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NOTRE AVENIR

C'ÉTAIT hier.

La Terre était si vaste qu'on devenait un héros quand on en avait fait le tour.

Héros, en effet, ceux qui, en partant, étaient si peu certains de revenir !

Rien que pour aller de France en Angleterre, il fallait plusieurs jours. Les grandes traversées exigeaient de longs mois ; et la tempête, qui déchirait les voiles, brisait les mâts,, faisait du navire une épave à la merci de la furie des éléments et de la traîtrise des écueils, n'était pas plus redoutable que le calme plat, le ciel pur, la mer unie et transparente, miroir d'azur sur lequel on pouvait être, durant des semaines, en vue d'un port sans pouvoir y entrer, sur lequel, immobile au sein des immenses étendues du Pacifique, on voyait, de jour en jour, s'épuiser les provisions et s'approcher, entourée des eaux sans limite, la mort par la soif.

Pour aller dans l'Inde, en Chine, il fallait contourner l'énorme continent d'Afrique, doubler ce cap des Tempêtes, appelé, par antiphrase, le cap de Bonne- Espérance. Ceux qui bornaient leur ambition à franchir la Méditerranée voyaient, aux dangers ordinaires

de la traversée, s'en ajouter un autre plus effrayant encore : les pirates barbaresques, pittoresques bandits, qui, non contents de s'emparer de la cargaison, prenaient aussi les passagers et les vendaient comme esclaves.

Sur terre, les voyages étaient si pénibles que la crainte en subsiste encore chez beaucoup de gens, qui s' effraient de quitter leur abri coutumier et ne comprennent pas que d'autres aient le courage, l'hiver, d'aller chercher le soleil, l'été, de visiter les beaux sites, alors qu'à notre époque les déplacements sont si faciles. Comme moyen de transport, on avait les voitures traînées par de malheureux chevaux de poste, que leur terrible métier usait rapidement ; dans ces voitures, on brûlait ou l'on gelait, suivant la saison. En temps de pluie, on risquait de s'embourber dans d'abominables ornières, à moins que l'on eût la chance de suivre les grandes routes pavées, mères de la sécurité, mais aussi d'un bruit infernal qui rompait la tête ; le beau temps amenait la poussière implacable, s'introduisant partout, dans les poumons, dans les yeux, dans les cheveux, dans les habits. Il fallait plusieurs jours pour aller de Paris à Lyon, deux semaines pour traverser la France entière. Les privilégiés de la fortune voyageaient en chaise de poste ; les autres, de beaucoup plus nombreux, devaient louer à l'avance des places dans les voitures publiques.

Les lettres n'arrivaient pas vite à leur destination ; en revanche, elles coûtaient cher, parfois jusqu'à trente ou quarante sous ; aussi, dans les classes moyennes, s'écrivait-on rarement, et c'était un évé*

nement que l'arrivée d'une lettre venant de loin, reçue et ouverte avec émotion.

Le télégraphe était encore proche parent de celui au moyen duquel Agamemnon informa Clytemnestre de la prise de Troie. Au lieu des feux allumés sur les hauteurs, on voyait, sur des tours érigées exprès, ou sur celles des cathédrales, des appareils bizarres dont les gesticulations incompréhensibles pour le vulgaire amusaient beaucoup les enfants. Il suffisait d'une brume pour rendre toute communication impossible ; et quand le gouvernement ne voulait pas publier certains passages des nouvelles télégraphiques, il les remplaçait par des mots : « Interrompu par le brouillard. »

Il va sans dire que ce télégraphe n'était pas à la disposition du public.

En ce temps-là, la nuit était bien la nuit, car les moyens de dissiper les ténèbres n'y réussissaient guère. Sans parler des moyens héroïques, pots à feu, torches de résine, on n'avait à sa disposition que le suif, la cire et l'huile. De misérables quinquets, suspendus à des cordes, planaient tristement sur les rues en y répandant de faibles lumières rougeâtres. La gloire de la maison était la lampe Carcel, admirable invention, instrument de luxe, qui n'était pas à la portée de toutes les bourses, et dont le mécanisme déhcat exigeait une huile spéciale épurée tout exprès ; d'autres appareils servaient à l'éclairage des ménages modestes ; riches et demi-riches usaient en outre de l'antique chandelle de cire. La seule ressource des humbles était la chandelle de suif, à la lumière jaune et insuffisante, à l'odeur nauséabonde, dont Chevreu),

en découvrant la stéarine, devait nous débarrasser à jamais.

Pour allumer ces divers luminaires, pour « allumer le feu », comme on dit, comment s'y prenait-on ? On battait le briquet. Au risque de se taper sur les doigts, on entre-choquait violemment un lingot de fer et un morceau de silex, — la pierre à fusil ; du choc jaillissaient des étincelles, au moyen desquelles on s'efforçait d'incendier un morceau d'amadou, lequel, à son tour, communiquait son ardeur à une allumette soufrée.

Un jour, un homme de génie s'aperçoit que la vapeur d'eau, qui s'échappe d'une marmite, contient une force prodigieuse ; il s'en sert pour faire mouvoir des roues semblables à celles des moulins, mais dont le rôle sera inverse, car ici ce sont les roues qui agiront sur l'eau ; on les accrochera aux flancs des navires, et ceux-ci se moqueront du vent et du calme ; ils partiront à la conquête du monde. On voit à New- York une collection de modèles réduits de tous les systèmes de bateaux à roues qui furent essayés successivement, et il y en a de fort étranges. Puis l'héUce est venue ; elle avait cru devoir, au commencement, se faire gigantesque ; ses ailes cassaient. On eut bientôt reconnu qu'une petite héhce, mue par une force considérable, résolvait le problème ; et les mers furent sillonnées de bateaux énormes, armés d'hélices dont la dimension, à la simple vue, ne semble pas proportionnée aux masses qu'elles font mouvoir.

