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scholastiques qui ne croyaient ni à l’unité, ni à l’éternité de la substance du monde ; qui faisaient de tant de choses , de plus de choses qu’il ne fallait , des substances distinctes, n’en ont pas moins débattu à la manière de Platon et d’Aristote et avec d’incroyables efforts la question du principe d’individuation. Comme si dans l’hypothèse de la distinction des substances une pareille question était encore possible. S’il n’y a point de substance éternelle , de substance unique répandue par toute la nature , si chaque être est une véritable unité de substance , une force distincte et isolée de toutes les autres et en même temps une force permanente et inaltérable , voilà son essence , voilà ce qui le distingue fondamentalement de tout ce qui n’est pas lui. Maintenant , accumulez les ressemblances , supposez en deux individus , avec la parfaite identité des caractères , la production continue des mêmes phénomènes , leur individualité est-elle mise en péril ? Sont-ils sur le point de se réduire à un seul? Nullement. Dieu lui-même qui les a créés, qui peut les anéantir ne saurait les confondre. Chacun d’eux reste soi, reste une force distincte et irréductible, un produit spécial de la force première et infinie qui a tout fait passer de la non-existence à l’existence. C’est la diversité nécessaire des substances qui est le vrai principe d’individualisation. Si l’universel est un principe , c’est précisément le principe contraire.
Reste la seconde question : les universaux sont-
ils des êtres ? Et d'abord , qu’est-ce que les universaux? C’est ce que nous allons essayer de déterminer.
Il n'y a pas dans la nature autant d’organisations et de formes diverses qu’il y a de divers individus. Chaque être nouveau qui arrive en ce monde n’y apporte pas une conformation nouvelle. Il est muni des mêmes organes , soumis aux mêmes lois qu’une multitude d'individus préexistans; il a aussi les mêmes besoins , les mêmes tendances, et, si c’est un animal , les mêmes instincts , les mêmes aptitudes. Non-seulement nous constatons de telles ressemblances entre les individus dont l’observation nous est possible ; mais c’est une des lois de notre intelligence de les supposer par toute la nature jusqu’en un passé dont nul n’a gardé le souvenir , jusque dans un avenir que nous n’atteindrons jamais. Si l’on fait abstraction de toutes les diversités individuelles, si l’on considère comme une unité la somme inconnue des individus marqués des mêmes caractères , si l’on désigne par un mot la collection entière , on a une espèce. De plusieurs espèces marquées de caractères semblables on forme un genre. Ainsi de suite jusqu’au genre suprême.
Qu’y a-t-il donc dans un genre ou dans une espèce? Des individus présents, passés et à venir avec une somme déterminée de caractères que l’on retrouve en chacun d’eux , une idée générale et un mot qui l’exprime. L’idée , c’est le produit d’une
intelligence. Le mot en lui-même n’est qu’un son. Les caractères semblables appartiennent essentiellement aux individus dans lesquels ils résident. Cela ne fait en tout que des individus. Répétons-le : Si l’on cherche l’être dans les genres et dans les espèces, abstraction faite des individus dont ils se composent, on ne l’y trouvera pas , car ce qui constitue le genre et l’espèce n’est jamais que l’attribut commun à un plus ou moins grand nombre d’individus. Cela prouve-t-il que les genres et les espèces ne soient que de pures conceptions ou de purs mots? En aucune manière. D’abord, de purs mots, cela n’est pas possible. Il n’y a pas de purs mots dans les langues humaines. Quand on invente un mot , c’est pour exprimer une certaine idée. Qui n’aurait pas d’idées n’aurait nul besoin de signes. L’existence d’un signe implique au moins celle d’une idée.
En second lieu , les genres et les espèces ne sont pas de pures conceptions ; car les ressemblances sur lesquelles ils se fondent sont réelles , sont dans la nature. Bien plus, dans la nature entière, rien n’est si stable que ces ressemblances. Les individus se modifient, les caractères génériques restent inaltérables. Les individus périssent , les espèces demeurent. C’est des espèces, non des individus que la science s’occupe Ou la science n’est qu’un rêve, ou les universaux sont tout autre chose que de pures conceptions.
