‹ École des miraclesChapitre 46 sur 46 · IL · texte numérisé non relu

IL

la même facilité qu'an homme qui dort se réveille sous la maiu qui le louche (1).

Remarquez encore qu'il est dit que la jeune fille, ressuscitée, se mit aussitôt à marcher. Par là, dit le Vénérable Bède, il est indiqué que vous, âmes pèche, resses, qui êtes à peine revenues à la grâce;, vous devez, pour prouver la vérité de votre conversion, non-seulement quitter l'état du désordre et du péché, mais marcher avec plus de vigueur et de ferveur qu'auparavant dans les voies des vertus chrétiennes (2).

Knfiu le divin Maître ordonna qu'on apportât surle-champ à manger à la fille de Jaire : Et jussil illi dari manducare. Par là encore est figurée la condition heureuse du pécheur, dont cette jeune fille fut le symbole; c'est-à-dire qu'il peut, aussilôt qu'il s'est réconcilié avec Dieu par la confession, être admis à la table eucharistique, pour se nourrir de la chair adorable de Jésus-Christ. Selon un autre interprète, le Sauveur, dans ce passage, nous avertit que se nourrir souvent de cet aliment divin du cœur et de la parole de Dieu, qui est la nourriture de l'intelli gence, c'est un signe que le pécheur est réellemeut ressuscité à la vie spirituelle, et en outre que c'est une condition nécessaire pour ne plus mourir (3).

(1) Et tenuit inftnum ojus, et surrexit puella.

(2) Quia anima a peccatis resuscitata , non solum a scelerom Eordibus resurgere débet, sed et in bonis operibus profîcere (Beda, Corn, in Marc).

(3) Spiritualiter omnis, qui resuscitatur a Deo de morte aiiimae

Mais, hélas! combieu peu commelicuL [c crime seulement dans le secret de leur cœur, ou Ircsraremeut, ou avec répugnance, avec réserve, avec remords, se disputant à eux-mêmes, en quelque sorte, le plaisir du péché ! Chaque pécheur, au commencement, il est vrai, pèche de cette manière ; à peine le péché est-il commis, qu'on en rougit aux yeux d'autrui et aux siens propres; car le péché secret nous semble deviné par le public, et ne se produit qu'avec confusion, embarras ; il semble que tous les regards nous suivent, que toutes les voix nous nomment et que chaque visage nous condamne.

Mais, avec le temps, ce précieux sentiment s'affai' blit, s'éteint et se dissipe ; et peu à peu, par la répétition des actes, bientôt le péché ne paraît plus si dilTorme , on éprouve moins de répugnance à passer pour coupable. Et puis les précautions, pour se cacher, à la longue fatiguent; le frein de la pudeur devient trop incommode. D'ailleurs, il n'est pas si facile de dissimuler longtemps, sous le voile d'une candeur étudiée, un cœur corrompu. Ce voile est, plus qu'on ne le croit, transparent et subtil. Souvent même les plus simples devinent et découvrent ce qu'il y a de caché dessous. Le pécheur sent parfaitement tout cela ; et il s'encourage et se raffermit en disant : On le sait. Et que m'im);orte à moi ce qu'on dit, pourvu qu'on ne m'empêche point de faire? Ainsi, de timide qu'il était, il devient hardi; de hardi,

ad vitam, manducare débet, id est vesci de varbû Dei 4 de iorpore Gbriiti (Aym,, Expos.).

— 18^ - frondriir; do froiulciir, iiniuulcnt ; d'inipndcni, audacieux; d'audacieux, vaiilurd et Iriompliaut daus son péché.

C'est alors que le cadavre du fds de la veuve de Naïm, sorti de la ville, porté eu rase campagne, que ce cadavre à découvert, est la figure, dit encore le savant Bédé, de ce pécheur endormi du funèbre sommeil de la mort des vices, aux yeux de tous, à la vue du monde (1). 11 est, en un mot, la figure du pécheur public et parlant scandaleux dont Isaïe a dit qu'il ne se cache plus, qu'il se découvre a tous et se fiiit gloire de ses crimes comme à Sodome (2).

Oui, ils ne sont que trop scandaleux, en effet, ces pécheurs publics. Le scandale, comme l'a bien dit TertuUien, c'est l'exemple donné aux autres de mai faire (3). Or, tout péché public a une efficacité funeste pour diminuer en ceux qui le connaissent le déshonneur, l'infamie, l'horreur qu'il inspire, pour détruire peu à peu la pudeur du prochain; c'est un effort diabolique par lequel s'affaiblit insensiblement la modestie, le remords salutaire dans les esprits légers, dans les cœurs peu fermes; c'est une plaie qu'on fait aux consciences délicates. Les âmes mêmes fortes et ferventes, pour lesquelles l'observation de la loi de Dieu est une seconde nature, la vertu un

(1) Multis intuentilnis clalus signiûcat peccalorom funere cri minum soporatum, et animée mortis non cordis cuLili tegentem ; sed per locutionem operisque indicium ad multorum notitiam, quasi per civitatis ostia, propalantem (Beda).

