‹ Éclairs et tonnerreChapitre 46 sur 63 · LA FOUDRE A DISTANCE · texte numérisé non relu

LA FOUDRE A DISTANCE

Pendant une des dernières semaines du mois de mai 4866, un douanier faisait sa ronde sur les falaises des îles Shetland. Tout d'un coup le tonnerre se précipite sur une roche voisine. L'infortuné se trouve enveloppé de^ ténèbres, qui sont la forme sous laquelle se manifeste pour lui la flamme mystérieuse. L'aveuglement est absolu, il ne peut faire un pas sans tomber dans les gouffres dont il est environné. Heureusement, ses cris parviennent à attirer quelques-uns de ses camarades, qui

Douanier aveuglé par un éclair.

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LA FODDRB A DISTANCE. 237

l'arrachent à une mort certaine et le ramènent à leur caserne.

Au premier abord, cet événement déplorable n'a rien qui soit de nature à attirer d'une façon toute spéciale l'attention des physiciens. Cette cécité ne doit-elle point être attribuée purement et simplement à la quantité de chaleur que développe toujours le passage de l'étincelle électrique? Les yeux de ce malheureux ont été torréfiés comme s'il s'était trouvé au milieu d'un incendie.

Mais Taveuglement produit par la foudre n'est point en général irrémédiable, définitif, comme celui qui résulterait de l'application d'un fer rougi au feu. En effet, l'insensibilité de la rétine mise hors de service par le passage d'un courant ne provient pas d'une désorganisation réelle de la prunelle, mais d'une action essentiellement temporaire de sa nature, d'une paralysie provenant d'une sorte de force coërcitive. Nous ne désespérons donc point d'apprendre que le temps aura effacé les traces de la perturbation nerveuse qu'a éprouvée la victime de l'accident que nous avons cherché à peindre. Il existe cependant des cas de cécité définitive produit par le passage de la foudre.

Personne ne songe à s'étonner que le soleil nous éclaire, quoiqu'il se trouve à cent bons millions de kilomètres de notre demeure. Nul, excepté quelques novateurs téméraires, au nombre desquels on nous compte pour notre malheur, n'a songé à réclamer contre la théorie qui veut que l'attraction porte à des distances infinies. Est-ce que nos plus scrupuleux astronomes ne sont point disposés à affirmer, sur leur honneur scien-

lifique, que les étoiles elles-mêmes sont soumises à la loi découverte par Newton? Mais bien peu de gens s'abstiendront de crier au miracle, à l'impossible, et les pédants hocheront la tête, quand on leur dira que c'est en vertu des lois de Faction électrique que la foudre peut agir sur des êtres animés en franchissant un fossé aérien de quelques mètres de largeur.*

Nous n'imiterons point les anciens, qui attribuaient au tonnerreles fonctions les plus diverses dansTOlympe. Nous ne dirons point, comme Plutarque, que c'est lui qui fait pousser les truffes ni môme les champignons (ce qui pourtant est moins sûr) ; mais nous ne craindrons point de faire remarquer que tout tourbillon de matière fulgurante est un centre d'effluves rayonnants. Il nous semble qu'en agissant de proche en proche par voie d'induction, l'électricité peut étendre sa sphère d'action aussi loin que la lumière. Qui sait si ce n'est point môme réleclrîcité qui fait que les diamants étincelants de la voûte céleste, brillent d'un si vif éclat? Qui sait si les lois de la propagation des ondes électriques, découvertes par Faraday, ne renferme point la solution d'une multitude de problèmes?

L'on peut considérer ces courants mystérieux comme le siège de forces qui pénètrent tous les corps, y compris le nôtre, qui agissent sur la propre substance de hos sensations, s'il est permis de nous exprimer de la sorte. Notre raison et notre intelligence ne sont point à l'abri de leurs entreprises. Est-ce prudent de l'avouer? notre liberté morale semble quelquefois entamée par le voisinage d'invisibles éclairs.

Effet d'un coup do foudro éloigné.

