‹ École de MégareChapitre 18 sur 18 · CRITIQUE DE LA MORALE DES MÉGAR1QUES · texte numérisé non relu

CRITIQUE DE LA MORALE DES MÉGAR1QUES

Ce qui étonne le plus dans la doctrine d’Euclide, c’est qu’il y soit question du bien. Qu’est-ce que le bien , sinon l’être dont tous les autres dérivent , la cause première qui a créé le monde pour une grande et noble fin , cause toujours agissante , toujours féconde , providence qui veille sur son œuvre , principe d’ordre et d’unité sans doute , mais aussi de mouvement et de vie , car dans le monde comme dans la cause du monde l’un et le multiple , la substance et la force sont confondues et identifiées ? D’ailleurs , produire l'unité c’est produire encore , c’est être cause ; et nulle espèce de causalité ne peut appartenir à l’unité pure. Non-seulement le bien est cause , mais cette cause a un objet. Comment agir sans agir par quelque chose ? Dans l’abstraction de son unité primitive , le bien absolu n’est que le bien en puissance , il devient le bien en acte quand il crée , quand il conserve , quand il se manifeste dans telle ou telle relation déterminée , quand il se fait le bien de quelque chose. Si le bien existe non en puissance mais en réalité , s’il est permis à

une bouche humaine de l’appeler de ce nom , il faut qu’il existe quelque autre chose que le bien , sur laquelle le bien agisse et par laquelle il.se détermine en agissant. Or , cette causalité et cette multiplicité, comment sont-elles possibles dans la doctrine de l’unité ?

L’unité est le bien , dirait sans doute Euclide , parce que les formes de l’unité qui constituent le monde intelligible , c’est-à-dire le monde réel , tiennent de l’unité leur intelligibilité avec leur existence.

C’est ici le grand mystère. L'unilé a des noms multiples, des manifestations multiples comme on voudra , et elle n’est pas cause , et elle ne contient pas, identifié avec elle même, un principe quelconque de diversité et de mouvement ?

Ce n’est pas tout. L’unité sous ses formes diverses est appelée tour-à-tour Dieu , sagesse , intelligence. Sur quels objets s’exercent donc ces diverses puissances? Il ne se peut pas que leur action se perde dans le vide , car le bien , de sa nature , est nécessairement fécond. Il ne se peut pas davantage que le bien soità lui-même son propre objet. Il est connu , il est nommé parmi les hommes. Reste que le bien se manifeste comme Dieu , comme intelligence et comme sagesse dans la formation et dans la conservation du monde. Ainsi , avec ce dogme du bien qui a plusieurs formes, il faut admettre une cause de mouvement, une providence, un monde et c’en est fait de l’ancienne doctrine.

Qu’on nous permette un rapprochement. Euclide

n’esl pas tombé seul dans cette contradiction. Platon qui appelle idée l’unité dans la multitude ( h èni mile» ) et cette sorte d’unité l’être véritable ( to êvrws év ) n’en a pas moins donné cette autre définition de l’être :

« Tout ce qui possède une puissance quelconque pour exercer une action quelconque ou pour en souffrir une, la plus petile et de la chose la plus petite que ce soit , ne fût-ce même que pour une fois , tout ce qui possède une semblable puissance est réellement. (!) »

Bien plus , au sommet de la théorie des idées , au lieu du genre suprême est placée l’idée du bien qui est au monde intelligible , dit Platon , ce que le soleil , père de la lumière et de la vie , est au monde des sens.

Qu’est-ce que celte seconde doctrine? Est-ce un progrès , est-ce une contradiction ? Les Alexandrins ont tourné la difficulté et sauvé l’infaillibilité platonicienne en subordonnant la doctrine du mouvement à celle de l’immobilité , le démiurge à l’un , le Timée au Pamiénide (2). Aristote est moins indul-

(1) Soph. — Voy. pl. haut, p. 86.

(2) « Parménide rapporte tout à son Un , comme Timée rapporte tout à son démiurge, et tous deux ont raison, car l'Un de Parménidc est pour tout ce qui existe ce que le démiurge de Timée est pour la nature et le monde visible. Le Dieu qui est Dieu selon l’Un, n’est pas un certain dieu, mais Dieu. Mais le démiurge est un certain dieu, parce que la démiurge n’est qu’une propriété divine, cl qu’il y a d’autres

gent. Des quatre principes qui sont l’objet de toute science, dit-il, il en est deux que Platon a méconnus : le principe du mouvement et le bien. On s’est fort étonné de cette accusation. On a cité les nombreux passages des dialogues où il est parlé de la cause et de la fin de toutes choses ; après quoi il ne restait qu’à venger Platon de tant d’ingratitude , et on l’a fait. Erreur malheureuse, qui rabaisse un grand homme et fait d’une grave question de science une mesquine question de rivalité personnelle.

