‹ Éclairs et tonnerreChapitre 45 sur 63 · LE TONNERRE PHOTOGRAPHE. 2Î · texte numérisé non relu

LE TONNERRE PHOTOGRAPHE. 2Î

Le 14 juin 1794, la foudre indiscrète pénètre, visiteuse inattendue, dans une cabane où une famille de paysans se trouvait réunie. Les trois enfants sont jetés à terre avec violence; jugez de Tefifroi du père et de la mère. En relevant les pauvres petits êtres, ils s'aperçoivent que les trois malheureux qui étaient tombés à terre avec les joues blanches et roses sont affreusement marqués de la petite vérole.

Quelquefois, des taches lenticulaires se trouvent sur les parties couvertes par des vêtements; on dirait que de petits grains, poussés par une force invincible, ont traversé la toile, la soie, le drap. Cependant il n'y a pas de trous dans les habits pour répondre à ces étonnantes lésions. D'autres fois, ces blessures prodigieuses sont assez profondes pour être comparées à celles que produiraient des grains de plomb. On en compte quelquefois jusqu'à deux cents sur le même cadavre. Il arrive d'autres fois que ces cicatrices sont si petites que la peau est toute persillée, comme si la victime avait reçu de la cendrée extraordinairément fine. Un accident analogue, expliquant bien la nature de ces lésions, arriva à un homme qui, non content de se réfugier sous un arbre pendant un violent orage, s'était accoudé contre une loupe que portait le tronc. Le coude imprudent avait été bombardé par une nuée d'éclats microscopiques.

Le professeur Gerdy a eu occasion d'examiner à la Morgue le cadavre d'un homme que la foudre avait frappé à la têle : on eût juré qu'il avait été tué avec un fusil de chasse chargé de gros plomb.

En déshabillant une des victimes du coup de foudre

d'Éyerdon, dont nous parlerons tout à l'heure, on trouva que ce malheureux portait sur son corps un trou de la grosseur d'une plume d'oie. Celte espèce de fistule correspondait jusqu'au creux de l'estomac; les parois, dures, sèches et noircies, portaient les marques évidentes de l'action du feu.

Voilà un tube qui ressemble aux fulgurites, ces longs tuyaux vitrifiés que nous avons suivis dans le sable; mais avec cette di^fl'érence effrayante qu'il a été creusé dans l'épaisseur même des organes d'un être vivant.

Quelquefois, les cicatrices bizarres ressemblent à de véritables flagellations, pareilles à celles qui excitent l'admiration des lunatiques. Howard décrit la blessure d'un enfant qui avait la poitrine déchirée comme s'il avait reçu un violent coup de fouet. Serno cite l'exemple d'un jeune homme dont les pieds meurtris d'une façon singulière semblaient avoir été frappés de verges. On eût juré qu'une jeune fille, dont parle Oswald, avait reçu sur le dos de violents coups de discipline.

Ces déchirures offrent quelquefois un aspect dur, violent, saccadé. Orlando Bridgmann rapporte quelque part qu'un homme flagellé par l'étincelle électrique semblait avoir été fustigé avec des verges de fer.

Que de millions de dupes n'auraient pas pu faire d'habiles charlatans en exploitant des blessures aussi merveilleuses! Il n'aurait pas fallu grands efforts d'imagination au docteur Brillouet, pour mettre à ses pieds des multitudes ignorantes en leur faisant croire qu'il avait été l'objet d'un miracle, car les traces de la fustigation électrique qu'il avait reçue semblaient avoir

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un rapport mystérieux, secret, avec la matière fulgurante : ciiaque.fois qu'il éclairait, elles se coloraient en rouge de sang. ,

Une des plus étonnantes expériences de celte physique fulgurante, c'est la production, à la surface des cadavres, de dessins étranges, analogues aux lignes que Ton nomme les figures de Lichtenberg. On a constaté quelquefois, sans que Ton puisse assigner de motifs à ces actions merveilleuses, que la foudre trace sur la peau de ses victimes des images analogues à celles que les professeurs de physique font admirer à leurs élèves.

Figurez-vous quelques lignes mères affectant une forme bizarre ; quelquefois la raie est droite et semble tracée avec une règle; la voisine est, au contraire, tourmentée, sinueuse; deux, Vois traits de môme nature semblent former un réseau parallèle sur le cadavre du malheureux; une autre victime de la foudre porte une multitude de lignes qui se fondent, se croisent et s'entre-croisent de toutes les manières possibles. De ces étranges sillons, tracés par la môme force que les flagellations, s'échappent de chaque côté des stries innombrables. Ces hachures fines et serrées forment des étoiles, des pinceaux, des bouquets esquissés, achevés avec une délicatesse admirable. Ces magnifiques tatouages pourraient servir de modèles aux dessinateurs des étoffes de soie, des cachemires de nos élégantes !

Admettrons-nous que les stries, les flagellations surchargées de matière fuminante, ont laissé échapper des ondes invisibles qui se sont écoulées en se jouant?

