III. Z
d'un peuple ennemi de Jésus-Christ, pourvu qu'il fasse connaître et qu'il prêche son bienfaiteur (1). Arrêtez-vous aux expressions que lui inspire le transport de sa reconnaissance; remarquez le style admirable dont il se sert pour raconter le fait et qui .se réduit à trois mots : j'y ai été, je me suis lavé, j'y vois (2), voulant ainsi, par la rapidité du langage, faire connaître l'instantanéité, la grandeur, la perfection du prodige !
Un miracle aussi frappant, opéré sous les yeux de tout on peuple ;, provoqua naturellement une rumeur immense dans Jérusalem tout entière. Chacun se le raconte l'un à l'autre, chacun s'en entretient ; en sorte que le bruit en parvient aux oreilles des Pharisiens, âmes les plus scélérates qui aient jamais habité un corps humain, âmes remplies d'une haine infernale contre Jésus-Christ ; aussi en demeurent-ils pâles et frémissants de jalousie. Yoilà donc ces méchants obstinés qui s'agitent, qui redoublent d'efforts pour affaiblir et jeter le doute sur la vérité du prodige, ou pour en empêcher la diffusion au milieu de leurs concitoyens. Mais qu'y gagnent-ils ? Malgré tous les doutes provoqués, toutes les preuves réunies, tous les témoignages entendus, tout le contrôle exercé contre ce même Sidoine, contre ses parents et leurs connaissances, ils n'aboutirent qu'à mettre les deux extrêmes du miracle en plus grande évidence : la
(1) Noc pristinam cœcitatem erubescit, necpopulum timet; setl benefactoreni praedicat.
(2) Abii, lavi, et video.
cécité de Sidoine remontant a sa naissance, et sa guérison subite et parfaite. Toute leur méchanceté, dit Corneille de Lapierre, servit, sans le savoir, les desseins de Dieu, qui voulait que les ennemis mêmes de Jésus-Christ, par les moyens qu'ils mirent en usage pour éclipser le prodige, le rendissent incontestable, authentique, public, solennel, inattaquable, et qu'ils fussent eux-mêmes, contre leur gré, contraints de le reconnaître et de le proclamer comme vrai (1).
En effet, dans le sanhédrin même des princes des prêtres, des sénateurs, des interprètes de la loi, réunis sur-le-champ eu très-grand nombre pour se prononcer sur un fait qui causait au dedans et au dehors de la ville une si grande rumeur, il y en eut qui disaient : « Il ne saurait être l'homme de Dieu, celui-là qui ne respecte point la sainteté du sabbat et qui n'observe point la loi (car ce fut un samedi que Notre-Seigneur opéra ce miracle) (2). a D'autres, plus sincères et plus droits, répliquaient : « Ayez patience ; comment croire qu'un pécheur puisse enfanter de tels prodiges (3) ? » En sorte que la diversité des jugements, la séparation manifeste de l'assemblée eu deux parties (4), ne retombèrent point
(1) Consilio Dei factum est, ut miraculum fieret testatissimum etceeberrimntn, et illud Pharisaei negare non possent.
2) Non est hic homo a Deo, qui sabbalum non custodit.
(5) Alii auiem dicebant : Quomodo poiest homo peccalor hac signa facere ?
(4) El schisina erat iuter illo».
sur la vérité du miracle, que nul n'osa contester, mais sur la sainteté de son auteur.
