‹ École des miraclesChapitre 2 sur 46 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

L'évangéliste saint Luc rapporte que le Sauveur du monde, ayant été invité à manj;cr chez un prince des Pliarisiens, ne fit point difficulté de s'y rendre, et que c'était un jour de fête, jour du Sabbat (1). Ainsi ce divin Maître, qui était venu sur la terre pour nous enseigner, entre autres choses par ses paroles et par ses exemples, la mortification, le jeûne et la pénitence, ne craint donc pas de se faire voir, même un jour de fête, à un festin. Ne connaît-il donc pas la malice et l'âme envenimée des Pharisiens, qu'il appelait lui-même race de vipères? Ne sait-il pas que ce prince ne l'a invité chez lui, ni par affection, ni par dévotion , mais pour en retirer soi-même de l'honneur, en faisant voir qu'il recevait dans sa maison un si grand personnage, regardé par le peuple comme un grand prophète, auquel cependant il ne portait nullement envie (2) ? Oui, répond saint Cyrille, le Sauveur connaît la profonde perversité des Pharisiens ; néanmoins il ne dédaigne pas de prendre place à leur table, afin de les porter à la pénitence par sa prédication et par ses miracles^ et, de cette manière, leur obtenir le pardon de leurs

(1) Cum intrasset Jésus in domum principis Pharisaeorum sabbato comedere panem {Luc. i).

(2) Pharisœuo iste tanquam prophetam vocavit Jesum ad convivium, opiuioDem venari cupiens, quod ipsi nou iuvideret (Eut., Expos.).

péchés (1). Semblable au chasseur qui tend ses filets là où il sait que les oiseaux vont se reposer, le Seigneur se rendait plus Yolontiers au temple, dans les synagogues et dans les maisons des grands aux jours de fête, parce qu'en ces jours et en ces lieux, il y trouvait un plus grand nombre de personnes à instruire et dames à sauver (2).

L'on peut dire aussi que c'était surtout au milieu des festins que les Pharisiens, ces hommes aussi indulgents pour eux-mêmes qu'ils étaient sévères pour autrui, oubliaient Dieu et sa sainte loi, étouffant dans l'ivrognerie et dans la débauche tout remords, tout sentiment de probité et tout principe de religion. C'est donc là que le bon Maître se rendait de préférence, pour répandre, par la sévérité de sa doctrine, au milieu des douceurs empoisonnées de la chair, cette salutaire amertume qui guérit les âmes et qui les sauve. Voilà, mes frères, comment cette divine miséricorde vient tant de fois nous surprendre au milieu de nos joies insensées^ semer des épines sur les sentiers de nos désordres, que le monde avait jonché de roses homicides; rendre bien amers nos propres plaisirs et faire naître du péché même le remords salutaire qui détruit le péché et qui sauve le pécheur. La plaiutive tourterelle qui

(1) Quamvis pharisaeorum cognosceret; eorrnn conviva fiebat, ut per verba et miracula prœsentibus prodesset {Expos.).

(2) More venatorum Domimis, qui ibi tendunt retia ubi sciunt esse multitudinem aviiun. Ideo diebus maxime sabbatorum veniebat in templum et in synagogas, et in domos priucipuna.

voit SCS potits devenir la proie de la cmoUo main prête à les lui ravir, ne s'éloigne pas de ces cliers objets dosa tendresse; mais elle se meta tourner autour du ravisseur, battant les ailes et faisant entoiulrc les cris de sa grande douleur, comme pour IVlTraver et pour le forcer à lui abandonner ceux qu'elle aime : telle la miséricorde du Dieu Sauveur, nous vojaiit sur le poin.t de tomber sous la main homicide du démon, vient, dit saint Augustin, planer autour de nous pour empêcher que nos âmes, nées et rachetées de son sang et de son amour, ne deviennent la proie de cet ignoble et lâche séducteur (1). Et ces dégoûts, ces ennuis, ces angoisses que nous éprouvons au milieu de notre fausse félicité et qui la rendent quelquefois si amère, sont la voix de sa tendresse qui nous avertit du danger, afin que nous y échappions, en prenant notre essor vers cette aimable miséricorde. Ah ! rendons-nous, mes frères, à la voix si douce de cette divine miséricorde, qui, depuis tant d'années, nous cherche et nous appelle en vain ; écoutons-la avant que le temps arrive, où, fatiguée de chercher et d'appeler, elle se taise ; car alors nous serions abandonnés aux châtiments et aux rigueurs de la justice éternelle.

