‹ École des miraclesChapitre 10 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

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grande des œuvres de Dieu ? Observez, en premier lieu, avec quelle dilii^encc l'historien sacré note le temps, le lieu, les augustes personnages du drame divin qu'il s'apprête à représenter. Toutefois, ces circonstances ne sont pas ici réunies seulement pour l'intégrité de l'histoire, mais encore pour l'intelligence du dogme ; elles sont encore mystérieuses et prophétiques.

Mais pourquoi Thislorien sacré, voulant fixer l'époque de ce céleste message, passe-t-il sous silence les années du règne de César et ne tient-il compte que du temps qui s'est écoulé depuis que le Précurseur a été conçu ? In sexto aulem mcnse. C'est parce que, devant le Très-Haut, ce n'est pas celui qui a le plus de pouvoir qui est grand, mais celui qui a le plus de vertu ; ce n'est pas celui qui commande aux autres qui est agréable à Dieu, mais celui qui commande à soi-même (I) : c'est parce que Dieu n'est pas admirable dans les grands, mais dans ses saints (2) ; c'est enfin parce que tout ce qui, dans les choses humaines, ne se rapporte pas à la religion et à la sainteté, est odieux au Maître suprême. On peut encore très-bien traduire de cette manière les mêmes paroles : Le sixièm^e mois après la conception de saint Jean par une mère stérile, eut lieu l'incarnation du Fils de Dieu, dans le sein d'une Yicrgc. L'historien sacré a dû réunir ces deux grands prodiges pour indiquer que le premier a été la préparation et la preuve

(1) Pro?-.xvi.

(2) Piial. LSVlI.

du second. Ea effet, nous vcrroiis sous peu le céleste messager citer à Marie la fécondité miraculeuse d'une mère stérile, pour prouver que Dieu peut aussi rendre une Vierge féconde. De plus saint Jean-Bapliste, en sa qualité de précurseur de Jésus-Christ, réunit en lui-même l'esprit des patriarches et des prophètes ; il résuma et représenta en sa personne tous les siècles qui avaient précédé la naissance du Messie, et durant lesquels Dieu avait fait servir les vicissitudes des empires non moins que de la religion à la préparation de l'Incarnation. En disant donc que cette dernière s'accomplit au sixième mois du Précurseur, c'était, selon Bède, dire qu'elle s'opéra au sixième temps de la préparation, ou au sixième âge du monde (1).

Il semble que l'évangéliste a voulu faire allusion au même mystère en nommant ici la Galilée : in civitaiem Galilœœ. Isaïe avait prédit que le Messie devait combler d'honneur et de biens spirituels la Galilée des Gentils, les peuples qui étaient plongés

(1) Mense sexto, id est sexta mundi œtate (Beda, in i tue).

Ce sixième mois commençait, d'après les calculs des interprètes, le 25 mars, temps qui suit l'équiuoxe, quand les nuits commencent à diminuer et les jours à croître. Comme l'Incarnation de celui qui est la lumière invisible de tout homme coïncide bien avec ce temps où la lumière de ce monde visible commence à augmenter! Selon un savant et érudit interprète, plusieurs pensent que le monde a été créé le 25 mars. Ainsi l'évangéliste, en disant que l'Annonciation est arrivée le sixième mois, ou le 25 du mois de mars, nous rappelle que le jour même où Dieu commença à créer le monde, il commença aussi à le restaurer par le moyen du Christ.

— G8 — dans les ténèbres de l'erreur, et qui verraient alors de leurs }cux le jour pur de la vérilé. Saint MalUiicu a fait observer que celte jjrophétic s'est accomplie par la i)rédioalioii et i)ar les miracles de Jésus-Christ jirécisément dans cette partie de la Galilée (1 ). Saint Luc semble, à son tour, vouloir dire la même chose, en remarquant que ce grand prodige s'opéra dans la Galilée : in civitatem Galilœœ.