Dans cette circonstance, Sidoine, traduit devant le grand conseil, offre aux yeux de la foi le spectacle le plus édifiant et le plus délicieux. 0 vous ! vils hypocrites du vice et de l'incrédulité, plus vils que les hypocrites de la foi et de la vertu, qui, pour plaire à une beauté profane, ou pour échapper aux sarcasmes d'une réunion d'âmes corrompues , affectez dans vos discours une licence de sentiments que vous n'avez pas dans le cœur; qui vous efforcez de paraître plus licenciés et plus dissolus que vous ne l'êtes dans votre conduite ; âmes viles, je le répète, dominées par un misérable respect humain qui vous enchaîne et vous empêche de vous proclamer chrétiens; venez, oui venez apprendre, au milieu de la synagogue, d'un misérable mendiant, la vraie liberté d'esprit dans la confession de Jésus-Christ. Le sanhédrin se composait de tout ce qu'il y avait de plus élevé et de plus remarquable dans la nation juive. On y voyait le souverain pontife et les princes des prêtres, les soixante-dix sénateurs, juges de la vie et de la mort, les scribes ou interprètes de la loi, les Pharisiens entourés d'une nuée de satellites insolents et d'officiers armés. Dans leurs discours, comme dans leurs desseins, ces conseillers du démon ne respiraient que le venin, la haine, le mépris contre Jésus-Christ et contre ceux qui en disaient du bien ; la conspiration infâme ourdie pour amener sa mort était dès-lors connue de tout le monde ; ils
avaient déjà lancé l'excommunication publique contre tout homme qui oserait dire que Jésus-Christ était le Messie (1). Aussi le peuple craignait -il de se montrer le partisan du Sauveur. De là vient que les parents de Sidoine, cités devant ce conseil afin d'attester la cécité naturelle de leur fils, osent à peine dire en tremblant : « Sidoine est notre enfant ; il est vrai qu'il est né aveugle : comment voit-il actuellement ? C'est ce que nous ne saurions vous expliquer. Demandez-le à lui-même ; il est en âge de pouvoir vous rendre raison par lui-même de ce qui le regarde (2).» Telle fut leur déposition : quant à Jésus-Christ qui venait de guérir leur enfant par un aussi grand prodige, ils n'osent pas même prononcer son nom, tant ils redoutent le sanhédrin (3) ! Oh ! combien le langage tenu parle fils est opposé à celui de ses parents ! Au lieu de trembler comme eux devant des juges aussi injustes que cruels, devant la force armée ; il se tient en leur présence avec tout le courage d'un confesseur intrépide de la vérité (4). Ces méchants demandent à Sidoine ce qu'il pense de Jésus-Christ qui l'a guéri (5), et Si-
(1) Jam enim conspiraveiant Judasi, ut si quis eum confiteretur esse Christum, extra synagogam fieret.
(2) Scimus quia hic est filius noster et quia caecus natus est. Quomodo autem nunc videat, nescimus : Ipsum interrogate; œtatem habet : jpse de se loquatur.
(3) Haec dixerunt parentes, quoniam timebant Judaeos.
(4) Imbecilliores erant filio, qui testis aderat intrepidus teritatis (Theoph.).
(5) Tu autem quid dicis de illo qui apernit tibi oculos?
doine leur répond, sans hésiter : « Moi, je le tiens comme un prophète et un grand prophète (1). A cet aveu, le cœur de ces impies se remplit de confusion, de dépit et de douleur (2), dit saint Augustin. Néanmoins, contenant leur rage, ils tâchent, par des paroles adoucies, d'entraîner Sidoine dans leur opinion ; ils lui proposent, comme un acte de religion agréable à Dieu, de convenir et de confesser avec eux-mêmes que Jésus-Christ est un pécheur; et l'assemblée tout entière, d'une voix unanime, le déclare pécheur devant tout le peuple (3). 0 misérables I comment et par où savez-vous que celui qui est venu expier le péché est lui-même un pécheur? Calomniateurs déhontés ! si vous aviez pu découvrir la tache la plus légère dans la vie de Jésus de Nazareth, vous n'auriez pas manqué de la lui jeter à la face, hier même, lorsqu'il vous provoquait, chacun en particulier, à l'accuser et à le convaincre de la moindre faute (4). En entendant Jésus traité de pécheur, lui dont la vie était si pure et la doctrine si sainte, Sidoine est saisi d'une sainte indignation. Il se retient cependant encore, afin de pouvoir plus commodément, nous dit saint Augustin, défendre son bienfaiteur, annoncer ses grâces, proclamer sa sainteté (5). Il leur répond enfin : « Si Jésus-Christ est
(1) nie autem dixit quia propheta est.
(2) Caecus iste confitebatur, et frangebantur corda inipiorum (S. Aug.).
(3) l)a gloriam Deo : nos scimus quia hic homo peccator est.
(4) Quis ex vobis arguet me de pcccato (Joan. viii)?
