‹ Éclairs et tonnerreChapitre 61 sur 63 · L'OISEAU SORTI DE SA CAGE · texte numérisé non relu

L'OISEAU SORTI DE SA CAGE

tembre 1843, la fondre tua plusieurs cheranx dans mie écurie. Ils ne présentèrent non plus aucune cicatrice, au rapport des vétérinaires.

Peut-être les partisans de la doctrine des animauxmachines verront-ils dans ces circonstances la preuve que les animaux n'ont pas d'âme. Dans ce cas, la cage n'a pas besoin de s'ouvrir pour que Fâme puisse s'envoler; mais les hommes, direz-vous? Les hommes eux-mêmes en ont souvent si peu, répondrait Méphistophélës.

Scheutzer affirme qu'on ne put trouver aucune trace de blessure sur le cadavre d'un jeune homme que la foudre frappa près de Zurich,

Antoine Laires, ayant eu Toccasion d'examiner avec la plus grande attention les restes d'un adolescent tué par le météore, à Metz, affirme n'avoir trouvé à Texte* rieur ni brûlure ni contusion.

L'abbé Richard rapporte qu'un laboureur ayant été foudroyé près d^Aigueperse en Bourbonnais, on ne dé* couvrit sur son corps aucune lésion quelconque. On n'aurait pu deviner la cause de sa mort, si plusieurs personnes qui étaient à quelque distance nVaient vu la foudre le frapper d'un coup terrible.

Ces témoignages^ que nous pourrions multiplier^ du feste, paraissent trop graves pour que nous soyons à même de les révoquer. Mais quand même M. Antoine Laires, M. Scheutzer, M. l'abbé Richard n'auraient étendu leurs observations que jusqu'à l'espèce humaine, nous n*en serions pas moins disposés à avoir recours A

FTavons-nous pas vu qu'il est nécessaire de modifier les idées vulgaires sur la foudre et le tonnerre ? C'est se faire une idée tout à fait extravagante que d'assimiler les causes du tonnerre à celles des balles ou des boulets de canon. Nous nous trouvons en face d'une force d'une essence supérieure. On dirait qu'elle sert de transition entre notre monde et un monde moins imparfait. En effet, elle est réellement soumise à des règles transcendantes qui dépassent en quelque sorte lafaiblesse de notre raison.

Il ne sera sans dou^e point inutile de dire quelques mots sur l'histoire des paratonnerres, histoire fort instructive dans un siècle où il est de mode de condamner sans jugement les malheureux rêveurs qui sont possédés par la manie des hypothèses. Franklin ne fut pas conduit par le hasard, par imitation ou réminiscence de ce qu'avaient pu faire les anciens. Cet instrument admirable fut pour lui le couronnement d'un édifice, l'ensemble immortel de ses idées et de ses expériences sur la nature de l'électricité.

Franklin ne voyait point dans le mystérieux fluide une sorte d'autonomie matérielle, constamment réalisée. Cependant, quelque incomplètes qu'elles pussent être, ses idées le menèrent à l'immortalité, parce qu'elles lui inspirèrent l'idée de lancer une tige de fer au milieu des nuages.

L'illustre fondateur de la république américaine apporta, dans cette tentative Tesprit réellement positif qui le distingua tout le long de son admirable carrière. Il poussa sa pointe de fer à Taide d*un cerf-volant vulgaire, qui aurait pu distraire les écoliers pendant les vacances-

La carcasse de cet appareil tout à fait rudimentaire était formée de deux baguettes, que recouvrait un mouchoir de soie.

Lorsque le tonnerre grondait, les Césars de Tancienne Rome se renfermaient dans leurs souterrains, où leur orgueil aplati tremblait à son aise. Quel contraste avec l'ancien ouvrier imprimeur, le descendant des pèlerins ^

de la Fleur de mai, qui va philosopbiquement provo- i

quer les nuages* Pour exécuter une expérience aussi ;

dangereuse, il ne veut diantre aide que son propre fils; il ne se fait protéger que par un fil de soie dont il connaît la propriété isolante.