LA POUDRE A DISTA'NCE. 241

Les ophthalmies dont les employés des lignes télégraphiques sont atteints sont tellement fréquentes, que les Annales d'hygiène ont publié des instructions rédigées à leur intention. Les courants qui traversent incessamment les fils n'ont pas la force de se manifester isolément. Mais, en se succédant, ils produisent un affaiblissement des facultés visuelles analogue à celui dont se plaignent les matelots placés sur les vergues des navires. Encore plus exposées sans doute que nos slationnaires, les vigies offrent un point de mire au tonnerre. Les malheureux sont souvent foudroyés en détail, car leur corps est sillonné par une multitude de courants, et pour ne point donner naissance à des traces lumineuses, ces courants n'en sont pas moins trèsredoutables. En effet, leur nombre se nomme légion.

N'est-ce point l'étude des effets lointains du tonnerre qui fait que les astrologues ont comparé Tétre humain à un aimant pourvu de ses deux pôles, animé de deux fluides séparés l'un de l'autre, les deux principes dont parle Manès, d'un côté l'ange, et de l'autre la béte?

Les globes d'or qui peuplent l'océan élhéré ne sont-ils point constamment chargés d'électricité dynamique, ne peuvent-ils pas être considérés comme le centre d'un rayonnement constant de force, de raison peut-être ? Lorsque le soleil se trouve au-dessus de l'Atlantique, il trouble, parait-il, les mouvements électriques dtt grand câble. Son rôle magnétique ne se borne point à faire bégayer parle tube géant enseveli sous les eaux d'incompréhensibles messages.

N'est-il donc point nécessaire d'admettre que les être*

t4t , ÉCLAIRS ET TONNERRE.

chargés de cette électricitê^ encore plus subtile qui se nomme la vie, sont aussi plus servilement soumis à Faction des mouvements célestes? Oserait-on soutenir qu'ils ne sont point dociles à l'harmonie divine, qui, suivant Kepler, remplit les espaces; qu'ils n'entendent pas cette voix sublime qui chante éternellement,, d'après un mode divin, la gloire de l'Être éternel et infini?

Quelles questions seraient soulevées si l'on voulait analyser les perturbations que nous éprouvons, nous autres pauvres petites boussoles tremblotantes, quand le ciel et la terre échangent à nos yeux un long baiser de flammes ! Nos esprits oscillent trop souvent entre le crime et la vertu, nous voudrions avoir l'excuse d'une force invisible qui trouble notre conscience et qui lui fait perdre de vue, à elle aussi, son étoile polaire. Aurait-il donc deviné juste, cet enthousiaste Kircher, qui semblait s'écrier que tout le secret de la nature peut être renfermé dans le plus léger éclair ou le çljfs innocent tonnerre?

La commune de Chisey, dans le département de l'Indre, est traversée par une route impériale bordée par deux rangées de noyers. Une ligne télégraphique suspendue sur des poteaux court sur un des côtés, et ne s'approche nulle part des arbres qui le garnissent, Binon au moins à 3 ou 4 mètres de distance.

Le 29 mai 1861 , la foudre, qui, comme les poètes, semble affectionner les lieux ombreux et frais, tombe sur un des noyers. L'arbre choisi par le météore se dresse près d'une mare, à peu de distance d'une maison dont le toit, recouvert de feuilles de zinc, a peut-être déterminé l'explosion.

La matière fulgurante glissa dans l'intérieur du noyer, qui parut lui offrir un chemin suffisammen aisé, et elle ne produisit aucun effet appréciable. Mais une portion du torrent électrique, dérivée par un de ces effets si communs dans les fulgurations, se porta sur le fil télégraphique, qui fut rompu en plusieurs endroits.

Ce ne fut pas la seule trace du passage du courant. En effet, on trouva que les troncs d'une trentaine d'arbres portaient un sillon longitudinal marqué juste à la hauteur du fil suivi par la décharge. On eût dit qu'on avait promené sur l'écorce de ces noyers un fer rouge.

Les personnes qui ont essayé de volatiliser ou de faire rougir quelques brins de métal, à l'aide d'un courant voltaïque, seront en état de se faire une idée de la masse de matière fulgurante qui a dû passer dans le fil et produire une combustion à plusieurs mètres de distance. En effet, ils savent bien que les opérateurs sont obligés de faire manœuvrer une véritable armée de piles énergiques pour produire, en un point déterminé, une maigre étincelle de quelques centimètres de longueur.

L'état dynamique du fil amené par le tonnerre avait été bien autrement violent. Il s'était manifesté par une

force rayonnante qui, sur une longueur de plus de 100 mètres, avait été suffisante pour brûler sur place une écorce vivante!