(5) Ecce anauntialor factus est gratiae ; ecre evangelizat.
un pécheur, je l'ignore; je ne sais qu'une chose, c'est que j'étais aveugle, et, grâce à lui, maintenant je \ois (l).B II voulait dire, d'après saint Chrysostome : Je ne veux point discuter avee vous si Jésus-Christ est pécheur ou s'il est saint : tout ce que je pourrais vous dire en sa faveur, par mes discours, serait moins concluant que le fait de ma guérison, qui est sans réplique (2). 3Iais ces méchants, s'obstinant à vouloir connaître de nouveau toutes les circonstances du miracle, dans l'espoir de découvrir quelques moyens de l'attaquer , Sidoine reprend ainsi : « Je vous ai déjà raconté plusieurs fois fidèlement ce qui touche à ma guérison ; pourquoi donc recommencer avec tant de zèle à me questionner sur ce fait ? Auriez-vous aussi vous-mêmes, par hasiird, l'envie de devenir ses disciples (3)? » Mais pourquoi cette expression vous auf^si ? Parce, dit saint Augus tin, qu'elle signifie ceci : Voulez- vous aussi devenir ses disciples, comme je le suis déjà moi-même (4). 0 courage véritable d'une âme libre, d'un cœur intrépide, s'écrie Théopbylacte! ne pas craindre la fureur armée, se moquer de la folie cruelle des chefs du peuple, eu s'avouant disciple de Jésus-Christ en face
(1) Si peccator est, nescio; hoc unum scio, quod, caecas cum essem, modo video.
(2} Yoluit Christum rei testimonio, non sua Toce, ab accusatione vindicare.
(5) Jam dixi vobis. Quid iterum vullis audire? Numquid etyos vultis discipuli ejus fieri?
(4) EtTOS; id est, sicut et ego jam sum (S. Aug.)?
des ennemis si puissants et si implacables de Jésus- Christ (1) !
EfFectivement, l'aveugle Sidoine provoque le courroux de ces méchants hypocrites ; ils se lèvent, poussent des clameurs en signe d'horreur et de scandale et s'écrient : « Sois maudit (2). » Heureux Sidoine, de se voir maudit pour avoir confessé généreusement son Sauveur ! Te voilà sûr de l'éternelle félicité ! Dès cet instant, tu entres en possession de ces biens ; car Jésus-Christ a dit : « Vous serez heureux quand les hommes vous maudiront , quand ils taxeront votre nom d'infamie, à cause de votre fidélité à confesser votre Sauveur. Votre récompense sera riche et abondante dans les cieux (3).» Puissions-nous, Seigneur, puissions-nous aussi, s'écrie l'Emissène, nous voir maudits à notre tour pour votre amour; que le monde, que la chair, que le démon nous maudisse ; que les hommes nous méprisent, nous insultent, nous haïssent, nous persécutent pendant cette vie ! nous serons trop heureux, si, à cette condition, nous possédons la gloire, l'amour, la bénédiction de Dieu pendant l'éternité (4).
La malédiction prononcée, ils n'en continuèrent
(1) Quod fuit animœ liberae et intrepidœ, illorum non curantis insaniam .
(2) Maledixerunt ergo ei.
(3) Beati eritis cum nialedixerint vobis homines et exprobraverint nomen vestrum tanquam malum propter Filiuni hominis! Ecce merces vestra copiosa est in cœlo.
(4) Beali illi super quos cadit ista malediclio ! utinam super nos malediclio isia descendat !
pas moins à parler de cette sorte à Sidoine : « Malheureux, quel blasphème ne venez-vous pas de proférer? Oser nous supposer les disciples de cet homme ? Soyez-le vous-même, quant à nous^nousne voulons avoir d'autre maître que Moïse ! >'ous sommes assurés du moias que Dieu lui a parlé : pour cet homme, nous ignorons ce qu'il est et d'où il vient (1).»0 langage propre à des âmes orgueilleuses et coupables ! Quelle indifférence, quel mépris n'iudique-t-il pas pour tout ce qui concerne la personne adorable de Jésus-Christ ! Us l'appellent cet homme ; ils affectent de ne pas même oser prononcer son nom. O misérables ! vous renoncez donc aujourd'hui solennellement à être les disciples de Jésus-Christ. Eh bien! vous ne les serez point. Séparés de sa société, vous n'aurez aucune part à la grâce de sa rédemption. Sidoine, au contraire, aura l'héritage que vous lui souhaitez avec imprécation ; sa part sera d'être disciple de Jésus-Christ ; en partageant ses ignominies ici-bas, il partagera aussi sa gloire dans le ciel. Pour vous, qui vous vantez d'être les disciples de Moïse, si vous l'étiez réellement, vous reconnaîtriez celui que Jloïse vous a ordonné de reconnaître et d'écouter. Jésus l'a déclaré devant vous : « Moïse a écrit de moi, et, au jour du jugement, Moïse luimême vous accusera d'iufidéhté auprès du juge éternel. » Celui que vous proclamez comme votre
(1) Tu discipulus ejus sis; nos autem Moysi discipull sumus. Nos sciinus quia Moysi locutus est Deus ; hune autem nescimus unde sit.