Et cette petite ville de Nazareth, ville si pauvre et si abjecte, que les Juifs regardaient comme un déshonneur d'y avoir reçu le jour, et de laquelle on pensait universellement qu'il ne pouvait en sortir rien de bon ni (le grand (2) ; cette ville, dis -je, si méprisable aux yeux des hommes, que Dieu a choisie pour y accomplir la plus grande de ses merveilles , est nommée ici par une raison toute mystérieuses : In civilalem cui nomen Nazareth. Dieu veut indiquer que le nom déjà donné par le Prophète à cette ville fortunée, commence aujourd'hui à être une vérité (3) ; car en ce jour elle devient la vraie Nazareth, parole qui signifie sanctifiée, séparée, florissante : aujourd'hui le vrai Nazaréen, (4), le Saint des saints (5), le séparé de la foule des pécheurs (6)

(1) ut adimpleretur quod dicLum est per Isaiam prophotam : Via maris, Galila^a geulium. Populiis qui ambula'uat iu teuebris vidiL lucem inagnam {Matth. iv).

(2) Nazareth potest aliquid boni esse {Joan. i)?

(3) Addilur locus Nazareth. Nazareuus, id est Sanctus sauctorum nuutiabatur venturus {Glos. llic).

(4) Gènes. XLix.

(5) Daniel, x.

(6) Ikbr. VII.

— i\d ~ naît sur ce sol béni de la race de Jessé, comme une fleur précieuse sur laquelle l'Esprit- Saint se repose (1) et répand la bénédiction de Dieu (2).

Venant ensuite aux augustes personnages de ce grand événement, l'Évangile fait observer que Dieu lui-même est celui qui envoie, et que l'ange Gabriel, l'un des princes souverains des troupes angéliques, est celui qui est envoyé : Missus est Gabriel angélus a Deo. 11 n'y a donc "pas de doute, dit saint Grégoire, qu'il ne soit envoyé pour annoncer la plus importante de toutes les affaires (3). En outre, on peut traduire le mot Gabriel par vir Deiis, homme-Dieu. Combien, en effet, il était convenable de choisir pour messager celui dont le nom signifie déjà la double nature du Christ ! Ce nom signifie aussi la vertu ou la force de Dieu. Il y a donc encore ici un heureux accord : c'était Gabriel, c'est-à-dire Ja vertu de Dieu, qui annonçait le mystère que saiut Paul appelle le mystère de la vertu de Dieu, ou de la force de Dieu : Dei virtutum (4), le mystère de la descente du Dieu des vertus, terrible dans le combat, qui venait vaincre les puissances infernales (5). Ce message, il est vrai, est adressé à la Vierge, ad Virginem. Et comme la

(1) Isa. XI.

(2) Ps. CXXXIII,

(3) Summum angelum venire dignum fuerat, qui summum omnium uuntiabat (S. Greg., How. 37 in Evany.).

{Il) Dei virtulum (/ Cor. i).

(5) Pcr Dei forlitudinem annuntiandus erat, quia virtutum Dominus et potens iu prcclio, ad debellandas aereas potestates veniebat (S. Greg , loco cit.).

jeune Vicrp:e est le symbole de la pureté, de la grâce et de l'amour, uous compreuons tout de suite qu'il s'agit ici d'une mission de paix, de réconciliation, de miséricorde et de pardon. Remarquez néanmoins celte expression à la Vierge : que signifie ce mot la vierge, pris dans son sens absolu, sans nulle autre addition, sinon la vierge parfaite, la vierge d'esprit et de cœur, la vierge modèle de toutes les vierges, la vierge par excellence, la vierge déjà connue et célèbre dans les divines Écritures, dans les traditions des peuples et par l'attente de tout l'univers?