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Admettrons-nous que la foudre s'est dispersée en agissant sous Tinfluence de quelque attraction inconnue, de quelque harmonie qui échappe à notre science encore imparfaite et grossière?

Lorsque Pline le Jeune nous raconte gravement que le fils de Marcia, dame romaine, fut frappé par un tonnerre qui ne fit aucun mal à sa mère, nous pourrions hausser les épaules. Rien ne nous empêcherait de rire d'aussi bon cœur en lisant, dans les Métamorphoses d'Ovide, le phénomène dont nous avons déjà dit quelques mots, Bacchus échappant à la combustion de Sémélé, sa mère.

Personne n'hésitera à condamner la crédulité de cet auteur latin, qui veut que le tonnerre ait changé le sexe d'un garçon; que le malheureux se soit trouvé, de par Jupiter, transformé soudainement en petite fille. Mais, plus d'une fois, l'esprit de l'observateur reste suspendu, palpitant en présence desmerveilles que l'électricité prodigue. Le chemin est ardu et difficile à tenir entre le Charybde du doute et le Scylla de la crédulité. Qui donc aurait en effet le droit d'oublier que la théorie du magnétisme, de l'électricité tout entière, repose sur des faits qui ont été considérés comme fabuleux pendant des milliers d'années? En effets comme dit Hamlet, il y a beaucoup plus de choses dans le ciel et sur la terre qu'on ne le croit dans notre philosophie. Quels démentis donnés aux gens qui n'ont de confiance qu'en l'infaillibilité des cardinaux scientifiques de l'Académie !

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CÉRAUNOGRAPHIE

Les. récits imprimés dans les recueils antérieurs à la découverte de Daguerre font mention de phénomènes étranges qui ont bien pu suggérer l'invention inouïe, fantastique, invraisemblable de la photographie. Des témoins paraissant dignes de foi ont vu Tombre d'un individu foudroyé dessinée sur un mur. Des observateurs, sans doute également véridiques, ont aperçu l'image d'un arbre peint par la foudre qui avait atteint Pitcairn.

Au mois de septembre 1825, le tonnerre se précipite sur le brigantin il Buon Servo^ qui était à l'ancre dans la baie d'Alnuro, à l'entrée de l'Adriatique. Un matelot est assis sur son coffre, au pied du mât de misaine, occupé à repriser sa chemise. C'est ce malheureux que le tonnerre va saisir, attiré, qui sait? par son aiguille. Il faut si peu de chose pour guider le tonnerre quand il roule incertain de la route qu'il va suivre. Après avoir déshabillé le cadavre, on remarqua sur le dos une légère ligne noirâtre partant du cou et se terminant aux reins. Là se trouve imprimée, en traits semblables à une espèce de tatouage, l'image du fer à cheval qui était cloué au mât du navire et qui, d'après une habitude superstitieuse des marins de l'Archipel, servait à écarter les mauvais esprits.

Un autre marin, foudroyé dans des circonstances à

peu près analogues, portait sur la poitrine le nom de son bâiiment marqué de la môme manière.

Arago rapporte, dans son Traité du Tonnerrej Thistoire d'un homme qui se trouvait près d'un arbre frappé par la foudre. Quoiqu'il ait grand'peur, comme il ne se sent pas atteint, il se rassure promptement ; mais le soir, en se mettant au lit, il reconnaît, à sa grande terreur, qu'il a été marqué par une main invisible. Un pinceau mystérieux a dessiné sur sa peau un arbre portant toutes ses branches!

Les Comptes rendm racontent qu'on trouva le dessin d'une feuille de peuplier sur le cadavre d'un magistrat et sur celui d'un garçon meunier qui furent sidérés en même temps par un même coup de foudre ayant éclaté, en 1841, sur un village du département de l'Isère.

Dans son numéro du 29 août 18B6, le Cosmos contient le récit d'un coup de foudre qui éclata le 27 juin de la même année à Bergheim, pauvre hameau des Vosges. Le météore frappa un tilleul sous lequel deux voyageurs s'étaient réfugiés, il les atteignit si vigoureusement que les deux sidérés tombèrent sans connaissance. En les déshabillant, pour les ranimer, on remarque avec surprise qu'ils portent l'un et l'autre des marques étranges en divers endroits du corps. Ce sont des feuilles de tilleul tatouées avec une fidélité dont un habile dessinateur aurait été jaloux, dit un des témoins oculaires.

M. Phipson, membre de la Société chimique de Londres, raconte, dans une note de la traduction qu'il a

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donnée de nos Eclairs et Tonnerre {Sampson et Low^ London 1868), que deux enfants viennent d'être frappés par la foudre, qui les atteignit pendant qu'ils étaient réfugiés sous un arbre, près de Manchester. Ils furent étourdis par la force du coup, mais cependant en échappèrent. L'arbre paraît avoir porté une cicatrice en spirale. En outre, on trouva sur le corps de Tun des deux sidérés une image parfaite de l'arbre, des feuilles et des branches» Le professeur Thomlinson fait remarquer, à ce propos, que l'on a constaté la présence de figures ramifiées dans des cas où la sidération ne s'était pas produite près d'un arbre susceptible d'élre dessiné. Faudrait-il donc chercher ailleurs que dans la céraunographte l'explication de la présence de ces figures ?