Et, quant aux invitations que ces grands de la terre faisaient au Sauveur, savez-vous, mes frères, pourquoi il les acceptait quelquefois ?

Les interprètes nous apprennent que le Sauveur se rendait dans les maisons des grands pour faire

(1) Circumvolutabat super me a longe misericordia tua.

entendre sa parole à leurs serviteurs et se présenter à eux comme l'auteur de leur salut. Constamment occupés du service de leurs maîtres^ ils ne pouvaient, comme le reste du peuple, le suivre dans le temple, ou sur la place publique, pour l'écouter. C'est ainsi qu'il a voulu nous enseigner que sa miséricorde s'étend à toutes les conditions, et que les derniers, parmi les hommes, sont l'objet de son amour et de sa bonté (1).

Le Sauveur n'allait donc point aux festins que lui offraient certains personnages pour se rassasier des mets que leurs serviteurs lui présentaient^ mais bien pour distribuer aux âmes de ceux-ci une nourriture spirituelle et divine : avait-il donc besoin d'un pain terrestre, celui qui est le vrai pain descendu du ciel (2)? C'est ainsi qu'il accomplissait à la lettre l'oracle du Prophète, annonçant que son ineffable miséricorde s'étendrait jusqu'aux plus petits, et qu'il irait chercher ceux qui seraient empêchés d'aller à lui, afin de les attirer à sa connaissance et à son amour : Et misericordia tua siihsequetur me.

Ce sont ici, mes frères, des réflexions très-fondées ; car les mêmes interprètes sacrés remarquent que tous les festins auxquels le Sauveur assistait

(1) ut familiae quoe iu dominorum suorum aedibus, servitio occupattB liberam accedendi ad eum facultatem non hab?rcnt, per hanc occasionem verbum salutis audirent, et auctorem suae salvatiouis agnoscerent. NuUam enim conditionem speruit, aut sua misericordia indignam ducit {Expos.).

(2) Adibat carnalia borainum convivia, non tam ut exterioribus miniitranlium epulis vesceretur, quam ut ipse, qui panis est vivus de cœlo descendens, auditoribus suis dapss superni consilii erogaret, salutem edoceret, fidem requireret.

liersoiiiiL'llcmcnt, se terinhiaiciit toujours, ou par des révélalions les plus sublimos, ou par des conversions étonnantes, ou enfin par quelques prodiges édalanls. Yovez plutôt : le banquet de Cana de Galilée fui illustré par le grand miracle du changement de l'eau en vin ; celui de Zacliéc fut suivi de la conversion du maître même de la maison et de toute sa famille ; celui de Simon le pharisien se termina par la conversion de Madelciîic et par la révélation des mystères de la bonté do Dieu à l'égard des pécheurs ; et enfin, dans celui dont nous parlons, le Seigneur fitdeux grandes choses: il opéra un grand miracle et nous donna de grandes leçons de sagesse (1).

Et si nous voulons nous convaincre davantage en core de cette vérité, remarquons que l'évangéliste dit que Jésus-Christ se rendit à ce banquet pour y manger le pain (2). Or, qu'est-ce que Thislorien sacré voulait exprimer par ces mots? Il est vrai que, dans rÉcriture, cette expression : manger le pain, signifie prendre une nounilure quelconque, comme celte autre : boire l'eau, veut dire toutes sortes de boissons. Mais ici l'évangéliste, en disant que le Sauveur s'assit à table pour manger le pain, a voulu nous apprendre que, dans ces circonstances, le divin

(1) Quod jnde verum esse probatur; quod ubicunque pransurus resedit, aut aliquid docuit, aut signa patravit. — Quod factum ia boc coustat couvivio iu quo et iniraculum patravit, et prajdicalioucm exbibiiit {Ibid.).