Interrogés avec cette hardiesse sublime, les nuages ne tardèrent point à répondre. Le courageux et^sagace I

observateur ne fut pas longtemps à reconnaître qu'il tenait le feu du ciel renfermé dans sa machine de papier. Une étincelle jaillissait chaque fois qu'il appro- j cliait son doigt de la corde.

Le principe du paratonnerre était découvert, mais il ne sutBsait pas encore de celte magnifique expé- !

rience pour le réaliser. Que de démarches, que de tra- |,

vaux, que de luttes n'étaient point indispensables ! Car '.^

rhomme, le plus redoutable obstacle provient presque toujours de Thomme lui-même.

Lorsque l'annonce de la découverte du philosophe américain arriva de ce côté de l'Atlantique, elle fut reçue avec empressement par les uns, avec une explosion d'incrédulité par les autres. La Société royale de Londres accueillit avec dédain la communication que lui fit le docteur Mitchell, de ces immortelles expériences. Des caricatures furent afTichécs dans les carrefours, des ecclésiastiques invitèrent rautorité laïque à interdire l'usage d'un instrumeut ailssi dangereux.

Quelques siècles plus tôt, Franklin était évidemment brûlé, comme Tout été tant d'inventeurs, tant d^honmies de génie accusés de sortilège !

Grâce au progrès des lumières, la torture, cette fois, fut toute morale. L'opposition la plus vive vînt d*un t^oi qui affichait des prétentions à la philosophie, et qui, par conséquent, ne pouvait employer que le sarcasme et Tironie*

Qui oserait dire que le grand Frédéric ne fut pas souverainement humilié en apprenant qu'un homme simple, naïf, une espèce de rustre, avait découvert un grand secret échappant aux physiciens de sa cour, à tous les savants poudrés et à manchettes qui peuplaient l'Ajcadémie de Berlin ?

Ce qull y a de certain, c'est qu'il mit autant d'ardeur à convaincre d'imposture cet ouvrier, ce parvenu, qu'à triompher de Marie-Thérèse. Mais il apprit bientôt, aux dépens de son orgueil, qu'il était plus aisé de par-

Expériences de Franklin.

PUBLIC UBRAP"

tager la Pologne,. d'arracher la Silésie à la fille des Césars, et même de gagner la bataille de Rosbach, que d'arrêter la marche triomphante de l'idée, cette lumière invincible ! v

Un homme de bien et de savoir, le docteur Fothergill, membre influent de la Société royale de Londres, prit sous sa protection le traité dans lequel Franklin donnait la théorie de ses découvertes. Bientôt cet ouvrage immortel fut traduit en italien, en allemand, et même en latin I Les expériences de Franklin furent répétées par de Romas àNérac; à Montbard, par Bufifon lui-même; à Saint-Germain, par Delor; à Turin, par le P. Becçaria; et enfin en Russie, par Richman. Ce dernier, qui avait voulu construire un cabinet à demeure pour étudier les propriétés de la foudre, périt victime de son zèle pour la science. Une boule de feu, sortant du conducteur qu'il avait attaché à un paratonnerre, le frappa au front en présence du graveur Salkikoff. Comme on le voit, rien ne manquait aux frankliniens, pas même l'auréole du martyre.

Presque inconnu jusqu'à ce jour en Europe, le sage de Philadelphie devint l'objet d'un empressement universel. Les académies le recherchèrent avec autant d'avidité, qu'elles avaient pu mettre de dureté à reconduire. La Société royale de Londres répara de son mieux ses torts en le dispensant du payement des vingt-trois guinéês qu'elle exige de chacun de ses membres. Mais combien de Franklins meurent sans que leurs contemporains aient le temps de reconnaître leurs erreurs! que de Franklins même n'ont pas la

consolation de penser qu'après leur mort, leurs découvertes peuvent revivre! Moins heureux que Kepler, ils doivent la plupart du temps attendre pendant des siècles, mais sans trouver un lecteur digne de les comprendre.

