‹ École de MégareChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

PREMIÈRE BRANCHE DE l’ÉCOLE MÉGARIQUE.

Parti de ce principe que l’un est l’être et que l’être est un , Euclide parle de Dieu , d’intelligence , d’idées multiples. Il nie toute causalité et place au sommet de sa théorie l’idée du bien. Il n’est pas certain que ce soient là autant de contradictions ; mais quand Euclide aurait cherché à se rapprocher de la vérité au prix de quelques inconséquences , il faudrait se garder de lui en faire un crime. Pour peu qu’on ait l’ame énergique et l’esprit étroit , il est facile de tout immoler à un principe et de satisfaire à la logique aux dépens du sens commun. H y a plus de sagesse, plus de force réelle , à s’arrêter sur une pente

dangereuse , à reculer devant les abîmes. Ce mérite est rarement celui des disciples. Les disciples sont des logiciens que rien n’arrête. Enthousiastes souvent aveugles des principes du maître , ils en développent avec amour toutes les conséquences ; ils arrangent tout et gâtent tout.

A partir d’Euclide , l’école de Mégare devient de plus en plus logique et de moins en moins raisonnable. En métaphysique , en morale, elle accumule les négations, triste héritage qu’elle lègue en mourant à deux écoles dont elle est la mère : l’école sceptique, l’école stoïcienne.

Cette tendance est déjà sensible dans le successeur immédiat d’Euclide. Eubulide est le Zénon d’un autre Parménide. Comme Zénon, il fait servir à la défense de son maître certains argumens captieux qu’il a inventés ou renouvelés de Zénon lui-même. Diogène en compte sept : le menteur , le caché, T Electre , le voilé , le las , le cornu, te chauve (l). Ces argumens sont connus (2) ; résumons-les pourtant :

Quelqu’un ment et dit : je mens. Ment-il ou ne ment-il-pas ? Il ment , c’est l’hypothèse. Il ne ment pas , car ce qu’il dit est vrai. Donc il ment et ne ment pas en même temps (3). Voilà le menteur.

(1) ÈuSjjüSik o MiXfatoç, ô{ xàt m'Ù.v'jç h SutïtxTnrii ïiyo\i; fipû' Tt)7t Tovzt ij«uSo(iivov xai tov SraXavOivoi/Ta , M*i JOixTpav , XX i vpaxxrjpjtcvov, x.'xi aapsirviX , xai xipartxrn , xui yulxxrm. » (D. L. II, 108.)

(2) Voy. Menag. in Diog. — Conf. Gass. Log. I. I.

(3) Cic. Acad. Il , 29.

Le coché , C Electre , le voilé , comme Rilter l’a fort bien vu (1), ne diffèrent que par le nom. « Connaissez-vous votre père? » « Oui. » i Connaissezvous celte personne voilée? » « Non. » « Cette personne voilée est votre père : donc, vous le connaissez et ne le connaissez pas en même temps » (2).

Le las et le chauve ne diffèrent que par la forme. « Un grain de bled fait-il un tas et un cheveu de moins une tête chauve?» « Non. » « Et deux grains de bled et deux cheveux de moins ? « « Pas davantage. » On continue , et l’adversaire est obligé de reconnaître qu’il ne peut y avoir ni tas de bled ni tête chauve, ou qu’un seul grain fait un tas de bled, un cheveu de moins une tête chauve (3).

On a tout ce qu’on n’a pas perdu. Vous n’avez pas perdu de cornes ; donc , vous en avez (4). Voilà le cornu dont le nom a fini par s’appliquer à tout un genre.

Pour résoudre ces sophismes , les anciens avaient.

(1) Rhein. Mas. , p. 332. Je ne sais pourquoi V Histoire de la philosophie n’est pas d’accord sur ce point avec les Considérations si souvent citées et renferme plusieurs erreurs. Voy. Tr. Fr., T. II, p. 111.

(2) Lucian. Vit. aact. , T. 1 , p. 563. • — Conf. Plat. Théit. p. 155 B.

(3) D. L. VII, 82. C’est certainement à quelque argument de ce genre que Platon fait allusion par ces paroles : xari Ojuv.px fîeédpmarris r» toîç /oyott * . V oy. pl. haut , p. 89 et 132,

(4) D. L. VII, 182, de Chrysip.

dit— on , entassé des volumes (1 ). C’est en tout ceci ce que nous trouvons de plus inexplicable. Nous tenons pour certain que le menteur lui-même, ce terrible sophisme qui fit le malheur de Philélas (2) , ne ferait que pitié de nos jours à un écolier intelligent.

Il est plus difficile et surtout plus important de déterminer le but d’Eubulidc et la portée de ces arguments divers. L’écueil à craindre est ici la subtilité. Ritter, par exemple, trouve dans le menteur une allégorie bien profonde. Selon lui, le personnage qui révèle son propre mensonge , ce sont les sens qui s’accusent eux-mêmes des erreurs dont ils sont la cause (3). M. Deycks voit dans le même argument une manière de faire comprendre que la vérité n’est pas à la surface des choses (4). Quand il s’agit d’Éubulide , un argument qui permet d’embarrasser un adversaire et de briller dans la dispute n’a pas besoin de si ingénieuses explications.

Le voilé et le cornu ont une tout autre importance ; non pas cependant que la personne voilée soit , comme le veut Ritter , le symbole de la vérité, le voile celui des sens (5) ; mais , comme le remarque

(1) Senec. Epist. 45. p. 458.

(2) « ülêtje GtXtjrxç lùu. ïo'/o; o yt'jôcufvô; ut

« SïXtat xai vuxtwv fpo-j riSs; itnrtpini. » ( Athén. IX, 14. )

(3) Rhein Mus., p. 333. Il est viai que RitteT ne donne cette interprétation que comme une saillie ( als fur einen Einfall. )’

(4) Ouv. cit. , p. 55.

(5) Ritt. Rhein Mus., p. 334.

Rittcr lui-méme , on semble triompher dans ces deux arguments des contradictions de la raison et de l’expérience, et nous avons quelques motifs de croire que c’est celle-ci que l’on veut sacrifier à l’autre.

Ce but est encore mieux marqué dans le chauve et dans le tas. Par ce double argument, tout ce qui implique succession ou étendue , tout ce qui relève du temps ou de l’espace, tous les continus en un mot sont convaincus de n’avoir aucune part possible à l’existence. Qu’en conclure? sinon que l’expérience est une source inépuisable d’erreurs. Eubulide , dit l’histoire , fut l’adversaire déclaré d’Aristote (1 ). On le comprend sans peine. Le caractère distinctif de la philosophie d’Aristote , c’est d’appuyer sur l’expérience l’édifice entier delà connaissance humaine (2) Eubulide, faisant le procès â l’expérience, attaquait donc le péripatétisme par sa base. Voilà le but commun de tous ses sophismes. Leur origine commune est dans cette doctrine qu’il n’y a ni multiplicité ni mouvement, que la raison est le seul juge et l’unité la seule marque du vrai. C’est encore sans doute la doctrine d’Euclide , mais c’est déjà celle de Parménide ; les différences fondamentales ont disparu.

