ROSSINI
ON se ferait difficilement une idée, à notre époque, de la situation faite à Rossini, il y a un demisiècle, dans notre bonne ville de Paris. Retiré depuis longtemps de la vie militante, il avait plus d'éclat dans son oisiveté splendide que les autres dans leur activité. Tout Paris briguait l'honneur d'être admis dans son magnifique appartement aux fenêtres élevées, que l'on voit encore au coin du boulevard et de la chaussée d'Antin. Le dieu ne sortant jamais le soir, ses familiers étaient toujours assurés de le rencontrer ; et, de temps à autre, les mondes les plus divers se coudoyaient dans de grandissimes soirées, où les plus brillants chanteurs et les virtuoses les plus illustres se faisaient entendre.
De basses flagorneries entouraient le Maître, qu'elles ne touchaient nullement, car il savait ce qu'en valait l'aune, et dominait son entourage ordinaire de toute la hauteur d'une intelUgence supérieure qu'il ne daignait pas révéler au premier venu.
D'où lui venait tant de gloire ?
Ses œuvres, en dehors du Barbier et de Guillaume Tell, de quelques représentations de Moïse, appartenaient au passé. On allait encore voir Oiello au Théâtre-
Italien, mais c'était pour entendre Vtd dièze de Tamberlick !... Rossini se faisait si peu d'illusion qu'il avait essayé de s'opposer à la tentative d'installer Semiramis au répertoire de l'Opéra.
Et cependant, le public parisien lui rendait un véritable culte !
Ce public, — je parle du public musicien ou soidisant tel, — était alors divisé en deux camps ennemis: les amateurs de mélodie, qui formaient la grande majorité et comprenaient toute la critique musicale, — et les abonnés du Conservatoire et des quatuors Maurin, Alard, Armingaud, dévoués à la musique dite savante, des « poseurs », disaient les autres, feignant d'admirer des œuvres auxquelles ils ne comprenaient goutte.
Il n'y avait pas de mélodie dans Beethoven ; quelques-uns la refusaient même à Mozart. On ne la trouvait que dans l'École italienne, dont Rossini était le chef, et dans l'École d'Herold et d'Auber, qu'elle avait engendrée. Pour tous les mélodistes, Rossini était un palladium , un sjonbole autour duquel ils se groupaient en colonnes serrées, tout en faisant assez bon marché de ses œuvres qu'ils laissaient tomber dans l'oubli.
A quelques mots échappés dans l'intimité, j'ai pu constater que cet oubh lui était pénible. Juste, trop juste retour des choses d'ici-bas, de la fatalité qui voulut que Rossini, bien malgré lui sans doute, servit de machine de guerre contre Beethoven, à Vienne d'abord , où le succès de Tancrède entrava pour jamais les ambitions théâtrales de l'auteur de Fidelio, — à Paris ensuite, où l'on cherchait à combattre, au nom de Guil-
laume Tell, l'envahissement croissant de la Symphonie et de la Musique de chambre !
J'avais une vingtaine d'années, lorsque M. et Mme Viardot me présentèrent à Rossini. Il m'invita à ses petites réceptions du soir, où il m'accueillait avec l'amabilité banale dont il était coutumier.
Au bout d'un mois, quand il vit que je ne demandais à me faire entendre chez lui ni comme pianiste, ni comme compositeur, il changea d'attitude à mon égard.
— Venez me voir le matin, me dit-il, nous pourrons causer.
Je me hâtai de me rendre à cette flatteuse invitation, et je trouvai un Rossini tout différent de celui du soir, intéressant au plus haut point, à l'esprit ouvert, aux idées sinon avancées, du moins larges et élevées. Il en donna la preuve en prenant la défense de la fameuse Messe de Liszt, en butte à une hostiHté presque unanime, lorsqu'on l'exécuta pour la première fois dans' l'éghse Saint-Eustache...
— Vous avez écrit, me dit-il, un jour, un Duo pour flûte et clarinette, à l'intention de MM. Dorus et Leroy. Voulez- vous demander à ces messieurs s'ils consentiraient à venir l'exécuter à l'une de mes soirées ? »
Les deux grands artistes ne se firent pas prier.
Il se passa, alors, une chose inouïe.
Comme il n'y avait pas, à ces soirées, de programme écrit, Rossini s'arrangea pour faire croire que le Duo était de lui.
On imagine à quel degré monta le succès dans de pareilles conditions !
Le morceau bissé et terminé, Rossini m'emmène dans la salle à manger et me fait asseoir près de lui, me
tenant par la main de façon qu'il ne me soit pas possible de m' échapper.
Puis ce fut une procession d'admirateurs et de courtisans. Ah ! Maître ! quel chef-d'œuvre ! quelle merveille !...
Et quand la victime avait égrené tout le chapelet des louanges, Rossini répondait tranquillement :
— Je suis tout-à-fait de votre avis ; mais ce Duo n'est pas de moi, il est de Monsieur, ici présent... »
Tant de bonté mêlée à tant de finesse en disent plus sur le grand homme que bien des commentaires.
Car Rossini fut im grand homme. Les jeunes gens de notre époque sont mal placés pour juger ses œuvres, écrites, comme il le disait lui-même, pour des chanteurs et un pubhc qui ne sont plus.
— On m'a reproché, me disait-il un jour, le grand crescendo de mes ouvertures. Mais, si je n'y avais pas mis le crescendo, on n'aurait pas pu jouer l'opéra. »
De nos jours, le public est un esclave. N'ai-je pas lu sur le programme d'im étabhssement, que « toute marque d'improbation serait sévèrement réprimée » ?
