II
— IS — adonnés à ces désirs insatiables. C'est pourquoi saint Grégoire affirme que rindropisie de ce pauvre malade élail la figure véritable de celle dont le cœur et l'esprit des Pharisiens étaient mortellement atteints (1).
Comme, en effet, ils appartenaient à la secte des Sadducécns, ils ne croyaient ni à la spiritualité de l'âme ni à la vie future. Plongés dans le plus honteux matérialisme, selon l'horrible peinture qu'en a faite saint Pierre Chrysologuc, ils cherchaient uniquement les plaisirs fugitifs de la vie présente; ils n'aspiraient qu'aux dignités, ils convoitaient ardemment les richesses, parce que, avec l'argent et les dignités, on se procure toutes choses. Ils entraient dans les charges, n'ayant d'autres mérites qu'une ambition démesurée, unie à une bassesse extrême. Ils avaient profané les choses saintes et ils mettaient à prix, sans aucune pudeur, le pardon des péchés, faisant ainsi un trafic sacrilège de la piété et de la religion.
De plus, dévorés par les flammes impures de la luxure et par la cupidité, remplis d'orgueil, perdus dans le luxe, dégradés et avilis par la débauche, ils pensaient qu'il leur était impossible de changer de vie, et partant ils n'espéraient plus de pardon (2).
(1) Per alterius aegritudinem corporis, in aliis exprimebatur languor seu segritudo cordis et mentis {I?i Evang.).
(2) Sacerdotes profanaverunt sancta; et peccata mandentes, in protium veuiam pietatemque couverti^rant. — Cnpidiîate iuflammati, capti pompa, vitiis sauciati, vanitatc ebrii, madefacti luxu.
Or^ le Médecin charitable, en rendant la santé à cet hydropique, Toulaii aussi guérir ces malheureux esclaves du péché, plus malades encore dans leur esprit ; il voulait retirer ces pécheurs, plus stupides que 1 ane et plus endurcis que le bœuf, de l'abîme de désespoir et de vices où ils étaient tombés, puis leur inspirer la confiance en sa miséricorde. C'est ainsi qu'il leur dit par ce fait miraculeux mieux que par les paroles : Considérez, infortunés pécheurs,que, de la même manière que, par ma divinité,, je rends la ianté du corps à ce malade, ainsi je peux vous accorder le pardon et effacer le péché de vos âmes, si vous vous rendez à mes invitations (1). Mais tout fut inutile pour eux, mes frères : comme des malades en délire^ loin de profiter de ce remède ineffable, ils en prirent occasion de détester de plus en plus le céleste Médecin qui le leur offrait. Ils furent humiliés par les paroles du divin Maître ; mais ils n'en furent point contrits ; ils s'en trouvèrent confus, et non convertis. Loin de là ; car, ainsi que l'évangéliste le fait remarquer, peu après cela, le Sauveur cherchant à leur faire comprendre que les biens de la terre sont vains et funestes, si on néglige de s'en servir pour se faire des amis dans le ciel (2), ils se moquèrent et de ses paroles et de sa personne adorable : c'étaient vé-
quia de correctione niliil cogitare poteraut, de venia nihil sperabant [Scrm. 2).
(1) Perinde ac diceret Dominus, non verbis sed factis : sicut isti bydropico pristinam sanitatem restitue; ita et vobis, si obe;dierilis mandatis nieis, peccata dimittere potero (Aim., loco cit.).
(2) Facile vobis amicoô de mammona iniquitatis {Luc. xwr}.
— -JO — ritablcnient des h} dropiques d'esprit; ils avaient le cœur ^'oullé par l'humeur viciée, c'est-à-dire par Tavaricc (i).