Nous ne pouvons que nommer Euphante d’Olynthe,

(1) I). L. II, 109. — Conf. Athén. VIII, 13.

(2) « Ajro&MVEt S’É7rWTr,u>ï wti ri/in) Sti rüç iurtipixç toî; ùvOpùtrotf. •' ( Mi t. 1,1.)

disciple d’Eubulide, maître d’ Antigone (1) , poêle tragique et historien (2). >*

Par Apollonius Chronus, autre disciple d’Eubulide , nous arrivons à Diodore Chronus contemporain et ami de Plolémée Soter. Diodore, c’est Eubulide élevé à sa plus haute puissance. Comme Eubulide, Diodore est l’adversaire d’Aristote; comme lui il a attaqué le péripatétisme , mais avec tout autrement de vigueur et de précision. Eubulide s’était contenté de diriger contre la connaissance expérimentale quelques arguments qu’un sceptique clairvoyant tournerait bientôt contre la connaissance entière. Diodore a pénétré jusqu’au sanctuaire du péripatétisme. A chacun de ses dogmes il a opposé , au nom de la logique , un dogme contraire ; une négation à chaque affirmation.

L’argumentation de Diodore porte sur trois points principaux : l’existence du mouvement , la distinction de la puissance et de l’acte, la légitimité des propositions conditionnelles. Il y a entre ces trois points une connexion des plus intimes. C’est ce qu’il faut montrer d’abord.

On l’a déjà vu (3) , quiconque affirme le mouvement affirme le mobile, affirme la substitution d’un contraire à l’autre et par suite la distinction essen-

(1) Sans doute Antigone de Goni.

(2) D. L. II, 110. — Conf. Yoss. De hist. grtze. , 1,8. — Fabr. B. G. T. 11 . p. 304.

(3) Voy. p, 74.

tielle et les rapports généraux de la puissance et de l’acte. Mais avec une matière mobile entre les contraires, on n’a qu’un mouvement possible. Pour qu’il se produise , il faut un moteur , il faut une cause. La cause motrice , essentiellement en acte , part de la puissance , et par son énergie arrive à l’acte qui est le but et le terme du mouvement.

Transportez ces distinctions dans la logique : la puissance et l’acte s’y retrouvent sous la forme rationnelle du conditionnel et du vrai. Le vrai se saisit en lui-même et s’affirme absolument. Le conditionnel , c’est le vrai en puissance qui devient le vrai en acte par l’application d’un principe supérieur. Ce que la cause est dans l’ordre des existences, ce principe l’est dans l’ordre des idées. C’est de ce principe que naît l’évidence conditionnelle , comme c'est de la cause que vient la réalité delà forme. Tous ces rapports sont formulés dans la proposition hypothétique. Le principe en est l’antécédent , le conditionnel le conséquent. La proposition elle-même est la majeure du syllogisme conjonctif conditionnel qui a sa nature et ses lois particulières.

Telle est la série de conséquences qu’Aristote ou ses disciples ont tirées des premières données de l’expérience (1). Le principe posé elles sont inattaquables. Mais si l’on nie ces données, si l’on s’isole

(1) Aristote annonce , au commencement des Premiers analytiques ( I. 38, h. ), qu’il donnera plus tard la théorie des syllogismes conjonctifs conditionnels. Mais il parait qu’il n’a

dans l’unité pure , il est bien clair qu’en l’absence du principe toutes les conséquences disparaissent , ou mieux que de principes opposés doivent sortir des conséquences contraires. Donc, il faut nier le mouvement , nier la distinction de la puissance et de l’acte ; ou , si par inconséquence on accorde qu’il peut naître et se produire quelque chose , il faudra dire que tout est déterminé dans l’avenir comme dans le présent , comme dans le passé , il faudra nier la mobile activité des causes libres et par suite la légitimité de toute proposition hypothétique dont l’antécédent n’est pas éternellement et nécessairement uni au conséquent. C’est ce qu’a fait Diodore. D’abord, il a renouvelé toute la vieille polémique de Zénon contre le mouvement (1) ; de plus, il a fait servir à la même cause d’autres arguments dont Sextus Empiricus le reconnaît inventeur. Pour les comprendre, il faut se rappeler que ce n’était pas seulement à Aristote ou à son école que Diodore avait à faire. Nous sommes au commencement du troisième siècle avant notre ère , au plus beau temps d’Épicure , au milieu des triomphes de celte philosophie qui part d’atômes essentiellement mobiles , infinis en nombre et infiniment petits ; qui , sur tous les points, en un mot, est en contradiction flagrante

jamais teuu ccttc promesse , et que scs disciples Théophraste et Eudêmc ont seuls travaillé sur ccttc matière. Voy. Alex. Aph. Ad Anal. 1. f. 13. — Phitop. Ibid. f. 60.

(1) Scxt. Kmp. Adt. mathem. X , 85.

avec la métaphysique mégarienne. Or, c’est la coutume d’Euclide et de tous les disciples d’Euclide d’attaquer les systèmes par leurs conclusions et non par leurs principes. 11 s’ensuit que dans son argumentation contre le mouvement , Diodore a dû partir de la doctrine des atomes et se placer au point de vue de ses adversaires. C’est encore ce qu’il a fait, comme on peut le voir par ces paroles de Sextus (1 ).

« Diodore Chronus argumente avec assez de force contre l’existence du mouvement. 11 établit qu’il n’est point de mouvement dans le présent , mais seulement dans le passé «verrai pèv cùàè iv , xsxîwTcu dé. Qu’il n’y ait point de mouvement dans le présent , c’est ce qui résulte selon lui de l’hypothèse des atomes rwv olfup&v vncQétrzm ; car le corps indivisible doit être contenu dans un lieu également indivisible. Par conséquent, il ne peut se mouvoir ni dans le lieu qu’il occupe , puisqu’il le remplit tout entier et que tout mouvement suppose un certain vide , ni dans le lieu où il n’est pas , car il n’y est pas encore pour s’y mouvoir ; de sorte qu’il ne se meut pas. Mais il s’est mu , la raison le veut xtxivmat xaxà \6ycv ; car l’objet qu’on avait vu en tel lieu on le retrouve en tel autre , ce qui implique qu’il y ait eu mouvement. »

Parce que Diodore partait de l’hypothèse des atômes pour montrer aux partisans des atomes qu’ils

(1) Adv. mat hem. X, 85.

n’avaient nul droit d’affirmer le mouvement ; parce qu’à l’exemple de ses maîtres , il se faisait de l’avis de ses adversaires pour les mieux accabler ensuite , ou en a conclu qu’il était en effet de l’avis de ses adversaires, et l’on a imaginé que , par une contradiction singulière , un défenseur de l’unité absolue , un continuateur de Parménide s’était montré en même temps le disciple zélé de Démocrite et d’Epicure. Sauf quelques corrections qui ne sont pas de vieille date , cette interprétation a été jusqu’à nous la seule admise. Eusèbe (1) et Stobée (2) la donnent sans même paraître se douter des difficultés qu’elle soulève. Pour échapper à la contradiction , Brucker raconte , avec un grand sérieux, que Diodore dans sa vieillesse renonça à ses premières doctrines et tomba malheureusement dans la philosophie corpusculaire. Etrange méprise , qui n’ a de semblable que celle qui fit longtemps attribuer à Zénon d’Elée toutes les contradictions, toutes les folies qu’au nom de la logique il imposait à ses adversaires et sous lesquelles il les accablait. Grâce à de savans travaux (3), Zénon est maintenant réhabilité parmi nous. Mais jusqu’ici l’Allemagne a seule protesté en faveur de Diodore. Spalding a donné l’impulsion, d’autres l’ont suivie. Enfin , à diverses reprises (4),

(1) Pr. ét. XIV. , 23.