On l’accorde : Platon a parlé de la cause du mou-

propriétés qui sont divines sans être démiurgiques. Aussi le Parménide a lieu pendant les grandes Panathénées, fête où l’on déployait le voile de Minerve. Ce voile retraçait la victoire de Minerve sur les géants, allégorie qui nous montre la supériorité de l’Un, de l’immatériel, de l’intelligence sur leurs contraires. Le Timée a lieu pendant les petites Panathénées ; ce qui montre combien l’objet du Parménide était , aux yeux de Platon , supérieur à celui du Timée, combien la doctrine de l'Un est supérieure à celle de la démiurgie. « Procl. T. IV, p. 34, éd. de Paris. — Cette traduction est empruntée à M. Berger. (Expos, de la doct. de Proclus. )

Il y a un passage du Sophiste qui semble favoriser cette interprétation de Proclus. Après avoir défini l’être comme on l’a vu plus haut par la puissance de produire ou d’éprouver un changement quelconque , Platon ajoute :

t Peut-être plus tard ne penserons-nous pas de même, mais, en attendant, prenons ce point pour accordé. »

Il semble donc que Platon ait en effet une seconde doctrine, une doctrine supérieure dont il se réserve l’exposition. Et quelle peut être cette seconde doctrine, sinon la théorie des idées?

JL

veinent et de la cause finale. Il n’est personne qui nie sérieusement de telles choses; et nulle part Aristote n’accuse Platon de les avoir niées. Mais croire n’est pas expliquer. On croit avec sa nature; on explique avec son système, avec sa raison. Or, la nature humaine a plus d’étendue que tous les systèmes ensemble ; la foi spontanée précède et dépasse la réflexion. Ainsi , au point de vue de la science , peu importe qu’Euclide et Platon aient parlé ou non de la cause finaleet de la cause motrice. Cequ’il y a d’incontestable , c’est qu’ils n’ont nul droit d’en parler; que s’ils en parlent , ils sont en contradiction avec leurs principes , en contradiction avec euxmêmes ; car, dans la doctrine de l’identité de l’un et de l’être, la cause et le bien sont impossibles. Aristote le dit à chaque page : les idées ne peuvent être des causes de mouvement , ce seraient plutôt des causes d’immobilité. Par conséquent, elles ne sont pas le bien des choses , car l’idée de cause est impliquée dans celle de bien. Donc , entre la doctrine de l’unité pure et celle de la cause motrice ; entre la théorie des idées et la théorie du bien , il faut choisir.

Le bon sens socratique ne permettait ni à Platon ni à Euclide de faire un pareil choix. En général, ce n’est pas au profit de la logique que s’opère le progrès d’une doctrine à l’autre , mais au profit du sens commun et de la vérité. Les systèmes de Parménide, d’Euclide , de Platon sont de la même famille , comme fondés tous trois sur l’unité. De ces trois systèmes quel est le plus logique? Celui de Parmé-

mde. Le plus raisonnable et le plus vrai ? Celui de Platon. Euclide a partout la seconde place. Il ne s’en tient pas à l’unité pure comme Parménide. Il ne parle pas comme Platon de la cause motrice et de la cause finale , mais seulement de cette dernière.

Après tout, on s’explique cette contradiction, j’allais dire cette correction d’Euclide. Socrate , l’adversaire des sophistes , avait insisté sur l’unité et la permanence du bien moral ; c’était aux diverses vertus qu’il appliquait de préférence sa méthode des définitions. D’un autre côté , dans la doctrine de l’éternité de la matière du monde , c’est surtout comme principe d’ordre et d’unité que le bien se manifeste. Euclide affirme donc que le bien et l’unité sont une même chose , et c’est de ce principe que Slilpou déduit toute sa morale.

