LES ORAGES ET LES CLOCÈES
kilomètres de distance. Un atome de fer ne peut vibrer sans dissiper des masses de vapeurs dérobant à des milliers d'hectares toute la chaleur du soleil.
Arago lui-môme semble hésiter, quand il s'agit de condamner formellement la pratique superstitieuse dont il reconnaît l'absurdité physique. Après avoir exposé, avec sa logique ordinaire, les raisons qui ren^ dent dangereuse la pratique de sonner lés cloches, il attaque avec une rigueur peu explicable un arrêté de M. Marsillac dont il eut dû faire certainement Téloge. U reproche à cet honorable fonctionnaire, qui administrait le département de la Dordogne dans le courant de Tannée 1845, d'avoir interdit de sonner les cloches pendant les orages, comme l'avait fait, du reste, un électeur palatin, à la fin du siècle dernier, par une ordonnance qui mériterait d'être plus connue.
Une plaisanterie assez pauvre tient la place qu'aurait dû occuper un avis énergique pour exhorter les représentants de l'autorité à suivre d'aussi bons exemples.
Cependant il nous sufBra d'emprunter à la notice Sur le Tonnerre le récit de ce qui se passa pendant le terrible orage de la nuit du i 5 au 16 avril 4718^ pour établir notre démonstration sur des bases en quelque sorte indestructibles.
La superstition relative au pouvoir imaginaire des cloches étant naturellement très-répandue dans un pays couvert alors de monastères, on sonna le tocsin dans vingt-quatre églises du voisinage de Saint-Pol de Léon, où Ton en comptait, paraît-il, une trentaine.
. Mais il arrive deux circonstances également inexplicables pour les amis du pouvoir des cloches; les vingtquatre sanctuaires qui eurent recours au brait dès cloches furent, tous frappés de la foudre, et éprouvèrent des dégâts notables. Au contraire, les six curés qui avaient laissé leurs sacristains dormir, eurent à se féliciter de leur abstention. La foudre ne toucha pas une seule de leurs églises.
Pour soutenir que, loin d'être utile, la sonnerie n'a point été nuisible dans cette orgie du tonnerre, il faut oublier bien des choses, et notamment le calcul des probabilités. Car ses formules nous apprennent qu'il existe six cent mille manières différentes de choisir six objets au hasard au milieu d'une trentaine. Par conséquent, il faut admettre qu'il y avait six cent mille chan-ces contre cellB qui s'est réalisée dans cette nuit fameuse.
Serait-il logique de prétendre après Cela que la fou«dre fuit loin des cloches mises en branle? Autant vaudrait raisonner comme des gens qui ont couru après la fortune en cherchant le gros lot de la loterie mexicaine.
Comme il peut se trouver des croyants pour faire remarquer que le 15 avril 1718 tombait précisément un vendredi saint, jour où il est interdit de se servir des cloches, nous citerons encore le coup de foudre qui tomba sur le clocher de Chabeuil, près de Valence. Celui-ci, en effet, éclata en plein carême pendant un jour sonnable, au moment où la cloche était lancée à toute volée pour détourner l'orage. La foudre tua
Sonneur foudroyé.
LES POISSONS DE JUPITER. t79
deux des onze malheureux qui tenaient en main la corde de chanvre et blessa grièvement les neuf autres. • Faut-il s'étonner que le fluide ait été soutiré par ce morceau de métal» non parce qu'il était agité convulsivement par une main impuissante» mais parce qu'il s'est trouvé momentanément en communication avec le réservoir commun par une chaîne de substances suflBsamment conductrices? La corde de chanvre humide et le corps des sonneurs ont suffi pour produire ces effets terribles. Le spécifique a provoqué la chute du tonnerre, qui, sans cette circonstance, n'aurait été ni si terrible, ni surtout si meurtrière.
L£S POISSONS DE JUPITÈB
Au mois d'août 1844, un navire américain a apporté à Naples un gymnote vivant péché à Valparaiso, et qui mériterait bien mieux que l'aigle d'être consacré à Jupiter, car il se servait de la foudre qu'il porte entre ses nageoires, tandis que jamais aigle n'a laissé tomber un rayon de ses serres. L'animal fut placé dans une grande auge de métal remplie d'eau douce, et l'on mit dans cette espèce d'aquarium des grenouilles et des petits poissons destinés à sa nourriture.
Quand ce terrible gymnote avait choisi saproie^il s'approchait lentement jusqu'à ce qu'il fût parvenu à une trentaine de centimètres de sa victime. Alors il s'arrêtait et semblait regarder fixement l'animal qu'il convoitait. Celui-ci, paralysé par une influence mysté-
rieuse, ne faisait plus aucun mouvement, son ennemi n'avait d'autre peine que de te saisir.
• Quelquefois le gymnote semblait tuer pour tuer, comme s'il éprouvait une volupté inexplicable à faire usage de sa puissance, de cette étrange fascination comparable à celle que prétendent exercer les magnétiseurs.
Lorsque Alaric vint assiéger Rome, le préfet du pré- * toire, à bout de ressources, écouta les propositions de charlatans étrusques, qui prétendaient avoir le secret de foudroyer l'ennemi. On mit à la disposition de ces intrigants les ressources qu'ils réclamèrent et les expériences eurent lieu, mais le barbare ne s'aperçut môme pas qu'on avait voulu le foudroyer à distance.
S'il est vrai que l'industrie humaine soit appelée successivement à suivre l'exemple que nous donnent les animaux, il ne faut pas se tenir comme tout à fait déco^iragé par cet échec. Tout en conseillant au gouvernement d'employer d'autres foudres que celles du cid pour repousser de la nouvelle Rome de nouveaux Alarics, il faut se dire tout bas qu'il n'en est peut-être point de la direction de la foudre comme de la quadrature du cercle ou du mouvement perpétuel. On pourra croire, sans être taxé de superstition ridicule, que Numa a bien pu trouver le moyen de faire tomber sur ses autels le feu destiné à dévorer les offrandes réservées aux dieux. Il sera permis de supposer que TuUus Hoslilius n'a pas été massacré par des prêtres mécontents de son règne, mais réellement foudroyé pour avoir négligé quelqu'une des précautions employées