L'étude des phénomènes produits à distance, lorsque la foudre est captive dans Tintérieur des tiges de paratonnerre, nous montrerait une multitude d'effets de même nature. Nous pourrions compléter la démonstration commencée dans les pages précédentes; mais ce qui parait beaucoup plus urgent, c'est de montrer que la terrible visiteuse semble presque toujours avoir perdu son pouvoir nuisible, quand elle reste emprisonnée dans des tiges de fer.

Ainsi les trois paratonnerres dont la prison de Charleston était armée ne suffisent point pour détourner le coup de foudre qui tomba dans la journée du 3i juillet 1829. Trois cents détenus qui y expient leurs délits sont atteints à la fois.

Chacun de ces malheureux ressent une violente secousse, une sorte d'anéantissement complet; cependant aucun d'eux n'éprouva la moindre incommodité à la suite delà visite inattendue d'une foudre de cette taille.

Des ouvriers qui travaillaient dans la boutique d'un ferblantier de Strasbourg, voisin de la cathédrale, échappèrent d'une manière qui n'était pas moins surprenante. Ils virent sortir du sol de leur atelier de grandes flammes, au moment où la tour était frappée d'une décharge épouvantable, mais ils ne ressentirent aucun effet désagréable.

Les soldats terrassés par le torrent de nature fulgu rante qui tomba il y a quelques anhées sur la caserne

Saint-Eugène, à Paris, n'eurent pas moins à se féliciter de la clémence du météore.

Nous devons, en outre, ajouter que, dans ces trois observations, la foudre captive a été sollicitée à s'élancer au dehors.

Les ferblantiers de Strasbourg, qui virent le feu du ciel, ce visiteur inattendu, folâtrer innocemment autour d'eux, maniaient en ce moment de grandes feuilles de tôle. La chronique ajoute que, dans rarrière-boutique, se trouvait un véritable magasin de ferrailles.

Les soldats de la caserne Saint-Eugène n'auraient point été secoués avec tant de force s'ils n'avaient tenu en main un fusil; mais ils furent renversés parce que la foudre tomba juste au moment où ils allaient sortir de leur caserne pour relever les sentinelles.

Supposez les fusiliers occupés à tromper les ennuis du poste en devisant nonchalamment sur leur lit de camp, il ne se seraient certes point aperçus qu'un météore traversait l'intérieur des tiges destinées à protéger leur caserne contre le feu des révolutions célestes.

Croyez-vous que les détenus de Charleston auraient reçu la violente secousse dont nous avons parlé, si les bâtiments où ils étaient renfermés n'avaient contenu d'immenses quantités de fer? Après l'événement, l'on constata qu'il y en avait plus de i 00,000 kilogrammes répartis sur une surface de 2 hectares, sous forme de grilles, de chaînes, de barres, de lingots, et d'outils de toute nature.

Un détail nous permettra d'apprécier avec quelle facilité l'organisme humain supporte des courants

d'une grande énergie, quand il n'est exposé qa^aux effets à distance de la foudre captive, apprivoisée par un paratonnerre. Un des gardiens de l'atelier des mécaniciens, qui tenait une lame de scie entre ses mains, la vit paraître subitement passer au rouge sous Tinfluence du courant spontané dégagé par les tourbillons de matière fulgurante qui circulaient dans les paratonnerres.

Ne pourrait-on pas dire, si Ton ne craignait de se servir d'une métaphore qui paraîtrait exagérée, que la foudre captive ressemble à un lion muselé dont on aurait rogné les ongles ?

Le 16 juillet 1866, un des orages des plus violents s'est abattu sur Paris, vers une heure de l'après-midi. Les nuages, qui arrivaient du sud avec une grande vitesse, se sont accumulés d'une façon effrayante. En quelques minutes, la ville était enveloppée d'épaisses ténèbres.

La pluie tomba avec une abondance dont il est difficile de donner l'idée, et avec une rapidité telle que, malgré la dimension de nos boulevards souterrains, les rues se changèrent en torrents. Les égouts furent envahis avec tant de violence que plusieurs ouvriers qui y travaillaient n'eurent pas le temps de regagner leurs échelles ; ils périrent noyés par les eaux furibondes.

L'air était rempli de fauves lueurs et de bruits sourds

d'an effet saisissant, qui indiquaient combien la tension des éléments électriques était prodigieuse.