Quand l'ambition et l'avarice se sont emparé du cœur, surtout lorsqu'il s'agit de personnes consacrées à Dieu, elles l'enorgueillissent, l'endurcissent et le rendent également insensible et à l'action de la grâce de Dieu, et au spectacle des misères humaines. La prospérité l'enivre, la tribulation le désespère, les châtiments de Dieu l'endurcissent, la religion ne le touche pohit, les bous exemples ne l'édifient pas, la grâce ne le réveille pas, l'âge décrépit ne le détrompe pas, une mort imminente même ne le détache point des biens terrestres. Courbé, attaché à la terre, l'homme ambitieux et avare, vrai enfant de l'antique serpent condamné à se nourrir de terre, n'aspire qu'à la terre, n'aime que la terre et n'adore que la terre. C'est pourquoi saint Paul appelle l'avarice une vraie idolâtrie (2) .Et quel est en réalité le dieu de l'homme possédé par l'amour des biens terrestres, sinon Tor et les postes lucratifs, auxquels il sacrifie, avec le même sang-froid, et les commodités les plus indispensables du corps, et les sentiments les plus légitimes du cœur, et les plaisirs les plus honnêtes de la terre, et les ineffables délices du ciel, et le corps et l'âme, et la mort, le bien-être du temps et la béatitude éternelle : Avaritia, guœ est idolorum servitus.
(1) Audiebant autem Pharisaei, quia avari erant, et deridebant eum (Loco cit.).
(2) Avaritia quae est idolonim servitus.
Voilà donc la passion qui, principalement, rendit les Pharisiens si ingrats à la voix divine et qui, selon la menace du Sauveur, les entraîna à l'apostasie et les fit mourir dans leur péché.
Mais, pour noui;?, mes frères, contrairement à ces pécheurs endurcis, avares et orgueilleux, tâchons de retirer du miracle du Sauveur le profit qu'ils ne voulurent pas en retirer eux-mêmes ; car sa divine miséricorde, en cela même qu'elle faisait pour eux, s'étendait encore à nous : elle est donc aussi venue nous chercher. Il ne s'agit pour nous que d'aller à sa rencontre. L'hydropique sera encore notre guide dans la seconde partie des réflexions qu'il nous a inspirées.
SECONDE PARTIE
L'hydiopisie a trois caractères principaux : 1 " l'hydropique, dévoré par une soif excessive, a d'autant plus soif qu'il boit davantage ; 2° il a la poitrine et les régions voisines horriblement gonflées par la concentration des humeurs, tandis que le reste du corps est aride et desséché; 3" enfin, il a la démarche faible et incertaine, la respiration gênée^, l'haleine infecte. Or^ voilà l'image fidèle de notre âme, quand nous sommes dominés par Famour des choses terrestres. Alors, véritables hydropiques dans notre esprit , nous sommes inhabiles à respirer librement dans la pure atmosphère des choses divines, impuissants à faire un pas dans la voie du salut éternel ; nous faisons connaître, par nos discours tout profanes, toujours terrestres et pleins de luxure, la cor-
ruptioii de nos passions ; nous sommes dégradés de cœur et pauvres d'esprit, tout remplis d'appétits impurs, sans aucune pensée ni sentiment verlucux. Kous sommes dévorés par une soif inextinguible des richesses, des honneurs, des plaisirs du luxe, des commodités de la vie, soif horrible, qui s'excite à mesure que nous cherchons à l'apaiser. Nous sommes avides de tout, contents de rien, vils dans notre orgueil môme, pauvres au sein de l'abondance, malheureux dans notre propre félicité. Or, comment ferons-nous pour guérir d'une si affreuse maladie d'esprit, si nous avons le malheur d'eu être atteints? Nous ferons comme l'h} dropique dont notre évangile nous retrace la conduite, afin de nous servir d'exemple. Avant tout il abandonna les remèdes humains et eut recours aux moyens divins. Ayant congédié les hommes de l'art, il alla trouver le céleste Médecin, Jésus-Christ. Voilà donc, dit saiiit Augustin, le remède eflScace, le Médecin tout-puissant auquel nous devons avoir recours, et qui peut seul nous guérir (1). Ce n'est point par la lecture des moralistes profanes, ni en assistant aux représentations théâtrales (que des hommes stupides et insensés appellent l'école de la vertu) qu'on guérit des infirmités de Tàme. Ni la philosophie, ni les romans, ni le théâtre n'ont jamais rendu le chrétien meilleur. Tout cela peut fournir un aliment passager à la curiosité de l'esprit; mais réformer le cœur! jamais! Une semblable guérisonest réservée à la loi sainte de Die u,
(l; îpse medicus, ipse et remedium (August.).
qui a la vertu de convertir les âmes par la grâce divine dont elle est revêtue (1). "Vainement espère-t-on de la sagesse humaine ce que la grâce de Dieu ne donne point. Nous devons donc recourir à Jésus- Christ ; c'est de lui seul, dit saint Chrysostome, que nous pouvons obtenir notre guérison (2).
