ACADEMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
Paris, le 2 mars l833.
Le Secrétaire perpétuel de V Académie , à M. Gault de Saint-Germain,
Monsieur ,
« Académie a reçu le mémoire manuscrit intitulé Procédé dont les artistes peintres du moyen-dge faisaient usage avant la découverte de la peinture à V huile, etc., que vous avez bien voulu lui offrir par l'intermédiaire de son Président. Elle en a ordonné le dépôt aux Archives de l'Ins-
titut , et j'ai l'honDeur de tous remercier en son nom de cette
communication.
Je vous prie , Monsieur d'agrëer l'assurance de ma haute considération.
Le baron Silvestre de Sacy.
PEINTURE ÉLOEOCÈRE (i),
Employée aux époques de la plus haute antiquité , et analysée par voie de chimie.
Avant d'entrer en matière sur cet objet de mes recherches dans l'intérêt de l'art de peindre , je rapporterai quelques fragmens d'un ouvrage publie en 1770, et qui a pour titre : La Cire alliée avec l'huile trouvée à Manheim , par Charles y baron de Tuuhenheim ., expérimentée , décrite et dédiée à l'électeur palatin, par le sieur Joseph Fratel, etc.. (2).
Cette découverte qui fit peu de bruit en France , excita cependant la curiosité' de quelques artistes. L'annonce ne prévenait point en sa faveur. Son mérite fort bien décrit , seulement en ce qui concerne l'usage et le résultat qu'on peut en attendre, mais caché dans un secret, ne laissait entrevoir que la spéculation d'un esprit mercantile qui rarement captive la confiance. On en jugera par ce passage.
« Le baron de Taubenlieim, en attendant qu'il fasse à la » peinture le cadeau de divulguer son secret , se propose , » pour la satisfaction des amateurs et des artistes , de le » rendre communicable ; il aura pour cet effet l'honneur )> de faire parvenir à toutes les académies de peinture con- » nues, une boîte de sa cire, etc. , etc.. Cette boîte coûtera » un louis d'or, et son livre un florin... Cette dépense sera » un rien pour l'artiste jaloux de voir conserver ses ouvra- » ges. »
Cependant on y regarda à deux fois, et le baron fut désappointé de ses espérances.
(i) De slcciov , huile, et de y.ïipoç, cire.
{^) A Maiiheim, 1770, iii-8'^, en tête les aiiues du baiou-
Les plus curieux, ilc faire essai de sa découverte , furent MM. Dehais, Dumont le romain, Duramoau , Beaudoin , et Bachelier , peintres français , académiciens. M. Durameau , m'a dit en avoir fait usage dans quelques parties du plafond exécute par lui à l'ancienne salle de l'Opëra^ au Palais-Royal (1). J'ai vu plusieurs de ses études pour ce même plafond peintes dans le même procédé , et au premier coup , sur papier gris , conservées sans altération , quoique toujours en rouleaux.
Jaloux de m'associer aux curieux de cette découverte et d'en pénétrer le secret , je n'ai pas tardé à me déclarer l'OEdipe de la boîte à un louis d'or, sans grands frais, sans perte de temps utile , et sans peine pour obtenir le résultat prorais sous la plume du sieur Fratel.
Mes essais, auxquels je n'attachais aucune- importance , ont cependant été accueillis par quelques artistes et amateurs, notamment par l'académicien Roland de la Porte (2)^ qui , séduit par le brillant et l'éclat que prenaient les couleurs alliées avec l'huile, la cire et les résines^ copale, ou colophane , entreprit plusieurs études qui surpassèrent son attente. Il entreprit même avec ce procédé^ dont je ne lui fis point un secret , l'imitation d'un christ en ivoire , sur un fond de velours noir, orné d'une branche de buis (3).
En communiquant ma part sur la renaissance d'un procédé qui tend à l'amélioration , à la conservation du maté-
(1) Incendiée en 1782.
(2) Peintre de nature morte, décédé le a3 avril 1793.