(2) De talilnis propheta dicit {Isaic m) : Peccalum suum quasi Sodoma prœdicaverunt, nec abscoiidorunt.

(3j Scandalum exeuiplum rei lualae.

— ^85 — besoin, la sainteté un délice, la grâce une félicité, en voyant des clirétiens pécher avec tant d'assurance, de calme, en sont souvent ébranlées, comme l'affirmait David de lui-même: elles se déconcertent, s'altèrent, se troublent, se scandalisent. Elles ont besoiQ de recourir proraptement à Dieu, afin que leur pied ne glisse pas^ qu'elles ne chancellent et ne tombent pas (1).

Toute action vertueuse faite ouvertement est une leçon, un encouragement et un stimulant à la vertu ; de même tout péché, daus les mômes conditions, est un encouragement, un stimulant au péché. Toute action vertueuse bien connue est une grâce extérieure, une voix de Dieu qui attire au bien ; tout péché public est une tentation extérieure, une voix diabolique qui entraîne au mal. De là ou comprend la grâce de la parole édification, en un mot du langage chrétien. Par la publication des actions vertueuses, les vrais fidèles se soutiennent réciproquement par leurs œuvres, qui se lient, se multiplient, se renforcent, s'élèvent et forment un édifice de vertu, qui est comme le corps de Jésus- Christ, in œdificationem corporis Christi. Mais, par contre, les mauvaises actions des méchants se servent mutuellement d'excuse, d'appui, de défense, et par conséquent se multiplient et forment l'horrible édifice du délit, qui est la maison du démon, œdificans ad délietum.

(1) Mei autem pêne commoti sunt pedes... pacem peccatorum videns.

Les pécheurs publics sont donc coupables non seulement des péchés qu'ils commetlenl, mais encore de ceux qu'ils font commettre par leurs mauvais exem;.les. C'est pourquoi ils doivent, pour rentrer dans les voies du salut éternel et pour ressusciter à Dieu, d'une main enlever le scandale et de l'autre réprimer leurs propres passions; il faut qu'ils réparent non-seulement leurs fautes, mais de plus celles doiit ils sont cause. De là une plus grande difficulté pour leur conversion et pour leur salut. C'est ce que notre divin Sauveur, dit saint Augustin, a voulu nous faire comprendre en montrant une certaine hésitation, un certain embarras dans la résurrection du fils dvj la veuve de Kaim, quoique tout soit également facile à son pouvoir et à sa puissance (1). Il ne se comporta pas ainsi en rappelant à la vie la fdlc de Jaïre. îl {...raît profondément touché eu vo}'anl les pleurs de cette mère désolée et de tout le peuple. 11 s'approche du cercueil, il le touche d'une manière mjstérieusc, il arrête ceux qui le portent, puis il fait retentir sa voix toute-puissante aux oreilles du mort. A cette voix, le jeune homme revient à la vie, mais il ne se lève point ; il parle, mais il reste assis dans son cercueil. Il faut encore que Jésus le prenne par le bras, lui aide à dctcjndre et soutienne ses I^rcmiers pas dans sa vie nouvelle; ce n'est qu'alors qu'il est rendu parfaitement i:aiu et vigoureux à l'ainuur de sa mère.

(1) Dominus, cui facilia erant omnia, qnamdam ibi difficultateai Oàlendit [Senn. de VevboDomini).

Autant donc est heureuse la condition du chrétien qui édifie, autant est malheureux le sort du pécheur qui scandalise. L'apôtre saint Jacques dit de celui qui, par la force de son exemple, par l'effet de ses paroles, par l'efficacité et l'activité de sou zèle, parvient à rappeler un seul pécheur de la voie de perdition, qu'en sauvant l'âme de ses frères de la mort éternelle^ il obtient que ses propres péchés lai soient pardonnes, (1). Il semble que saint Jacques, dans ce passage, fait allusion à cet oracle d'Isaïe : // est revêtu du manteau du zèle (2). C'est que l'homme de zèle qui édifie et convertit le prochain, attire sur lui le manteau de la divine miséricorde ; et il s'en revêt, en fait son ornement, cache et fait disparaître sous ses plis ses péchés propres aux yeux de Dieu, et en obtient facilement le pardon (3). Ces hommes d'édification sont les hommes dont David disait : Bienheureux ceux dont les péchés ont été couverts, et dout les iniquités ont été remises (4)! Mais l'homme de scandale, pour une raison opposée, l'homme qui, par ses conseils, ses discours et ses exemples, attire les

(1) Qui converti fecerit peccatorem ab errore viae suse, saîvabit animam ejus, et operiet multiludinem peccatorum ( Vers. Syriac.) suorum {Juc. v, 20). — C'est aind que les Pères et les docteurs expliquent communément ce passage, à commencer par Origène.

