SEGHERS
PENDANT que Delsarte préparait la renaissance de l'ancien opéra français, et surtout celle des œuvres de Gluck, un autre précurseur de l'évolution musicale travaillait à former le goût du public parisien, avec une envergure autre et un autre éclat. Ce piécurseur fut Seghers, qui joua un grand rôle et dont la mémoire doit être glorifiée.
D'origine belge, comme son nom l'indique, Seghers, d'abord simple violoniste, était élève de Baillot. Avec une exécution magistrale, un son admirable, une intelligence musicale de premier ordre, il avait droit au premier rang parmi les virtuoses ; mais cet homme d'apparence herculéenne, de volonté tenace, perdait tous ses moyens devant le pubhc.
Il avait rêvé de faire entendre aux amateurs de musique les derniers quatuors de Beethoven, considérés alors comme injouables et incompréhensibles. Il projetait de donner, dans ce but, une série de concerts dont je devais être, malgré mon jeune âge, — j'avais alors quinze ans, — le pianiste ordinaire ; cai aux célèbres quatuors devaient se joindre des sonates de Bach, des trios de Reber et de Schumann ; et comme je parlais un jour à sa belle-mère, qui brodait paisible-
ment dans l'embrasure d'une fenêtre, dv plaisir que je me promettais de ces concerts :
— « Ne vous réjouissez pas », me dit-elle, « il ne les donnera pas. »
En effet, quand tout fut préparé, il invita, pour faire im essai, ur trentaine d'auditems. Ce fut lamentable : plus de sonorité dans son violon, plus de virtuosité dans ses doigts... Le projet fut abandonné.
Il était réservé à Maurin de faire comprendre ces terribles quatuors. Celui-ci avait des qualités spéciales, ime légèreté d'archet que je n'ai retrouvée chez personne, le charme, la chaleur qui entraîne le public ; mais je puis dire en toute sincérité que l'exécution de Seghers était bien supérieure. Malheureusement, j'en ai été l'unique auditeur.
Mme Seghers, femme d'une grande beauté, d'une intelligence et d'une distinction rares, élève de Liszt et pianiste de tout premier ordre, était encore plus timide que son mari ; un seul auditeur suffisait à la paralyser.
Liszt, en donnant des conseils à la femme, avait pu apprécier la valeur du mari, et lui avait confié l'éducation musicale de ses fiUes ; c'est assez dire en quelle haute estime il le tenait. Aussi ne sera-t-on pas étonné d'apprendre qu'il me donna de précieux conseils, dont j'avais encore grand besoin, pour le style et pour le piano lui-même, que la fréquentation de Liszt lui avait fait connaître à fond.
C'est chez lui que j'ai vu et entendu Liszt pour la première fois. Celui-ci, après de longues années d'absence, reparaissait à Paris, où il commençait à devenir quelque peu légendaire. On racontait que, devenu
maître de chapelle à la cour de Weimar, il se livrait à la grande composition, ce qui paraissait invraisemblable : « De la musique de pianiste ! » disaient, en haussant les épaules, des gens qui auraient dû savoir, cependant, que Mozart avait été le plus grand pianiste de son temps. Pour comble, on insinuait que Liszt mettait des systèmes philosophiques en musique.
Avec l'enthousiasme printanier de mes dix-huit ans, j'étudiais ses œuvres ; je le tenais déjà pour un génie, et, comme pianiste, je m'en étais fait par avance une idée presque surhumaine. Chose presque incroyable, il dépassa l'idée que je m'en étais faite ! Les rêves de mon imagination juvénile n'étaient que de la prose à côté du poème dionysiaque évoqué par ses doigts surnaturels. A ceux qui ne l'ont pas entendu en pleine possession de son talent, il serait impossible d'en donner une idée !
Seghers était membre de la Société des Concerts du Conservatoire, laquelle n'ayant pas, comme aujourd'hui, deux séries d'abonnés, s'adressait à un public très restreint ; et il n'y avait pas alors, à Paris, d'autres concerts symphoniques dignes de ce nom.
