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LES ASTRES

IL est bien rare, quand on me fait le dangereux honneur de s'occuper de moi, que l'on oublie de mentionner, au nombre des qualités imaginaires que l'on m'attribue, celle de peintre et d'astronome.

Peintre, je ne sais pas dessiner ; ma mère, élève de Redouté, peignait admirablement les fleurs, et j'ai été élevé dans l'amour de la peinture ; mais, de l'amour à la pratique de l'art, il y a loin. Astronome, j'ignore les mathématiques, instrument indispensable à la science des astres, et je ne mérite même pas le titre d'amateur d'astronomie, capable de faire des observations intéressantes et de contribuer, si peu que ce soit, aux progrès de la plus belle des sciences ; je me contente de m'y intéresser passionnément, ver de terre amoureux des étoiles.

Dès ma plus tendre jeunesse, je me suis intéressé aux choses de la nature, observant les insectes, les plantes, élevant des chenilles pour voir éclore des papillons, plantant des graines pour les voir germer, croître et fleurir, aUant, avec un marteau de géologue, recueillir les coquillages fossiles dans les carrières de Meudon. Comment serais- je resté indifférent aux

splendeurs de la voûte céleste ? J'observais, avec une jumelle de théâtre, les détails des phases de la lune, les constellations ; et je m'étais fait présenter à Goldschmidt, qui demeurait à quelques pas de chez moi ; homme extraordinaire qui, de la fenêtre de son petit appartement, avec une lunette longue d'un mètre à peine, posée sur une table, a découvert, l'un des premiers, plusieurs de ces petites planètes qui se montrent aujourd'hui par centaines. Je lui faisais des questions élémentaires auxquelles il répondait naturellement sans enthousiasme et je ne persistai pas dans mon indiscrétion.

Mais, auparavant, j'avais été, tout enfant, conduit à l'Observatoire par Mme Amable Tastu, amie de ma famille. M. et Mme Tastu étaient fort liés avec Arago, et la charmante poétesse avait voulu voir quelle impression me produirait la lune, vue à travers un grand instrument.

Mme Tastu, fort belle, n'était pas ce qu'on appelle, aujourd'hui, une féministe ; avec sa tête imposante au front puissant, sa voix grave et pénétrante, elle aurait eu droit à porter sans cesse la lyre dans ses bras de déesse ; mais elle savait la déposer en temps opportun pour se consacrer à son mari, à son fîls, aux soins de son intérieur. Elle faisait des vers parce qu'elle ne pouvait s'en empêcher et en faisait de fort beaux ; sa conversation, exempte de pédanterie, était toujours intéressante.

Elle me conduisit donc à l'Observatoire et j'y vis, pour la première fois, fortement rapprochée de mes yeux, la blonde Phœbé, non sans un certain effroi soigneusement dissimulé. Je ne compris pas grand'-

chose à ce que je voyais ; on m'avait annoncé des montagnes, et celles-ci, aperçues verticalement, comme les voient les oiseaux et les aviateurs, étonnent au premier abord celui qui, sur la Terre, n'en découvre que le profil. Je me souviens que je fus très frappé de l'aspect des sommets éclairés par le soleil levant et qui semblent des îlots détachés de l'astre.

Le coup de foudre me surprit beaucoup plus tard, vers la vingt-cinquième année, en voyant exposée, sous les galeries de l'Odéon, l'Astronomie populaire d'Arago ; le Uvre était ouvert et montrait l'image tentatrice de la planète Saturne, ornée de son mystérieux anneau. J'achetai l'ouvrage et l'étudiai de mon mieux. Ce fut l'Alpha et l'Oméga de ma science astronomique.

Le Paris nocturne, à cette époque, n'était pas inondé de lumière comme à présent et les étoiles s'y voyaient assez bien. Sur la place Vendôme, sur la place de la Concorde, sur le Pont-Neuf, des hommes exhibaient de grandes lunettes où l'on pouvait, pour deux sous, appHquer son œil et voir sous im fort grossissement les principales curiosités du firmament. Tels étaient mes observatoires, quand le ciel parisien, si souvent troublé par les brumes de la Seine, voulait bien le permettre. C'était avec ces instruments que j'assouvissais les appétits excités par la lecture assidue du livre d'Arago. Mais j'eus bientôt compris que, pour voir quelque chose à la voûte céleste, il est indis-

pensable d'avoir constamment un instrument à sa disposition, cet instrument fût-il d'une médiocre puissance, à la condition de l'avoir aussi parfait que possible.