(2) Ecl. phys. I. p. 310.

(3) Noue. frag. phil., par V. Cous., art. /.Onon rt’EIéc, p. 115 et suiv.

(4) Rhein. Mut., p. 330. — • Hist. de ta phil., T. II, p. 116.

Ritter a mis en pleine lumière le véritable esprit des arguments de Diodore et marqué la place que la doctrine des atomes y occupait.

Le savant historien a été moins heureux , il nous semble , dans la solution d’une autre difficulté qui naît du même passage. On a sans doute remarqué cette phrase : « Un objet quelconque ne se meut pas, mais s’est mu. « Diodore accepte donc dans le passé ce qu’il nie dans le présent Or , pour un partisan de l’uuilé , peut-il y avoir rien de commun entre le mouvement et l’existence? Peut-il même être question de passé et tout n’est-il pas nécessairement immobile au sein d’un éternel présent ? Pour ces motifs , Ritter incline à croire que Diodore admet le passé non en tant que devenir , mais seulement en tant qu 'être (1 ). Par exemple , si tel objet a changé du blanc au noir en parcourant la série des

(1) » Uni es kurz zu sagen, wie es uns dùnkt, seine Absicht médite -wohl niclit gewesen sein das vergangenc und das zukùnftige'Werden als etwas Waiires zusetzen, sondera nur da s vergangene und das zukùnftige Sein» (Rhein. Mus. pass. cit., p. 31 A. )

On trouve dans l'Histoire de la philosophie ancienne, une explication analogue :

t Pour les Mégariqucs, dit Ritter, le vrai n’était autre chose que le bon. Le vrai, en tant que moralité parfaite, leur semblait donc le but de la vie. Ils pouvaient bien dire de ce bien obtenu , réalisé par le mouvement de la vie , qu’il est, tandis qu’ils ne regardaient le mouvement et le devenir même que comme une apparence. » (T. II, p. 119 delà Trad. franc. )

couleurs intermédiaires; d’après Ritter , ce qu’il y aura de vrai pour Diodore ce ne sera point le passage du blanc au noir , ni même le passage d’un intermédiaire à l’autre , autrement dit le mouvement passé; mais seulement l’existence passée des diverses couleurs qui , chacune à un instant déterminé , ont représenté les divers états de l’être et constitué sa vraie nature. Hypothèse étrange et tout-à-fait inadmissible : car , à qui persuadera-t-on que dans la phrase de Sextus il soit question d’autre chose que du mouvement ? Et eu langue mégarique , le mouvement et l’être sont-ils donc synonymes ?

11 est évident qu’il faut chercher ailleurs l’explication de ce dogme bizarre. D’une part, l’argument de Diodore n’allait à établir que l’impossibilité du mouvement présent. De l'autre , nier toute espèce de mouvement , c’était s’attirer inutilement mille objections insolubles. Pour désarmer ses adversaires , Diodore reconnaît que le mouvement a été. Par là, il ne croit pas compromettre sa doctrine , car ce qui a été n’est plus, et ce qui n’est plus n’est absolument rien. Toutefois , cette concession est plus large qu’il ne pense. Car passé et présent sont des termes corrélatifs. C’est du présent que naît le passé, ou plutôt l’un devient l’autre perpétuellement et sans interruption. Le présent d’aujourd’hui fut l’avenir hier et sera le passé demain. Donc le mouvement passé fut jadis le mouvement présent. Accepter l’un et nier l’autre, au fond, ce n’est pas rentrer dans le sens commun , ce n’est

pas se rendre la discussion plus facile, c’est se charger d’une absurdité de plus. Puis, d’où tire-t-on cette conclusion que le mouvement a existé ? De ce fait que les corps changent de place. Et ce fait , qui l’atteste? Les sens , les sens seuls. Or , si le témoignage des sens est un motif suffisant de certitude, la doctrine mégarique est convaincue d’erreur , et c’est , avec le mouvement présent , tout un monde nouveau qu’il faut admettre à l’existence.

Ces critiques n’atteignent pas la partie négative de l’argument. Sextus admire beaucoup cette seconde partie. Toutes les propositions qu’elle contient lui semblent fort bien enchaînées les unes aux autres , et il fait honneur à Diodore d’avoir inventé ce qu’il appelle l’argument à la mode contre le mouvement (1). D’abord , il n’est pas très-sur que cet argument soit de Diodore , car voici ce qu’on lit dans Aristote :

« Zénon fait le paralogisme suivant : Toute chose doit ctre en mouvement ou en repos. Or, tout mobile , au moment où on le considère , se trouve toujours dans un espace qui lui est égal. Donc , une flèche lancée , se trouvant toujours dans un espace qui lui est égal , est en même temps immobile » (2).

On pouvait contester à Zénon que tout corps placé dans un espace qui lui est égal fût nécessairement en repos. Sans doute, dans ces conditions, nul

(1) « Tôv ittfRfopVTixov ffuiujswrâ )ô yov, ù; rit pii xivutGuÎ t t.... é

'it napap-Æx tw v Xyptiirurj aùroO TrjsovocYifc. » vr't .

(2) Phyt. mise . , VI, 9.

—Digiliçççi by Coojlf

mouvement de translation n’est possible ; mais le mouvement de rotation se produit encore. Lasphère tourne autour de son centre , le cylindre et le cône autour de leur axe. Il est vrai que dans l’hypothèse d’un temps infiniment petit , celte rotation ellemême est impossible , puisque tout mouvement implique une certaine continuité de temps. Mais il ne l’est pas moins que ce n’est pas de l’égalité de volume entre le corps et l’espace qui le contient que résulte l’impossibilité du mouvement.

Serait-ce pour ce motif que Diodore appuyait sa preuve de la non-existence du mouvement sur l’hypothèse des atomes? Celte distinction ne serait pas trop subtile pour un Mégarique , et l’on verra bientôt que Diodore avait pénétré assez avant dans la nature des différens mouvemens. Ce qu’il y a de certain et de remarquable , c’est qu’il ne dit plus : Tout mobile est toujours contenu dans un espace qui lui est égal , donc le mouvement ne peut avoir lieu ; mais bien .- Dans l’hypothèse des atomes , le mobile indivisible occupe un espace indivisible , et , dans l’indivisible , aucun mouvement ne peut avoir lieu.

