‹ Éclairs et tonnerreChapitre 54 sur 63 · LES FOUDROYÉS VONT VITE · texte numérisé non relu

LES FOUDROYÉS VONT VITE

debout tenant à la main la marguerite qu'elle vient de détacher de la tige.

Vers la fin du siècle dernier, dit Tabbé Richard, le procureur du séminaire de Troyes revenait à cheval à son domicile. Il était suivi d'un frère, qui s'était aperçu qu'il vacillait sur sa monture. Le croyant endormi comme d'ordinaire, il le secoue pour le réveiller ainsi qu'il était presque toujours nécessaire de le faire. Le procureur avait été foudroyé pendant la route sans que son compagnon s'en fût aperçu ; et, ce qui paraîtra bien extraordinaire, sans que le cheval eût reçu le moindre mal.

M. Boudin, rédacteur des Annales dhygiène^ raconte une histoire semblable.

Un prêtre qui était à cheval, comme le procureur du séminaire de Troyes, fut foudroyé comme lui sans être renversé. Aussi heureux que la monture du procureur, le cheval de l'ecclésiastique continua à marcher impassible au milieu des éclairs, portant son maître foudroyé avec sa docilité de tous les jours.

Le malheureux abbé faisait souvent cette route; son cheval en connaissait trop bien tous les détours, pour qu'il fût besoin de le guider par le fouet ou par le mors. On vit donc arriver l'animal portant son maître sur son dos, comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé pendant ce fantastique voyage. Mais le voyageur ne devait plus descendre vivant de la selle où le tonnerre l'avait cloué en donnant à ses membres une rigidité effrayante.

Il y a plus d'un siècle qu'on a essayé de faire servir rélectrici lé artificielle à guérir une foule de maladies; on pourrait donc croire que Ton a reconnu depuis de longues années les propriétés bienfaisantes de l'étincelle de la nature, qui nous donne en un instant plus de feu que n'en fourniraient, pendant dix ans, toutes les piles du monde.

Cependant Arago semble demander pardon à ses lecteurs s'il ne tourne pas en ridicule les prétentions de M. Roulder.

Ce gentilhomme ose prétendre, — quelle audace! — . que le coup de foudre de 1835 fit du bien à sa santé générale, quoiqu'il eût commencé par lui faire éprouver une paralysie temporaire.

L'auteur de la Notice sur le tonnerre a examiné dans sa vie des milliers d'expériences sur les effets physio^ logiques des courants interrompus par des commutateurs : le mariage du bismuth et de l'antimoine n'avait, pas pour lui de mystères.

Cependant il glisse avec une rapidité singulière sur l'assertion d'ouvriers bonnetiers qui prétendaient avoir été guéris à la suite d'un coup de foudre ayant atteint l'atelier où ils travaillaient.

Ce n'est point qu'il soit difficile de réconnaître la grande unité qui existe dans la science de l'homme et dans ce qu'on peut appeller celle de la nature. Dès que

racadémicien Du Fay lira une étincelle du gâteau de résine, on reconnut dans cette petite flamme fugitive une sœur cadette du tonnerre.

Mais ridée que le tonnerre peut intervenir sur nos sensations, sur nos pensées même, a des conséquences tellement graves, qu'Arago n'a pu s'avancer qu'en tremblant dans une voie encombrée d'hypothèses, filles de Mesmer. On ne touche point si légèrement au fluide universel, dont certains savants n'aiment point à entendre parler, de crainte qu'il ne brouille leur science.

La foudre, qui, au rapport de Zoontnyk, tomba, le 13 août 1783, sur l'église de Saint-Marc, à Roveredo, atteignit le prêtre qui disait la messe. Au premier abord, il est assez peu intéressant de constater qu'un vieillard de quatre-vingt-quatre ans ait pu se passer de lunettes après l'explosion qui mit le feu à ses vêtements. Mais quelles espérances folles , exagérées, ne s'allumeraient point dans Timagination de tous les vieillards, de tous les gens riches et puissants qui sentent la vie leur échapper! Pourquoi ne pas chercher à se rajeunir, en imitant l'accident qui arriva à cet humble curé de province?

A-t-on le droit de dédaigner la matière fulgurante, s'il est démontré qu'elle possède la propriété de renouveler le plus délicat de tous nos sens?