Nous avons vu des flammes sortir de terre à l'endroit où la pluie frappait avec énergie sur le pavé. Il semblait que le feu jaillissait du choc de Teau contre la pierre.

On voyait des éclairs courbes, ayant la forme d'un V, se précipiter la pornte en avant avec une rapidité inouïe, le long des trottoirs de la rue de Rivoli.

Le quartier latin fut assailli d'une façon singulière, comme si l'orage eût été plus particulièrement dirigé contre la montagne Sainte-Geneviève , où le tonnerre est tombé sur quatre points différents. L'hôpital du Val-de-Grâce a été frappé vers deux heures ; un peu après, c'était le tour de l'École de droit; quelques instants après, la foudre tombait au n*» 4 de la rue des Ursulines ; enfin, vers trois heures et demie, elle atteignaitjrÉcole des mines.

Le coup qui frappa l'École des mines paraît avoir été le plus terrible, non-seulement à cause du récit des spectateurs, mais surtout à cause de laviolence des décharges latérales. M. Colon a observé, dans le Luxembourg, un oranger dont la caisse a été brisée en huit endroits différents. Quoique la matière fulgurante ne s'y soit pas directement portée, cet arbre était tout couvert de boue et d'immondices, objets que la foudre transporte souvent sur les objets qui sont exposés à son action. Au moment où éclatait le coup de foudre, le sous-bibliothécaire de l'École a vu le jardin tout en feu. En môme temps le bibliothécaire, qui regardait dans

rintérieur de la salle, a vu une lueur tellement éblouissante briller sur le parquet, qu'il a été obligé de fermer les yeux. La télé d*un sureau qui se trouvait dans le jardin de l'École a été arrachée. Nous avons constaté une cassure très nette et effilée comme avec un couteau, dans les endroits où les fibres n'ont point été arrachées.

Il nous a semblé, à M . Colon et à moi qui avons étudié les traces du météore, que les ruptures avaient été produites par un mouvement hélicoïdal analogue à celui que doivent produire les spirales fulgurantes, s'il est vrai que la foudre aime à tomber en spires. Elles offraient un aspect analogue à celui que les minéralogistes nomment cassure conchoïde.

Ce sureau était séparé de la grille de l'École par un rideau formé de trois arbres résineux. On dirait que cette ligne de tiges isolantes a donné naissance à une espèce de concentration électrique, de reflux de la matière fulgurante. Obligé de se replier sur luimême, le fluide parait avoir produit des effets mécaniques dont nous ne croyons point que l'on ait constaté encore beaucoup d'exemples.

L'effet du coup de foudre de la rue des Ursulinés a eu beaucoup d'analogues à Paris. En effet, il a allamé une gerbe de gaz en brisant le tuyau de plomb qui servait à le conduire en dehors du compteur. La portière a vu, en ce moment, une flamme mal définie serpenter sous la porte cochère. On eût dit qu'une portion de la matière fulgurante se précipitait dans l'intérieur de la terre.

Explosion de gaz.

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Au contraire, le papetier de l'École de di*oit a vu le ciel tout en feu au moment où la foudre est tombée sur le monument.

L4 portière et généralement tous les individus qui se trouvaient dans le voisinage de l'École ont senti de violentes commotions. Leur témoignage pourrait être invoqué pour confondre les gens qui nient Tinfluence des décharges latérales, qui, quoique moins dangereuses que les coups directs, ne sont point à dédaigner pourtant. Avis aux imprudents qui, comme nous le montrerons plus tard, accumulent tige sur tige et croient que l'on peut vivre dans le voisinage immédiat des paratonnerres aussi impunément que l'on danse sur un volcan.

On a vu en ce même jour fécond, une gerbe de flammes briller à l'endroit où le tuyau de décharge des eaux arrive à quelques centimètres du trottoir.

La foudre qui, cependant, était tombée sur le para- 'tonnerre, avait donc été soutirée de la chaîne par un de ces tubes de fonte remplis d'eau qui servent à conduire en terre le résidu liquide des orages. N'est-ce point une preuve de l'effet utile qu'ils pourraient produire, si on daignait les conduire jusqu'au sol, comme nous aurons un peu plus tard occasion de le faire comprendre ?

Des flammes courant au ras de terre ont été aperçues par un nombre très-grand d'observateurs.

