante traversée par le courant naturel est moins grande.
Si l'eau est arrivée dans son gîte par une large fissure, sans peine, sans travail, elle s'élancera par cet orifice sous forme de vapeurs. L'eflfet produit par le passage du météore sera comparable à celui d'une pièce de canon dans laquelle on n'a pas mis de boulet. Mais si quelques atomes se sont infiltrés de molécule à molécule, à la suite d'un travail de succion, les choses se passent d'une façon toute différente. Les gouttes d'eau emprisonnées dans les cellules, où elles ont eu tant de peine à se glisser, brisent Tenvelpppe comme la charge de poudre fait voler une bombe en éclats. Ce ne sera plus de la vapeur arrivant à une pression de trente ou quarante atmosphères, ce sera un torrent de gaz oxygène et hydrogène portés brusquement à la température de l'incandescence.
C'est de l'eau réduite à l'état de gaz isolés qui a dû produire les effets constatés à bord du navire le Patriote^ dans la nuit du il au 12 juillet 1852. La foudre tomba sur un mât de ce bâtiment et le fendit sur une longueur de plus de 26 mètres. En même temps les produits gazeux engendrés sur place par le rapide passage de l'èlincelle produisirent tous les effets de la poudre. Un tronçon fut détaché aussi nettement que s'il avait été séparé par un trait de scie; il fut projeté par le gros bout contre une solide cloison de planches, située à plus d'une centaine de pas de distance, la défonça et s'y incrusta si bien qu'il fallut le tirer avec force pour l'arracher du trou qu'il avait creusé. On s'assura que ce boulet d'un nouveau genre pesait autant que celui du grand canon prussien de l'Exposition.
132 ÉCLAIRS ET TONNERÏIE.
La foudre qui était tombée sur Tabbaye du Val, près de rile-Adam, le 25 juin 1756, c'est-à-dire quatre-vingtseize ans plus tôt, avait produit des effets bien différents. Elle frappa un gros cbéne isolé de i6 mètres de haut et de plus d'un mètre de circonférence. Ni le tronc, ni les branches, ni Técorce, n'offraient la moindre trace de brûlure, mais l'arbre entier était desséché comme si une énorme quantité de chaleur avait été développée sur place dans chacune de ses molécules. Si Ton ne savait que Feau est répandue dans toutes les parties vivantes des chênes, surtout au mois de juin, où la sève est encore en mouvement, on l'aurait certainement appris à l'aide de l'observation précédente. En effet, la vaporisation du liquide que contenait le système vasculaire fut accompagnée d'une multitude prodigieuse d'explosions. Les branches et les troncs ressemblaient à une masse déchiquetée en cent mille fragments. Les vaisseaux remplis de liquide séveux restaient béants, éventrés, à la place qu'ils occupaient lorsque la foudre était venue les ouvrir.
L'aubier, sur lequel repose l'écorce, est gorgé d'humidité à cette époque de l'année ; cette matière filamenteuse s'était changée en une espèce de chemise fulpinante. L'écorce, à peu près imperméable, avait essayé de résister. Elle était devenue ce que deviennent les personnes et les choses qui tentent d'arrêter l'action des grandes forces mystérieuses. Réduite en imperceptibles fragments, cette écorce impuissante avait été projetée loin du tronc, elle était retombée comme une sorte de poussière !
Quand la sève est moins éloignée de la périphérie et que la foudre vient à l'atteindre, les explosions sont beaucoup plus terribles encore. La résistance que le bois offre à l'expansion des vapeurs peut alors provoquer une destruction totale. Un arbre, dont parle le professeur Munke, fut pour ainsi dire anéanti. On ne retrouva plus çà et là que des lambeaux, imperceptibles copeaux de qtielques millimètres d'épaisseur.
Quelquefois l'aspect du tronc foudroyé est bien différent; car on a vu le fluide s'introduire au centre même des arbres ; alors il pratique un canal dont les parois sont noircies comme par le passage d'un fer rouge. Un noyer séculaire de la Fontaine-Française, qui avait perdu toutes ses branches, fut foré si régulièrement à la suite d'un coup de tonnerre, qu'on aurait pu en faire un canon de bois pareil à ceux dont les Chinois ont l'habitude de se servir.
Ces dislocations capricieuses ofl'rent parfois quelque chose de fantastique. Dansla grande trombe de Monville, qui éclata pendant une saison où la sève des arbres cesse d'être en mouvement dans la tige, Taubier se sépara avec une netteté si merveilleuse, qu'on a pu l'isoler du reste de la tige comme une sorte de gaine ; on a obtenu un cylindre creux se moulant exactement sur le cylindre plein que formait le cœur.
Le 25 août 1818, un grand chêne de 25 mètres de hauteur, faisant partie du bois de Thury, fut frappé par un gigantesque tonnerre. En vingt-quatre heures, ses feuilles jaunirent, puis tombèrent, ce qui indiquait que le feu du ciel avait produit quelque lésion profonde.