(2) Opertus quasi pallio zeli (Isàie 55).

(3) Zelus ejus est quasi pallium, que velat sua peccata coram oculis Dei, ut in iis gratiam inveniat (A Lap., Comm. in v Jac).

(4) Beati quorum remisses sunt iniquitates, et quorum tecta Bunt peccata [Psalm. sxxi).

— 4 88 — niitros dans les voies du péché, demeure dans un état d'une repoussante nudité devant [)ic;i; les crimes qu'il a fait commettre, qui se mulliplieut et se perpétuent, sont toujours vivants, font que les siens restent toujours à découvert et lui attirent la colère de Dieu: aiiisi, au lieu d'être revêtu du manteau de la miséricorde divine, il s'entoure de l'horrible \ctcment de la malédiction du ciel, qui l'ensevelira dans le temps pour l'éternité (1). La justice divine punit l'homicide par la mort du corps; de même elle punit le scandaleux par la mort de l'âme, en sorte que l'homme de scandale s'expose à se voir condamné à la perdition éternelle.

N'y aura-t-il donc pas de pardou, se demande saint Augustin, pour ces pécheurs qui, en quelque sorte, ont porté en triomphe leurs fautes aux yeux du public attristé? Dieu me garde de le prétendre, répo::'J. ce grand docteur. Car Jésus-Christ, en disant au jeune homme de Naim: Lève-toi, nous a clairement indiqué qu'ils peuvent aussi ressusciter à la grâce et espérer de parvenir au salut (2). Oui, ô grands criminels ! qui avez été pour le prochain une pierre de scandale, ses conseillers^ ses maîtres dans l'art de l'iniquité, quoique votre culpabilité soit éuorme, votre responsabilité immense et votre condition terrible, néanmoins vous pouvez encore effacer l'iior-

(1) Induet maledictionem sicut vestimenti.im [Psalm. cviii).

(2) Numquid isti qui tautum processerunt, ut quod liabebant in secreto appareat iu publico, desperati sunt? Nouiie illi juveui dictum est : tibi dico, surge {Scnn, De Verbo Dornini) ï

— 489 ~ rible sentence de la perte de \olre âme qui en a perdu tant d'autres; il est encore en \otre pouvoir de ressusciter à la vie spirituelle! Et comment? Avant tout, faites que Totre mère pleure pour tous, et que h peuple l'imite; c'est-à-dire, faites que l'Eglise et leà âmes ferventes et pieuses implorent la miséricorde de Dieu pour vous. Oh ! si vous saviez avec quelle facilité ces âmes que vous afGigez, que vous contristez par la dissolution de votre vie, sont exaucées de Dieu, quand elles prient pour votre salut. Comme les larmes de sainte Monique^ les oraisons, que cette illustre mère faisait offrir par les plus grands serviteurs de Dieu de sou temps, contribuèrent, plus que les discours de saint Arabroise, à la conversion d'Augustin ; de même souvent les conversions de tant de pécheurs qui, de temps en temps, viennent consoler l'Eglise, ne sont pas tant le fruit de nos prédications, que l'œuvre des supplications des justes qui se présentent à Dieu comme victimes des péchés des hommes. Très-souvent ce sont ces prières qui attirent sur nos paroles la bénédiction divine, qui les féconde et les rend efficaces. Implorez donc, pécheurs, provoquez pour vous le secours de ces intercessions plus puissantes daus l'Eglise qu'on ne le croit ; car c'est dans la comini.Jon des Saints que se trouve sa force et sa fécondité : vous en éprouverez les effets admirables.

Puis rendez-vous sur-le-champ, rendez-vous entièrement à la voix du Dieu Sauveur qui vous rappelle de la demeure du sépulcre public de vos seau-

(laies. Recourez au ministre du pardon, qui, revôtu par Jésus-Christ de sou pouvoir divin, arrêtera l'irapétuositc des mauvaises passions qui vous entraînent au sépulcre éternel, étendra sa main miraculeuse sur le cercueil de votre conscience, eu chassera le corps du péché, le corps mort qui s'y trouve renfermé. Vous ouvrirez les yeux de l'esprit à la lumière, et votre cœur commencera à palpiter do nouveau du mouvement vital de la grâce. Il est vrai que vous ne pourrez pas marcher tout d'abord, mais peu importe : il suffit que vous puissiez déjà vous asseoir, et resedit, ou, en d'autres termes, que vous cessiez de mal faire.