Si le pubUc était restreint, le répertoire ne l'était pas moins : les symphonies de Haydn, Mozart, Beethoven y figuraient exclusivement ; celles de Mendelssohn n'y furent introduites qu'à grand'peine. Des vastes compositions telles que les oratorios, on n'exécutait jamais que des fragments, h' auteur vivant était consi-
déré comme un intrus : les chefs de pupitre, cependant, avaient le droit d'introduire dans la maison un solo de leur choix ; c'est ce qui permit à mon ami Auguste Tolbecque, qui, bien qu'octogénaire, joue encore brillamment de son instrument, de faire entendre mon premier Concerto pour violoncelle, écrit pour lui. Deldevez, qui dirigeait alors le célèbre orchestre, ne manqua pas de me dire que si mon Concerto figurait au programme, c'était uniquement par considération pour M. Tolbecque. Autrement, ajouta-t-il, il y a MM. tel et tel, qui vous seraient préférés. Les pauvres gens sont bien oubhés aujourd'hui, ne les nommons pas...
Ainsi, non seulement le public du Conservatoire connaissait peu de chose, mais le grand public ne connaissait rien du tout ; les symphonies des trois grands classiques n'étaient connues de la plupart des amateurs que par les transcriptions pour piano à quatre mains de Czerny ; ceux qui ne jouaient pas de piano les ignoraient complètement.
Ce fut alors que Seghers, quittant la Société des Concerts, fonda la Société Sainte-Cécile, où il se révéla chef d'orchestre.
Elle prit son nom de la salle Sainte-Cécile située alors dans la rue de la Chaussée-d'Antin. C'était une grande salle carrée, excellente malgré le préjugé qui veut que l'on préfère pour la musique les salles aux lignes arrondies. Les surfaces courbes, me disait un jour Cavaillé-Coll, fort expert en la matière, déforment les sons, comme les miroirs courbes déforment les images, et les salles destinées à la musique ne doivent affecter que les hgnes droites La salle Sainte- Cécile était assez grande pour permettre le placement
et la bonne audition d'un orchestre complet et d'une masse chorale suffisante.
Seghers trouva moyen de réunir un orchestre excellent, nombreux, avec des solistes, tous jeunes alors, et qui depuis furent des célébrités. Cet orchestre, mal payé, était assez indiscipliné. Je l'ai vu se révolter aux hardiesses de Beethoven, qu'il ne connaissait pas. Ce fut bien pis quand Seghers entreprit de faire connaître les œuvres de Schumann, qui étaient alors le nec plus ultra du modernisme : il y eut parfois, dans la Société, de véritables émeutes. On entendit là, pour la première fois, l'ouverture de Manfred, la Symphonie en la majeur de Mendelssohn, l'ouverture de TannhcBuser.
L'École française moderne, qui trouvait porte close rue Bergère, était accueillie à bi as ouverts à la Chaussée-d'Antin sous les espèces de Reber, Gounod, Gouvy, et même de débutants comme Georges Bizet et moimême. C'est là que je fis mes premières armes, avec la Symphonie en mi bémol que j'écrivis à dix-sept ans. Pour la faire adopter par son comité, Seghers la lui présenta comme une symphonie d'un aviteur inconnu, qu'on lui avait envoyée d'Allemagne : le comité avala la pilule. — La symphonie, qui, signée de mon nom, n'aurait pas eu les honneurs d'une audition, alla aux nues.
Je me vois encore à une répétition, écoutant la conversation de BerHoz et de Gounod : tous deux, me témoignant beaucoup d'intérêt, causaient librement devant moi et discutaient des qualités et défauts de la symphonie anonyme. Ils prenaient l'œuvre fort au sérieux, et l'on peut imaginer si je buvais leurs paroles ! Quand le mystère fut dévoilé, l'intérêt des deux
grands musiciens se changea en amitié, et je reçus de Gounod une lettre, précieusement conservée, que je prendrai la liberté de transcrire ici, car elle est tout à l'honneur de celui qui l'a écrite.
Mon cher Camille,
J'ai appris hier, d'une manière o-fficielle, que vous étiez l'auteur de la symphonie exécutée dimanche. Je m'en doutais..., mais, maintenant que je n'en doute plus je m,' en voudrais de ne pas vous dire de suite toute la joie que j'en ai. — Vous y êtes au-dessus de votre âge : marchez toujours, — et souvenez-vous que vous avez contracté, dimanche ii décembre 1853, l'obligation de devenir un grand maître.
Votre bien heureux et dévoué ami.
Ch. Gounod.
Combien d' œuvres inconnues du pubhc parisien furent entendues dans ces concerts, et que l'on n'entend plus nulle part ! La symphonie en ut de Schubert, les fragments de l'opéra Préciosa de Weber, sa Jubelouverture, les symphonies de Gade, de Gouvy de Gounod, de Reber !