Une cordonnière de la rue des Cendriers a vu une lueur sortir du carreau de sa boutique, pendant qu'elle entendait le bruit de l'explosion tombant sur la maison

d'en face et démolissant une cheminée. Un individu qui s'était réfugié sous une porte cochère raconte, dans VOptnion nationale du 20 juillet, qu'il a éprouvé une surprise indéfinissable en s'apercevant que la rue était pleine de feu. Le spectateur n'était pas l'objet d'une simple hallucination, caria semelle d'un de ses souliers, qui était armée de clous, a été enlevée par une force invisible. Elle a été coupéernet comme avec un instrument tranchant. C'est un accident analogue à celui du gendarme dont nous avons déjà raconté l'histoire, et qui a senti ses bottes mises en lanières par une foudre sacrilège.

Le tonnerre qui est tombé sur la buanderie du Valde-Grâce s'est éparpillé en tant de courants dérivés, qu'il a été assez difficile de décrire la route qu'il a suivie. Une des branches de ce feu céleste a pratiqué un trou dans un carreau, mais il ne parait pas que ce soit par un effet direct, comme la Patrie l'avait supposé. C'est probablement quelque pierre qui aura été lancée par une explosion accessoire produite sur le passage du courant. Une autre branche du même tonnerre a fait un second trou dans un mur latéral et semble avoir perforé un mur situé à 2 ou 3 mètres de dislance. Quelques femmes qui étaient de ce côté prétendent avoir vu . passer une boule de feu. Le courant principal a suivi un tuyau de plomb jusqu'au-dessus du lavoir, qui contient un grand nombre de mètres cubes d'eau. Arrivé en ce point, il a fait explosion, attiré sans doute par la conductibilité du liquide. 11 a allumé un grand jet de gaz, comme celui de la rue des Ursulines, et s'est pré-

cipité dans Teau, où il a disparu. Les trente femmes qui blanchissent le linge des malades sont restées pendant quelques instants livrées à une inexprimable terreur. Les plus courageuses étaient à moitié évanouies; on ne peut pas dire que les sœurs qui les surveillaient aient tout à fait perdu la tête, car, fidèles à leurs habitudes de dévotion, elles s'étaient prosternées jusqu'à terre en invoquant à haute voix le secours de la sainte Vierge et de leurs patronnes. Toutes les personnes qui habitent ce vaste hôpital ont été fortement impressionnées. Pendant quelque temps, elles se croyaient toutes en quelque sorte éleclrisées, ce qui n'était peutêtre point une illusion de leur part.

Au moment où Forage grondait dans toute sa fureur, nous nous sommes fait conduire au pied de la colonne de Juillet, pensant bien que nous assisterions à quelque phénomène instructif. Nous ne nous étions pas trompé ; en effet, nous n'avons point tardé à apercevoir des éclairs illuminant le génie de la Liberté qui surmonte ce beau monument. Ces éclairs ne pouvaient être considérés comme étant de simples reflets de lueurs éloignées. En effet, ils passaient tous par le point où le génie appuie le pied sur la boule. En cet endroit leur clarté était réellement éblouissante. Un des plus remarquables partait de l'extrémité de la jambe que le génie tient en l'air ; un autre, d'un effet surprenant, descendait de la main, qu'il a levée vers le ciel et passait également par le point où son pied foule la boule du monde encore esclave !

Au moment où nous faisions ces observations, des

personnes qui nous sont inconnues, mais qui ont publié dans la Patrie leurs observations, apercevaient une

La statue de la colonne de Juillet électrisée (1866).

gerbe d'étincelles bleues jaillissant de la flèche de Notre-Dame.

Est-ce que ce contraste de couleurs n'indiquerait pas

LES DÉGHARaES SŒlfË^.

que les pointes de ces deux monuments servaient de pôles à un vrai tourbillon circulaire complété par Tat-

La flèche de Notre-Dame électrisée (1866).

moftphëre ? Est-ce que, dans la remarquable journée du 16 juillet, les habitants de Paris n'ont point assisté à des décharges complémentaires ? Est-ce que la flèche

de la cathédrale ne répondait pas à la pointe de la statue du monument révolutionnaire comme le pôle austral répond au pôle boréal de la terre ?