Or , avec le principe s’en vont toutes les conséquences. Si le bien n’est pas l’unité pure ; si c’est une cause, une cause vivante et productrice, l'impassibilité n’est plus la suprême vertu du sage ; les passions sont des principes d’action qui ont leur importance dans l’ordre du monde. C’est par l’action que l’on mérite , c’est à l’action qu’il faut se préparer, et ce n’est plus au-dessous de la brute , dans la pierre immobile et insensible , qu’il faut chercher l’idéal de l’homme. >

Hors de la sphère individuelle , mêmes résultats. Si le bien en soi n’est pas l’unité pure , ce que l’homme a de mieux à faire n’est pas de se concentrer dans un égoïsme superbe décoré du nom d’in-

dépendance. Il faut se mêler àses frères; lesencourager s’ils faiblissent; les soutenir s’ils défaillent; les relever quand ils sont à terre. Enfin, si le bien en soi n’est pas l’unité pure , il est d’un insensé d’affecter l’indépendance à l’égard de la cause suprême et de faire le brave sous la main de Dieu. Mieux vaut adorer et bénir sa providence qui fait de la douleur une occasion de mérite , et du mérite la condition de la récompense.

Ëpictète, dans les fers, résumait ainsi tous les devoirs de l’homme : Supporte et abstiens-toi ; formule héroïque mais purement négative à laquelle il manquait un mot : aime.

Au temps d’Épictète, le christianisme avait prononcé ce mot. Déjà , il réhabilitait l’esclave , il rendait à la femme sa dignité d’épouse ; il s’efforçait de rétablir dans les consciences et de faire triompher dans la pratique le dogme sacré et longtemps * méconnu de la charité et de la fraternité universelles. Mais ce dogme , descendu du ciel , avait eu sur la terre des anlécédens. Le principal avait été la doctrine stoïcienne qu’il complétait. En domptant ses passions , on avait appris à aimer ses frères.

La morale de l’impassibilité avait rendu possible celle du sacrifice. Le stoïcisme en élevant les âmes , en fortifiant les volontés, a préparé la religion du dévouement et de l’amour. A son tour , par son double précepte de l’impassibilité et de l’indépendance , l’école de Mégare a préparé le stoïcisme.

Ce n’est pas tout. Il y avait un rapport entre Par-

niénide et Socrale , entre la doctrine de l'unité de l’être et la méthode des définitions appliquée aux différens ordres de vertus. L’école de Mégare a saisi ce rapport ; elle l’a exprimé dans son principe que l’être et le bien sont l’unité , dans sa théorie des for- . mes incorporelles et intelligibles d’où est sortie la théorie des idées platonicienne. Ainsi , par sa doctrine, elle embrasse à la fois le passé et l’avenir. En résumant l’un elle a devancé l’autre ; elle est le lien de tout ce qui la précède avec tout ce qui la suit.

Ajoutons que de son principe, tout incomplet qu’il est, elle a su tirer quelques vérités importantes : l’identité absolue de l’être et du bien , celle de Dieu avec la sagesse et l’intelligence , la nécessité de la raison pour la formation de la science ; enfin l’unité , l’identité , l’immutabilité de tout ce qui est vrai , de tout ce qui est bien.

* Sans doute, elle n’a pas saisi toutes ces vérités dans leur fécondité , dans leur plénitude. Mais ce n’est jamais à l’improviste qu’une grande idée descend en ce monde. Avant d’éclater , la lumière de la vérité comme celle du jour s’annonce de loin par de faibles lueurs. De vagues instincts pressent une multitude d’intelligeqces. On résume ardemment le passé ; on veut pénétrer et déjà l’on pénètre dans l’inconnu. Il y a des soupçons anticipés et des intuitions partielles. Plus tard vient la grande intuition du génie , car c’est au génie seul qu’appartient l’invention véritable. Mais si la voie ne lui a été frayée à l’avance, il s’épuise en des travaux indignes, il est

arrêté dans son vol, et son action, quoique divine , reste sans résultats

Il y a donc pour le philosophe quelque chose de plus important que les grands hommes et que leurs découvertes. C’est le mouvement général de la pensée , c’est l’enchaînement d’idées d’où chaque découverte a pris naissance. Il y a toujours à profiter des laborieux tàtonnemens des esprits ordinaires. Mais on n’apprend pas à avoir du génie , et les inventeurs ne sont tels que parce qu’ils suivent des voies à part dont Dieu seul a le secret. Qu’on réserve donc pour l’homme de génie son admiration et son enthousiasme , mais qu’on fasse une part à ces travailleurs de second ordre , à ces révélateurs obscurs que nul n’a salués à l’origine et dont presque personne ne se souvient.

À tous ces litres , l’école de Mégare , inconnue et dédaignée du plus grand nombre, nous a paru digne de l’intérêt des esprits sérieux. Nous serions fier d’avoir contribué à la faire apprécier à sa juste valeur.

Page 1