Mais pourquoi un ange plutôt qu'un prophète estil envoyé à la Vierge ? C'est, dit saint Jérôme, parce qu'il y a entre les anges et les vierges une certaine parenté, une amitié, une familiarité spirituelle et divine, puisque les vierges et les anges sont l'image parfaite, le miroir fidèle et le reflet ineffable de l'éternelle pureté et des perfections de Dieu (1). Saint Pierre Cbrysologue dit ceci : « Tl convenait qu'un ange vînt traiter avec la femme la grande affaire de notre rachat et de notre salut, parce qu'un ange, hélas! avait conclu avec h femme le traité funeste de notre ruine (2). » Ainsi tout d'abord nous est manifesté ce dessein de la sagesse et de l'amour infini de Dieu, de sauver fhomme par le ministère de

(1) Bene ad virginem , quia semper est angelis cognata virginitas (S. Jer., Sei'rn. de Ass.).

(2) Agit cum Maria angélus de salute,quia angélus cummuliere rgerat de ruina (S. J. CLrys., Senn. de An7i.).

la femme, qui l'avait fait tomber daus l'abîme (1). Ecoutons en dernier lieu le savant Bède : il dit qu'un ange fut envoyé de Dieu pour consacrer la Yierge par un fruit divin, parce que le serpent avait été envoyé par le démon pour profaner Eve, encore vierge, par un fruit infernal (2).

Ces paroles : « l'ange fat envoyé de Dieu à la Vierge » donnent encorç naturellement lieu à cette autre interprétation : C'est un Dieu qui envoie ; c'est un ange qui est envoyé du ciel, mais où? à qui? Peut-être dans l'opulente cité de Jérusalem? peutêtre à cette Rome fameuse, enivrée de gloire, à Rome la triomphante et la conquérante? Ou bien est-ce à Hérode? ou à une reine, à une impératrice? Non, hâtons-nous de le dire : c'est dans la petite ville de Nazareth, dans la pauvre maison d'une ouvrier et d'une obscure vierge que le messager céleste va chercher la Mère du Messie. II n'y a dans tout l'univers aucun lieu plus spleudide, nulle personne plus digne pour accomplir l'objet de son ambassade. Et quel est le mérite de cette Yierge pour avoir, entre toutes les filles d'Eve, la préférence et mériter de recevoir un tel ambassadeur de la part d'un si grand Souverain ? Son titre unique à un si grand honneur est sa virginité ornée des vertus qui en sont

(1) ut îiomo eisdem cursihus quibus dilapsus fuerat ad mortem, rediret ad vitam [Ibid.).

(2) Angeluâ mitUtur ad virginem divino partu conservandam » quia serpeus a diabolo mittebatur ad mulierem spiritu superbias decipiendam (Beda, in i Luc).

la condition, rornoniont ot le fruit. L'Évangile n'en assigne aucun autre: Missus est ad Vir(/inein, piXTCC qu'il n'} en a pas de plus sacré ni de plus agréable aux \eux do Dieu. Celte fortunée créature, fdle d'un peuple où les \iergcs, dans l'espérance flatteuse d'avoir part h la naissance du Messie, ne \ivaient que dans l'espoir de devenir épouses, pour deveuir mère ; cette créature fortunée, disons-nous, aime mieux rester dans l'opprobre, et, ouvrant une carrière toute nouvelle aux filles d'Israël, elle jure, la première, de conserver sur la terre iu\c virginité dont elle u'a pu contempler le modèle qu'au ciel ; si elle consentit à devenir éjjouse, ce fut à condition de demeurer vierge : ad Virginem. Considérez quel admirable contraste dans l'amour qui unit le Créateur à cette créature : elle est la seule femme de Judée qui renonce à la gloire d'être mère, et Dieu la rend la plus fortunée de toutes les mères de Judée. Elle renonce,, pour demeurer vierge, à l'espérance d'enfanter le Messie, et elle enfante le Messie sans cesser d'être vierge. Son Fils célesic ne sera pas moins généreux que son fidèle époux du la terre. Joseph respecte sa pudeur, môme après l'avoir prise pour épouse; le Verbe de Dieu la laissera vierge, môme après l'avoir rendue sa Mère, Oh ! mystérieuse force! oh ! charmes suaves de la virginité ! comme elle attire sur l'homme les regards et le cœur de Dieu! Ecoutons saint Ambroise : Cette sublime créature, dit-il, par l'odeur de son lis virginal, s'éleva au-dessus des splières, par delà les nuages et les eioiius, par delà

même les troupes angéliques, et pénétra jusqu'au plus haut des cieux, jusqu'au trône, jusque dans le sein de Dieu, qu'elle fit descendre enfin sur la terre, dans ce parterre odorant, dans le sanctuaire de ce cœur que Dieu avait cultivé et paré lui-même (1).