Ecoutez ensuite ce que nous dit le Vénérable Bède. Comme le fds de la veuve de INVim commença à parler de sa vie nouvelle au peuple qui l'environnait et qui avait été témoin de sa mort, de même il vous reste 9. faire connaître votre conversion à ceux que vous avez scandalisés, à ceux qui ont été les témoins ou les complices de votre péché (1). Toutefois, si, à ne considérer que la corruption humaiiie, la faveur des passions dans le monde, les sympathies infernales que le crime trouve au fond du cœur de chaque créature déchue, il est plus facile de scandaliser que d'édifier, de pervertir que de convertir, d'entraîner les hommes au vice que de les conduire à la vertu ; néanmoins, ne désespérez pas. Imitez le zèle de David réparant sou péché ; ue

(1) Lncipit loqui, cum reducis vitae iadicia cunctis, qui eum peccantem luxerunt, ostendit.

rougissez pas de votre résurreciion ; ne faites pas atteutiou au sarcasme dédaigneux de rimpie ; osez vous élever au-dessus des préjugés funestes du respect humain; parlez souvent, parlez surtout avec un aèle chrétien des obligatious, de la sainteté et des récompenses de la loi de Dieu, en présence des incrédules et des libertins (I); parlez- en et do bouche et par vos œuvres; faites voir, et c'est pour vous un rigoureux devoir, que le monde vous déplaît; montrez-vous assidus aux pratiques de religion, pieux et fervents dans la maison de Dieu, réservés dans les regards, purs dans le langage, humbles dans les grandeurs, patients dans l'adversité, modestes dans les manières, chastes toujours ; alors , mais seulement alors vous n'avez rien à craindre. Peutêtre aurez -vous la consolation qu'on profitera de vos bons exemples plus encore qu'on a abusé de vos scandales , et impii ad te couver tentur ; peut-êtrej pourrez-vous rendre à Dieu plus encore que vous ne' lui avez ravi. 11 vous sera possible de régler vos comptes avec la justice divine, vous rendre propice la miséricorde du Seigneur. Enfin vous serez rendus, pleins de santé et de vie, comme des fils de consolation et de gloire, à l'Eglise qui vous pleurait comme morts^ comme des fils de scandale, d'ignominie et de douleur, et dédit illum matri suœ.

Mais si les pécheurs sont les plus malheureux des hommes, les habitudinaires sont, entre tous, les plus à plaindre, et partant leur condition est très-bien

(1) Docebo iûiquos vias tuas, et impii ad te convertentur.

— Î92 — figurée par la mort de Luziire. Eu effet, l'Evangile dit qu'il y avait déjà quatre jours que celui-ci était . dans le sépulcre et qu'il commençait déjà à se corrompre, jam fœletf qualrhluamis est cnim. Or, telf sont, selon saint Augustin, ces pécheurs ensevelit depuis tant d'années dans l'abimc de leurs vices ei, devenus, par leur réputation détestable, des égonts de l'enfer; tandis que les bons chrétiens sont, selon saint Paul, l'odeur agréable et déhcieuse de Jésus- Christ (1). L'Evangile nous dit aussi que le cadavre de Lazare était renfermé dans une grotte, dont une grande pierre fermait l'entrée (2). Or, le pécheur dont il s'agit, dit saint Augustin, gît comme renfermé dans l'horrible et obscure caverne de sa conscience, où ne pénètre que difficilement un faible rayon de la lumière divine, à travers la pierre énorme de la mauvaise habitude; d'où il résulte que l'âme, se trouvant comme écrasée et opprimée, ne peut plus ni respirer ni ressusciter (3).

Hélas! sur le chemin du désordre, le premier pas n'est point, d'ordinaire, le dernier. Il y a bien peu de coupables qui, une fois le pied mis dans cette voie, retournent subitement en arrière. Le plus grand ;■ nombre la parcourent jusqu'à son terme funeste. Si f

(1) Qui peccare consuevit, sepultus est, et bene de illo dici< . tur : fœtet ; iucipit enim habere pessimam famem tanquam odo rem teterrimum [Tract, in Joan.).

(2) Erat enim spelunca et lapis superpositus erat ei.