maître en ce jour, ne sera plus alors que votre accusateur, f.a frénésie des Pharisiens n'épouvante aucunement Sidoine , ce généreux confesseur de Jésus- Christ. Rendu, au contraire, plus intrépide, à mesure que ceux-là se montrent plus furieux, voici cet homme sans lettres, ce mendiant ignorant et grossier qui se met à faire de Jésus-Christ, avec un ton ferme et tranquille, F apologie la plus éloquente et la plus magnifique. «' Chose étrange, dit-il, oui, chose étrange, que vous ne sachiez pas ce qu'est Jésus ! il m'a cependant donné miraculeusement la vue. C'est pourquoi il me semble que ce serait de votre devoir de chercher à connaître ce qu'il est et d'où il vient (1). C'est en vain que vous voulez me persuader qu'il est un pécheur : nous savons que Dieu ne les exauce point, mais qu'il n'écoute favorablement que ceux qui pratiquent son culte et qui accomplissent ses lois. Jamais, depuis que le monde est monde, on n'a ouï dire que quelqu'un ait donné la vue à un aveugle-né. Si donc Jésus a opéré un aussi grand prodige, lequel ne pouvait s'opérer que par Dieu, il n'est plus un pécheur, mais un saint ; ce n'est plus un simple homme, mais il vient de Dieu, et Dieu est en lui et avec lui (2). »
(1) In hoc enim mirabile est, quia vos nescitis unde sit, et aperuit oculos nieos.
(2) Scimus auteni quia peccalores Deus non audit; sed si quis Dei cultor est et voluniatem ejus facit, hune exaudit. A saeculo non est audltum quia quis aperuit oculos cseci nali. Kisi esset hic a Deo, non po-
erat facere quidquam .
Langage magnifique, s'écrie iciEuthymiusî défense triomphante ! Il est aisé de voir que le Seigneur, en donnant à Sidoine les yeux du corps, lui a également 3uvert ceux de l'âme (1).
Qui ne voit pas ici l'accomplissement littéral de la promesse faite par Jésus-Christ à ses martyrs, de leur donner le Samt-Esprit, qui devait leur suggérer les paroles, quand il disait aux apôtres : « Vous serez traînés devant les trônes et les tribunaux pour rendre témoignage de moi. Ne vous mettez point en peine, en ce temps, de ce que vous devrez dire et répondre ; la grâce tous suggérera les paroles. Yous ne parlerez point alors de vous-mêmes ; mais ce sera le Saint-Esprit qui parlera en vous et par vous. » En effet, Sidoine, homme illettré, ignorant, grossier, mendiant, a parlé en apôtre zélé et en théologien éclairé. Il déclare que, pour être un véritable ami de Dieu et pour participer a ses grâces, il ne sufBt pas de lui rendre un culte sincère, mais qu'il faut accomplir sa volonté (2). Par là, nous dit Théophylacte^ il proclame la nécessité de joindre les œuvres à la foi ; il condamne les faux dévots, la fausse religion des Pharisiens présents (non moins que celle des faux chrétiens futurs) ;, qui se donnaient pour des personnages religieux, agréables à Dieu, vu qu'ils étaient exacts, jusqu'au scrupule , à accomplir les rites de la religion, tandis qu'ils ne songeaient pas
(1) Vide contexturam : quomodo mirabiliter argumentatur ! Vere non exterinribus tanlum oculis, sed et interioiibus est illuminatus.
(2) Si quis Dei cuitor est et vùluntatem ejus facit, hune exaudit.
même à en pratiquer les vertus ; prodigues d'adorations envers la majesté de Dieu, ils ne se mettaient point en peine de se conformer à sa volonté et de pratiquer ses lois (1).