Voilà M. Gordley, acteur du théâtre de Surrey, qui recouvre l'usage de son œil droit, dont il était entièrement privé. Cette heureuse aventure lui arriva grâce à un aimable coup de tonnerre assez complaisant pour éclater dans son voisinage.

La foudre qui tomba à Biberac, en Prusse, sur deux jeunes gens, les blessa grièvement, mais l'un d'eux recouvra l'ouïe, dont il était privé depuis longtemps, magnifique prix de souffrances qui furent en même temps passagères et peu dangereuses. En effet, les blessures faites par l'électricité guérissent souvent avec une facilité merveilleuse, qui semble prouver que, par essence intime, le tonnerre est loin de nous être contraire.

Pour guérir la paralysie, la foudre paraît être souveraine ; mais la difficulté est de savoir comment s'y prendre pour la recevoir ep dose qui ne guérisse point d'une façon par trop définitive.

Un gentleman d'Amérique était paralysé depuis son enfance de tout le côté gauche. Un coup de tonnerre lui rend l'usage de ses membres après l'avoir si violemment atteint qu'il perdit pendant plus de vingt minutes toute connaissance.

Depuis vingt longues années, un Anglais prenait inutilement chaque été des bains d'eaUx ferrugineuses; mais en moins d'une seconde la foudre le guérit radicalement. On raconte le même fait d'un malade traité dans un hôpital autrichien. Ayant eu la chance de se trouver sur le parcours de la foudre, il fut capable dès le lendemain de prendre son exeat et de retourner à son travail.

Le capitaine Scoresby rapporte un fait analogue arrivé à un passager du fameux paquebot le New- York, dont il a été si souvent question dans ces pages. Comme le gentleman américain, ce favori du tonnerre était

privé de Tusage de ses membres depuis un nomibre d'années très-considérable. Le malheureux paralytique fut si vivement frappé de se sentir guéri, qu'il se mit pendant quelque temps à courir comme un fou sur le pont du navire. Les autres passagers croyaient qu'il avait perdu la raison. Quand ils comprirent ce dont il s'agissait, ils s'inclinèrent devant les puissances inconnues, mystérieuses.

Suzanne Schmacht était une vieille fille, paralysée si complètement depuis son enfance, qu'elle était hors d'état de faire un pas sans béquilles.

Un jour qu'elle se trouve seule dans sa chambre, un coup de tonnerre éclate avec un épouvantable fracas. La malheureuse se prosterne, invoquant le secours de Dieu avec toute la ferveur dont elle se sent capable. En ce moment, elle entend frapper à la porte, c'est son frère qui veut entrer. Elle reconnaît sa voix ; elle cherche des yeux les béquilles avec lesquelles elle a l'habitude de se soutenir. Ne les trouvant pas, elle se dirige vers la porte, se préparant à ramper, ce qui est sa seule allure quand elle n'a point les affreux morceaux de bois auquels elle est réduite, hélas! à avoir recours. L'effroi, la secousse ont produit une cure merveilleuse ! Qui sait si un jour on n'utilisera point médicalement Télectricité naturelle, si la mode ne sera point de faire une cure près d'un bon paratonnerre ?

Est-ce que l'élixir de longue vie que cherchaient les enchanteurs et les mandarins de l'empereur de la Chine n'est point renfermé dans les nuages?

Les journaux ont rapporté, l'été dernier, le récit

d'un événement singulier qu'il faut rapprocher des précédents, car le hasard sauva une victime du tonnerre.

A une heure de l'après-midi, au moment où le tonnerre grondait sur Paris, une voiture était arrêtée rue Montmartre, au coin de la rue Jussienne. Tout à coup le conducteur laisse tomber ses rênes, et est précipité de son siège.

Relevé immédiatement par les passants, il est transporté dans une pharmacie voisine. La chute était produite par une attaque d'apoplexie dont le tonnerre était sans doute complice. Mais le foudroyé s'était blessé à la tête, et le sang qu'il avait perdu d'une façon si opportune l'avait arraché, suivant un médecin qui l'examina, à une mort certaine ! A Athènes, on aurait fait une pension à un homme protégé par les dieux d'une façon si notoire. Dans notre Paris moderne, le sauvé de la foudre est remonté obscurément sur son siège !

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