Les genres et les espèces sont des rapports cons-
is
lants qui résultent «le la nature des individus. Comme tels , ils font partie de l’ordre du monde ; mais , contingents comme le monde lui-même , ils supposent une cause, une cause permanente et immuable. C’est dans le plan providentiel qu’il faut chercher cette cause. Le caractère générique, c’est le doigt de Dieu marqué sur son œuvre , c’est la manière constante et supérieure dont son intelligence conçoit toutes choses, dont sa volonté les réalise. Ainsi : des individus successifs et contingents ; entre ces individus , des rapports constants ; au-dessus de ces individus, une cause unique et souverainement individuelle ; d’un seul mot , des individus avec leurs modes , voilà tout ce qui existe, tout ce que la raison peut avouer.
11 y a une autre doctrine. Elle est ancienne et a pour elle l’autorité des plus beaux noms. Dans cette doctrine, les idées sont devenues de véritables êtres. 11 n’y a plus une seule cause de la stabilité et de l’ordre du monde. Chaque genre a sa cause , chaque espèce a la sienne. Les vrais universaux ne sont plus même les genres et les espèces répandus par toute la nature ; ce sont leurs causes , causes supérieures et permanentes , seules vraies essences dont les individus participent, exemplaires éternels qu’a imités l’auteur du monde.
Cet anthropomorphisme en rappelle un autre moins métaphysique et plus ancien encore. Si chaque genre a sa cause , pourquoi chaque grand phénomène de la nature n’aurait-il pas son Dieu ? De part
et d’autre, ce sont les mêmes rapports logiques , les mêmes motifs de croire. On peut même dire qu’il n’y a là qu’une seule doctrine sous deux formes différentes. Au fond , il n’est au-delà de ce monde qu’un seul Dieu et une seule cause , et si l’on appelle universel ce qui produit l’uniformité et la stabilité des espèces et des genres , il y a un universel , il n’y a point d’universaux. La doctrine de la pluralité des causes , la théorie des idées , le réalisme en un mot est un polythéisme savant qui a comme l’autre sa poésie et ses vives images, qui représente comme l’autre cette philosophie improvisée des premiers âges, mais qui comme lui doit disparaître devant une science plus avancée et plus profonde. Un grand géomètre a dit :
« Il ne faut admettre d’autres causes que des causes vraies et nécessaires à l’explication des phénomènes. Beaucoup de causes sont inutiles quand il suffit d’un petit nombre (1). »
Voilà en peu de mots la critique de toutes les écoles réalistes. Sans aucun doute, on ne peut accuser Euelide d’avoir admis des causes chimériques, puisqu’il n’en admet aucune. Mais il est prouvé qu’il nie l’être véritable et met en sa place
(1) Newton , Meth. philosoph. — Occam disait déjà : « II ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité. » ( Comm. in lib. I. Sentent, quœst. U et 8.) — Kappelons aussi cette critique d’Aristote : Expliquer par les idées la nature des êtres, c’est simplement en doubler le nombre. Mit. I, 7.
de simples rapports, des abstractions. C’est du reste ce qui est inévitable dès qu’on pose en principe que l’être est l’unité; car dans tout être il y a de l’un et du multiple , les abstractions seules sont des unités pures. Par suite du même principe , il faut accorder plus de réalité au genre qu’à l’espèce, puisque l’espèce a plus de compréhension que le genre; et de deux genres , le plus réel doit être celui qui suppose le moins de caractères communs. De sorte que, dans ce système , plus on s’élève dans la hiérarchie des espèces et des genres, plus on croit s’approcher de l’être , et plus on s’en éloigne. Le genre suprême n’est la plus haute que parce qu’il est la plus vide des abstractions.