A part cette correction , qui n’est pas sans importance , il est clair que l’argument de Diodore revient à celui de Zenon , et que Sextus s’est trompé en affirmant le contraire. Reste à se prononcer sur la valeur de l’argument. C’est ce qu’Aristote fait en deux mots :

« Cet argument , dit-il , ne vaut rien. Car le temps ne se composé point d’une succession de pré-

sents indivisibles, pas plus qu’aucune autre grandeur » (1).

En effet , comment la durée serait-elle la somme d’inslans qui ne durent pas, et comment l’espace étendu et divisible résulterait-il d’élémens indivisibles et inétendus ? Le contraire ne naît pas de son contraire et des multitudes de zéros ne font pas l’unité. D’ailleurs , tout mouvement n’a lieu qu’à une double condition , la continuité de l’espace et celle du temps. Donc , si l’on cherche le mouvement dans un espace indivisible , comme Diodore , ou dans l’instant mathématique , comme Diodore et comme Zénon ; on le cherche où il n’est pas , où il ne peut pas être ; ou plutôt on le détruit au préalable , on le nie purement et simplement.

Donc , absolument parlant , la réponse d’Aristote est bonne ; mais elle ne l’est pas contre Zénon , et surtout elle ne le serait pas contre Diodore : car , pour ne parler que de ce dernier (2) , ce n’est pas lui qui admet la théorie des atômes et qui compose le corps étendu d’élémens indivisibles. Sa doctrine est celle de l’unité , et c’est au nom de l’unité que tout mouvement suppose qu’il triomphe de ses adversaires. C’est sous les conséquences de leurs propres théories qu’il les accable. Et ceux-ci n’ont pas

(1) « Toüto 5é tau yj/evàoç' Où ydtp aùyxttrau o yam oç tx twv vvv ovtwv àüicupèToyj , ÔXT7TE0 oùS f a^)io [ifyeOoç oOScv. » xt), .

(2) En ce qui regarde Zénon ,Voy. Nom. frag. phil. , par V. Cousin.

le droit d’objecter que s’ils croient à l’existence des atomes , ils ne composent pas le temps continu d’une succession de présents insaisissables ; car , d’abord , Diodore n’a nul besoin de cette dernière doctrine. Celle des atômes lui suffît , puisque , même avec la durée, nul mouvement ne se produit dans un espace indivisible. D’ailleurs , l’infmiment petit dans l’espace etl ’ infini ment petit dans le temps se supposent l’un l’autre , sont comme liés l’un à l’autre. En effet , tout dépend de la solution de celte seule et unique question : un continu quelconque peut-il résulter de la juxtaposition d’élémens indivisibles? Cette question générale , Aristote la résout par la négative; Épicure et ses disciples , par l’affirmative. Dès-lors, pour Épicure , rien de ce qui est contenu dans cette solution affirmative ne doit être illégitime. Quand on a accepté le principe , il n’est pins temps de reculer devant les conséquences.

Après cette discussion , il sera facile de comprendre et d’apprécier à sa juste valeur le second argument de Diodore. Sextus en donne une exposition très-longue. Nous l’abrégeons sans y rien changer.

« Il y a deux sortes de niouvemens : le mouvement par prépondérance xaT’èmy.pâretav , et le mouvement pur xar' d/.iy.pixnxv. Le premier a lieu quand le plus grand nombre des parties d’un corps est en mouvement et le reste en repos. Le second , lorsque toutes les parties sont à la fois en mouvement. Or , de même qu’une tête blanchit par parties avant de devenir complètement blanche , et qu’un tas se forme

peu à peu avant de devenir un tas véritable; de même le mouvement par prépondérance doit avoir précédé le mouvement pur. Or , il n’existe point de mouvement par prépondérance , ni par conséquent de mouvement pur. Supposez en effet un corps composéde trois parties, dont deux soient en mouvement et l’autre en repos ( car il faut au moins cela pour qu’il y ait mouvement par prépondérance). Si maintenant vous en ajoutez une quatrième , il y aura encore mouvement , car les trois parties qui se mouvaient précédemment l’emportent sur la quatrième immobile. Or , si le corps composé de quatre parties se meut , il en sera de même du corps composé de cinq parties , car les quatre parties qui tout à l’heure étaient en mouvement doivent l’emporter sur la cinquième qui ne l’est pas. Diodore va ainsi jusqu’à dix mille parties , et montre que le mouvement par prépondérance n’existe pas : car , dit-il , il est absurde de soutenir qu’il y aura mouvement par prépondérance pour un corps dont neuf mille neuf cent quatre-vingt dix-huit parties sont immobiles et deux seulement sont en mouvement. Il n’y a donc pas de mouvement par prépondérance ; par suite , pas de mouvement pur ; et enfin, pas de mouvement » (1).

On retrouve ici avec le sorite d’Eubulide l’hypo-

(1) OvSèy y.<xt ènixpccTttcrj xtvitrae. si Si toûto, oùSi xxT'tïXixpivtiocv 4

m sneTou ro pràèv xtvtïvôcu. » ( Adv. mat hem. , p. 752, scct. 112. ,

thèse des atùmes qui faisait la base du premier argument. Mais, dans celui-ci, cette hypothèse se traduit en une série de conséquences tout-à-fait propres à Diodore , et qui , par un progrès continu , le conduisent à la négation absolue de tout mouvement. Si chaque corps est composé d’une multitude indéfinie de parties indivisibles, le mouvement total doit résulter tantôt de ce que les parties en mouvement sont en plus grand nombre que les parties en repos , tantôt de ce que toutes les parties sont simultanément en mouvement. Le mouvement pur implique le mouvement par prépondérance. Or , ce dernier mouvement est impossible. Donc, il en est de même du premier , et par suite de tout mouvement. Tel est l’ordre logique de ces propositions. Si une seule est fausse ou contestable , la conclusion est fausse ou contestable comme elle.

D’abord , l’argumentation tout entière repose sur une distinction assez profonde , savoir qu’en certains cas toutes les molécules d’un corps sont mues simultanément et que dans d’autres , au contraire , certaines molécules sont seules en mouvement. Par exemple , dans le phénomène de la transmission du mouvement par le choc , la molécule placée au point de rencontre parcourt la distance qui la sépare des molécules les plus voisines , les heurte, et celles-ci , devenues mobiles , heurtent à leur tour d’autres molécules et ainsi de proche en proche le mouvement se communique à la masse entière. Et comme ces chocs divers sont successifs , il en résulte que le

mouvement des premières molécules précède au moins d’un instant le mouvement des dernières ou , si l’on veut , qu’un certain mouvement partiel est antérieur au mouvement général. Voilà ce qu’enseigne la science moderne, et il y a lieu de s’étonner que Diodore l’ait prévenue quand il ne cherchait qu’à se défendre. Mais ce qu’elle n’enseigne pas, c’est que le mouvement général ail pour cause une certaine prépondérance résultant du nombre des molécules. Au contraire, elle dit et l’expérience prouve que le mouvement général ne dépend que de l’énergie de l’impulsion primitive. Même, à parler rigoureusement , il est évident que nulle impulsion ne reste sans effet et que le moindre choc entre deux molécules suffit non-seulement pour ébranler les masses qui les contiennent , mais même pour modifier tout l’univers.