Mais, que venez-vous dire, ô Sidoine ! dit en l'interrompant saint Augustin? Pendant que, par vos discours, vous faites triompher la sainteté du Fils de Dieu, vous glacez d'eiîroi les enfants des hommes. Yous venez de prononcer que Dieu n'écoute pas les pécheurs (2). Ah! s'il en était ainsi, qu'eu seraitil de nous tous qui sommes pécheurs? Dieu ne nous écoute donc point? Il est doue inutile de le prier? Pyous n'aurons plus qu'à mourir désespérés dans nos péchés (3)? Sidoine, vous nous atlérez ; venez donc ici au milieu de nous, vous, ô bon publicain ! racontez-nous ce que vous avez fait^ ce qui vous est arrivé dans le temple; rendez-nous l'espérance et convainquez Sidoine d'erreur (4). Ecoutez-le donc, ô Sidoine! ce bon publicain. C'était un pécheur, et comme pécheur il a prié (5). Dieu n'a pas laissé de l'exaucer : il était justifié au sortir du temple (6). Comment pouvez-vous donc soutenir que Dieu n'exauce pas les pécheurs devant l'exemple de ce
(1) Multi enim Dei cultores sunt, et Dei volunlatem non faciunt ; oportet aulem ulrunique adesse, et fidem et opéra.
(2) Deus peccatores non audit.
(3) Quid facient carnales? peribunt? Deum non rogabant?
(4) Veni, publicane; sta in medio; ostende tuam spam, ne infirmi amitlant speni.
(5) Propilius este mihi peccatori.
(6) Peccalor erat, et exauditus est et juslificatus.
pécheur exaucé de Dieu (1)? Quel que soit le langage de Sidoine, ô vous qui êtes pécheurs ! ne cessez jamais de prier ; confessez humblement aos fautes devant Dieu, et suppliez sans cesse avec humilité et ferveur, afin qu'elles vous soient pardonnées (2). Souvenez-vous que, parmi les choses que le Seigneur nous a recommandé de demander à Diee vous devez vous figurer également celle-ci : Pardonnez-nous nos offenses. En priant de la sorte, voife entrez dans le temple, débiteurs de Dieu, et vous en sortez acquittés (3),
Eh quoi! reprend Théophylacte, l'aveugle-ué et le publicain ne laissent pas que d'être d'accord, malgré une apparente contradiction, et tous deux disent la vérité. 11 y a des imposteurs^, tels que les hérétiques, qui cherchent les miracles pour confirmer leurs erreurs, leurs mensonges, leur hypocrisie ; il y a des pécheurs qui demandent la santé, les richesses, les honneurs, pour persévérer dans leurs péchés. C'est de ceux-là que Sidoine entend parler ; et, pour ceuxlà, il est très-vrai que Dieu ne les exauce point. Quant aux pécheurs comme le nublicaiu, par là même qu'ils demandent grâce et pardon de leurs fautes,
(1) Quid ergo dixisti : Deus peccatores non audit? Ecce peccatorerf Dcus audivit.
(2j Incunibite ergo orationibus, peccatores, confitemini peccata ve? tra, orale ut depellantur.
(3) Inler caetera quae jussit orari, et hoc proposuit : Dimitte nobig débita nostra. Debitores intrant, et exeunt absoluii (Serm. 43, lib. quiuquagint. Homil.).
ils out déjà un commencement de repentir ; ils sont entrés dans la catégorie des pénitents, et Dieu, en leur pardonnant, les exauce comme pénitents qui commencent et non plus comme pécheurs qu'ils ont cessé d'être (1).
Toute réplique au langage de Sidoine, langage plein de force et de vérité, devenait impossible. Aussi les Pharisiens, sans ressource pour le réfuter, en viennent aux insultes et aux injures : refuge ordinaire à employer par tous les ennemis de la vérité, lorsqu'ils ne peuvent plus en nier l'évidence ou en éluder la force. Et vous, disent-ils à Sidoine, vous, misérable, pétri d'iniquités et de péchés, maudit de Dieu avant de naître, car c'est pour cela que vous êtes né aveugle ; au sein de cette suprême assemblée, en notre présence, vous osez parler ainsi de cet homme? Indigne d'être notre disciple, vous osez nous faire la leçon (2)? Allez, sortez d'ici, misera, ble. Vous êtes excommunié, vous n'êtes plus juif (3). Telle fut la conduite des enfants du mensonge contre le confesseur généreux de la vérité. Mais insensés, s'écrie l'Emissène, en croyant le punir, ils ne firent que lui assurer la récompense glorieuse de sa confession et de son courage. En le rayant du ta-
(1) Cum peccatores veniam implorant de commissis translati sunt a gradu peccanlium ad slatum pœnilenlium. Cum Deus eos audit, non ut peccatores, sed ut pœnitentes audit.