Eve, bien que vierge, était épouse lorsque l'ange des ténèbres vint pour la séduire ; c'est pourquoi il est dit que la Vierge était épouse, quand l'ange de la lumière vint pour la saluer : ad Virginem desponsatam. L'Évangile semble donc vouloir dire ceci : quoique la nouvelle Eve soit épouse, elle est cependant vierge, et elle sera encore vierge quand elle sera devenue mère, tout comme son Fils divin ne cessera pas d'être Dieu en devenant homme. Il était juste, ajoute saint Bernard, que le prodige d'une Yierge épouse, qui allait être Yierge mère, fût uni au prodige d'un Homme-Dieu. Une Vierge ne devait concevoir qu'un Dieu, et un Dieu ne devait naître que d'une Vierge (2). Joseph est le nom de l'heureux époux de cette Vierge épouse : viro ciii nomen erat Joseph ; il est aussi époux vierge. Le texte sacré remarque qu'il était de la famille de David, pour indiquer, dit Bède, que l'épouse était aussi de cette famille royale ; car, chez les Juifs, les mariages ne se contractant qu'entre les personnes de la même tribu ou de la même famille,

(1) Haec nubes, aéra, angelos sideraque transgrediens, Verbum Dei in ipso sinu Patris invenit; et toto hausit pectoi'e (Lib. I, de Virrj.).

(2) Talis partus congruebat Virgini, ut non pareret nisi Deum ; et talis nativitas decebat Deum, ut non nisi de Virgine nasceretur (S.Beru., Se/m. 2 de Adv.).

la {généalogie de la iemnie se connaît par celle da mari, qui est la seule tracée par les Ecritures (1). L'évaniiélisle donc, en disant que 1 c[)Ouse dc.sccr.dait de David, nous apprend que Jésus devait de même i-n descendre ; il nous rappelle la prophétique promesse que Dieu lit à ce saint roi, quand il annonçait que le Messie naîtrait de sa race (2) ; enfin, il nous fait connaître pourquoi Isaïe prédisait à la famille de David le grand prodige d'une Yiergc devenue mère (3).

Mais quel est le nom de l'épouse Vierge? L'évangéliste, après nous avoir jusqu'ici tenus en suspens, nous le révèle en ces termes : « Et le nom de la Yiergc est Marie^ » parole qui veut dire maîtresse ou souveraine. Quel nom eût mieux convenu à celle qui devait être la 3Ière du Seigneur! C'est, en effet, le titre glorieux par lequel les traditions juives désignaient la Mère du Messie. Le rabbin Haccados, comme on le voit dans Galatien, dit qu'elle serait appelée 3Iaitresse (4). Et, dans le vrai, dans toutes les Liturgies, dans les Églises, même les mahométans, à plus forte raison tous les peuples chrétiens appellent Marie Notre Maîtresse (dame), comme Jésus- Christ son Fils est appelé Notre-Seigneur. Elle est appelée Maîtresse dans le même sens absolu et gé-

(l) De domo David non solum ad Joseph, sed adVirginom hoc est référendum; Ippi^ enim erat prœcepium, ut de sua quLsque tribu et famiUa uxorem duceret {In Luc).

(^2) De fructu ventris tui ponam super sedcm tuam [Ps. cxin).

(3) Et nomen virginis Maria.