Mais laissons ces critiques qui n’atteignent pas le fond de l’argument et allons droit au point principal. Le mouvement par prépondérance , dit-on, ou le mouvement partiel doit nécessairement précéder le mouvement général. Il eu est ainsi, on vient de le voir , dans le phénomène de la transmission du mouvement par le choc. Mais n’en peut-il être autrement et n’arrive-t-il jamais que dans un corps en repos, toutes les molécules commencent à se mouvoir au même instant, avec la même rapidité •et par l’action d’une même force? Je prends pour exemple un phénomène des plus fréquens et des mieux connus, celui de la chute d’un corps. Tout à

l’heure , ce corps était en équilibre. Toutes ses molécules étaient déjà sollicitées par la force de la pesanteur . mais cette force était contrebalancée par des résistances et le mouvement n’avait pas lieu. Le point d’appui se dérobe , la force de la pesanteur s’exerce sans obstacle et chaque molécule se précipite vers le centre de la terre. Comment serait-il ici question de prépondérance et quel est le mouvement partiel qui a précédé ce mouvement général ?

Hâtons-nous de conclure. Tout mouvement général n’est pas précédé d’un mouvement partiel. Donc , quand on démontrerait que tout mouvement partiel est impossible , il n’en résulterait pas que le mouvement général le soit aussi. Ainsi , la chaîne est rompue et c’en est fait de toute l’argumentation de Diodore. Ajoutons pourtant qu’on ne démontre nullement que le mouvement partiel soit impossible. Admettre le mouvement partiel , dit-on , c’est convenir d’une chose absurde , savoir que deux molécules en mouvement peuvent mouvoir par prépondérance neuf mille neuf cent quatre-vingtdix-huit molécules en repos. Nullement ; car c’est dans un corps composé de trois molécules et non de dix mille que se manifeste la prépondérance des deux premières. Et , à leur tour, les trois molécules devenues mobiles n’ont de prépondérance que dans un corps composé de quatre ou de cinq molécules. Donc, l’absurdité dont on triomphe n’existe pas. Elle existe si peu que s’il y avait en réalité deux molécules mobiles et neuf mille neuf cent quatre-vingt-

dix— huit molécules en repos , de l’aveu même de Diodore, aucun mouvement ne se produirait. Mais, on l’a vu, les principes de Diodore ne sont pas les vrais principes. Non seulement il n’y a rien d’absurde à admettre que le mouvement de dix mille molécules soit déterminé par le mouvement de deux d’entre elles, mais il ne peut pas se faire , les lois de la nature restant les mêmes, que le mouvement d’une seule molécule ne se communique à toute la matière. Ainsi , l’édifice de Diodore tombe en ruine par quelque côté qu’on y touche. Il y a long-temps que Sextus a dit que ce second argument n’était qu’un pur sophisme (1). M. Deycks l’a répété près de vingt siècles plus tard (2) , et, en bonne conscience, nous ne pouvons être d’un autre avis.

En résumé , Diodore n’est pas très-heureux dans sa polémique contre le mouvement. Un seul de ses arguments porte coup et ce n’est pas celui qui lui appartient en propre.

Je passe à la discussion relative à la puissance. On se rappelle en quels termes la question avait été résolue. Euclide avait dit : « Pouvoir c’est agir, le possible c’est ce qui est. » A celte négation pure et simple de la puissance, Aristote avait opposé cette définition :

(f Une chose est possible lorsque son passage de

(1) * Ttvi; Xoysv; oCrw; sptêpiQst; , ilià ttoyvruxaiTipo'Jt. » xt)U

(2) Ouv. cit. , p. 67.

la puissance à l’acte n’entraîne aucune impossibilité. » (1)

Pure tautologie, mais tautologie inévitable, puisque l’idée de possible est sut generis et irréductible à toute autre. Au temps de Diodore, trois solutions sont en présence: la sienne, celle de Philon le dialecticien , celle de Chrysippe.

Chrysippe et Philon interprètent chacun à leur manière la doctrine d’Aristote. Chrysippe enseigne que toute chose réalisable est possible, fût-il certain qu’elle ne sera jamais réalisée (2).

Phdon définit le possible : ce qui ne répugne pas à la nature intrinsèque d’une chose, même quand des obstacles extérieurs invincibles en empêcheraient la réalisation (3). Ainsi , disait Philon , la paille a la puissance de brûler même quand elle est au fond d’un gouffre.

Diodore maintient la doctrine de son école , non sans la modifier sur un point important. Selon lui , il est possible que je sois à Corinthe , si j’y suis ou si je dois y être un jour. Si je ne dois pas y être , il

(1) « EfTTt 3s Svvarôv roOro , rT> gàv vmxpfy ri îvgpyg ta ou Xgytrag tyjLir ri» Süvauuv . o-j3iy euTxi àSùvaTov. » ( Met. IX , 3. )

(2) « risëy tô gTriSgzTtxov ToO ygv.'grOag, xâv p pXXji ygvwrggrflat, Suvarov

g<r rtv. » Plut. Repug. Stoic. , p. 1055. — « Tu ( Chrysippe ) et

<|uæ non sunt futura posse fieri dicis etiamsi id nunquam

futurum sit. » Cic. de Fat. 7.

(3) « To «tri {iiXriv Xsyopvov «iriTDÎciOT>iTa T oO ii7roxgt;iîVO'J , rai ■jm tcvmv ïÇ'jiQe-j àyayxmwx r, ygvârOou xsxmXuiuvov. T Alex. Aph. Nat. tfiiast., 1 , 15.

est impossible que j’y sois jamais. Eu conséquence, il définit le possible: ce qui est ou ce qui sera; et il ajoute que ce qui sera doit nécessairement arriver (1).

Entre ces doctrines opposées la conciliation n’est guère facile. Chrysippe objecte à Diodore qu’il y a des choses possibles qui n’arriveront jamais. Supposé, par exemple, que telle pierre précieuse ne doive pas se briser, il n’en est pas moins vrai qu’elle le pourrait (2). Diodore répond que si elle ne doit pas se briser, il est impossible qu’elle se brise ; et que si elle doit se briser , il est impossible qu’elle ne se brise pas. Donc , ou le possible n’est pas, ou il n’est que le nécessaire (3). Pour soutenir sa thèse , Chrysippe avait écrit un livre intitulé Contre Diodore (4) et quatre livres Sur le possible (5'. Diodore a riposté avec les armes de son école. 11 a lancé contre son adversaire l’argument du/Jowc«r«/'(6),

(1) <* To yip — ( o'j ri ivou.î'jo'j ni-jroiç ZvMTor f ùmr èxitvo; ( o At-irtopo,- ) ercOero. Tô yàp iuèiv Kootvôw ysvivOcu Ojvuj'ov xar’aùr 6v , et r,'j iv KoptvOro ■fl 7T5tVTC«>î Ut).)oiUt efTivOcu' El IJ.S, ygVOtprjV, O VK)I SuVOtTOV J?V. » 1(1. lbllt.