(^) Cum intrasset Jésus in doimiin principis Pbarisœoriim eoi!i dcre panem.

Maître se gardai L bien de toucher aux mets exquis qu'on lui présentait , mais qu'il se contentait de ce qui était seul nécessaire pour prouver la réalité de son humanité et pour la soutenir : c'est la doctrine des plus judicieux interprètes (1). Voyez donc, chrétiens, pourquoi le Sauveur adorable s'assied à la table des hommes : il ne recherche point le contentement de l'appétit, mais seulement le salut des âmes (2). 'Fasse le ciel que ce bel exemple soit toujours suivi de tous les fidèles, et particulièrement des personnes pieuses, dans de semblables circonstances, afin que les maîtres et les serviteurs soient édifiés par leur sagesse, par leur modestie et par leur maintien, au lieu d'être scandalisés par leur gourmandise, par leur dissipation, par leur folle allégresse et par leurs discours insolents ! Quel modèle surtout pour les représentants de ce divin Maître ! A son exemple, nous ne devrions jamais entrer dans les demeures des grands et des heureux du siècle que pour y faire retentir les vérités de la religion, pour y rappeler les idées et les principes de la morale chrétienne, pour y parler et y agir de telle sorte, qu'on reconnaisse et qu'on respecte en nous la sainteté. Que toutes nos visites ne soient jamais faites que dans le seul but de convertir les pécheurs et d'être utiles aux âmes! Nous sommes ap-

(1) In eo quod ad panem manducandum , Dominum intrasse eviingelista scribit, cum solis necessariis cibis inbiasse ostendit jEiiîis., Expos.).

(2) Vides cœnas Chriàti : nempe in utilitatem animarum, et aon ia aalicLatem voutris couvertuntur (.Aim-, Expos.).

pelés par Jésus-Christ le sel de la terre : Vos estis sal terrœ^ c'est-à-dire des hommes dont la vie, la doctrine, les œuvres et les discours sont capables de préserver du péché le prochain avec lequel nous sommes en rapport, comme le sel garantit les chairs de la corruption. Or, qu'en serait-il de nous et de quelle responsabilité accablante nous nous chargerions devant Dieu, si le monde trouvait en nous l'apologie de ses désordres, au lieu d'y trouver la censure qu'il mérite? Si, au lieu d'en être le sel mystérieux qui en empêche la corruption, nous étions le poison funeste qui l'engendre, la propage et l'achève, devenant ainsi le scandale du monde au lieu de servir à son édification?...

Mais revenons à notre sujet.

Les Pharisiens, les Scribes et les Docteurs de la loi remplissaient la salle du festin. Et quand chacun se fut assis à sa place, tous les regards, dit le texte sacré, se portaient sur le Sauveur pour l'observer : Et ipsi observabant eum. C'est-à-dire, comme l'expliquent les interprètes, ils l'observaient avec une curiosité maligne, dans un esprit insidieux et pervers, impatients d'entendre quelques paroles, ou de voir quelque chose en lui qui pût servir de prétexte à leurs calomnies et à leurs accusations (1).

Or, cette occasion par eux si désirée ne tarda pas

(1) Et ipsi observabant eum (Lmc.xiv). — Observabant eum, id est insidiebautur ei, ut vel in cjus vcrbis aliquid audirent; vel in e jus aotionibus aliquid vidèrent, unde eum reprehendere et accusare potuiâsent (Emis., Expos.).