J'habitais alors, au faubourg Saint-Honoré, un appartement exposé au midi et largement ouvert sur le ciel. Aussi quelle était la tentation ! Mais un instrument, aussi grand qu'il est possible de l'avoir dans un appartement, coûte un certain prix, et je n'avais pas les fonds nécessaires.

Les efforts et l'ingéniosité du facteur Debain, soutenus par le talent de Lefébure-Vély, avaient mis alors l'harmonium à la mode dans les salons, et Debain désirait que l'on écrivit des duos pour le piano et l'instrument de son invention. Saisissant la balle au bond, j'écrivis six petits duos que je parvins à placer assez avantageusement pour couvrir les frais d'acquisition d'une limette, que je fis construire par Sécrétan ; dans sa petite dimension (8 centimètres d'ouverture), c'était un instrument parfait. Cela se passait en 1858, et j'eus la chance, pour l'étrenne de ma lunette, de voir apparaître la merveilleuse comète de Donati ; et d'en suivre, chaque soir, les incessantes et prodigieuses transformations.

Mais je ne m'étais pas douté de l'effet qu'allait produire, sur mes amis et connaissances, la présence de cet instrument dans mon domicile. Ce fut un scandale. Les uns pensaient que je devenais fou, les autres que j'abandonnais la musique pour l'astronomie. Les dames me reprochaient cette dépense inconsidérée.

— « Vous dépensez bien autant, leur répondis-je, pour des dentelles. »

Depuis, les choses ont bien changé ; Camille Flammarion a mis les étoiles à la mode et l'on ne s'étonne plus de voir des gens étrangers à la science posséder lunettes et télescopes. Un des premiers, je l'ai secondé dans son œuvre de vulgarisation, et il n'a jamais su combien de lances j'avais rompues pour lui. Au début, les savants l'avaient pris en grippe ; ils s'irritaient de la place qu'il prenait dans l'opinion, alors que le public ignorait le nom des grands savants dont les travaux obscurs, mais immenses, faisaient progresser la science :

— « Vous êtes dans l'erreur, leur disais- je, vous ne vous rendez pas compte du service énorme que vous rend Flammarion. »

Le public ne se souciait nullement de l'astronomie et la confondait presque avec l'astrologie ; il n'en comprenait ni la beauté, ni l'utilité, il se moquait des astronomes. « Flammarion vous amène le public, disais- je ; il le prend par son faible en lui parlant de questions qui lui paraissent oiseuses, en l'entretenant des habitants possibles des planètes ; il l'intéresse peu à peu à ce qui ne l'intéressait pas, et la science en retirera un grand bienfait. »

On sait comment la Société Astronomique s'est étendue ; et j'ai eu le plaisir de voir les savants les plus illustres, les Faye, les Janssen, apporter leur concours à la société et à son brillant fondateur. Sans le mouvement d'opinion qu'il a créé, Bischofïsheim aurait-il fait construire l'observatoire de Nice, les miUiardaires américains auraient-ils fait dresser sur leurs montagnes ces lunettes gigantesques auxquelles

on doit déjà tant de découvertes ? Il est permis d'en douter.

Pour en revenir à ce qui me concerne, je suis astronome, comme on est peintre pour être allé au Louvre et au Salon voir des tableaux, comme on est musicien pour avoir entendu aux concerts du dimanche les Symphonies de Beethoven. Je me suis efforcé de comprendre les grandes lois de l'astronomie, j'ai contemplé les astres avec passion, et c'est tout ; mais je ne saurais trop engager les autres à en faire autant. On n'imagine pas les jouissances que procure l'étude du ciel étoile, même avec im petit instrument ; à la lunette, les étoiles changent complètement d'aspect ; elles présentent les colorations les plus variées ; il y en a de jaunes, de rouges, de vertes, semblables à des pierres précieuses brillamment éclairées ; l'étoile Castor se compose de deux étoiles d'un vert pâle et délicat, car beaucoup d'étoiles se montrent doubles à la lunette, et souvent les composantes sont de couleurs différentes ; que dire des grandes nébuleuses semées d'étoiles comme celle d'Orion ? Ce sont des splendeurs inomes que tout le monde devrait connaître, et il n'est pas besoin pour cela d'être savant.