(2) In prccaiis natus es lotus, et tu doces nos?
(5) Et ejecerunt eurn extra syuagogani. Ejeoerunt filii mendacii conf( ssurem veritatis.
bleau des Juifs, ils lui frayèrent le chemin au christianisme : ne fallait-il pas sortir de la Synagogue pour entrer dans l'Eglise et retrouver Jésus-Christ (1)? Effectivement^ Sidoine, repoussé par les Juifs avec une souveraine injustice, est accueilli par Jésus- Christ avec le plus tendre amour, déclare saint Augustin (2). Peu après, Jésus étant allé le rejoindre dans le temple et l'ayant accosté avec l'air de la bonté qu'il avait mise à le guérir de l'aveuglement du corps, lui dit : « Sidoine, voulez-vous croire au Fils de Dieu (3)?— Et qui est, où est. Seigneur, ce Fils de Dieu? répondit Sidoine : je désire vivement le connaître, et je suis prêt à le croire sur le témoignage devotre parole (4).» Alors Jésus-Christ lui dit avec la plus grande familiarité et la plus parfaite douceur : « Homme fortuné ! vous le connaissez déjà, vous le voyez, vous l'avez devant vous, ce Fils de Dieu : c'est moi, Sidoine, moi qui parle avec vous (5). » Pendant que la voix de Jésus-Christ fait retentir ces belles paroles aux oreilles de Sidoine, sa grâce fait briller un rayon de lumière divine dans son esprit, et produit dans son cœur fidèle un sentiment de foi vive, d'ardente charité : « Oui, oui, s'écrie-til, je vous crois, ô Seigneur, le Fils de Dieu ; et, se
(1) Multum profuit quod foras ejecerint; uisi euim de Synagoga exeant, non possunt Judaei Jesum vid^re.
(2) lUi expellebant, Chrislus excipiebat (S. August.).
(3) Credis in Filium Dei î
(4) Quis est, Domine, Filius Dei, ut credam in eum? (o) Et vidisti eum, et qui loquilur tecum, ipse est.
jetant par terre, se prosternant à ses pieds, il l'adore profondément (1). » Et de même que tous ces faits eurent lieu dans le temple, de même le Verbe incarné reçut alors pour la première fois, conformément aux prophéties, le culte de latrie, l'adoration publique qui lui était due comme Dieu et Seigneur du temple. Heureux Sidoine! d'avoir reçu la vue du corps et de pouvoir ainsi contempler la sainte humanité du Sauveur ; mais bien plus heureux encore d'avoir reçu la vue de l'âme et de connaître et de croire ainsi la Divinité! Heureux celui qui reçoit de Jésus-Christ ces yeux et cette lumière ! Heureux celui qui, après l'avoir reçue, la conserve et l'augmente !
SECONDE PAIlTIE.
A peine Sidoine achevait-il son adoration, que le Seigneur s'adresse au peuple et aux Piiarisiens qui l'entouraient, et d'un ton propre au Seigneur et à Dieu, Uleur dit : « Apprenez, par ce que vous voyez de vos propres yeux, que je suis venu dans le monde pour y exercer un discernement mystérieux, un jugement important (2) : pour que les aveugles acquièrent la vue, et que ceux qui voient, deviennent aveugles (3). » Choqués de ces paroles, les Pharisiens l'interrompent en disant : « A qui et de qui enten-
(1) At ille dixit : Credo, Domine. Et procidens, adoravit eum.
(2) In judicium veni in hune mundaui.
(5) Ul qui non vident, vidcnnt; el qui vidcnl, cœci fiant.
dez-vous parler? Serions-nous peut-être ceux qui, (le voyants, sont devenus aveugles *> — Oui, oui, répliqua directement le Sauveur, je parle de vous et avec vous. Oh! combien vous seriez moins malheureux si , étant véritablement aveugles, vous saviez que vous 1 êtes! voire aveuglement serait alors sans péché. Mais parce que, étant aveugles, vous vous glorifiez de voir, votre aveuglement est coupable, et vous y demeurerez plongés (1).»