à s'offrir à leur haine furibonde. Ea effet, un pauvre hydropique, sacliaut que le Sauveur était dans cette maison, s'y rendit aussi vite qu'il put, et, dans le triste état où l'avait réduit sa maladie, il se traîna devant le Fils de Dieu, et se tint en sa présence (1). Qui pourrait dire de quelle joie perfide les Pharisiens furent animés à cette vue ! Car, se disaient-ils, s'il guérit cet infirme, nous aurons l'occasion de l'accuser comme transgresseur de la loi et comme profanateur du sabbat ; s'il ne le guérit pas, nous aurons raison de dire que c'est un homme sans commisération, ou qui n'a pas le pouvoir de faire des miracles (2).

Or, le divin Maître connaissait fort bien la malignité de leurs desseins. Que fera-t-il donc pour les déjouer? S'adressant à eux, il leur dit ces paroles : « Est- il permis de guérir un infirme le jour du Sabbat (3)? » Remarquez, dit un interprète, comment se manifeste admirablement sa sagesse ; comme elle déconcerte, réfute et confond l'astuce humaine ! Le divin Maître, par cette question imprévue, ferme la bouche à ces méchants, qui s'applaudissaient déjà intérieurement de l'avo'-i- surpris en défaut. (4). Car, s'ils répondent : Cela est permis, le Sauveur fera le

(1) Et ecce homo quidam hydropicus erat ante illum {Luc. xiv).

(2) Ut sive curaret bydropicum, damnarent illum tanquam legis contemptorem et violatorem sabhali; sive non curaret, impictatis eum et impossibilitatis arguèrent.

(3) Dixit ad Pharisseos et Icgisperitos : Si licet (Eric, Expos.). — Sabbato curare {Luc. xiv) ?

{h) Interrogatur ut es sua responsione vel taciturnitate melius

miracle avec leur approbaLioii ; s'ils disent : Cela n est point permis, ils comprennent que le divin Maître reprendra aussitôt, comme il le fit en effet peu après : « Pourquoi ne vous faites-vous donc pas scrupule de soigner vos animaux le jour du Sabbat. »

Ils prévoient donc fort bien qu'ils ne sauraient ré- Ijondre à une semblable question sans se condamner eux-mêmes; c'est pourquoi ils prennent le parti de ne rien répondre : et illi tacueruent. Alors, nonobstant le scandale que les Pharisiens en prendraient et quoique ce fût un jour de Sabbat, le Fils de Dieu, comme pour leur dire qu'il n'avait nul besoin de leur aj)probation pour faire un miracle et que tous les jours sont également bons pour faire le bien, étendit sa main toute- puissante sur ce pauvre infirme, chassa aussitôt sa maladie ; puis il lui rendit les forces et le renvoya parfaitement guéri et plein de joie (1). Le bon Maître par là nous donne cette leçon instructive : qu'une belle et bonne manière de sanctifier les jours de fêtes, c'est d'exercer, à l'égard des malades, les devoirs de la charité; qu'un moyen très-louable d'honorer Dieu, c'est de soulager l'homme fait à son image ; enfin qu'on ne doit point faire attention ni au scandale des insensés, ni aux invectives des méchants, lorsqu'il s'agit des œuvres de charité (2).

confutentur. — Si dicerent : « Non licet, » Dominus illico diceret, quod et subinde subjecit : « Quare vos pecora vestra curatis in Sabbato {Ibid.).

(1) Ipse vero appreliensum sanavit eum ac diuiisit {Luc. xiv).

(2) Non curaus scandaluni Pliarisaeorum ; ubi eniiu magna re-

— 13 -«- Cependant le Fils de TEternel, après avoir donné, par un si grand miracle, une preuve de sa puissance infinie, voulut aussi montrer son infinie sagesse, qui pénètre tout, connaît tout, pèse et juge tout. En effet, bien que les Pharisiens, tout stupéfaits et coûtas qu'ils étaient à la vue d'un si grand prodige arrivé sous leurs yeux , n'articulassent aucune parole, ils commencèrent néanmoins à murmurer dans leur cœur, l'accusant secrètement, comme ils le firent plus tard eu public devant le peuple, lorsqu'ils disaient : « Cet homme n'a pas l'esprit de Dieu, puisqu'il ne respecte pas la loi qui défend d'opérer le jour du Sabbat (1). » C'est pourquoi le Sauveur leur dit d'un ton compatissant et sévère eu même temps : « Qui d'entre vous, voyant son bœuf ou son âne tombés dans un puits, ne l'en retire pas aussitôt, le jour même du Sabbat (2). Remarquez, mes frères, que l'évangéliste, en rapportant ces paroles du Sauveur, dit qu'il les prononça en réponse aux Pharisiens : Et respondcns ad illos , dixlt. Mais pourquoi est-il dit que le divin Maître répondit, puisqu'il est certain que les Pharisiens ne l'avaient point interrogé? C'est parce qu'il répondit, non pas aux paroles qu'ils n'avaient point prononcées, mais aux pensées