(3) Moles sepulcro imposila est ipsa vis diree consuetudinis qua premitur anima; nec resurgere, nec respirare permittitur. {^Semm. 44 de Verbo J)omini),

■- 403 — chaque acte de vertu dcYicnt une disposition, un moyen d'en faire de nouveaux, chaque œuvre mauvaise devient un moyen et une disposition d'en accomplir d'autres. La grâce produit la grâce, et le péché engendre toujours le péché. Comme la grâce sanctifiante dans l'âme est, selon la doctrine de Jésus- Christ, une source vivante de grâces nouvelles (I), ainsi le péché creuse dans l'âme comme une source de nouveaux péchés. Les justes, en montant de ver- / tus en vertus, parviennent à une telle hauteur sur le chemin des cieux, qu'il ne leur est plus possible, je le dirais volontiers, de retomber; et les pécheurs, en descendant de crimes en crimes, tombent à une telle profondeur sur le chemin de l'enfer, qu'il ne leur est guère possible d'en remonter. Malheur doue, s'écrie saint Bernard, malheur à celui qui se familiarise avec le péché! ce qui lui faisait d'abord horreur devient, avec le temps, un usage, une habitude indifférente, une seconde nature; funeste nature, qui change le péché en nécessité, qui fait que comme les âmes vertueuses ne peuvent vivre sans faire le bien, de même le pécheur ne peut vivre sans pécher. De cette horrible nécessité naît une sorte d'impossibilité morale de s'amender, qui dégénère en désespoir du salut, et, par ce désespoir du salut, se consomme le terrible mystère de la damnation élernelle (2).

(l) Fiet in eo fons aquae salicntis (Vid. homil. 23).

i.%) Habitus crebro peccandi cousuetudinem parit ; consueludo quasi ageiidi necessitalem, uecessitas impossibilitatein, impossibilitas desperationem, desperatio damnatiouem (S. Bern,).

IN'e soyons donc l'ius élouucs, mes frères, si Jésus-Christ, se i)réparaiit à ressusciter Lazare, s'est troublé, s'il a frémi, pleuré, prié, jeté un grand cri. Par toutes ces démonstrations de tri.slesse, ce doux Sauveur a voulu, dit toujours saint Augustin, nous faire connaître d'une manière! sensible combien est déplorable Télat des pécheurs endurcis dans leurs vices, et combien il leur est difficile de ressusciter à la vie de la grâce (I)!

Voyez, en effet, ces misérables pécheurs. Quand ils apprennent la triste fin d'un impie, qu'ils écoutent un sermon, qu'ils lisent un livre de maximes chrétiennes; quand ils se voient menacés ou atteints des fléaux de Dieu, ou quand approche une de nos solennités, ils sentent naître dans leur cœur quelque désir de conversion. Mais aussitôt ils se sentent arrêtés par l'idée du chemin qu'ils ont à parcourir de nouveau, du grand nombre de péchés qu'ils ont à expier, des grands scandales qu'il faut réparer, des habitudes qu'on devra corriger, des devoirs à remplir et des œuvres à exercer dans l'avenir ; alors ils se découragent, ils s'abattent, et le dernier mot de leurs velléités de conversion, c'est ce cri de désespoir : Je ne peux.

Qu'elle est donc funeste, mes frères, l'erreur de ces chrélicns qui se disent : aiitar.t vant aller à confesse avec cent péchés, qu'avec un seul ; autant vaut

(1) Fromuit spirilu, turbavit seipsum, lacrymatus est, voce magua clamavit : Quia difficile surijit quem moles pravœ consuciudinis premit S (Aug., Iracf. 49).

se convertir après dix ans de mauyaise vie, qu'après une seule année. Non, non, il n'en est pas ainsi : il n'est pas aussi facile de guérir d'une njaladie. de plusieurs mois que d'une indisposition d'un jour. Plus l'on vit dans le péché, plus la volonté devient faible, plus les secours divins se font rares, plus les grâces extérieures perdent de leur efficacité, plus les passions acquièrent de forces; plus Dieu s'éloigne, plus l'esprit s'aveugle, plus le sentiment religieux s'affaiblit, plus le cœur s'endurcit, plus l'homme spirituel, l'homme chrétien est suffoqué par l'homme charnel. Devenu insensible à son malheur présent et à la damnation qui l'attend, le pécheur court froidement à leur rencontre comme un coupable va au supplice qu'il n'est plus en son pouvoir d'éviter (1).

Plût à Dieu que ces infortunés fussent moins nombreux! Hélas! qu'il s'en rencontre, même dans le sein du christianisme! que de malheureux, au front joyeux, mais au cœur endurci par un désespoir froid, tranquille, indifférent, qui ne se soucient de rien, qui méprisent tout^ et qui sont par conséquent la personnification du désespoir le plus incurable (2) ! 0 infortunés ! Au dehors, les plaisirs, les richesses, les honneurs, le faste les entourent; et,

(1) Impossibilitas desperationem parit, desperatio damnatio nem. — Il me souvient d'avoir vu l'un de ces pauvres pécheurs, qui mâchait sans cesse de l'opium pour se procurer une mort imprévue, qu'il appelait une belle mort pour un homme, disaitil, qui doit aller en enfer. Hélas! ce malheureux n'a été que tropea.tiucéî

(2) Cum iu profimdam vcncrit, contemnit.