Pourtant , dira-t-on , il semble bien que par sa méthode de généralisation comparative , Euclide arrive à l’être , car l’être est le genre suprême et c’est au genre suprême qu’il arrive.
D’abord, l’être comme genre ne peut être ni Dieu, ni l’homme , ni la nature ; car Dieu , l’homme et les objets de la nature sont des individus. L’être comme genre, c’est T attribut de l’existence qui convient aux différens êtres. Mais l’attribut de l’existence n’est pas distinct des êtres qui existent; l’idée générale d’être , la catégorie de l’être n’est pas un être à part. Il n’y a pas d’être qui soit l’être et la substance de tous les autres. Dieu est la cause non la substance de l’homme et du monde. Ils ne seraient plus s’il le voulait, ils n’eussent jamais été s’il ne l’eût voulu ; donc , ils viennent de lui , ils
dépendent de lui ; mais ils ne sont pas lui , ils sont eux-mêmes ; ou mieux , ils sont ; car exister c’est être individu. A le bien prendre, le créateur et la créature ne peuvent pas ne pas être distincts. Dieu créerait-il le monde s’il le tirait de lui-même, comme l’ouvrier tire la statue du bloc de marbre, le bloc de marbre du rocher? Créer, est-ce extraire, façonner , former ? Dieu a créé le monde ; donc il n’en est pas la substance ; il était quand le monde n’était rien , donc il ne le constitue pas.
D’ailleurs , que suppose cette méthode de généralisation comparative? Elle suppose qu’après avoir comparé un certain nombre d’objets réels , on considère leur commune existence indépendamment de toutes les diversités, de tous les phénomènes qui la manifestent extérieurement. Et quels seraient ces êtres réels qu’il s’agirait de comparer? Sans doute l’homme et les. objets de la nature. Or , c’est précisément lace que l’on nie, ce que l’on dédaigne comme variable et multiple. De sorte que cette méthode si vantée a bien l’air de n’être qu’un perpétuel paralogisme , puisqu’elle ne s’appuie que sur les données dont elle a commencé par contester la valeur.
De cette discussion déjà si longue et si peu digne encore de l’importance du sujet , il résulte : en premier lieu, que les êtres véritables ne sont pas des unités pures. En second lieu , que certaines unités, les genres et les espèces par exemple, 11e sont pas des êtres; enfin, ce qui résume tout, que l’être et l’unité ne sont pas une même chose.
Or, si l’être et l’unité diffèrent , il n’y a pas lieu de négliger l’expérience pour n’écouter que la raison. Prétention chimérique du reste , car l’expérience est à la racine de toutes nos idées , et il y a de la matière jusque dans les produits les plusraffinés de notre intelligence. Par exemple , qui arrive au genre suprême sans passer par les individus ? Qui parle de l'être s’il n’a perçu des phénomènes ? Malgré les apparences contraires , il n’est pas de système ontologique a priori.
En second lieu , si l’être et l’unité diffèrent , il n’est plus permis de réaliser les idées pures et de tout abîmer dans une seule substance. Doctrines identiques au fond , car tous les genres sont contenus dans le genre suprême qui devient ainsi la seule réalité. Il ne faut pas l’oublier ; le réalisme n’est à l’origine qu’un panthéisme timide qui se transforme de lui-même en un panthéisme déclaré. Ce que la logique reconnaît , l’histoire le confirme. Le réalisme antique a produit l’école d’Alexandrie ; le réalisme du moyen âge , Jordano Bruno. Spinosa, à son tour, n’est-il pas parti de ce principe que la vraie substance ne peut être l’individu ?
Enfin , si l’être et l’unité diffèrent , on n’en est plus réduit à nier le mouvement et la vie , à identifier l’acte et la puissance , à rabaisser Dieu , à anéantir l’homme et la nature , à rendre toute science impossible et toute affirmation absurde.
Passons maintenant à la seconde forme du principe : l'un et le bien sont une même chose.