Sans qu'ils pussent le deviner, les Parisiens auraient vécu pendant quelques instants au milieu des plis d'un rideau d'électricité dynamique, berceau radieux, éblouissant, ombrageant une portion notable de la vieille Lutèce.

Le circuit terrestre a pu être complété par des masses d'eau non interrompues rejoignant la flèche à la statue. En effet, la colonne de Juillet est construite au-dessus d'un canal communiquant avec la Seine, et le fleuve va baigner les pieds de Notre-Dame.

Qui oserait s'étonner que le feu électrique ait bondi d'une pointe à Tautre? Pourquoi ne se serait-il pas manifesté sous deux formes, deux couleurs aussi distinctes que dans la machine de De la Rive, car ces différences de couleurs se constatent aux deux bouts de l'axe du monde, qui a bien cinq ou six mille fois la longueur de la ligne directe des deux pôles de notre double décharge.

Un accident arrivé à Londres, vers la fin du même mois, semble prouver que les canaux conduisent l'eau avec une facilité souvent dangereuse. Un policeman poursuivait des gamins qui se baignaient sans autorisation dans le Surrey-Canal. Tout d'un coup on le voit trébucher et tomber à l'eau. On ne relève plus qu'un cadavre. C'était sans doute un foudre qui éclatait dans le voisinage; il avait tué le malheureux sans laisser la moindre trace sur son cadavre.

Le coroner, ignorant la puissance des effets à distance de l'électricité, mit sur le compte de Tapoplexie, qui a un bon dos en temps d'orage, la cause de cette mort foudroyante !

Nous avons pensé le contraire et écrit à cet officier pour lui faire part de nos doutes et lui demander des détails, mais il n'a pas daigné nous répondre.

Nous avons vu, dans une autre partie de cet ouvrage, que les maîtres du monde se réfugiaient sous terre pour échapper aux atteintes du feu du ciel. Vaines et inutiles précautions de la pusillanimité de l'orgueil ! Nous allons montrer que la foudre peut aller chercher les princes dans leurs caves. Ni les Césars, ni les empereurs du Japon, n'auraient pu découvrir de retraites assez profondes pour mettre en sûreté leur royale personne.

Le 6 juillet 1755, un nombre considérable d'ouvriers étaient descendus dans les mines de Himmelsfurth, nous racontent les Annales de Poggendorf^ le plus sérieux des journaux de physique; les travailleurs étaient, comme il arrive ordinairement, dispersés le long du filon ; ils ne pensent nullement aux événements qui peuvent agiter la surface de la terre. Peu leur importent les caprices des nues. Tout d'un coup chacun d'eux reçoit des secousses très-violentes. Quelques-uns s'écrient qu'on les frappe dans le dos, d'autres croient qu'on leur donne un coup de bâton sur les bras, un coup de pied

dans les jambes. D'aulres crient qu'ils sont secoués par une main invisible, mystérieuse, qui sort tantôt d a sol, tantôt du plafond, tantôt des murailles. Un de ces mineurs se sent précipité avec force sur la paroi voisine. Deux autres qui se tournent le dos vont en venir aux mains. Chacun s'imagine avoir reçu un grand coup administré par son camarade dans une partie charnue et sensible. Si ces deux dupes du tonnerre n'avaient été détrompées, elles en appelaient au jugement de Dieu, à coups de poings, dans le fond d'un réduit obscur; leur champ clos était à iOOO pieds sous terre !

Une corde en fil de fer descend de l'embouchure des puits d'une des principales mines de Freyberg jusqu'au fond des dernières galeries dont la profondeur est proverbiale. C'est par l'intermédiaire de ce conducteur que les ouvriers qui sont chargés d'extraire le minerai peuvent échanger des signaux avec les employés qui dirigent les mouvements des machines élévatoires. Une sentinelle se tient toujours en faction à chaque extrémité du fil qui met en communication les habitants de l'abîme avec ceux de la surface de la terre.

Le 25 mai i 81 5, le guetteur du haut aperçoit la foudre se précipitant sur la corde de fer, projetant une clarté suffisante pour illuminer toute la chambre. En môme temps le guetteur du bas entrevoit une flamme claire, vive et soudaine, sortant de l'autre extrémité de la chaîne. Cette lueur se répand dans la mine sans infliger à personne la moindre secousse.

Voilà une longueur de i 2 ou 1500 pieds de fil inter-

Mineurs foudroyés sons terre.

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