ftu fond de râmc, ce sont des Lazarcs félidés, d'imniondos cadavres ensevelis dans leurs vices; ce sont, comme les appelle Jésus-Christ, des sépulcres blanchis, parés à l'extérieur, mais remplis intérieurement (le vils ossements, de chair en pourriture, répandant l'odeur infernale que repoussent avec horreur la terre et le ciel (1). Me sera-t-il permis, mes frères, do dire, avec saint Augustin, que peut-être, dans cet auditoire, j'ai devant moi de ces Lazarcs corrompus, qui, depuis de longues années, gisent sous la pierre si pesante de la mauvaise habitude (2)? Pauvre pécheur, mon frère! quelque triste que soiL voire misère, vous ne devez pas désespérer, nec ipse despcret. Par ce que Jésus-Christ a fait en figure, il a prouvé ce qu'il peut et veut opérer en réalité sur vous. Celui qui a redonné la vie du corps, peut et veut vous redonner la vie spirituelle. Ce que la nature ne peut opérer, la grâce le fera ; ce qui est impossible à l'homme est possible à Jésus- Christ. Oui, l'aimable Sauveur veut et peut, par ses grâces intérieures, vous délivrer de l'horrible poids que vous vous êtes volontairement imposé, mais que vous n'avez plus la force de repousser ; il veut et peut le faire, et il le fera moyennant une prompte et sincère pénitence de votre part. L'histoire de la résurrection de Lazare vous servira encore en ceci de guide et de leçon.

(1) Sepulcra dealbata plena ossibus mortuorum {Mat th.). 2) Sod forto jam illi alloquor, qui jam duro consuetudinis lapide premitur; qui jam quatriduanus fœtet. — Is'ovit Gliristus clamando, tcrrona ouera abrumpere, inlriusecus vivificare. Agaut et taies fcenit'^iUiam (S. Aug., serm. de Verbo Dontini).

SECOWDE PARTIE.

Le Fils de Dieu, voulant opérer le miracle de la résurrection de Lazare, commença, comme nous l'avons vu, par dire : « Je suis la résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, quoique mort, vit. » Puis, se tournant vers Marllie, il ajouta : « Le croyezvous? Crcdinhoc? » Quel est le sens de ces paroles? C'est que la première condition pour que le pécheur, pourri de vices, puisse ressusciter à la grâce, c'est qu'il ranime sa foi languissante , presque éteinte , et qu'il croie que Jésus-Christ pourra et voudra le ressusciter. Ayez donc foi au Sauveur, ô pécheurs! Ayez foi eu sa parole, dans l'assistance de sa grâce, dans la grandeur de son amour. Lazare, quoique mort, est encore aimé de Jésus, ecce quomodo amabaf emn. De même, dit saint Augustin, vous aussi, ô pécheurs! vous êtes encore l'objet de la miséricorde et de la compassion du Dieu rédempteur. Ah! s'il n'avait pas aimé les pécheurs, il ne serait pas descendu du ciel sur la terre pour les sauver (1).

Déjà, dans la famille de Lazare, le divin Maître avait, en réalité, opéré le même prodige, eu rendant à la vie sainte une âme perdue, depuis longtemps, dans le désordre, accablée sous le poids des mauvaises passions: Marie-Madeleine, qu'il convertit à la grâce ;

(1) Lazarus luortiuià erat, et tâin(?n Lazarum Clirisins amnhaf, si enim peccalovos non ainnret, do cclo ad terrain nou doicciideret (S. Aug., Tracl.].

prodij^'e plus j^^ruiid, cii Ncnié, que la résurrection de sou frère. Or, la divine bonté renouvelle chaque jour ce miracle, sinon jiour tous les pécheurs, du moins pour plusieurs . afin que , d'une part , personne ne présume, et que, de l'autre, nul ne désespère. Il y a plus : nous voyons quelquefois certains habitudinaires du vice, non-seulement se convertir, mais, comme Marie-Madeleine et le publicain de l'Evangile, commencer une vie autrement exemplaire que celle de ces pharisiens, leurs censeurs, qui se parent d'une probité apparente et mensongère (().

En second lieu, le l'ils de Dieu frémi l en rendant la vie au corps de Lazare. Ainsi vous, pécheurs endurcis, vous devez frémir contre vous-mêmes, si vous voulez vous disposer à revivre de la vie de l'àme. De plus, Jésus se troubla, c'est-à-dire que vous devez encore vous troubler, vous confondre, vous affliger, en voyant l'état de misère incomparable et de profonde corruption où vous êtes tombés; à ce trouble, à ce frémissement vous devez de plus ajouter la désolation du cœur, afin que la pierre si dure de la mauvaise habitude s'amollisse et se brise par l'eflScacité des larmes du repentir. Et de même que l'on dit au Sauveur : Seigneur, venez et voyez où est Lazare : Domine, veni et vide, vous devez lui