Cependant on ne voyait à Textérieur qu'une légère rainure. Attiré par la singularité de ce fait, un botaniste voulut voir comment les choses s'étaient passées ; il fit arracher l'arbre, qu'il examina avec soin. En faisant l'autopsie cadavérique du tronc, il aperçut qu'il avait été frappé d'une blessure intérieure. Les diverses couches annuelles concentriques n'offraient plus aucune adhérence les unes avec les autres, l'arbre aurait pu se développer comme une immense lunette d'approche dont les tubes sortent à mesure qu'on les tire.
Nous trouvons dans le journal des séances de la Société météorologique l'annonce d'un fait moins violent, mais également surprenant. Le 11 juillet 1868, à 3 heures 20 minutes, il tonnait entre Raincy et Livry. Après l'orage, en examinant un plan de canna indica, on trouva que les feuilles avaient été percées de trous d'une façon très-régulière suivant des lignes parallèles. Évidemment ces trous ne pouvaient être attribués à la grêle qui tombait en abondance, car ils étaient taillés en cône.
Si les anciens avaient observé les faits innombrables auxquels ils ont assisté, et dans lesquels la puissance expansive de la vapeur d'eau a joué un rôle prépondérant, on n'aurait point attendu Watt ou Newcomen pour doter l'humanité d'un nouveau moteur; car les faits que nous allons raconter ont dû être précédés par des milliers d'autres aussi propres à mettre sur la voie du pouvoir des vapeurs.
Le 6 août 1809, à deux heures après midi, une explosion épouvantable se fit entendre dans la maison de
M. Chadwick, propriétaire des environs de Manchester. Le mur extérieur d'un petit bâtiment en briqués, qui avait 90 centimètres d'épaisseur, 3 mètres 30 centimètres de hauteur, et 30 centimètres de fondation, fut déraciné et transporté sur le sol, sans cesser jcependant de rester vertical. Lorsqu'on examina ce qui s'était passé, on trouva qu'une extrémité du bâtiment avait marché de 2 mètres 70 centimètres, et l'autre, autour de laquelle la masse avait tourné pendant le glissement, ne s'était déplacée que de 1 mètre 20 centimètres. Le mur ainsi soulevé se composait de 1,000 briques et pouvait peser 26,000 kilogrammes.
Comme on le voit, la puissance que la foudre avait dû développer n'avait pas nui à la délicatesse avec laquelle s'était accompli ce merveilleux transport. Le météore avait opéré avec autant d'habileté que les ingénieurs américains qui, dans les États de l'Ouest, déménagent des maisons entières.
Il y a environ une centaine d'années, le tonnerre tombe dans l'île Fetlar, la plus septentrionale du Shetland ; il frappe une roche micacée de 32 mètres de longueur, de 3 mètres de largeur et d'environ 1 mètre d'épaisseur. En un instant, cette pierre gigantesque est arrachée du lieu où elle reposait depuis tant de siècles et brisée en une infinité de morceaux. L'un de ces fragments, qui pesait 60,000 kilogrammes, est retrouvé à 50 mètres de sa station primitive ; un autre, qui avait 1 2 mètres de longueur, 2 mètres de large et 1 mètre et demi d'épaisseur, renfermait au moins mille fois plus de matière que le morceau du mât de misaine du Pa-
ne ECLAIRS ET TONNERRE.
triote. Il est lancé avec tant de force qu'il tombe dans la mer à plus de 100 mètres de distance.
Le Mechanics Magazine nous apprend que les mineurs anglais brûlent 250 grammes de poudre de mine pour démanteler une roche pesant 1 ,000 kilogrammes. D'après les chiffres que nous avons cités plus haut, la roche de Fetlar devait être d'un poids 300 fois plus lourd. Il aurait certainement fallu dépenser près de 80 kilogrammes de poudre pour la mettre en état d'être déblayée par les ouvriers. Que serait-ce s'il avait été question, non-seulement de la désagréger, mais encore de la lancer à 100 mètres? On ne nous accusera donc pas d'exagération si nous affirmons qu'on ne donnerait pas une nouvelle représentation de cette explosion en dépensant ce qu'il faudrait pour donner une salve d'artillerie avec le grand canon prussien de l'Exposition universelle. On ne sera pas étonné d'apprendre que d'habiles ingénieurs aient songé à utiliser une puissance aussi formidable qui réside dans un coup de tonnerre comme on en voit peut-être éclater tous les jours. Le docteur Sestier raconte que des Écossais ayant à se débarrasser d'une roche isolée, y piaulèrent une énorme barre de fer. Le tonnerre ainsi provoqué ne tarda pas à se rendre à l'invitation qui lui était faite. Le rocher fut brisé, et l'on n'eut plus aucune peine à arracher les morceaux, à les utiliser pour des constructions peut-être. Nous trompons-nous en pensant que cet exemple n'est point destiné à rester isolé dans les annales de nos sciences ? Se soustraire à l'action nuisible des forces de la nature, c'est le commen-