Autrefois, et surtout en Italie, le public était le maître et son goût faisait loi. Venu devant que les chandelles fussent allumées, il lui fallait la grande ouverture avec le grand crescendo ; il lui fallait les cavatines, les duos, les ensembles ; il venait pour entendre les chanteurs et non pour assister à un drame lyrique. Rossini, dans plusieurs de ses ouvrages et surtout dans Otello, a fait faire un grand pas à la vérité scénique dans l'opéra. Avec Moïse, avec le Siège de Corinthe (et je ne parle pas de Guillaume Tell), il a ouvert des ailes dont l'envergure n'a pas été dépassée, malgré la
pauvreté des moyens dont il disposait. C'est que, — Victor Hugo l'a victorieusement démontré, — la pauvreté des moyens n'est pas plus un obstacle au génie, que leur richesse n'est un avantage pour la médiocrité.
Avec Stanzieri, un charmant jeune homme que Rossini aimait beaucoup et qui n'a pas vécu ; avec M. Diémer, tout jeune encore, mais déjà grand virtuose, j'étais le pianiste ordinaire de la maison. Nous avons souvent, les uns et les autres, fait entendre, dans les grandes soirées, les petits morceaux de piano que le Maître s'amusait à griffonner pour occuper son oisiveté. Volontiers j'accompagnais les chanteurs quand Rossini ne les accompagnait pas lui-même, ce qu'il faisait admirablement, car il jouait du piano en perfection.
Par malheur, je n'assistais pas à la soirée dans laquelle la Patti se fit entendre chez Rossini pour la première fois. On sait qu'après l'exécution de l'air du Barbier il lui dit, après force compliments :
— « De qui est cet air que vous venez de nous faire entendre ? »
Je le vis trois jours après : il n'était pas encore calmé. — « Je sais bien, me dit-il, que mes airs doivent être brodés ; ils sont faits pour cela. Mais, jusque dans les récitatifs, ne pas laisser une note de ce que j'ai écrit, en vérité, c'est trop fort !... » Et, dans son irritation, il se plaignait que les soprani s'obstinassent à chanter cet air écrit pour contralto, alors qu'il en avait tant écrit pour soprano, qu'on ne chantait pas.
La Diva, de son côté, était fort irritée. Mais elle réfléchit : avoir Rossini pour ennemi, c'était chose grave... Quelques jours après, elle venait, repentante, lui demander des conseils. Bien lui en prit ; car jusque-
là son talent, éblouissant, fascinateur, n'était pas complet.
Deux mois après cette aventure, la Patti, accompagnée par le Maître, chantait les airs de la Gazza Ladra et de Semiramide, joignant à ses brillantes qualités la correction absolue qu'elle a toujours montrée depuis.
On a beaucoup disserté sur l'interruption prématurée de la glorieuse carrière de Rossini, après Guillaume Tell ; on l'a rapprochée de celle de Racine après Phèdre. Et pourtant, quelle différence dans les deux situations ! La chute de Phèdre fut brutale, cruelle, rehaussée par le succès scandaleux de la ridicule Phèdre d'un trop indigne concurrent ; les amis de Racine, ses amis de Port-Royal, ne manquèrent pas de profiter d'une si belle occasion : Vous perdez votre âme, lui disaient-ils, et vous n'avez pas même le succès !... Mais plus tard, quand il reprit la plume, il donna deux chefs-d'œuvre : Esther, Athalie...
Pour Rossini, habitué au triomphe, il était dur, alors qu'il avait conscience de s'être surpassé lui-même, de se heurter à un demi-succès, dû sans doute à la phraséologie extravagante de M. Hippolyte Bis, l'un des hbrettistes. Mais Guillaume Tell avait eu, dès le principe, de très chauds admirateurs. Dans mon enfance, j'en entendais parler constamment, et si l'ouvrage ne paraissait pas sur l'affiche de l'Opéra, en revanche les amateurs de musique en avaient, comme on dit. plein la bouche.
Mon opinion est que, si Rossini s'est tu, c'est qu'il n'avait plus rien à dire. Enfant gâté du succès, il ne pouvait plus s'en passer et cette hostilité imprévue
aura tari la source qui avait coulé, durant si longtemps, avec une intarissable abondance.
Le succès des Soirées musicales, du Stahat, était fait pour l'encourager ; et il n'écrivit plus rien, que ces petites compositions légères pour le piano, pour le chant, pareilles aux dernières vibrations d'un son qui va s'éteindre...
Plus tard; bien plus tard, vint la Messe à laquelle on s'accorda à donner une valeur exagérée. « Le Passus, écrivait un critique, c'est le cri de l'âme blessée ! »
Cette Messe est écrite avec élégance, d'une main experte assurément, mais c'est tout : on n'y retrouve plus la plume qui écrivit le deuxième acte de Guillaume Tell.
A propos de ce deuxième acte, sait-on qu'il ne devait pas dans la pensée de l'auteur, se terminer par une prière ? Ce n'est pas sur im chant aussi grave qu'il est d'usage de partir pour une insurrection. Mais aux répétitions, l'effet de l'unisson. Si parmi nous il est des traîtres, fut si grand que l'on n'osa pas continuer. On supprima le véritable final, qui n'est autre chose que celui si brillant et si entraînant de l'Ouverture.
Ce finale existe à la Bibliothèque de l'Opéra : ce serait une expérience bien curieuse à faire que de le rétablir et de donner à ce bel acte sa conclusion naturelle.