sultat utilitas, non est curandum, si stulti scandalizantur (Theoph.).

(1) Seorsim inter se murmurabant, qiiod postea ad populum palam acclamaverunt : Non est hic liomo a Deo qui Sabbatum non custodit (A Lap. in xiv Luc).

(2) Cujus vestrum asinus aut bos in puteum cadet, et non coutinuo extrahet illum die Sabbati (Imc. xiv)?

— Ki — perverses qu'ils roulaient dans leur esprit (l). Quelle admirable preuve de celte sagesse infinie qui pénètre le fond des cœurs et y découvre ce qu'il y a de plus intime et de plus caché !

Voyez, toutefois, combien cette réponse est claire, précise et triomphante! Eu effet, c'était leur dire, comme le remarque un interprète : C'est vainement que vous vons taisez, ô hypocrites! vous ne pouvez, par votre sileuce, voiler votre cœur à mes regards. Je le pénètre par ma lumière ; j'y découvre les pensées perverses et les affections honteuses dont il est rempli. J'y lis l'accusation que vous portez contre moi, d'avoir violé le jour du Sabbat, parce que j'ai rendu la santé à un malade. Voici donc ma réponse : Si, d'après ce que vous faites vous-mêmes, il est clair que la loi ne défend pas de porter secours, le jour du Sabbat aux animaux ; bien moins défendelle, en ce saint jour, de secourir l'homme, pour l'utilité duquel ces êtres privés de raison ont été créés et pour lequel ils vivent (2)!

Remarquez encore ce passage : Continuo extrahet illum; «vous vous hâtez de l'eu retirer aussitôt, v Le divin Maître, par ces paroles, reproche aux Pharisiens leur cupidité et leur avarice, comme l'observe

(1) Quare dicitur : « rcspondisse, » cum interrogatus non Icgatnr. Respondit utique Jésus; sed ad cogitationes (Aim., Expos.) eorum rospondit.

(2) Si irrationale animal a periculo extrahi lex non prohibet in sabbato; muUo magis rationale, cujus commodo irrationale vivit (Eutim., Expos.).

un interprète (1). Un autre, non moins spirituel, dit que le Sauveur les tourna en dérision, comme contradicteurs à eux-mêmes et comme insensés (2) . Le Vénérable Bède ajoute qu'il les condamna comme effrontément injustes : ils accusaient le divin Maître d'avoir profané le sabbat parce qu'il avait, en ce jour, opéré un acte, une œuvre de grande charité, en guérissant un malade ; et ils ne se faisaient pas le moindre scrupule de violer eux-mêmes ce grand jour par un acte d'une insatiable avarice (3)! C'est pourquoi, confus et honteux, ils baissent la tête, bien fâchés de n'avoir rien à répondre : Illi autem non poterunt respondere ei. Ils ne pouvaient donc faire autre chose que de s'humilier et de garder le silence, puisque la parole du Fils de Dieu, qui est une lumière resplendissante de vérité, avait démasqué leur malice et mis au grand jour leur imposture (4).

Mais ce n'est pas sans de graves raisons, disent les interprètes, que le Sauveur, voulant parler de deux animaux, pour réfuter victorieusement les injustes accusations des Pharisiens, choisit précisément le bœuf et l'àne (5). Déjà le prophète Isaïe avait parlé de ces deux animaux ; il avait dit qu'ils reconnaî-

(1) Sic loquitur, ut ostendat eos cupidos et avaros (Loco cit.).

