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UNE PETITE PAGE D'HISTOIRE

DANS un âge relativement peu avancé, alors qu'elle pouvait, longtemps encore, donner au monde l'exemple des hautes vertus qui lui attiraient le respect de tous, la princesse Clotilde de Savoie fut ravie à l'affection des siens et ce douloureux événement a fait revivre pour ceux qui les ont vécues les années du second Empire, souvenirs qui s'attachent à l'époux si diversement jugé de l'auguste princesse, le prince Napoléon, mort à Rome bien avant elle, en m.ars 1891, le « César déclassé » sur lequel le dernier mot n'a pas été'dit.

« César déclassé », le mot est d'Edmond About, mais c'est ainsi que le prince se qualifiait lui-même dans son for intérieur ; à tort ou à raison, il croyait que sa place était sur le trône, et de cette idée fixe naissaient probablement les dissentiments, les froissements qui se produisaient de temps à autre entre luj et son impérial cousin. A celui-ci, les idées libérales, ultra-hbérales même, du prince ne pouvaient plaire dans les commencements de l'Empire, qui ne se piquait pas alors, comme il l'a fait plus tard, de libéralisme. On s'était ingénié à rendre l'homme impopulaire en laissant courir le bruit qu'il avait manqué

de courage pendant la guerre de Crimée ; le public, qui ne le connaissait pas, prenait l'habitude de le tourner en ridicule. Beau et fier, doué par la nature d'un masque napoléonien, il n'était ni lâche ni ridicule ; mais il avait le grand tort d'aimer la liberté dans un temps où elle passait pour un crime, et d'exprimer ses idées avec une franchise allant parfois jusqu'à la brutalité.

Plus tard, le temps, qui mûrit les moissons, avait mûri l'Empire ; il s'était intitulé « libéral », et le prince Napoléon, rapproché de la couronne, devenu viceprésident du conseil privé, président de la Commission de la future Exposition universelle reprenait peu à peu faveur dans l'opinion publique. On parlait de créer pour lui une sorte de surintendance des beauxarts, dont tout un plan avait été tracé.

Les choses en étaient là quand survint le coup de tonnerre du discours d'Ajaccio.

C'était en 1865. Il s'agissait d'inaugurer le monument élevé à Napoléon I^'" sur la place principale de la ville.

Ce monument, dont les statues fort belles sont du célèbre sculpteur Barye, est, dans son ensemble, assez étrange. Napoléon le domine du haut d'un piédestal, à cheval et costumé en Empereur romain, idéalisation fort acceptable ; mais à ses pieds, aux quatre coins de la composition, ses frères, affublés à l'antique de longues toges, étonnent le spectateur qui

s'attendait à les voir revêtus des brillants costumes qu'ils ont portés. De chaque côté du monument, une naïade, en bas-relief, incline gracieusement une urne sur un bassin demi-circulaire ; et, par un caprice inexplicable, la \'ille, à qui la proximité des montagnes donne de l'eau en abondance, a desséché ces deux fontaines : rien ne sort des urnes, plantes et fleurs emplissent les bassins, et l'on regrette ce mouvement, ce murmure des sources qui donne tant de vie à la sculpture. On a placé le tout, non pas au milieu de la place, mais sur un des côtés, près de la mer ; de sorte que les promeneurs voient l'Empereur beaucoup plus souvent de dos que de face.

Au moment de l'inauguration du monument. Napoléon III, partant pour l'Algérie, laissait à Paris l'Impératrice investie de la régence de l'Empire, et chargeait son cousin de présider la cérémonie et d'y prononcer un discours.

Le discours fut prononcé et fit scandale. M. Emile OUivier, qui n'est pas tendre pour le prince, reconnaît cependant que le discours était beau, qu'il présentait « une synthèse saisissante dans sa sobriété de la vie du grand Empereur, certainement un peu arrangée ad usumDelphini, mais vraie dans ses traits essentiels ». Mais il contenait d'autres choses. S'inspirant des idées exprimées dans le Mémorial de Sainte- Hélène, le prince montrait en Napoléon I^"^ le champion de la liberté, proclamait que le régime impérial donnerait à la France des libertés de plus en plus grandes ; il attaquait le pouvoir temporel du pape, encore en possession de Rome sous la protection des baïonnettes françaises.

L'effet de ce discours fut effroyable. L'Empereur

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le désavoua immédiatement par une dépêche, puis par une lettre, dans laquelle il réclamait le droit d'être le seul interprète de la pensée du grand Empereur et rappelait le prince au respect de la discipline indispensable dans leur famille. Celui-ci répondit en donnant sèchem.ent sa démission de vice-président du conseil privé et de président de la commission de l'Exposition universelle.