(1) Hœc ip?a soror Lazari, Maria, melius suscitata est quam frater ejus ; de magua mole consuetudinis liberata est. — Videmiis multos, novimus multos; nenio praesumat, nemo desperet. — Videmus quotidie liouiines, pessima consuetudine perrautata, ^lelius vivere, quara ii vivrint qui eos deprebendunt (S. Aug., Tract.].

répéter, en vous humiliant à ses pieds, la même siij)plique, le conjurer de venir s'attendrir sur vous et d'avoir pitié de vous; car c'est, dit saint Augustin, ce que veut dire cette parole voir, en parlant du Sauveur. Dites-lui donc avec le Prophète : Seigneur, voyez l'état d'avilissement, de dégradation où je suis tombé ; voyez ma confusion et ma douleur, et daignez me pardonner toutes mes iniquités (l)î

Mais Lazare, malgré tous ces préparatifs, ne res« suscitera point, si l'on n'enlève du sépulcre la pierre qui le couvre. C'est-à-dire que vos larmes, vos prières ne servent à rien pour votre spirituelle résurrection, si vous n'enlevez les pierres funestes de l'occasion du péché. Tollite lapidem, « enlevez cette pierre, » vous dit à vous aussi Jésus-Christ; brisez avec cet ami, chassez cette compagne, renoncez à cette pratique, brûlez ces livres, fuyez ces maisons, effacez ces souvenirs; en un mot, renoncez avec courage aux occasions de scandale, de chute, qui ont déjà été si funestes à votre faiblesse, où si souvent votre pudeur, vos bons propos, votre piété et peut-être votre foi ont fait un si triste naufrage : Tollite lapidem.

Ensuite il faut encore obéir à la voix divine qui vous invite, vous ordonne, ô Lazares malheureux! de sortir du sépulcre : Clamavit voce magna : Lazare,

(1) Fremas in te, si disponis revivere. — Turbavit seipsum, uf significet quomodo tiirbari debeas, cum tanta peccati mole graveris. — Ut violentiiB pœnitentis cedat coasueludo peccandi. — Veni et vide. Videt Dominus quando miaerclurj unde dicittir : Vide» Doninei hymiUtitcm maami et dcîorsm $a*ymî «** rf«»iiiî« •«naift M*in»*« »ft| 'JtAuin h'^th 41)»

vcm' foraa. Ahî mes frères, quoique le monde en dise , quoi qu'en pensent les hommes qui Iransigent si facilement avec l'esprit du siècle, il est certain que la société profane, que l'on appelle le beau monde, les théâtres, tous ces lieux où tant de chrétiens, à la honte du christianisme, dissipent en de vains amusements et en spectacles corrupteurs la meilleure portion de leur vie, le temps précieux que la divine honte nous accorde pour nous procurer la béatitude élcrnelle ; il est cependant certain que ces réunions scandaleuses, funestes restes d'un matérialisme détruit par le christianisme et rétabli ])ar l'hérésie, l'incrédulité, l'iiidiffércncc religieuse des derniers siècles au nom et sous la tntèle de Satan, ne sont- aux yeux de la foi, que les sépulcres des âmes où l'esprit fasciné se pervertit, sans qu'il s'en aperçoive, en oubliant peu à peu les idées et les maximes chrétiennes; où le cœur s'amollit insensiblement, s'énerve, se déprave; ou ce qu'on préteîid foire passer pour nn anuiscment innocent, finit toujours par le culte de la chair et par l'idolâtrie du plaisir; où, sous les insidieuses apparences de la gentillesse et du bon ton, tout est corruption et mort. Or, il faut que de ces sépulcres où, non-seulement, pauvres Lazares, vous venez en mourant, mais où vous mourez en vivant, où vous croupissez depuis un si i^rand nombre d'années ; il faut, dis-jc, que de ces sépulcres vous fassiez divorce avec le monde corriipteur et corrompu, si vous voulez revivre à la grâce : La.^are, veni foras.

Et cela ne suflBt pas encore : sortis des sépulcres du monde, vous devez de plus, comme l'explique saint Grégoire, par une confession sincère de toutes vos fautes, sortir hors de vous-mêmes, hors de l'horrible tombe de votre cœur, où ces fautes vous retiennent à présent renfermés et ensevelis (1).

Remarquez que Jésus-Christ fit sortir Lazare vivant de son sépulcre, mais non délié et libre ; ses mains et ses pieds restèrent avec leurs bandelettes funèbres , et sa face couverte du suaire (2) ; ce furent les disciples qui, par l'ordre du Sauveur, débarrassèrent le ressuscité : Solvite eiim, et sinite abire. Par la, disent les Pères, il a confirmé d'une manière sensible une grande et importante vérité révélée d'ailleurs par lui-même. Si sa voix ressuscita Lazare, sa grâce vivifie intérieurement, cependant, par son institution, puisque c'est à ses prêtres qu'il appartient de délier les pécheurs par l'absolution sacramentelle et de les faire marcher libres dans les voies du salut ; f ar c'est à eux qu'il a dit, dans la personne des apôtres : Tout ce que vous délierez sur la terre, sera encore délié dans le ciel (3).

