LES PEINTRES MUSICIENS
INGRES d'abord, au violon fameux.
Un simple plancher séparait l'appartement où j'ai passé mon enfance et ma première jeunesse de celui qu'habitait, avec sa femme et sa fille, le peintre Oranger, élève d'Ingres, auteur de l'Adoration des Mages que l'on voit dans l'église Notre-Dame-de- Lorette. J'ai joué avec la couronne en carton doré aux pointes aiguës, qui avait coiffé le modèle chargé de représenter l'un des trois Rois. Toutes deux passionnées pour la peinture, ma mère et Mlle Granger (qui devint plus tard Mme Paul Meurice) étaient grandes amies ; elles exécutèrent de concert, au Louvre, la copie des Enfants d'Edouard, de Paul Delaroche, tableau qui faisait alors fureur ; la peinture de ma mère, admirablement conservée, se voit au musée de Dieppe.
C'est par la famiUe Granger que je fus, à l'âge de cinq ans, présenté à M. Ingres. De la rue du Jardinet, où nous demeurions, au quai Voltaire, le chemin n'est pas long, et nous alUons souvent en caravane, les Granger, ma grand'tante Masson, ma mère et moi, visiter M. Ingres et aussi Mme Ingres, femme exquise dans sa simplicité, que tout le monde aimait.
Ingres me parlait souvent de Mozart, de Gluck, de
tous les grands maîtres de la musique ; et, à six ans, je composai un Adagio que je lui dédiai gravement ; ce chef-d'œuvre est heureusement perdu. Comme je jouais déjà, fort gentiment pour cet âge, de petites sonates de Mozart, Ingres, en retour de ma dédicace, me fit cadeau d'un petit médaillon représentant le profil de l'auteur de Don Juan, en l'enrichissant de cette inscription : A M. Saini-Saëns, charmant interprète de l'artiste divin.
Il a fâcheusement omis d'inscrire la date de cette dédicace, qui en eût singuhèrement rehaussé l'intérêt ; car l'idée d'appeler « M. Saint-Saëns », gros comme le bras, un gamin de six ans, n'est certes pas ordinaire...
Outre les visites que je lui faisais, quand j'avançai en âge je rencontrai souvent le grand peintre chez Frédéric Reiset, un de ses plus fervents admirateurs- On faisait là beaucoup de musique, on y entendait Delsarte, le chanteur sans voix, que M. Ingres admirait beaucoup. Lui et Henri Reber étaient ses guides en musique ; malgré sa prétention à être grand connaisseur en la matière, il n'était en réalité que leur écho ; aussi affichait-il le plus grand mépris pour toute musique moderne, ne consentant pas même à l'entendre. En cela il était bien le reflet de Reber, qui disait tranquillement de sa petite voix lointaine et nasillarde : « Il faut toujours imiter quelqu'un : il faut donc imiter les anciens, parce qu'ils sont les meilleurs. » Il se chargeait lui-même de prouver le contraire, écrivant de la musique très personnelle, alors qu'il croyait imiter Haydn et Mozart. Certaines de ses œuvres, par la perfection de la ligne, le fini des détails, par leur sobriété et leur pureté, font songer
à ces dessins d'Ingres qui disent tant de choses avec tant de simpKcité. Ingres aussi, s'efforçant d'imiter Raphaël, ne pouvait s'empêcher d'être lui-même ; et Reber mériterait de lui être comparé, s'il avait eu, comme lui, la puissance et la fécondité du Génie.
Et le violon d'Ingres ?
Eh bien, ce fameux violon, je l'ai vu pour la première fois au musée de Montauban ; Ingres ne m'en avait jamais parlé. On disait bien dans son entourage, qu'il en avait joué dans sa jeunesse ; mais jamais je n'ai pu obtenir qu'il exécutât avec moi la moindre sonate. « J'ai fait autrefois, » me dit-il pour répondre à mes instances, « le second violon dans des quatuors, mais c'est tout. »
Aussi je crois rêver, quand je Us, de temps à autre, qu'il était plus sensible aux compHments adressés au violoniste qu'à ceux adressés au peintre. C'est de la pui'e légende ; mais allez donc détruire une légende ! Comme l'a si bien dit le bon La Fontaine :
L'homme est de glace aux vérités ; Il est de feu pour le mensonge.
Ingres a-t-il eu dans sa jeunesse des prétentions au talent de violoniste, je l'ignore... Mais, je puis affirmer que, dans son âge mûr, il n'en avait aucune.
On n'en saurait dire autant de Gustave Doré, violoniste aussi et dont les prétentions étaient loin d'être vaines.
Il avait acquis un instrument de prix sur lequel, avec une facilité, une agilité vraiment extraordinaires, il exécutait des Concertos de Bériot ; ces œuvres superficielles suffisaient à sa mentalité musicale. Ce qui rendait son exécution particulièrement surprenante, c'est qu'il ne travaillait jamais ; ce qu'il n'avait pu faire du premier coup en le déchiffrant, il y renonçait pour toujours.
Grand habitué du salon de Rossini, il était du parti de la « mélodie » contre la « musique savante ». Une telle nature et la mienne ne semblaient pas faites pour s'entendre ; mais l'amitié, comme l'amour, a d'inexplicables mystères et nous étions peu à peu devenus fort bons amis. Habitant le même quartier, nous nous visitions fréquemment ; et, comme nous n'étions presque jamais du même avis, c'étaient entre nous d'interminables discussions, exemptes d'aigreur, et qui nous amusaient beaucoup.