Ces symphonies ne sont pas éblouissantes, mais elles sont charmantes ; elles forment un anneau intéressant de la chaîne d'or que le public a le droit, et même en quelque sorte le devoir de connaître en entier II aimerait à les entendre, comme on aime à voir au Louvre certains tableaux sans grand éclat mais dignes néanmoins de la place qu'ils occupent, s'il était guidé par un véritable amour de l'art, s'il y cherchait des joies
intellectuelles et non pas seulement des sensations et des secousses nerveuses. On le pousse dans cette voie qu'il n'est que trop porté à suivre. Là où il n'y a pas d'émotion, disait dernièrement un conférencier, il n'y a pas de musique ! On aurait pu lui citer cependant bien des morceaux de musique dont toute émotion est absente et qui n'en sont pas moins beaux, d'une beauté pjrement esthétique. Mais, que dis-je ? la peinture prend elle-même ce chemin, et l'émotion, la sensibihté, la passion sont évoquées à propos du moindre paysage. Ne serait-ce pas M. Maurice Barrés qui aurait amené cette mode, lui qui voit de la passion jusque dans les rochers ? Bienheureux qui peut le suivre jusque-là !
Parmi les choses qu'on entendait alors et qu'on n'entend plus jamais, je ne puis m' empêcher de signaler les ouvertures du Corsaire, du Roi Lear, œuvres de Berhoz, dont le nom est si aimé du public à notre époque ; cet oubh est aussi injuste qu'injustifiable. Il vint lui-même un jour, le grand homme, diriger, à la Société Sainte-Cécile, l'Enfance du Christ, qu'il venait d'écrire, ou plutôt la Fuite en Egypte, qui seiile existait alors ; les autres parties de l'œuvre furent composées ultérieurement. J'ai parfaitement présentes à la mémoire les exécutions dirigées par l'auteur ; elles étaient plus vivantes, plus animées que les exécutions très soignées, mais languissantes, auxquelles Edouard Colonne nous a habitués. Les mouvements étaient moins lents et les nuances plus tranchées...
Malgré l'ardeur de son chef, la bonne volonté et le talent de ses me mbres, la société vivotait péniblement ; pour continuer la bataille, le nerf de la guerre lui faisait défaut. Weckerlin dirigeait les chœurs dont j'accompagnais les répétitions. L'amour de l'art nous suffisait, mais les choristes et les instrumentistes ne pouvaient se contenter de cette absence d'émoluments. Avec de l'habileté, Seghers aurait pu trouver ce qui lui manquait ; mais l'habileté était son moindre défaut. Meyerbeer lui demandait d'exécuter son Struensée, Halévy de faire entendre son Prométhée ; cela était contre ses convictions, et, quand il avait prononcé ce mot, rien ne le faisait fléchir. Il avait pourtant exécuté l'ouverture de Stniensée, et donner le reste n'eût pas été un grand effort ; quant au Prométhée, si la fin de l'œuNTe déparait l'ensemble, le reste méritait bien les honneurs d'une exécution que la fière société de la rue Bergère lui avait accordée. Avec ces refus, Seghers s'était privé de l'appui de deux protecteurs puissants...
Pasdeloup — à pas de loup — rôdait dans l'ombre. Il avait de l'argent en poche Informé de la triste situation pécuniaire de la Société Sainte-Cécile, il venait, aux répétitions, débaucher les artistes, jeunes gens peu fortunés qui ne pouvaient refuser de séduisantes propositions. Il tua la société Seghers et sui ses ruines édifia la Société des jeunes artistes, d'où sortirent un jour les Concerts populaires.
Pasdeloup aimait sincèrement la musique, mais c'était un fort médiocre musicien. Il était loin du sentiment de l'art, de la compréhension profonde d'un Seghers. Entre les mains de celui-ci, les concerts populaires auraient été une oeuvre admirable : celui-là,
malgré sa bonne volonté, son zèle, n'en pouvait donner que la brillante et trompeuse apparence. De plus, Seghers aurait travaillé à développer l'école française, que Pasdeloup a tenue sous le boisseau jusqu'en 1870, à bien peu d'exceptions près : une symphonie de Gounod, une de Gouvy et l'ouverture des Francs- Juges de Berlioz.
Il a fallu les malheurs, les catastrophes de l'année terrible pour que l'école symphonique française, jusque-là comprimée, étouffée entre la Société des Concerts et les Concerts populaires, fût délivrée et prît enfin son essor