(1) ut qui intra conscientiam suam absconditus jacet per neqiiitiam, a semetipso exeat per confessionem (S. Greg., loc. cit.).

(2) Ets tatitn prodiit, qui fuerat mortuus, ligatus et pedes institus, et faciès illius sudario erat ligata. — Solvite eum, et sinite abire. — Les Juifs avaient l'habitude de lier étroitement les cadavres avec des bandelettes pliées en trois doubles, imbibés d'aromates, et d'envelopper la tête d'un linceul.

(3) Revixerunt quibus displicet quodfecerit; sed ambulare noa possxmt : haec sunt vincula ipsius reatus ; opus est ergo, ut qui

Mais si ce ministère sacerdotal est nécessaire à tous les pécheurs, dont Lazare encore est la figure dans ses liens funèbres, parce qu'ils sont coupables, même après la confession, tant qu'ils n'ont pas reçu l'absolution (1) ; ce ministère divin est encore bien plus nécessaire à vous, pécheurs, qui voulez ressusciter parfaitement à la vie spirituelle, en sortant de l'habitude du péché. Ah ! je ne vous dissimule pas que, même après la première confession, vous porterez encore quelque temps le suaire des préjugés qui obscurcissent voire esprit et les liens des mauvaises habitudes, qui tiennent enchaîné votre cœur, CCS lugubres enseignes de votre mort et de votre sépulture spirituelle. Ne craignez cependant point, ne perdez pas courage ; fréquentez souvent, à courts intervalles, le sacrement du pardon. J'ai appris, par expérience , qu'il n'y a pas d'habitude si ancienne qui se soutienne, pas d'inclination si violente qui dure, aucun lien si fort qui tienne contre cette fidélité chrétienne. Elle déracine tous les préjugés, si enracinés soient-ils ; avec ce remède tout-puissant, parce qu'il est divin, les chutes deviendront toujours plus rares, les passions toujours plus faibles, le cœur toujours plus libre, les inclinations toujours plus pures, l'esprit toujours plus droit, les œuvres

revixit, solvatur. Hoc offîcium discipulis dédit, quibus ait : Ouodcunque solveritio super terram, erit solulum et in cœlis (S. Aug., loc. cit.). Gliristus suscitât, quia interius per seipsum viviflcat. Solvunt discipuli, quia por ruinisteriiun Bacerdotum absolvuntur vivificati (Alcuin., Cat.). (1) Mortuus adhuc ligalus, est confltens adhuc rena (Ayin.)«

— 503 ~ spirituelles toujours plus faciles, et la volonté toujours plus forte ; c'est au point que, vous confrontant avec vous-mêmes, en examinant ce que vous serez et ce que vous avez été, vous vous étonnerez de vous voir changés en d'autres hommes, entièrement débarrassés de liens qui vous paraissaient insolubles et éternels. Ce remède vous coûtera quelque peu ; mais qu'y a-t-il, dit saint Augustin, qui puisse sembler pénible , quand il s'agit de la vie éternelle , quand on brave intrépidement le fer et le feu, pour prolonger la vie du corps qui doit tôt ou tard finir (1) ? Tout dépend d'une résolution ferme et sincère ; tout consiste à dire une bonne fois: Je veux. Il suflSt, dans les choses divines, de vouloir, de vouloir efiBcacement, de vouloir sur-le-champ, pour réussir.

Voilà donc écoulée cette heure précieuse pendant laquelle le Fils de Dieu vous a, par mon organe, appelés à une vie nouvelle. Oh ! soyez dociles à cette voix du commandement et à la fois de l'amour.

Répondez de suite : Oui, je veux sortir du péché ; je veux véritablement me convertir, je veux me sauver : Venit hora et nunc est, quando mortui audient vocem Fila Dei. Soyez très-assurés que la privation des plaisirs charnels sera compensée au centuple par la douce paix du cœur, par les délices immaculées de la vertu. Soyez très-certains que Dieu remplira le vide que le monde aura laissé en vous ; que les mor-

(l) Laborat ne moriatur homo naoriturus, et non laborat, ne paccet hoœo in eternum vlcturus (S. Aug., strm, de Verbo Dwninii

tifications, les sacrifices passagers du temps auront uue immense récompense dans l'éternité, parce que, en ressuscitant maintenant à la gn\ce, vous ressusciterez à la gloire et à l'immortalité bienheureuse que je vous souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il 1

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