(3) Si je parle ici de mes productions en peinture, ainsi que dans le Mémoire précédent , ce n'est point pour y attirer l'attention , quoique parfois on les baptise dans le commerce sous des noms d'une haute importance, et toujours sans réclamation de ma part. Car peindre a toujours été pour moi un sujet de distraction et de jouissance , sans suite et sans prétention aucune; mais l'occasion m'entraîne à dire que dans le procédé en question, je peux citer quelques-uns de mes essais de vieille date, ailleurs que dans le commerce, et même dans mon cabinet'.
riel de la peinture , je m'impose l'obligation d'entrer dans^ des de'tails sur tout ce qui m'en appartient en propre, et celte tâche, je la réserve pour mon Guide, des Amateurs y ecoU française, bientôt sous presseu^hcois-p fi3 lojdo'f 'n\-<>. ^' isi-iwi;
Si mes recherches, si mes observations ne me trompent point , je crois la peinture Elœocère aussi ancienne que l'emploi des couleurs dans l'industrie. J'en ai fait la remarque en examinant les empreintes coloriées au fond du double encaissement de quelqués momies qae les curieux ont vu dans le cabinet de M. Caillot, en 1825 et 26. J'y ai remarque', l'alliage de trois matières homogènes, e'quivalentes à celles indiquées plus haut. J'ai également fait la même rcmarcpie sur d'autres objets , recueillis par le même , dans les plus anciennes sépultures égyptiennes , qui rappelaient le culte d'Osiris et Typhon. Figures, écritures, tous semblent surgir d'un gluten bitumineux, onctueux, dont l'emploi était confirmé par les instrumens propres à peindre , ou à tracer. Quelques parcelles échappées de cette collection m'ont donné à l'analyse un résultat qui prouve la présence d'une matière onctueuse mielleuse, alliée aux couleurs dans les peintures et les écritures du temps même des Ptolémées.
Je cite cette époque , parce que la preuve de ce que j'avance était en partie extraite des couleurs. Au fond du cercueil qui contenait la momie d'un des fds de Ptolémée Philadelphe , mort à vingt et un an, et que nous avons vu dans la collection citée plus haut , on y voyait en couleur la bande circulaire du zodiaque , quelques têtes humaines , et des inscriptions en plusieurs langues , qui ont été expliquées par le savant Ghampollion, lequel a répandu une vive lumière dans la nuit des hiéroglyphes.
On trouve encore les traces de ce procédé , dans les antiques débris de l'Inde^ il a enfm traversé l'Asie, l'Afrique, l'Europe, et s'est étendu jusqu'à la Chine, qui en a conservé long -temps la tradition , la pratique , et les instrumens propres à en faire usage. Quelques-unes des peintures découver-
les à Herciilanum et Poinpcia , retiennent encore ce procédé. Nos archéologues du dernier siècle , qui ont pénétré si avant dans l'antiquité , vainement ont tenté de jeter quelques lumières sur l'objet en question. Le comte de Càylus, un des plus zélés explorateurs des temps anciens , dans l'intérêt de l'art de peindre , a publié un mémoire intitulé : Du genre et de V espèce des -peintures anciennes {\). Titre qiri promettait beaucoup : mais en prenant Pline pour guide , il a fait un traité de l'art et a négligé l'industrie des matières colorantes (2). S'il avait consulté les ruines du vieux monde, les contrées orientales du globe, il aurait rempli le titre que promet son chapitre, non sous les rapports de l'art moral , je le repète, mais sous les rapports de l'industrie matérielle, et c'est tout ce qu'on peut en espérer , ce dont il importe d'être instruit : car, à dire vrai, tout ce qu'on découvre de la peinture des obscures époques , sans élémens historiques pour la postérité , n'a pas l'ombre d'étude, ni même le sens commun, ce qui prouve que cet art était sans considération , et même plus tard encore durant la république romaine , tandis qu'on voit, de ces mêmes époques la sculpture en honneur, et même en remontant jusqu'aux limites les plus reculées des temps, héroïques.
(i) Mëm. de l'Acad. roy. des inscript, et bel.-let., 7 déc. lyôa.
(a) Il ne faut pas confondre le Mémoire que je cite , avec les Mémoires et les travaux du mèine auteur sur l'encausti([ue des Grect», (année 1765). L'objet n'est pas ici le même.
TABLE ALPHABETIQUE