En ce temps-là, j'étais jeune ; mes doigts de pianiste m'ouvrant toutes les portes, j'allais volontiers là où je savais rencontrer de jolies femmes, chez la princesse Mathilde et dans une maison où le prince Napoléon venait souvent, bien que les deux mondes ne fussent pas mêlés. Depuis trois ans, le frère et la sœur étaient en froid et ne se voyaient qu'aux Tuileries. Jamais le prince Napoléon ne venait aux fameux dimanches de la princesse, où il aurait rencontré pourtant des httérateurs et des artistes, dont la conversation lui plaisait.

Quel ne fut pas mon étonnement quand, à la suite de cette aventure d'Ajaccio, je trouvai les belles amies du prince bouleversées, furieuses après les Tuileries. C'est une trahison ! disaient-elles ; l'Empereur connaissait le discours et l'avait approuvé ; la princesse Clotilde, avertie la première de l'envoi de la dépêche à l'Impératrice, avait couru chez elle, l'avait suppliée de ne pas faire paraître ce terrible télégramme ; l'Impératrice lui avait répondu que les ordres de l'Empe-

reur étaient formels et qu'elle ne pouvait les transgresser.

Je ne croyais pas à ces racontars. Il est possible, me disais-je, que l'Empereur n'ait connu qu'une première version du discours, modifié ensuite ; ce qui se dit dans l'entourage du prince est invraisemblable.

Sur ces entrefaites, je suis averti de me rendre chez la princesse Mathilde, où l'on devait préparer quelque chose d'extraordinaire pour la soirée du dimanche suivant. Le cas ne s'était jamais présenté et j'étais fort intrigué. J'arrive et je trouve la petite chapelle réunie, avec Mme Boucher, la cantatrice mondaine préférée de la princesse ; il y avait aussi la princesse de Mettemich, qui ne savait, pas plus que les autres, de quoi il s'agissait ; et, comme on le verra, personne n'en a jamais rien su.

La princesse Mathilde n'était pas là, et nous entendions, au-dessus de nos têtes, le bourdonnement d'une conversation très animée. Son Altesse nous fit dire qu'elle était en conférence avec son frère et qu'elle nous priait de l'attendre. Nous l'attendîmes assez longtemps ; la conversation durait toujours et, finalement, nous reçûmes l'avis que la princesse ne pourrait pas nous recevoir.

A partir de ce jour, on vit de temps en temps pa. raître aux dimanches de la rue de Courcelles le prince Napoléon, parfois accompagné de la princesse Clotilde.

Est-il admissible qu'une femme aussi intelligente que la princesse Mathilde, brouillée depuis longtemps avec son frère, ait choisi pour se raccommoder avec lui

le moment où il suscitait des embarras au gouvernement ?

Je laisse au lecteur le soin de conclure, et ne me permettrai pas de porter un jugement sur une pareille question ; j'apporte un document et c'est tout. Mais je ne puis m' empêcher de mentionner qu'une personne illustre, amie de Napoléon III, à qui je racontais un jour cette petite histoire, au lieu de protester, conune je m'y attendais, me fit, en regardant la corniche du plafond, une réponse évasive qui pouvait passer pour un aveu.

Quoi qu'il en soit, la popularité naissante du prince Napoléon reçut de ce fait un coup dont elle ne se releva jamais. Écarté de la politique, le prince dissimula ses ennuis sous une affectation de vie dissipée qui passait quelquefois la mesure. Ne s'amusa-t-il pas d'aller voir les musées de Rouen en compagnie de deux dames de ses amies qu'il présenta au maire, forcé de les recevoir avec les plus grands honneurs, comme étant les princesses Clotilde et Mathilde, si bien que cette dernière, exaspérée, envoyait sa photographie au maire en le priant de ne pas la confondre, à l'avenir, avec les cocottes de son frère ? Une autre fois, il arrivait aux Italiens ayant à son bras une hétaïre célèbre. Ces gamineries, dont on ne saurait le louer, étaient d'un homme qui n'avait plus rien à ménager et aimait à le faire voir. Ce n'est pas sur elles qu'il convient de juger celui qui, dans bien des occasions, notamment

à la tribune du Sénat, avait montré qu'il n'était pas un homme ordinaire. On sait combien le souverain diffère souvent de l'héritier présomptif qui l'a précédé; nul ne saurait dire ce qu'eût été le prince Napoléon sous le poids d'une couronne, aux prises avec les responsabilités du pouvoir. Il sied d'être indulgent pour la mémoire d'un prince n'ayant pu donner sa mesure et en qui peut-être il est permis de regretter, pour la France et surtout pour l'Empire, une grande force perdue.

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