En second lieu, l'hydropique se présenta au divin Médecin pendant qu'il était à table. Et nous aussi, chrétiens, ilous devons nous présenter à lui dans le temple saint, où, sous le voile de la divine Eucharistie, il est en quelque sorte assis à la table de son amour, non-seulement comme un Dieu clément, qui brûle du désir de nous pardonner tous nos péchés, mais comme un médecin charitable, prêt à nous guérir de toutes nos infirmités (3). Ah! notre guérison, s'écrie Bède, sera certaine, si nous allons trouver ce doux Sauveur à ce divin banquet. Dans les habitations profanes, on respire un air charnel et mondain, qui assoupit l'esprit, corrompt et matérialise insensiblement le cœur ; mais, dans le saint lieu, en présence de Jésus-Christ caché sous le symbole eucharistique, on respire un air spirituel et céleste, qui nous rend insensiblement meilleur, et nous élève au-dessus de la matière, en nous spiritualisant en quelque sorte. La divine Eucharistie répand comme une atmosphère de
(1) Lex Domini immaculata couverlens animas (Ps. xviii).
(2) Hydropicus est omnis qui ob dissolutam et lubricam vitam in anima graviter œgrotat, et Christo eget [Caten.).
(3) Oui piopiliatur omnibus iniquitatibus tuis, qui sanat omnes infirmilates tuas. — Hos tamen si ad Christi convivium vencrint, sanat Jésus (Beda).
sainteté, de grâce et d'amour^ au milieu de laquelle rhoramc se sent ap;raiidir le cœur et élever l'esprit vers les choses divines. Donnez-moi le plus grand pécheur ; s'il se présente et s'humilie devant la divine Eucharistie, l'adorant profondément^ il est iinj)ossible qu'il ne conçoive des désirs de conversion. Comme l'on sort toujours moins homme des assemblées des mondains, de même l'on est toujours meilleur chrétien quand on a été en la compagnie de Jésus. C'est pourquoi le démon, voulant perpétuer en nous l'hydropisie de nos vices, nous iiis])irc une sorte de théophobie^ ou une certaine peur de Dieu et i'éloignement de son saint temple ; car il n'ignore pas que le pécheur qui fréquente la maison du Seigneur et se présente souvent, avec les dispositions voulues, à ce Dieu qui y habite, se convertit à la longue, recouvre la santé de l'àme et vit de la grâce.
C'est donc mal à propos que nous nous plaignons de la faiblesse de la nature, de la force des passions, de la multiplicité des dangers,, de la chaîne et du poids des mauvaises habitudes; car saint Grégoire nous apprend que la cause de notre perte éternelle, notre véritable tort consiste en ce que, étant gravement malades, le sachant et l'avouant , nous vivons loin du temple, nous fuyons le médecin et dédaignons le seul remède qui puisse nous guérir (1).
En troisième lieu, l'hydropiquc se tenait en la présence du Sauveur sans prononcer une seule parole : erat ante illum. Mais s'il se tait, son cœur
(1) Si infirmns es, quaro non recurris ad nieOicum?
parle ; il est rempli de foi en la puissance, et de confiance en la bonté du Sauveur. Ainsi, quand nous sommes en la sainte présence de Jésus, il n'est point nécessaire que notre bouche prononce de longues prières, puisqu'il nous enseigne que l'eflacacité de celle-ci ne consiste pas dans le nombre des paroles, mais dans les vifs sentiments du cœur (1). Nous devons, dit saint Augustin, crier vers Dieu plus de cœur que "de bouche ; car Dieu accorde sa grâce non pas à celui qui crie beaucoup, mais à celui qui aime bien (2).