(4) Messiœ Mati'em Dominam nuncupatur (Haccados., lib. Vil).

néral qu'elle est nommée la Vierge^ c'est-à-dire la souveraine Maîtresse par excellence, parce que son empire n'a d'autres limites que celles du royaume de Dieu sonFils : elle est, par la grâce, ce que son Fils, Notre-Seigneur,est par nature; rien n'était donc plus convenable, comme dit un Père, que la grandeur du Fils fût commune à la Mère ((). 0 Marie! souveraine toute puissante, mais en même temps Maîtresse dont l'empire est la miséricorde , dont la nature est la clémence, dont le sceptre est la douceur, et doiit la gloire est l'amour, daignez bénir et protéger toujours vos serviteurs et vos enfants !

« Et le nom de la Vierge était Marie ! » Oh ! syndaxe divin! Oh! harmonie, oh! paroles sublimes, devant lesquelles pâlit toute l'éloquence des rhéteurs profanes! Observez, mes frères, comme à la fin de cette période évangélique si douce au cœur et qui cache, sous de simples paroles, une si grande prophétie, observez avec quelle grâce apparaît le nom de Marie ; on dirait un rayon lumineux qui explique et conclut tout le discours ! Et nomen Virginis Maria. Nom, après celui de Jésus, le plus déliceux ; il est l'espéraiice des pécheurs , le soutien des hommes sur la terre, la joie des bienheureux dans le ciel, la gloire des anges, la terreur des démons, l'ornement de la création, les délices du Créateur!

Mais pourquoi saint Luc dit-il que « l'ange entra auprès de Marie, » au lieu de dire : l'ange apparut à Marie ? Et ingressus ad eam angélus, comme il s'était

(1) Decebat enim Matrem qua) filii sunt possidere.

— 7(5 — déjà exprimé dans ce passage : apparuit antem illi (Zacharia^) aiu/rlus ? Saint Bernard, qui semble avoir reçu d'en haut des yràces et des lumières particulières sur ce mystère, dit que ces paroles : « l'ange entra auprès de Marie, » signifient que l'ange, sous une rornie corporelle, pénétra, les portes restant fermées, dans l'humble cellule de la Yierge, comme plus tard Jésus entra dans le cénacle (1). Ce miracle, par lequel le serviteur entra dans la demeure de Marie et en sortit sans ouvrir les portes, fut une préparation, une preuve et une assurance du prodige encore plus grand par lequel le 3Iaître devait entrer dans le chaste sein de sa Mère divine et en sortir, sans altérer sa virginité , en accomplissant ainsi la prophétie de la iwrte orientale, par où Dieu seul devait entrer et sortir sans l'ouvrir.

Si nous désirons d'autres interprétations, nous pouvons écouter encore les Pères, qui nous disent que l'écrivain sacré a voulu faire comprendre que Marie était renfermée seule, méditant sur le grand mystère auquel elle a eu tant de part, et s'efforçant, par ses prières, d'en hâter l'accomplissement; et que la Maîtresse et le modèle des vierges leur a enseigné, par son exemple, que la retraite est la gardienne de la pudeur, et que le silence est l'école de la chasteté : ainsi parle saint Ambroise (2).

(1) Per clausum ostiuœ ad abdita Virginis Angélus penetravit (S. Bern., loco cit.).

(2) Decet soliludo verecundiam ; et gymnasium pudoris secretum est (S. Bern., Exhort. ad Virg.).

Plusieurs interprèles pensent que Tangc, supérieur à Marie par nature, mais inférieur eu pureté, en grâces et en dignité, fléchit le genou devant elle, et que c'est dans cette attitude de respect pour celle qui allait devenir la Reine des auges et la Mère de Dieu, qu'il prononça les paroles : « Salut, ô toi, pleine de grâces ! le Seigneur est avec toi : Gratia plena, Domimis tecum. Oh! salut vraiment sublime et magnifique* que jamais oreille mortelle n'entendit sortir d'une bouche céleste ! Ce n'est point, en effet, une vaine parole, mais un augure céleste, une révélation, un témoignage de ce qu'est réellement Marie, comme aussi une admirable prophétie de ce qu'elle allait devenir sous peu !