— u Illc ( Diodorus ) id solum lieri possc dicit , quod aut sit verum . aut fut 111:11 msit verum: et, quidquid iuturum sil, id dicit fieri necessc esse, et quidquid non sit futurum, ici ncgal fieri possc. » ( Cic. De fai. p. 7. )

(2) Cic. ibid.

(3) Voyez plus haut.

(&) II/sôç AtôSwoov. ( D. L. \ II , 200. j (5) Jltpl Swacrüv. ( Id. VII, 191. )

(0) O )oyo;.

argument terrible que tout le monde loue (1 ) et que personne ne rapporte. La lutte n’est pas moins vive entre Diodore et Philon. Il nous est impossible de reproduire en détail cette discussion curieuse qui touchait aux plus grandes questions de la métaphysique , celles de la providence divine et de la liberté humaine. Nous pouvons du moins essayer de déterminer avec quelque précision le sens et la portée des corrections faites par Diodore à la doctrine de son maître.

D’abord , comment Diodore comprend-il que ce qui sera doive nécessairement arriver ? Cicéron l’explique en partie (2). S’il est vrai qu’une chose a eu lieu , il est impossible qu elle n’ait pas eu lieu. De même , si elle est , elle est, et tant qu’elle est , il est impossible qu’elle ne soit pas. C’est le simple énoncé du principe de contradiction. Passons à l’avenir. S’il est vrai qu’une chose doit être, il est absolument vrai qu’elle doit être , il est donc impossible qu’elle ne soit pas; car, qu’il s’agisse de passé,

(t) Alex. Aph., toc. laud. — Arr. Epictet. diss.. Il , 19. — Plut. De comm. notit. mit. St. 2/i . p. 366. — Sympvs. . I, qtuest. 1. — Tlieiuist. Orat. II, p. 30.

(2) « I’iaccl igilur Diodoro id soluin (ieri posse quod mit vcruni sit , aut verum futurum sit. Qui locus atlingit liane questioneni nïliil (ieri quod lion ncccssc fucrit et quidquid (ieri possit , id aut esse juin . aut futurum esse, nrc ma pis commuiari ex reris in falsa ai posse t/uæ futura sunt , quarn e a qutc facta sunt ; sed in factis immulabititatem apparere : in futuris qaibusdam quia non apparent, ne ncccsse qaidetn tideri. ( üc fat. c. 7. )

de présent ou d’avenir , le vrai et le faux ne peuvent s’affirmer à la fois d’un même sujet. Or , une chose dont la non-existence passée, présente ou future est impossible , est une chose qui a été, qui est ou qui sera nécessairement. Donc , tout reste immuable dans l’avenir comme dans le passé , rien de ce qui arrive n’eût pu ne pas arriver , et si certains faits semblent en contradiction avec ce principe , c’est que la nécessité en est moins apparente mais non pas moins réelle.

Cela est clair ; c’est le fatalisme dans toute sa pureté. Cicéron a beau prendre en mains la défense de Diodore (1) et, opposer sa théorie comme une définition purement verbale à la doctrine toute métaphysique de ses adversaires (2). Il est bien vrai que Diodore ne fait que définir les mots possible et impossible , mais sa définition n’en va pas moins à supprimer toute liberté en ce monde.

(1) < Net ii qui dicunt immutabilia esse quæ iutura siut , nec posse verum futurum converti in falsum , fali nécessitaient confirmant, sed verborum vim interpretantur. Atquiintroducunt causarnm scriem sempiteruain , ii mentent hominis voiuntatc libéra spoliatain ncccssitatc fati devinciunt. > ( Ibid. c. 8. )

(2) 11 ne faut pas dire avec Ritter que Diodore semble avoir dérivé les raisons de la nécessité du réel, de ce que chaque chose ne se réalise que dans sa liaison avec le tout. ( Hist. de la phil . , trad. franç., T. Il , p. 115.) Ce genre de fatalisme est celui des Stoïciens, mais non celui des Mégariqucs. Cette remarque est de Cicéron lui-mème.

Maintenant, allons-nous réfuter ce fatalisme dialectique qui , dans les temps modernes , a pris une couleur religieuse en s’appuyant sur la notion de la prescience infaillible de la divinité? On l’a fait mille fois et avec succès. Qu’il nous suffise de remarquer ici qu’en effet, tout ce qui sera est nécessaire ; eu ce sens que tout ce qui doit arri ver ne peut pas manquer d’arriver. Par exemple , s’il est vrai que tel acte sera libre , il est impossible qu’il ne le soit pas. Mais si de ce que l’acte qui sera libre ne peut pas manquer d’être libre , on conclut qu’il n’est pas libre , on tombe dans la plus inconcevable des logomachies.

Voici maintenant une grave difficulté. Si le possible s’étend jusque dans l’avenir , s’il se définit nonseulement ce qui est , mais encore ce qui sera ; ce qui n’est pas peut donc devenir , ce qui est peut donc n’étre plus ; il y a mouvement de l’être au nonêtre, et du non-être à l’être ; il y a génération et corruption, et rien ne subsiste de la philosophie mégarique.

M. Deycks ne se pose pas même cette difficulté , et en général cette seconde partie de son travail nous semble fort inférieure à la première. Rilter voit le danger et s’efforce d’y échapper.

« Si l’on cherche , dit-il , le mot de celte énigme dans les expositions qu’on nous donne de la doctrine de Diodore , on sera porté à croire que c’est pour arriver à prouver que rien n’est possible qui ne soit nécessaire qu’il a admis qu’il peut devenir quelque

chose de vrai ; d'autant mieux que la coutume des Mégariques était assez de conclure non de leur propre doctrine, mais de la doctrine de leurs adversaires contre cette doctrine elle-même.... Ainsi, dans cette preuve on n’a fait que supposer le devenir, afin de montrer qu’à tous les points de vue , il n’existe aucune différence entre le possible et le nécessaire. » (1)

Cette solution est celle que Hitler a déjà donnée avec succès , mais dans une circonstance fort différente. 11 n’y a qu’un instant, quand on voyait Diodore partir de la doctrine des atomes , de la doctrine de ses adversaires pour démontrer contre eux que le mouvement est impossible, on devait croire que, selon la coutume de son école, il n’avait fait que pousser à l’absurde la théorie qu’il voulait combattre. Mais quand c’est un dogme essentiellement mégarique qu’il pose au point de départ ; comment croire à un stratagème , comment interpréter en sens contraire les deux membres d’une même phrase, trouver, dans le premier , une affirmation absolue , dans le second, une simple supposition? D’ailleurs, contre qui serait faite celte supposition? Contre les Stoïciens. Et dans quel but ? Pour prouver que si on admet le devenir en tant que futur , on est conduit au fatalisme. Mais c’est ce que disent les Stoïciens eux-mêmes ; et ce serait devant leur propre doctrine que Diodore voudrait les faire reculer ? Parlons

(1) Rhcin. Mus. pass. cil., p. 311.

