CONNAISSANCE DES DESSINS
Il importe, en parlant des peintres, et notamment de leurs œuvres , d'en indiquer le type : faute de tableaux, j'ai recours aux dessins ; précieux dépositaires du premier feu de l'imagination , long - temps ensevelis , parmi nous , dans l'obscurité des portefeuilles ; branche d'études qui ne connaît que le sentiment pour guide; et en général, l'on est rarement dupe du sentiment. Il fut un temps où nos savans amateurs faisaient des vœux pour que les artistes s'empressassent d'être moins avares de dessins dans les expositions publiques , et le gouvernement un peu plus prodigue de ses richesses. Ce précieux dépôt du gouvernement n'est offert à la curiosité publique que depuis l'an 1797. Les artistes y ont vu, sous un seul coup-d'œil, la plus savante partie de leur art , et les amateurs y ont étudié la série des progrès qui caractérisent les talens divers. En un mot , cette exposition, en déroulant des matériaux neufs pour l'histoire de l'art, a fait des connaisseurs, et a rendus amateurs les gens les plus indifférens pour les beauxarts.
Les dessins se divisent en plusieurs espèces, savoir ;
les pensées , les études , les projets arrêtés , les cartons , les aquatïntay les pastels, et même les gouaches.
Les cartons sont des dessins de la même proportion de quelques grands ouvrages , que l'artiste se propose d'exécuter a fresque ; les autres espèces n'ont pas besoin d'explication.
Le point essentiel k la connnaissan^e des dessins est l'originalité.
Pour juger si un dessin est original ou copié y il faut du discernement, de la pénétration , de la finesse d'esprit, une grande pratique d'observation , et une notion des principes de l'art même.
Il est certain qu'il y a des signes incontestables pour établir l'originalité , d'abord la franchise de la main , le papier du temps.
Mais cette franchise, même la correction, ne sont pas les seules marques de l'originalité d'un dessin ; on doit y trouver une touche savante , de l'esprit, du feu, certains coups de maître, qui semblent jetés au hasard, et qui se manifestent rarement dans les copies.
Lorsque dans un dessin, on trouve des têtes retournées de plusieurs manières , des doubles bras , des jambes jetées au hasard a côté l'une de l'autre , et divers tâtonnemens , pour chercher le mieux ( ce que les Italiens appellent il sentimenlo ), ces doubles traits ne partent pas d'un copiste ; ils prennent leur naissance du génie , de l'invention , du sentiment ; toutes qualités inimitables, toujours fausses, maladroites, dans ime copie.
Reste une observation a faire sur le temps dans lequel un dessin a été fait : 1 o la première manière de son auteur ; 2» son bon temps , qui est la force de son âge; 30 l'époque de son déclin. Ainsi un dessin ne laisse pas d'être original, quoique fait dans un de ces trois temps.
Pour dernière observation , il faut être instruit qu'il existe dans le commerce beaucoup de dessins des anciennes écoles italiennes, qui, après avoir souffert par le frottement ou l'humidité , ont été retouchés par des mains plus ou moins adroites, et trop souvent faibles. Je fais cette remarque , parce que j'ai été témoin de cette barbarie.
J'ai dans ma collection une fameuse composition (le Martyre de Saint- André), de Sébastien del Riombo, que j'ai sauvée de cette frauduleuse spéculation , dont un certain Langlier, gros marchand de tableaux du siècle dernier, était l'entrepreneur et le chef.
Toutefois, il y a un moyen de découvrir cette supercherie. Les retouches de plumes récentes sont faciles a reconnaître , parce que la nouvelle encre n'est jamais d'accord avec l'ancienne , et que le lavis même prend une teinte différente. Le crayon récent produit aussi le même désaccord. Enfin , quelque précaution qu'on prenne pour tromper l'œil , pour échapper a son inspection réitérée, on ne peut y parvenir. A l'aide d'une bonne loupe , on dévoile aisément le tâtonnement et la fraude.
J'ai chagriné quelquefois certains amateurs qui en
ont été victimes, en suivant avec eux les traces de celte fraude, qui a perdu ou dénaturé des productions autographes de l'espèce , irréparables pour l'histoire de l'art, et des hommes qui en ont fait le triomphe et la gloire.
KCOLE FLORENTINE.
L'école florentine doit une partie de sa gloire au zèle des Médicis , qui ont encouragé les artistes en rassemblant sous leurs yeux les magnifiques modèles de l'antiquité.
Les Florentins, guidés par le savant Léonard de Vinci dans la véritable route du bon goût , sont devenus les émules des artistes romains , lesquels ouvrirent a toutes les écoles les trésors de l'antiquité.
Vasari , qui est la source où ont puisé tous ceux qui ont écrit sur les grandes écoles de l'Italie moderne ; Félibien et de Piles , regardés , après lui , parmi nous , comme des autorités , ont attribué a Michel -Ange une grande partie de la gloire de Léonard de Vinci , en lui donnant le titre de fondateur de l'école de Florence. M. Mariette en a fait le reproche a Vasari « lequel semble, dit cet illustre amateur, avoir affecté de relever certaines minuties qui ne sont guère dignes de Léonard , pour faire paraître plus grand Michel-Ange, qui est le principal objet de ses louanges. » Sans doute Michel- Ange , lui des premiers artistes de l'univers, n'avait pas besoin d'un éloge au détriment d'un autre, je dis même usurpé , pour faire ressortir ses talens prodigieux aux veux de la postérité.