Les honneurs ne séduisirent pas le bonhomme Franklin, qui, restant toujours simple, franc et ouvert, se laissa décerner la médaille Coley, associer à l'Académie des sciences de Paris, comme Leibnilz et Newton avaient consenti à être nommés docteurs des Sociétés d'Edimbourg et d'Oxford.

Enfin, dernier triomphe, qui devait être le plus sensible de tous, l'Académie des sciences de Berlin s'insurgea contre la dictature du roi philosophe. Elle exigea que l'on mît des paratonnerres sur les arsenaux et sur les bâtiments de Sa Majesté prussienne. Mais le grand Frédéric s'en vengea en défendant qu'on en fît autant sur le château de Sans-Souci.

Est-il nécessaire d'ajouter que l'immense popularité qui s'attacha au nom de Franklin, exerça une merveilleuse influence sur les décisions de la cour de Versailles, lorsque les insurgés d'Amérique demandèrent des secours à la France contre son ennemie séculaire ?

Qui sait si l'Amérique eût été affranchie, si c'eût été lord Cornwallis qui eût découvert le paratonnerre, si son inventeur s'était laissé séduire par les promesses des ministres anglais, s'il eût combattu dans les rangs des Américains apostats comme le comte de Rhumford?

Mais, s'il en était ainsi, serait-ce le cas de dire que

ce sont les petites causes qui produisent les grands eflPets? Évidemment non; il n'y a rien de petit chez un homme qui reste ami de la patrie, de la vertu, et inflexible adversaire de la violence, de l'oppression, de la superstition sous toutes ses formes.

Ce qui est évidemment digne d'être mis en note, c'est que Franklin faillit être privé de sa gloire par un conseiller au présidial de Toulouse. Au moment. où le savant américain lançait son cerf-volant dans les nuages, M. de Rommas se livrait, de son côté, aux mêmes expériences. 11 faisait des observations analogues avec des cerfs- volants beaucoup mieux construits et s'élevant à une hauteur beaucoup plus grande. Il tirait de la corde de son cerf-volant gigantesque des étincelles qui l'eussent infailliblement foudroyé sans le concours die l'excitateur, instrument qui permet de manier des masses de fluide immenses ! Mais son génie ne devina point le paratonnerre, son intelligence ne vit pas l'étincelle de vérité qui jaillit devant TAméricain et lui montra le moyen de désarmer Jupiter !

Qu'il nous soil permis de faire remarquer uiie circonstance singulière, qui se présente souvent dans l'histoire des sciences, et qui n'en est pas moins surprenante. Comment se fait-il que ces deux hommes, qui habitaient à deux mille lieues l'un de l'autre, qui ne s'étaient jamais vus, qui n'avaient peut-être jamais eu aucun rapport, se soient donné rendez-vous autour de la même idée, qui, pendant des milliers d'années, ne s'était présentée à l'esprit d'aucun inventeur?

Faut-il donc croire qu'il y a une saison pour les con-

ceptions fécondes, un temps marqué pour la maturité des fruits de la pensée^ comme pour la perfection des fruits de la terre, que les. grandes découvertes mères germent dans le sein de toutes les races initiatrices quand la saison arrive? En tout cas, nous ne paraissons point actuellement à l'heure propice, favorable pour ces grandes expériences, car les cerfs-volants électriques sont tombés hors d'usage malgré les immenses services qu'ils étaient appelés à rendre à la météorologie moderne, malgré les problèmes de toute nature dont ils sont appelés à sonder les mystères.

Mettez un ballon rempli d'hydrogène à la place de la carcasse d'osier et de papier, et dites-moi quelle sera la longueur des étincelles que l'on pourra tirer des nuages?

On se flatte de rendre à la France le rang qu'elle occupait autrefois dans le monde savant et philosophique. Gomment pourrait-on y parvenir sans continuer la tradition des grandes expériences qui, notamment à la fin du siècle dernier, avaient si vivement stirexcité le génie national? Suffit-il de construire des machines Rhumkofif, quand on néglige de faire marcher cette machine dont les condensateurs se nomment les nuages.

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