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clairement. Ce n’est pas réfuter un adversaire que de tirer de sa doctrine les conséquences qu’il en tire lui-mème , et pour prouver à un fataliste qu’il a tort d’admettre le mouvement , ou ne lui dit pas : si vous admettez le mouvement , vous êtes condamné au fatalisme. Donc, celle fois, l’explication de Ritter est impossible à défendre.

Peut-être trouvera-t-on que le rapprochement suivant jette quelque jour sur cette matière. Euclide avait dit : le mouvement n’est pas. On a vu que Diodore ajoute : mais il a été. De même , Euclide avait dit : le possible c’est ce qui est. Diodore ajoute : ou ce qui sera. La première fois c’est le mouvement passé que Diodore introduit dans la formule île son maître ; la seconde fois, c’est le mouvement à venir. Inutile de remarquer qu’au fond ces deux corrections n’en sont qu’une ; car, s’il est vrai que le mouvement a existé , il a été vrai qu’il devait exister, et pour qu’on ail le droit de l’allirmer dans le passé , il faut qu’on ait eu le droit de l’affirmer dans l’avenir. Or, nous savons que ce fut pour ne pas rompre avec la raison et pour échapper aux objections de ses adversaires que Diodore admit le mouvement passé. Pour les mêmes motifs , il devait admettre le mouvement futur ; car , logiquement parlant, avenir et passé s’impliquent l’un l’autre, et si l'on nie cette relation , à quelles objections ne faut-il pas s’attendre? Le dernier mol de Diodore sur le mouvement serait donc qu’il n’est pas, mais qu’il a été et qu’il sera. Proposition sophistique propre à servir de

texte à un esprit comme Diodore et qui, moins exclusive en apparence que la formule d’Euclide , ne contient guère qu’une contradiction de plus. En rétablissant le mouvement futur , Diodore supprime la liberté. Au fond, c’est détruire plus qu’il ne conserve.

La discussion sur la vérité des propositions conjonctives , intimement liée à la précédente , a lieu entre les mêmes adversaires.

Chrysippe disait qu’une proposition conjonctive conditionnelle est vraie lorsque le conséquent, posé en sens contraire, ne peut convenir à l’antécédent (1). Règle fausse, règle trompeuse, puisqu’on ne peut conclure qu’une chose convienne à une seconde de ce que son contraire ne lui convient pas. Exemple : Si vous êtes Grec, vous êtes Athénien. Appliquant la règle de Chrysippe , on a : Si vous êtes Grec, vous n’étespas Athénien. Proposition fausse, ce qui n’empêche pas que la première ne le soit aussi. Les contraires ne peuvent être toutes deux vraies, disent les logiciens. Chrysippe suppose qu’elles ne peuvent être toutes deux fausses ; ce qui n’a lieu que pour les contradictoires (2).

(1) Nec frustrà constitueront diatectici , cuin vetiun mo- «lum esse, cujus adverstim iliationis cum altéra acceptione tollit reliquam. At Sloici quidem tantum negativa particula præposita putant illationcm rccusari, vel ex præpositionibus altérant tolli. • ( Apul. De hab. doct. Plat. III. p. 216. )

(2) On sait que les cuntradictoircs différent en qualité et en quantitéct les contraires en qualité seulement. «Tout homme

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Philon pensait que la proposition conjonctive conditionnelle peut être vraie de trois manières et fausse d’une seule. Elle est vraie 1° lorsque l’antécédent et le conséquent sont vrais. Exemple : S’il fait jour , il fait clair. 2° Lorsque l’antécédent et le conséquent sont faux. Exemple : Si la terre vole , elle a des ailes. 3° Lorsque l’antécédent est faux et que le conséquent est vrai. Exemple: Si la terre vole , elle existe. Elle est fausse seulement lorsque l’antécédent est vrai et que le conséquent est faux. Exemple : S’il fait jour, il fait nuit (1).

On peut nier toutes ces assertions. 1 * La proposition» conjonctive conditionnelle n’est pas toujours vraie quand l’antécédent et le conséquent le sont. Exemple : S’il fait jour , il pleut. Celte proposition est fausse même quand il est midi et que la pluie tombe. 2° La proposition conjonctive conditionnelle n’est pas toujours vraie quand l’antécédent et le conséquent, sont faux. Exemple: Si la terre est plate , la vertu doit être punie. 3° La proposition conditionnelle n’est pas toujours vraie quand l’antécédent est faux et que le conséquent est vrai. Exemple : Si deux et deux font cinq , Dieu existe.

est vertueux. Quelque homme n’est pas vertueux. » Voilà des propositions contradictoires. « Tout homme est vertueux. Nul homme n’est vertueux. • Voilà des propositions contraires.

(1 ) O làiy» , à) l »i6iî yiyvttrQ<u rb ffuvïîppivov , ôrav ub

àpyy irai cbr’aWtoüj xai îrr/tl èni yjirjSoi' üari Tpijjwç piv ytyviafat kit’ «ùtov àiriOii <rjvnfi|itvov , xaS’rwi Si rfimv » ( Sext. Emp.

Adr. log. VIII. 113. )

l)’un seul mot : la valeur de la proposition est indépendante de la vérité ou de la fausseté de ses parties. Et si dans le dernier cas la proposition est nécessairement fausse , cela ne résulte pas immédiatement de ce que l’antécédent est vrai et le conséquent faux , mais de ce qu’en raisonnant juste on ne peut tirer ni le faux du vrai ni le vrai du faux (1).

A son tour, Diodore pense que la proposition conjonctive est vraie lorsqu’il est et sera toujours impossible que l’antécédent étant vrai le conséquent soit faux. La proposition : Si Dieu est juste, il y a une autre vie est vraie d’après cette règle (2).

Ainsi , Diodore a fort bien vu que la valeur générale delà proposition ne dépend que de la relation, ou , comme on dit en logique , de la conséquence des deux parties. Donc , l’antécédent et le conséquent étant vrais, si la conséquence est fausse la proposition est fausse ; et de même , l’antécédent et le conséquent étant faux, si la conséquence est vraie la proposition est vraie. Or , il est évident que dans la logique pure , dans l’absolu , tous les

(1) L’exemple: Si la terre a des ailes elle existe, semble aecuscr de fausseté cette assertion; puisque d’un principe faux on tire légitimement une conclusion vraie. Mais la contradiction n’est qu’apparente. Car, même dans la proposition fausse, il entre un élément de vérité. Et, dans l’exemple cité , c’est cet élément que l’on considère et duquel seul on conclut.

(2) ■ itr Mopo; tthfit; Huai yrfli oinmpprvov , ôztp piiTS vàiyem u-rji ijàr/lTUi àpyijxno-j àz ' Lcysiv cjri ■isiîo;. * ( Sext. I. t. )

rapports de convenance et de disconvenance entre les idées sont marqués d’un caractère de nécessité , d’éternité , d’immutabilité. Le critérium de Diodore est donc vrai , certain , incontestable.