En quatrièm e lieu, cette expression de l'évangile : « il se tenait devant lui : erat anteillum, » indique que l'hydropique, sans adresser la parole au Sauveur tenait toutefois ses yeux fixés sur lui, s'attendant à rencontrer le regard du Fils de Dieu, et, par cette voie , transmettre à son cœur divin le cri de son propre cœur. Voilà l'image parfaite denotre pauvre humanité, infirme et souffrante, affaiblie jusqu'à ne pouvoir pas même exprimer sa propre infirmité et sa douleur ; voilà aussi le moyen d'attirer sur nous la miséricorde de Dieu,
Yoyez le pauvre mendiant : il se place quelquefois sur le passage ou en la présence des riches ; il ne leur adresse aucune parole, mais il dirige de temps en temps sur eux un regard plein de tristesse, pour leur indiquer sa misère et son triste état ; il leur fait
(1) Orantes, uolite multum loqui {Matfh. vi).
(2) Clama non ore, sed corde ; apud Deum non valet magous clamer, sed magnus amor.
— 2C — entendre nnc humble plainte, un soupir intérieur qui dit infiniment pins que tous les discours. Telle est, mes frères, la manière dont nous devons nous comj.ortcr en la présence de Jésus-Christ : nous devons fixer sur lui un regard de respect et de confiance, d'humililé et d'amour; un regard qui soit l'expression sincère de la confusion et de la douleur de nos infirmités spirituelles et du désir d'en être guéri ; un regard qui dévoile notre misère et qui demande miséricorde, lors même que la bouche se tait. Un tel regard, sorti de notre cœur, se communique à celui de Jésus ; il lui parle et en reçoit une réponse ; et les cœurs qui se parlent et se répondent, finissent par s'aimer. Alors, mais seulement alors, dit saint Chrysostome, notre guérison sera certaine (1).
Enfin l'évangile disant, non pas que l'hydropique se tient, mais qu'il se tenait devant le Sauveur, exprime la constance de sa prière, d'autant plus éloquente qu'elle était plus sQencieuse. Il ne reçut pas tout de suite la grâce qu'il implorait, mais seulement à la fin du festin. Et, en attendant, il n'a pas honte de rester là, exposé au mépris de tant de monde, de soutenir les regards dédaigneux des Pharisiens, les moqueries des convives et les insultes des serviteurs. Nul n'a pitié de ce malheureux, personne ne s'intéresse à son sort, aucun ne s'occupe de lui. Le Sauveur même, qui avait déjà ses desseins de Traie commisération sur lui, mais qui voulait éprouver sa foi et en accroître le mérite, feignit d'abord de
(1) Si erit ante Cbrislum, plane sanabitur {Caten.),
ne pas faire attention à lui ; il ne lui adressa aucune parole, pas même un regard. Alors cet hydropique devient notre modèle etno'rc maître dans la prière. Car^ malgré tous ces motifs de découragement, il ne perd néanmoins pas courage, ne se rebute ni ne se fatigue ; mais, toujours dans la môme attitude, excitant la compassion, immobile et debout devant le Fils de Dieu, sans se lamenter ni se plaindre^ même intérieurement, il attend, avec une humble patience et une religieuse résignatiou, le moment où il plaira au Sauveur de le guérir : on dirait que plus il est dédaigné, plus il espère. Or, voilà comment nous devons agir nous-mêmes, quand le divin Médecin nous fait attendre le remède qui doit nous guérir: nous ne devons point perdre courage ni manquer de confiance. Selon le conseil du Prophète, à l'exemple de la pauvre servante qui, tenant son regard attaché sur la main de sa prévoyante maîtresse, attend patiemment et en silence la nourriture dont elle a besoin, nous ne devons pareillement jamais nous fatiguer de tenir fixé sur Dieu Je regard de notre espérance et de notre prière, jusqu'à ce qu'il lui plaise enfin de nous faire miséricorde (1). N'en doutons point, mes frères, le cœur tendre de Jésus finit à la longue par se laisser toucher au spectacle de notre misère, son oreille par s'ouvrir au cri d'une humilité confiante. La vue de nos infirmités l'apaise, l'attendrit, le touche et lui fait exercer sa charité. Il nous
(1) Sicut oculi ancillae in raanibus dominœ suse, ita oculi nostri ad Dominum, douée misereatur nostri.