En premier lieu ce mol Ave, selon le témoignage des Pères, fait ici clairement allusion au nom d'Eve (1). En effet, Eve signifie ; vital, vivifiant, mère des vivants. Il peut, à première vue, sembler étrange, comme l'observe saint Épiphane, qu'Adam ait, après le péché, donné à sa compagne un nom si beau, en l'appelant Vivante et Mère fortunée des vivants, lui qui avait entendu la sentence terrible qui la condamnait, avec tous ses fils à la tombe et la rendait, par conséquent, la Mère infortunée des morts (2). Mais il n'en est pas ainsi, continue le même Père ;la conduite d'Adam ne fut ni contradictoire, ni vaine ; elle fut prophétique

(1) Dixit : Ave, ut alludat ad nomen Evse (A Lap.)-

(2) Eva mater viventium vocata est postquam audivit : PLdvis es ; et mirum est, quod post transgressiouem hoc maguuiii nomen habuerit. Beata Mater Dei Maria per Evam signilîcabatur, quee per euigma accepit, ut Jlater viventium diceretiir (S. Epiph.).

et mystérieuse. En parlant ainsi, il eut en vue Marie, et, u;uidé par une lumière divine, il connut et annonça que Marie, dont Eve encore vierge et épouse était le type et la figure, serait la vraie ftlère des vivants. Or, elle ne commença à l'être qu'au moment où elle conçut l'Auteur de la vie. L'ange, par ce salut: Vis, ù Marie! Gt'e, voulait donc lui dire qu'elle était la vraie Eve, mais une Eve pleine de grâces, tandis que la première élait pleine de péchés ; qu'elle était fidèle à Dieu, tandis qu'Eve lui avait été infidèle, et que, dans ce moment raiême, l'antique prophétie s'accomplissait en elle.

Remarquez, mes frères, que cette parole ave, que les Latins ont emprunté aux Hébreux et qui a la même signification dans les deux langues, est l'anagramme du nom d'Lve. Cela veut dire, d'après saint Augustin, que la malédiction d'Eve se changea en bénédiction pour Marie ; que celle-ci effaça la faute de celle-là, par la grâce de Dieu qui la remplissait, et déborda de son sein sur le monde (1). C'est pour cela encore que l'ange l'appela : « pleine de grâces : gratta 2^lena, » c'est-à-dire, comme l'explique saint Bonavcnturc et Maldonat, la créature fortunée dans laquelle toutes les grâces, tons les mérites, dont Jésus-Christ est la source, et qui brillent çà et là dans les saints, comme des rayons partiels, se trouvèrent tous réuîîis en Marie, comme dans leur soleil,

(d) Maria iinpleta Prit gratia, et Eva evacuatur culpa. Maledictio Evae in bcmedictionein mutatur Mariae (Aug., Serm. 18 de Sanct.).

leur centre radieux. On peut encore dire que les vertus diverses, qui sont comme autant de ruisseaux spirituels où chaque saint s'abreuve, étaient confondues dans Marie comme dans leur mystérieux océan (1). Qu'il est bien, dit saint Jérôme, de saluer comme pleine de grâces celle dont l'Esprit sanctificateur s'est servi pour répandre la céleste rosée sur toutes les créatures (2).

De même ces paroles : « le Seigneur est avec toi : Dominus tecum, » signifient que le Seigneur qui réside, par son immensité et sou efficacité, dans toutes les créatures, souvent avec les pécheurs mêmes par sa grâce actuelle, et avec tous les justes par sa grâce sanctifiante ; que le Seigneur, dis-je, réside en Marie, non -seulement sous toutes ces formes, mais qu'il y est encore, d'une manière toute particulière et ineffable, sous un mode plus noble et plus intime. Saint Augustin enseigne que c'était dire à Marie : Le Seigneur est avec toi d'une manière bien plus parfaite qu'il n'est avec moi (3), car tu es pleine de grâces, pleine de Dieu ; il est en toi et avec toi, comme tu es en lui et avec lui ; tu appartiens à Dieu, tu es entièrement possédée par lui, en un mot tu es toute de Dieu ; et, pour cette raison, la créature par excellence à laquelle Dieu est le plus intime-'

(1) Sicut omnia flumina intrant in mare, sic omnes gratiae, ^uas liabuerant angeli, patriarchae, prophetse, apostoli, martyres, confessores, virgines, in Mariam fluxerunt (S. Bona., Spec, c. 2).