(2) Manifeste irridens eos ut insipientes (Loco cit.).

(3) Osteudit eos violare sabbatum in opère cupiditatis , qui eum violare arguebant in opère charitatis {Com. in Luc).

(4) Non poterant respondere : splendidissima namque veritatis luce evanescere videbant omnes tenebras falsitatis {ht Luc. cit.).

) Bene liic duo animalia ponuntur : b03 etasinus (Loco cit.).

traient le Messie, et cela, à la honte éternelle de la Synagogue, qui le rejetlerail(I). Or,sclo:i la doctrine ancienne des rèros, comme le remarque 13ède, Isaïe entendait, sous l'emblème du bœuf, le peuple juif, dont la tète s'était endurcie sous le joug de la loi; et, par le symbole de l'âne, il avait en vue le peuple gentil, qu'un si grand nombre de fabricatcurs de religions humaines et de philosophes imposteurs avaient assujetti, comme une vile bête de somme, à tant d'erreurs et de superstitions (2) !

En rappelant donc le nom de ces deux animaux dont Isaïe avait déjà parlé, le divin Maître renouvelle cette prophétie à l'esprit des Pharisiens et leur en donne l'interprétation, tout comme il s'est dépeint lui-même dans cet homme compatissant et en même temps intéressé qui vient, le dernier jour de la semaine, le jour du Sabbat, pour retirer le bœuf et l'âne du puits où ils étaient tombés : ce Sauveur charitable est bien venu sur la terre le dernier jour et au dernier âge du monde, pour retirer les deux peuples juif et gentil de l'abîme de concupiscences dans lesquelles ils étaient plongés (3).

Tout cela peut se résumer en ces paroles : Je suis

(1) Cognovit b03 possessorem suuin et asiuus pi'ïesepe Domini sui : lorael autcm me nou cognovit {Isa. i).

(2) Per hœc duo animalia utrumque populum significari soiilimu3 : judaicum, cujus cervicem legis juguin alLiivit; et gentilem quem quilibet seductor, quasi brutum animal, quovis errore subtrivit (Loco cit.)-

(3) Dominus Judœos atque Gentiies in puteo concupiscentiae, id càt carnaliljus desideriis demersos extrîdiit (Aim.,loco cit.)-

venu faire par charité, dans un ordre plus noble et plus important, ce que vous faites par avarice. Comme vous vous empressez de retirer du puits le bœuf et lane, de même je suis accouru pour retirer le juif et le gentil de la profonde obscurité des erreurs et des vices dans lesquels ils sont tombés : tel est le but de ma venue dans ce monde. Que je serais heureux de commencer par rendre utile à vous-mêmes cette mission que je suis venu accomplir sur la terre! Ayez donc confiance en moi : fussiez-vous plus endurcis que le bœuf, plus stupides et plus rebutants que 1 ane par vos vices, le secours de ma miséri corde ne nous fera pas défaut, ni le pardon ne vous sera pas refusé. C'est ainsi, chrétiens, que ce compatissant Sauveur, après ^i voir donné aux Pharisiens la preuve de sa puissi'jice et de son ineifable sagesse, leur ouvre entièrement hon cœur et leur manifeste sa tendresse et sa bonté. Ici encore se montre, personuijfiée en lui, cette miséricorde divine qui court après ces pécheurs d'un rang si remarquable, pour les convertir : Et miser icoi'dia tua subsequetur me.

C'est aussi pour la même raison que ce divin Médecin fit, en leur présence, le miracle de la guérison de riiydropique. L'hjdropisie, qui est une maladie produite par l'extra vasiou des humeurs salées et acrimonieuses, exprime parfaitement bien le désir avide des biens terrestres et des plaisirs sensuels, car un tel désir vient lui-même du désordre des passions fortes. En effet, les Scribes et les Pharisiens, réunis au festin dont nous avons déjà parlé, étaient

Page 1