Paroles à la fois terribles et consolantes! Le Seigneur, en transportant ainsi tout-à-coup son discours de l'ordre sensible à l'ordre spirituel, nous a donné lui-même le sens aUégorique de son miracle. Il nous a clairement indiqué qu'en guérissant Sidoine de la cécité corporelle, il a voulu nous apprendre comment il guérirait un jour les Gentils de la cécité spirituelle; comment il leur donnerait la lumière de la vérité divine qu'il devait ôter aux Juifs obstinés. De là vient que saint Augustin assure que le discours de Notre-Seigneur se réduit à ceci : l'humilité devait éclairer dans la vraie foi les Gentils étrangers aux choses de Dieu. L'orgueil devait, au contraire, aveu gler les Scribes savants et les retenir dans les ténèbres de l'infidélité (2).
Outre la révélation de ce mystère, le Seigneur, par ces paroles, nous a donné une instruction très-
0) Si «Eci essetis, peccalum non habereiis. Nunc autem dicitis quia VKlemus : peccalum veslrum nianet.
(-2) Humilitas gentcs insipientes fide iUuminavit ; superbia scribas • suinentes inlidelilate excaecavit
IIL • 3
importante, bonne pour tous les temps et pour tous les lieux ; c'était dire^ en effet : Je suis venu dans le monde pour séparer les croyants des incroyants, les bons des méchants, les pieux des impies (1). Je suis venu apporter la lumière de la vraie foi à ceux qui, sachant qu'ils sont dans les ténèbres de l'erreur, la cherchent avec humilité d'esprit et sincérité de cœur (2) ; tandis qu'il en sera tout autrement pour ceux qui, pleins de présomption et d'orgueil, croient se sufllre à eux-mêmes, de discerner mieux que les autres les choses divines et sans l'assistance de mon concours spirituel : ces faux voyants resteront dans les ténèbres (3). Chaque jour voit l'accompUssement de cette double sentence. Dans cet instant même où nous parlons, les envoyés de l'Eglise, en évangélisant les contrées idolâtres, portent à des peuples entiers la lumière de la vérité. Le prodige annoncé par Isaïe, figuré par la guérison de l'aveugle-né, se renouvelle au milieu d'eux. Ces peuples, gisant depuis tant de siècles dans les régions des ombres de la mort, acquièrent la vue de l'âme et ouvrent les yeux à la lumière vraie de l'Kvangile (4), Les aveugles voient; Jésus-Christ continue, du haut des cieux, au moyen de ses ministres, la mission qu'il exerça personnellement sur la terre et pour laquelle il y était venu (5).
(1) In judicium veni in niundum.
(2) Ut qui non vident, viueunt.
(3) El qui vident, cacci fiaiU.
(4) Populus, qui habitabai in tencbris, ridit lucem magnam.
(5) Ut qui a<M vident, videanl.
Tandis que le philosophe orgueilleux qui, fier de ses prétendues lumières, de son génie, de ses études, s'imagine voir assez bien pour juger de la vérité des dogmes et de la sainteté des lois du christianisme ; que Thérétique obstiné qui, idolâtre de sa propre raison, rejette ou admet, selon son caprice, avec l'Écriture, les dogmes et les lois de la véritable Eglise, persuadé qu'il voit mieux que le reste des hommes, ne sont en réalité que des aveugles , ils n aperçoivent ni les vérités les plus consolantes, ni les dogmes les plus lumineux contenus dans ces Ecritures qu'ils ont sans cesse entre les mains. C'est en eux que Jésus-Christ accomplit le mystère de justice, qui consiste à aveugler ceux qui présument voir (1). Combien il serait moins malheureux d'être entièrement aveugle, au lieu de voir mal ! d'ignorer totalement le christianisme, que de le déGgurer! d'ignorer l'Evangile, que de l'interpréter coiiforraément à leurs rêves et à leurs passions ! Ils seraient coupables devant la loi naturelle ; ils ne le seraient pas devant la révélation positive. Comme celui des Gentils , leur péché serait moindre , en reconnaissant leur aveuglement : la grâce de Dieu les guérirait comme elle éclaire tant d'autres nations ; ils seraient enfin excusables de tout péché (2). Mais, en connaissant l'Église qu'ils calomnient, les dogmes chrétiens qu'ils répudient ; en se vantant de connaî-
(1) Ut qui vident, cœci fiant.
(2) Si cxci essetis, peccatum non haberetis.