(2) Bene gratia plena par quam largo Spiritus Sancti imbre perfusa est omnis creatura (Jér., Sei^m. de Ass.),

(3) Dominus tecum magis quam mecum (S. Aug,),

meut uni, et en réalité, comme il est dit dans les cantiques sacrés, tu es la vraie, la grande, l'unique amie du Créateur (I).

L'ange, l'évangéliste céleste des grandeurs de Marie, ne s'arrête pas encore. Après avoir dit qu'elle était unique aux yeux de Dieu, il proclame qu'elle est la privilégiée entre tous les descendants d'Adam : a Tu es bénie entre toutes les femmes : Benedicta tu in mulieriOus, » et cela dans le même sens absolu et substantiel qu'elle avait été appelée Vierge, mère des vivants, pleine de grâces, parente de Dieu ; c'est-à-dire que Marie est la femme, le modèle, l'honneur et la gloire de toutes les femmes ; qu'elle réunit seule en elle toutes les vertus, tous les mérites, tous les privilèges, toute l'excellence de la femme dans ses états divers : la liberté d'esprit de la veuve, la charité de l'épouse, la pureté de la vierge et la fécondité de la mère.

De plus, Marie est la bénie entre les femmes, parce qu'elle est la seule qui ait reçu la faveur divine par le fruit de son sein, heureux enfant! où se trouvent toutes les bénédictions et dans lequel devaient être bénies toutes les tribus de la terre.

Mais que fait Marie et que répond-elle à un tel discours? La nouvelle Eve se comporte tout autrement avec l'ange Gabriel que l'ancienne avec l'ange des ténèbres. Le discours du tentateur à Eve suppose et exalte dans cette femme imprudente une indépendance, un mérite, une excellence qu'elle n'avait

(1) Una est arnica mea, una est {fiant, iv).

pas (1). Le discours de l'ange à Marie annonce dans cette bienheureuse Vierge une grandeur, une grâce, qu'elle possédait réellement : Ave, gratta plena, Dominus #ec^«/^. Néanmoins le langage de lange menteur, au lieu de troubler l'esprit d'Eve, l'enivre d'une amour insensé d'elle-même et la remplit d'un orgueil démesuré, qui l'entraîne jusqu'à mettre en doute la véracité des menaces de l'Éternel : Ne forte moriamur. Au contraire, le langage sincère de l'ange, qui aurait dû, ce semble, rassurer Marie et la rendre contente d'elle-même, la trouble, la déconcerte et la fait trembler. Elle ne se reconnaît pas dans le portrait tracé par Gabriel. L'orgueil fit qu'Eve prit un ange de ténèbres pour l'ange de lumière, tandis que l'humilité fait que Marie craint de rencontrer l'ange de ténèbres dans celui de la lumière, bien qu'elle soit habituée à la vision des esprits et à leur compagnie. Marie se croyait indigne d'un si magnifique salut, prononcé avec un si profond respect ; au lieu donc de s'en complaire, elle s'en épouvante ; ne comprenant point pourquoi il lui est adressé, elle reste muette, pensive et agitée (2) .

Mais l'ange, l'appelant par son nom pour lui inspirer plus de confiance, lui dit : «« Ne craignez point, ô Marie! car vous avez trouvé grâce devant Dieu ; » c'est-à-dire, comme l'explique saint Bernard, vous

(1) Cur praecepit vobis Deus, ut non comederetis de omni ligno paradisi {Gen. m).

(2) Quae cum audisset, turbata est in sermone ejus, et cogitabat qualiâ esset ista salutatio {Luc. i, 29).

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