J'étais devenu, à la longue, le confident de ses tristesses secrètes, de ses chagrins les plus intimes. Doué d'une mémoire \asuelle prodigieuse, il avait le tort de s'en contenter et de ne prendre jamais de modèles, inutiles, à son avis, pour un artiste sachant son métier. C'était se condamner à un perpétuel à-peuprès, sans inconvénient pour des illustrations à qui l'on ne demande que la vie et le caractère, funestes pour de grandes toiles où se dressaient des personnages demi-nature et même grandeur naturelle... De là des mécomptes, des insuccès qu'il attribuait à la malveillance, à une hostihté qui, existant réellement, profitait de l'occasion offerte pour faire expier au peintre les succès exagérés du dessinateur, follement
encensé par la presse lors de ses débuts. Il y prêtait le flanc en abusant de sa facilité. Ne l'ai- je pas vu brossant à la fois trente toiles dans un immense atelier ! Trois tableaux sérieusement étudiés auraient valu davantage.
Au fond, ce gros garçon jovial était un mélancolique et un tendre : il est mort jeune encore, d'une maladie de cœur, aggravée par le chagrin que lui causa la mort de sa mère qu'il n'avait jamais quittée.
A lui aussi, j'ai dédié un morceau, écrit pour le violon, qui n'est pas perdu comme l'autre, mais qui serait tout à fait inconnu si M. Johannès Wolff, le violoniste des reines et des impératrices, ne lui avait fait la faveur de le mettre dans son répertoire et de lui prêter le secours de son admirable talent.
Le plus sérieux des violonistes peintres fut Hébert.
Jusqu'à ses derniers jours, il se délectait à jouer les sonates de Mozart et de Beethoven, et il les joueiit, paraît-il, de façon remarquable. Je n'en puis parler que par ouï-dire, ne l'ayant jamais entendu. Dans ma jeunesse, les rares fois qu'il m'a été donné de le voir chez lui, je l'ai toujours trouvé le pinceau à la main ; depuis, je ne le voyais qu'à l'Académie, où nous siégions l'un près de l'autre et où il me faisait toujours un excellent accueil. Nous parlions musique de temps à autre et il en parlait en connaisseur.
Le plus musicien de tous les peintres que j'ai connus fut Henri Regnault.
Il n'avait pas besoin de violon, étant son propre violon à lui-même ; car la nature l'avait doué d'une exquise voix de ténor, voix au timbre enchanteur, à l'irrésistible séduction, comme son regard profond et comme toute sa personne. Il n'était pas, lui, l'homme des à-peu-près ; aimant passionnément la musique, il ne voulut pas chanter en amateur, il prit des leçons de Romain Bussine, le professeur du Conservatoire ; et il chantait, dans la perfection, les airs si difficiles du Don Juan de Mozart. Il aimait aussi à déclamer le magnifique récit du Pèlerinage, au troisième acte de TannhtBuser.
Comme nous aimions et admirions les mêmes choses, la sympathie qui nous unissait était toute naturelle. C'est en 1870, au début de la guerre, que j'écrivais les Mélodies Persanes, et c'est lui qui en fut le premier interprète : Sabre en main lui est dédié. Mais son triomphe était le Cimetière. Qui se serait douté, alors qu'il chantait :
Aujourd'hui les roses, Demain les cyprès I
(jue cette prophétie dût sitôt se réaliser 1
Il s'est trouvé des imbéciles pour écrire que sa perte n'était pas regrettable, qu'il avait dit tout ce qu'il avait à dire, alors qu'il n'avait encore donné que le prologue du poème qui s'élaborait dans son cerveau. Il avait déjà commandé des toiles pour de grandes compositions qui eussent été, sans aucun doute, un des plus beaux fleurons de notre couronne artistique...
La dernière fois que je l'ai vu, c'était pendant le siège ; il allait partir pour l'exercice, ayant déjà son fusil à la main. Sur un chevalet se trouvait placée, en cours d'exécution, une de ses quatre aquarelles qui furent ses dernières œuvres : une tache informe était au bas de la composition ; de la main restée libre, il tenait un mouchoir qu'il humectait de temps en temps de sa sahve et qu'il portait ensuite à petits coups sur la tache, je ne savais pourquoi ; tout en causant, il continuait ce manège, et quelle ne fut pas ma surprise — presque mon effroi, en voyant s'ébaucher et se parfaire une tête de hon...
Quelques jours après, c'était Buzenval... Hélas !
Lorsqu'il fut question de publier les lettres d'Henri Regnault, on y découvrit des phrases où il était question de moi, et dans lesquelles j'étais mis au-dessus de tous mes rivaux. L'éditeur des lettres m'en fit part, et, après m'avoir lu ces phrases, m'annonça qu'elles seraient supprimées parce qu'elles pourraient déplaire à d'autres musiciens.
Je savais gui était les autres musiciens, et de quel bras l'éditeur des lettres était la main. On aurait pu, il me semble, sans nuire à personne, laisser subsister des éloges exagérés qui, venant d'un peintre, étaient sans portée, et ne prouvaient rien autre que la grande amitié qui les avait dictés ; et j'ai toujours regretté que le pubhc n'ait pas été informé des sentiments dont m'avait honoré le grand artiste que j'ai tant aimé.