— 3G — tre mieux le christianisme que l'Eglise elle-même , d'en savoir plus que tous les docteurs catholiques, pendant qu'au fond ils ne se fient qu'à la témérité et à la méchanceté de leur cœur , ils ne sont que de véritables aveugles ; jamais ils ne seront guéris de cette cécité volontaire; ils y demeureront ensevelis comme dans un péché grave ; la cécité reste en eux comm.e un châtiment terrible (1).
Cette même sentence s'accomplit d'une autre manière sur ces catholiques qui, présomptueux à raison de leur ignorance des choses sacrées, appuyés sur la science du collège, sur la théologie des philosophes profanes, sur la doctrine des romans, sur l'érudition des almanachs , s'imaginent voir mieux que les ecclésiastiques instruits, que les hommes pieux, que les personnes dévotes, en matière de religion : ils traitent l'Évangile aussi légèrement qu'on traite la mythologie, et ils se mêlent de l'apprécier; ils trouvent les dogmes trop abstraits, les mystères trop élevés, la morale trop sévère; ils condamnent l'abstinence, ils plaignent le célibat, ils discréditent la profession religieuse, ils ridiculisent les pratiques de piété, ils se moquent de la pudeur, de la charité, de la dévotion. Malheureux! ils parlent et agissent de la sorte, parce qu'ils s'imaginent savoir beaucoup, tandis qu'ils ne savent rien ; de voir, tandis qu'ils sont aveugles, mais aveugles volontaires, puisqu'ils vivent au milieu des splendeurs de la foi ; aveugles inexcusables, mais
(1) Nunc autem dicitis quia videmus : peccalum Tcstrum manei.
ayeugles plus coupables que les hérétiques euxmêmes. Aussi leur aveuglement, tout à la fois péché et punition de leur orgueil, sera éternel (1).
Voyez, en effet, ce qu'est leur foi, malgré leurs prétendues lumières : une foi languissante, faible, mourante, si elle n'est point morte ; une foi qui tient à un fil et qui doute d'elle-même, parce qu'ils ne savent eux-mêmes s'ils croient ou s'ils ne croient point, s'ils sont chrétiens ou non ; enfin une foi obscurcie, enveloppée dans les ténèbres d'un cœur corrompu ; ténèbres beaucoup plus épaisses que les incertitudes et les ténèbres d'un esprit errant.
Hélas! si, rentrant en nous-mêmes, nous découvrons que ce sont là les vices de notre foi; si le spectacle d'une foi aussi faible, aussi froide, aussi inefiîcace, en comparaison de la foi des âmes vraiment chrétiennes, si simple mais si vive, si forte et si fervente, si tranquille et si efficace, si combattue et si heureuse; si ce spectacle nous humilie, nous confond, Jésus-Christ nous a découvert aujourd'hui le moyen de la raviver, de la rallumer. Ce fut par F humilité que nos pères reçurent la vue de l'âme, la lumière de la foi : c'est par l'humilité seule que nous pouvons conserver ce précieux héritage ; c'est par l'humilité que nous pouvons l'accroître. La science de Dieu ne commence à briller dans nos cœurs, dans notre esprit, qu'au moment où nous renouçons à la science des hommes. Où la raison cesse de discuter,
(1) Nunc autem
la foi commence à éclairer. La grâce commeuce où l'orgueil est éteint; et, dès que l'homme s'est rejeté lui-même, il commence à être rempli de la sagesse divine. A l'école de Jésus-Christ, à l'aide de la science du salut éternel, l'àme apprend à connaître sa propre misère, sent le besoin de prier, s'élève en s'abaissant, s'agrandit en se rapetissant ; elle apprend d'autant plus qu'elle est plus humble , et d'autant plus vite qu'elle est plus soumise. Trop heureux si nous nous attachons à cet enseignement ; si, rabaissant notre orgueil, renonçant aux misérables prétentions de la vanité, nous savons nous humilier devant Dieu et devant les hommes , comme Sidoine, nous trouverons Jésus-Christ dans le temps. Il achèvera, par sa grâce, l'œuvre de la révélation qu'il a commencée en nous; il nous en donnera l'intelligence, la connaissance pratique ; nous apprendrons à l'adorer en esprit et en vérité; nous deviendrons ses enfants affectueux, ses disciples zélés, ses imitateurs fidèles; et, après avoir conservé sa foi, accompli ses ordonnances, nous partagerons sa béatitude et sa gloire. Ainsi-soit-il 1