Nous ne pouvons voir, comme on sait, qu'mie partie du ciel, et pendant longtemps j'ai soupiré après le jour où je pourrais voir les étoiles invisibles pour notre latitude boréale. Déjà, aux Canaries, j'avais pu admirer la belle étoile Canopus, la plus brillante après Sirius, et voir au-dessus de ma tête, au zénith, des

constellations que j'avais toujours vues proches de l'horizon ; mais ce n'était pas assez.

Aussi, avec quelle impatience j'attendais, la première fois que je descendis la mer Rouge, l'apparition des constellations que je ne connaissais pas encore, la Croix du Sud, le Centaure, le Navire ! La mer Rouge s' étendant sensiblement du nord au sud, chaque jour, lorsqu'on vogue vers l'équateur, on voit descendre l'Étoile polaire, et quand elle touche enfin l'horizon, on voit surgir la Croix du Sud, qui n'est pas une croix parfaite. C'était pour me rendre à l'île de Ceylan que je descendais ainsi la mer Rouge. A quelques kilomètres de Colombo existe un hôtel ravissant situé près d'une forêt, nommé Mounl Lavinia, où j'ai séjourné quelque temps ; et chaque nuit je me promenais sur les terrasses, ne pouvant résister au désir de contempler ce ciel éblouissant où se voyaient, à côté de la Croix du Sud, le Navire et le Centaure, dont la principale étoile est la plus rapprochée de la Terre, ou plutôt du Soleil, car, à côté de telles distances, celle de la Terre au Soleil est une quantité tout à fait néghgeable. Le Soleil est pour nous une étoile vue de près.

Malgré ma nulHté scientifique, j'ai quelquefois usé envoyer des communications au Bulletin de la Société Astronomique et prendre la parole dans les séances de la société. Mais je ne suis pas de ceux qui s'imaginent en savoir plus long que les savants ; je me suis

borné à rendre compte à la société d'observations recueillies au cours de mes voyages.

Je ne puis résister au désir de parler d'une observation faite dans la mer Rouge. La partie nord de cette mer célèbre est fort étroite, et quand on descend vers le sud, on peut voir, pendant la première journée tout entière une longue chaîne de montagnes d'un rose tendre, parallèle au rivage d'Asie. Cette chaîne parait décrire une courbe qui semble être engendrée par la forme même de cette longue suite de sommets. Telle fut naturellement ma première impression.

Mais les heures passaient, la journée s'avançait et la chaîne présentait toujours la même forme. En regardant attentivement, je vis que les montagnes disparaissaient peu à peu sous l'horizon du côté du nord, tandis que d'autres surgissaient du côté du sud, et que la courbe gardait toujours une régularité parfaite ; et je compris enfin que cette courbe harmonieuse n'était autre que la courbure même de la Terre.

J'ai entendu dire un jour par un naïf : « Si la Terre était ronde, on le verrait ! »

On le voit ; il n'y a qu'à savoir l'observer.

Un phénomène très peu connu du pubHc est celui de la lumière dite zodiacale, qui se voit après le crépuscule du soir et avant celui du matin. Difficilement aperçue dans une ville trop éclairée, on peut la voir à la campagne, mais elle est bien pâle dans nos climats ; elle est admirable en Afrique, plus brillante même que la Voie Lactée. Au mois de décembre de l'année 1909, je me trouvais à Louqsor, et, par une fenêtre donnant exactement sur le Levant, je pouvais

la contempler dans toute sa gloire. On était à l'époque de Ramadan. Les Arabes la prenaient pour l'aurore, et chaque jour, dès son apparition, un muezzin se mettait à chanter d'une voix merv^eilleuse à la tessiture extraordinairement élevée que le froid du matin ne pouvait altérer, invulnérable comme celle des oiseaux ; aussi bien ce chant était-il quelque chose d'intermédiaire entre celui des oiseaux et celui de l'homme. Cette voix était fraîche comme les sources, inaltérable et infatigable ; je ne me lassais pas de l'entendre. Ce qu'elle chantait échappe à toute analyse et ne saurait s'écrire.

Et je me demande si ces N eûmes du plain-chant auxquels nous ne comprenons plus rien, dont nos éditions actuelles ne sont qu'une réduction fort abrégée que nous faisons chanter pesamment par des voix de basse, ces neumes auxquels saint Isidore disait qu'une voix haute, douce et claire pouvait seule convenir, ne ressemblaient pas, dans leur exécution primitive, à ces vocahses presque irréelles où l'on surprend, à l'état naissant, les premiers balbutiements de l'art musical.

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