Après les bateaux, ce furent les voitures qui marchèrent au moyen de la vapeur comprimée. Cette nouvelle propulsion parut chimérique : les nouvelles

voitures ne pouvaient circuler que sur des barres de fer couchées sur le sol ! Les savants n'y croyaient pas. Les locomotives « patineront », disaient-ils, elles n'avanceront pas. Elles avancèrent pourtant, mais sur une ligne horizontale ; une pente surpassant un millimètre par mètre leur était interdite. Et puis, était-ce possible, ces routes rectilignes, nécessitant des ponts pour franchir des vallées, des timnels pour traverser les montagnes ? Où trouver l'or nécessaire à tous ces travaux, à cet énorme matériel sans précédent ?

Les commencements furent difficiles ; les premiers actionnaires ne furent pas heureux. Mais depuis !...

Pendant de longs siècles, on n'avait connu l'électricité que par ce fait puéril : un morceau d'ambre ou un bâton de résine, échauffé par le frottement, attirant les corps légers. Franklin eut l'idée que la foudre qui nous tue et ce phénomène puéril avaient la même origine, et un cerf- volant soutira des étincelles à un nuage orageux. Voilà l'électricité domestiquée, mais non connue dans son essence ; qu'était-elle ? on n'en savait rien. On ne le sait pas davantage, et pourtant...

N'allons pas si vite, et résistons pour un moment au torrent qui nous emporte. Ce n'était pas assez d'avoir vaincu la distance sur terre et sur mer : il fallait vaincre la nuit. On découvrit, extrait de la houille, le gaz d'éclairage. Mais comment s'en servir ? Pourrait-on le distribuer partout où il serait nécessaire? Imagine-t-on les kilomètres de tuyaux souterrains nécessités par cette distribution ?

Questions bien vite résolues. Ce fut un éblouisse-

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ment : on y voyait « comme en plein jour », on n'en croyait pas ses yeux. Puis la fée Électricité est venue, et le a plein jour » a perdu son éclat. Le gaz ne s'est pas tenu pour battu ; il a lutté par des moyens nouveaux, sans terrasser toutefois son invincible rivale. Celle-ci ne se contente pas de nous éclairer : elle porte nos paroles d'un bout du monde à l'autre, sur des fîls qui d'abord s'étendaient sur la terre, ensuite traversèrent les mers ; maintenant elle dédaigne les fils, elle s'élance librement dans l'espace, le verbe ne connaît plus d'obstacle !

Entre temps, des flots d'huile étaient sortis de la terre, répandant la lumière, la force motrice ; grâce à cette huile miraculeuse, ce n'est plus seulement sur des rubans de fer, c'est partout, dans les \'illes, sur les routes, que roulent des chars à l'allure vertigineuse !

La terre nous paraît à présent rapetissée. On se fait un jeu des distances jadis effrayantes ; on perce les monts, on navigue sous les eaux, on vole dans les airs ; on va d'Europe en Chine, comme naguère on allait aux pays voisins ; on échange des conversations d'un hémisphère à l'autre ; depuis un siècle, toutes les sciences ont progressé au point de devenir méconnaissables ; on étudie les causes de maladies autrefois mystérieuses, et quelques-unes ont presque disparu ; notre civilisation construit un palais merveilleux : il monte, il monte encore, il monte toujours dans une apothéose, et d'immenses espoirs l'accompagnent...

Comme le temple de Dagon, ce palais repose sur deux colonnes : la houille, le fer.

On s'est inquiété de la quantité de houille en réserve, de la possibihté de subvenir, dans'les temps futurs.

à l'énorme dépense qu'on en fait. La question a été sérieusement étudiée, et le résultat de l'étude est rassurant. Nous avons de la houille pour longtemps, et d'ici à ce que la provision soit épuisée, on peut espérer que nous trouverons quelque autre source de force inconnue. La seule crainte sérieuse est celle du renchérissement de la main d'oeuvre : si les mineurs exigeaient un salaire trop élevé, toute industrie serait paralysée.

Mais un danger bien plus redoutable nous menace !

Notre âge est vraiment l'âge du fer. Tout se fait en fer à présent : les maisons, les ponts, de pierre autrefois, se construisent en fer ; en fer, les gratte-ciel de vingt, trente, quarante étages, dont s'enorgueiUit l'Amérique ; en fer, les rails qui s'allongent de plus en plus autour du globe ; en fer, les locomotives, les léviathans qui sillonnent les mers ; en fer, les canons énormes, les obus et tout l'attirail de la guerre...

La consommation du fer, qui n'atteignait pas un million de tonnes au début du dix-neuvième siècle, était de cinq millions de tonnes en 1850 ; elle est actuellement de soixante millions de tonnes par an.

Cette augmentation progressive n'est pas régulière ; elle va s' accélérant de jour en jour, et les gisements de minerai s'épuisent. D'après certains économistes, si cette accélération de dépense continue, ainsi qu'il est probable, nous manquerons de fer dans soixante ans.

Avant cette époque, le précieux métal devenant rare, son prix s'élèvera et le rendra inutilisable.

Il n'y a pas un moment à perdre I Que les savants se mettent à l'œuvre ! qu'ils cherchent dans les alliages

jiS tCOLE BUISSONNIÈRE

de métaux connus, quelque chose qui remplace le fer S'ils ne trouvent rien, notre civilisation est perdue Elle ne serait pas la première qui, après avoir connu la puissance et la splendeur, après avoir étonné le monde et paru indestructible, se serait écroulée en ne laissant que des ruines...

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