LES POISSONS DE JUPITER
par son habile prédécesseur. Rien n'empêche d'être frappé de l'étrange légende recueillie par Pline, qui prétend que les augures d'une ville d'Élrurie parvinrent à tuer avec la foudre un monstre ravageant le pays. Ce monstre, circonstance étrange que pourraient exploiter les fabricants d'histoires extraordinaires, portait le nom de Voila, le plus grand peut-être de tous les électriciens !
Quoi qu'il en soit, lorsque la torpille, le gymnote, la raie, le silure, se trouvent en présence d'une proie qui leur convient, leur pile naturelle sécrète le fluide en plus grande abondance. Ces poissons éprouvent l'effet que nous éprouvons lorsque nous passons à jeun devant la boutique d'un rôtisseur. Le poisson de Jupiter, alléché par la vue du poisson qui frétille à distance, produit de l'électricité sans s'en douter lui-même, par un mécanisme caché dans l'intérieur de son corps. L'eau dans laquelle il nage est électrisée par influence jusqu'à une certaiiie distance. Mçilheur au malheureux gardon, au pauvre goujon innocent, s'il se trouve dans la redoutable sphère, car le poisson le plus réfractaire est bien meilleur conducteur que le liquide dans lequel il nage sans penser au danger qui s'accumule sur ses écailles. A mesure que l'ennemi s'approche, la tempête électrique qui gronde dans ses organes augmente. Quand la distance est suffisamment diminuée, un courant terrible éclate sans bruit, sans étincelle. La victime a perdu connaissance, elle s'abandonne sans résistance. Le poisson de Jupiter peut se repaître à son aise ! .
Nous aurions désiré faire des expériences pour nous assurer s'il est vrai, comme le prétendent certains auteurs» que le gymnote ou la torpille jouissent de la fa- ' culte de diriger le jet de leur foudre à distance.
Notre ami, M. Gallard, nous avait promis démettre à notre disposition les bacs du grand aquarium du boulevard Montmartre, dont il était le directeur. Mais il fallait un certain temps pour réaliser les dispositions nécessaires, et pendant que je faisais mes préparatifs, les poissons perdaient leur puissance déjà faible dans les premiers jours. A peine avaient-ils la force de donner une secousse qui me montait jusqu'au coude, quand je les plaçais dans ma main, en les excitant à lancer leur tonnerre...
M. Gallard voulait faire venir d'autres torpilles plus robustes, mais le spéculateur qui avait fourni les fonds de ce bel établissement se lassa; on démantela les réservoirs gracieux, dont Paris aurait eu le droit d'être fler, pour construire un Bouillon modèle^ où ce seront des torpilles humaines qui iront prendre leur nourriture-
Je crois, à vous dire vrai, que ce n'est point le poisson foudroyant qui parvient lui seul à diriger son fluide ; mais probablement le craintif goujon qui voit son ennemi, éprouve une peur plus dangereuse encore. Car cet effroi du pauvre petit innocent excite la décomposition des fluides naturels de son corps, imprégné d'électricité comme l'est celui de toute créature vivante. C'est donc la terreur qui le livre, on peut dire qu'il se trahit lui-môme !
Le malheureux a répondu par la crainte au désir;