Un cas analogue, publié par le Journal de la Savoie^ excita un intérêt universel dans les derniers jours de mai de cette année, qui a été excessivement féconde en phénomènes fulgurants de toute nature, et exceptionnellement chaude.

Le passage suivant est extrait du rapport d'un docteur qui a examiné le cadavre à l'hôpital de Chambéry.

« Le 29 mai dernier, l'homme mortellement atteint était placé au milieu d'un groupe de huit soldats du AV de ligne, ayant l'arme au bras, sans baïonnette. Frappé dans la région du cœur, il n'a succombé qu'au bout d'un quart d'heure, après avoir prononcé quelques mots. Le cadavre présentait une plaque ovale de

offrant Taspect parcheminé d'unvésicatoirerapidcmient séché. Les vêtements n'avaient été ni déchirés ni brûlés.

« Deux heures après la mort, Texamen du cadavre a permis de constater un phénomène signalé déjà par quelques observateurs, la production d'images photoélectriques.

« Sur le membre supérieur droit existaient trois bouquets de feuilles d'une coloration rouge-violet plus ou moins foncée, et reproduites dans leurs plus petits détails avec la fidélité photographique la plus parfaite. Le premier, situé à la partie moyenne de la face antérieure de Tavant-bras, représentait une branche allongée munie de feuilles ressemblant à celles du châtaignier; le second, paraissant formé de deux ou trois rameaux réunis, apparaissait vers le milieu de la face externe du bras, et le troisième, enfin, au centre de Tépaule, plus étendu, arrondi, ne laissait voir des feuilles et quelques ramuscules qu'à sa partie supérieure et vers ses bords, le centre présentant une teinte rouge allant en diminuant vers la circonférence. Le corps n'a présenté à J'.autopsie aucune lésion intérieure. »

M. Andréas Poey, directeur de l'observatoire de la Havane, apublié, en 1861 , chez Lecler, le récit de vingtquatre accidents de cette nature. La raison, direz-vous, se révolte contre de pareilles chimères. Ces récits ne doivent figurer que dans le Petit-Poucet^ Peau cfâne^ la Belle au bois dormant^ avec les ogres et les diablotins dont on a régalé notre enfance. Halte-là! ne faisons point une profession si bruyante d'incrédulité. En

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effet, on peut réaliser dans les laboratoires des phénomènes qui offrent avec ceux de la céraunographie une analogie des plus étranges, et cela sans avoir recours à la moindre incantation magique. Nos savants sont parvenus jusqu'à un certain point à discipliner rétincelie; qui oserait soutenir que la nature ne saurait jouir de la même puissance?

En 1796, le tonnerre tombe sur Téglise de Lagny ; il atteint le maître-autel, attiré âans doute par les ornements d'or et d'argent que la piété des fidèles a accumulés. En explorant le lieu du désastre, le desservant découvre un phénomène étrange, qui, si l'on n'eût été au sortir de la révolution, eût fait croire au miracle. L'évangile du jour a été transporté sur la nappe du maître-autel. Il est écrit à l'encre rouge comme il est recommandé dans tous les rituels de magie noire?

Comment expliquer cette merveille! Les versets dont le prêtre devait donner lecture étaient imprimés avec une matière un peu conductrice, déposée sur un carton que l'explosion avait fait tomber à plat sur la nappe. Ponssée par la force du courant et non par une puissance infernale, l'encre avait quitté le papier pour passer sur le lin ! C'est ainsi qu'on nous a appris à tracer l'image de Franklin sur un ruban de soie blanche à l'aide d'une feuille d'or.

Faut-il croire qu'un transport analogue peut avoir lieu à des distances énormément plus grandes, que cha* que rayon fulgurant arrache à un arbre une portion de matière destinée à le peindre au loin sur la peau

d'une victime du tonnerre? Quelle est la lentille invisible qui fait converger ces merveilleux rayons, de sorte que Timage ait un pouce de haut, tandis que l'objet n'a pas quelquefois moins de vingt mètres.

Laissons aux siècles futurs le soin de sonder ce mystère qui paraît aiï-dessus des forces de notre intelligence ; bornons-nous à établir de notre mieux la réalité de phénomènes dont l'explication nous échappe. Mettons-les à Tabri des atteintes de l'incrédulité, en môme temps que nous les débarrassons de l'exagération de la fraude et de Timposture. Pourquoi la science n'a-t-elle point des procureurs généraux chargés de constater toutes les contraventions que la physique éternelle se permet contre celle que Ton enseigne dans nos livres. Ah ! si le tonnerre s'avisait de pousser des cris séditieux, disait dernièrement un plaisant, on connaîtrait bien vite son histoire !! !

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