Pourtant, Ritter l'attaque (1). D’après lui, si l’on admet ce critérium , c’en est fait de la vérité des propositions hypothétiques qui ne sont pas nécessairement réciproques. Il nous semble que Ritter se trompe. En logique , réciprocité et nécessité ne sont point synonymes. Le vrai synonyme de réciprocité c’est identité , parce que toute proposition réciproque est une définition. Mais la définition n’est pas impliquée dans toute proposition hypothétique où la relation des parties est nécessaire. Dans cette proposition : Si je dors , je vis , il y a relation nécessaire entre les parties, par conséquent il y a vérité selon Diodore. Mais on ne peut pas dire : Si je vis , je dors. Donc la proposition n’est pas réciproque. Au fond, la doctrine delà réciprocité dont parle Ritter serait la vraie conséquence du principe de l’unité de l’être. Celle de la nécessité de relation est liée au fatalisme de Diodore. Malgré ce vice d’origine , celle doctrine est vraie, parce que tout est vraiment fatal dans la logique Au sein de l’absolu , la liberté n’intervient pas.

Il reste un dernier point à éclaircir. Il semble qu’il y ail des relations contingentes et en même temps légitimes qui ne permettent pas de mainte-

(1) Hist. de la /)hil une. T. II, p. 115-116. Tr. fr.

nir le critérium de Diodore. Par exemple, celui qui lient une montre peut dire au moment où ilia tient : Si le soleil est dans cette montre , le soleil est dans ma main. La proposition est incontestable ; et pourtant c’est accidentellement et non nécessairement que l’antécédent et le conséquent sont liés entre eux. Mais il faut remarquer qu’il y a ici deux conditions, dont l’une est sous-entendue. En exprimant cette condition on a : Si je tiens une montre ; si le soleil est dans celte montre ; il ne peut pas se faire que le soleil ne soit dans ma main. Ainsi, la relation, purement contingente en apparence, est en réalité nécessaire et absolue. Le critérium de Diodore est donc général, et si l’on se rappelle les doctrines si imparfaites de ses adversaires, on conviendra que cette fois c’est à lui que revient tout l’honneur de la discussion.

Encore une remarque sur Diodore. Chrysippe avait dit que tout mot est ambigu de sa nature , parce qu’il est toujours possible de l’interpréter en plusieurs sens. Diodore soutient contre son éternel adversaire, qu’il n’y a ambiguité dans aucune des expressions du langage ; puisque celui qui parle ne dit que ce qu’il sent et sent bien qu’il ne dit qu’une seule chose. Que si , parlant en un sens, on est compris en un autre , cela prouve que l’expression était obscure, mais non pas qu’on ait dit à la fois plusieurs choses (1 .

(1) * Chrysippus ait, omne verbum ambiguum natura esse , quoniam in codera vel plura accipi possunt. Diodorus

En effet , s’il n’y a ambiguité dans le discours qu’à la condition qu’on ait pensé ou voulu dire à la fois plusieurs choses , il est clair que nos idées et nos jugements étant tous sous la loi de l’unité , les seules ambiguités possibles sont les ambiguités volontaires. Mais il est probable que Chrysippe n’acceptait pas cette définition de l’ambiguité , et qu’ainsi , ne parlant pas des mêmes choses , les deux rivaux se trouvaient dans l’impossibilité de s’entendre. Quoi qu’il en soit , la thèse de Diodore a bien l’air de n’être qu’un corollaire éloigné de ce principe qu’il n’y a de réel que ce qui est un et de possible que ce qui est réel. Elle prouverait donc que malgré l’énormité de ses concessions, Diodore n’avait pas complètement abjuré l’esprit et les maximes de son école. Néanmoins, en considérant le genre et la multiplicité de ses réformes, on croit s’apercevoir qu’entre ses mains , la doctrine mégarique n’est plus guère qu’un texte à discussion qu’il amplifie ou qu’il corrige pour la commodité de sa défense ou la satisfaction de son amour-propre. De

autem, cui Chrono coguomcntum fuit: Nulhim, inquit, verbum est ambiguum ; nec quisquam ambiguum dicit aut sentit; neque aliud dici videri debet quam quod se dicere sentit is qui dicit. At quum ego, inquit, aliter sensi, tu aliud accepisti, obscure magis dictum quam ambiguë videri potest. Ambigui enim verbi natura ilia esse debuit, ut qui id diceret, duo vel plura diceret. Nemo autem duo vcl plura dicit, quise. sentit unum dicere. »

(A. G. Noct. att.Xl, 12.)

ce point à l’indifférence pour toutes les doctrines , à la sophistique pure , il n’y avait qu’un pas et il étaittaisé de le franchir.

C’est après Diodore qu’il faut placer un autre disciple éloigné (1) d’Eubulide , Alexinus d’Elée qui , en fait d’acrimonie , a effacé Eubulide lui-même (2). Il haissait Zénon (3) jusque dans ses disciples (4). Il avait beaucoup écrit, surtout beaucoup parlé contre eux. De tout cela , il n’est resté qu’un surnom qui n’est qu’un jeu de mots ( ’AXe?«ves , iltylivcç, ) et un argument obscur. Le voici d’après Sextus (5) :

« Alexinus , dit-il , attaque Zénon de cette manière : Etre poète et grammairien vaut mieux que de n’être ni l’un ni l’autre ; et de même cultiver les différens arts vaut mieux que de les négliger. Or, le monde est ce qu’il y a de meilleur ; donc, le monde est poêle et grammairien. »

Ritter dit que cet argument dans la bouche d’un Mégarique ne pouvait avoir d’autre objet que de faire voir qu’il est impossible d’accorder au monde une énergie vitale (6).

(1) D. L. Il, 109.

(2) o Av/io ij>i)iovoiiT«TO{. • dit son biographe, pass. cii.

(3) Id. Ibid.

(4) C’est du moins ce qui semble résulter de la polémique qu'il engagea contre Ariston de Chio , l’ami de Zénon. Voy. D. L. VI, in A rislon .

(5) Adv. phys. IX, 108. — Cicéron s’est exercé à développer cet argument. ( De nat. deor. III , 9. )

(6) Hist. de la phil. «ne. , T. II, p. 114. Trad. franç.

Ce n’est pas la vie qu’ Alexinus refuse au monde , mais la perfection, attribut essentiel de l’unité. Dans Sextus du moins c’est de la perfection qu’il s’agit, et on ne voit pas pourquoi Rilter change la nature de l’argument sous prétexte d’en expliquer le but. Pourquoi Alexinus refuserait-il la vie au monde, puisque la vie , c’est-à-dire le mouvement , ne saurait être pour lui une perfection ?

Avec Alexinus finit la race d’Eubulide; race de sophistes et de disputeurs , qui détruit sans fonder, qui tourne la science en jeu d’esprit et va tout droit par l’éristique au scepticisme. Nous savons ce que nie Diodore , l’esprit le plus distingué de cette famille. Mais qu’aflîrme-t-il? L’impossible : l’unité pure avec le mouvement , un mouvement passé qui ne fut jamais présent , un mouvement avenir qui ne le sera jamais. Ainsi , ces successeurs d’Euclide renient peu à peu sa doctrine et la détruisent de leurs propres mains. Ils ont dans ce travail d’assez fervens auxiliaires. Ce sont les autres Mégariques dont il nous reste à parler.

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