L'école florentine n'est pas la plus riche en nombre de célébrités , on y trouvera des artistes fort peu connus en France , ou qui ne le sont pas du tout ostensiblement , et dont le type des talens gît seulement dans les portefeuilles des savans de la curiosité , et par cela même utile a être mentionné avec leur nom dans cet ouvrage.
LÉONARD DE VINCL
Leonardo da Vinci , peintre et ingénieur florentin , naquit au château de Vinci , en i 4-52 , et mourut en France , dans les bras de François I^r, le 2 mai 1519, à Amboise, dans le palais de Clou, âgé de soixantequinze ans.
Type.
La Cène de Notre Seigneur, dans le réfectoire des Dominicains de Milan,
Fameux tableau dont on ne voit presque plus aucun vestige. Le dessin ou l'esquisse autographe de cette fameuse peinture est dans la collection de France. Il est à la plume et lavé. On voit aussi, dans cette même collection , le portrait de Léonard, dessin à la sanguine, et plusieurs autres dessins qui ont e'te' graves par le comte de Gaylus.
Une Sainte Famille , accompagnée de saint Michel , sainte Elisabeth, et de saint Jean tenant un mouton.
La Vierge et sainte Anne. Portrait de madame Lise, dite la Joconde. Portrait de femme vêtue en rouge , son cou est orné d'une cordelière (collect. de France.)
Vente,
Un Christ, vu en buste : 15 po. et demi sur douze et demi (bois) catal. de Lebrun (i 809 , no 2). 3,000 fr.
Soixante têtes et caricatures , faites à la plume et au bistre, connues par les estampes qu'on a gravées d'après le comtede Caylus (Catal. de Mariette, no 787). 240 fr.
Trois feuilles contenant diverses têtes et sujets , faits k la plume et au bistre 60 fr,
La Sainte Vierge assise , l'enfant Jésus sur ses genoux. Lefond du tableau est un paysage. Tableau de i8po. de haut sur 1 3 de 1. (Cat. du duc de Tallard, no 2.) 800 fr.
L'enfant Jésus couché dans la crèche ; a ses côtés la Vierge et saint Joseph a genoux , figures demi-nature. Dans le fond est une campagne ou l'on aperçoit deux bergers , dont un porte un agneau sur ses épaules. Plusieurs anges sur des nuages debout semblent se réjouir et annoncer la venue du Messie. Peint sur bois , 3 pieds i^ po. de haut, 5 pi. 3 po. de large. (Même vente no 2 du catalogue) 600 fr*
Les tableaux de Léonard de Vinci sont très rares. Cet artiste , qui avait la plus haute idée de la peinture , était sans cesse occupé à chercher dans son imagination ou dans la nature , des objets capables de donner à ses ouvrages toute la perfection dont il les croyait susceptibles. 11 employait à la théorie de son art beaucoup plus de temps qu'il n'en mettait à l'exécution de ses tableaux. On lui en attribue même quelquefois qui ne sont pas de lui , quoique fort près de son style et de son exécution. Lorenzo di Credi, André Solario , son élève ,
l'ont imite en perlection , ainsi que Baccio, connu sous le nom de frère Barthélémy de Saint-Marc , lequel forma son talent sur les ouvrages mêmes de Léonard. Ce Baccio eut aussi une très grande influence sur l'esprit de Raphaël , lorsque ce dernier cherchait la couleur.
Nous donnons le type de Solario et celui de Baccio pour apprendre aux amateurs à faire la distinction du maître et de ses imitateurs.
Les belles copies d'après Léonard de Vinci sont aussi très rares , mais elles sont estimées ^ les plus fameuses sont celles de la Cène.
Magnifique copie de la Gène , exécutée à Milan par Marc Ugglone ou Oggiono, élève de Léonard , dans le couvent de Saint- Jérôme , je crois près du canaL
Autre belle copie de la Cène, dessinée par Marc Oggiono , et coloriée par Paul Lomazzo , dans le réfectoire de la cliartreuse de Pavie.
Cette dernière copie , peinte sur toile , n'a point été détruite pendant les dernières guerres ; un particulier Ta achetée lors de la vente des effets de ce monastère , et l'a transportée k Milan.
Plusieurs auteurs en parlent avec éloge , entre autres Fabbé Lanzy , qui déclare cette copie digne de remplacer l'original (Storia Pittorica de! Clîaiue).
Vente.
Ancienne et bonne copie de la Joconde , haut. 26 po. larg. 24 po. (catal. de Lebrun, i8U, no 167. 200 fr.
Nous n'ajouterons rien à ce qui a été' dit plus haut de Léonard de Vinci : sa grande réputation et ses œuvres lui assurent l'immortalité et une gloire inaltérable.
Ses élèves ont été André Solario ou Salai Antonio Bottraffio , Marc Uggloni , César Serto , Paul Lama zzo.
SOLARIO (ANDREA),
Elève de Léonard de Vinci, naquit à Milan ; on ignore répoque de sa naissance et de sa mort.
Type.
La Vierge allaitant Jésus. La fille d'Herodias recevant la tête de saint Jean. (Col. de France.)
Le dernier tableau , attribué par plusieurs amateurs a Léonard de Vinci , a été acquis par Louis XIV , sous le nom de Solario , et désigné comme tel dans les anciens inventaires de la couronne.
Y ente.
Hercule dans sa jeunesse , étouffant des serpens. Tableau peint sur bois. Haut. 15 po., larg. 12 po. (Catalogue du prince de Conti.) .... 400 fr.
FRA BARTHOLOMEO {délia Porta ou di San Marco),
Peintre florentin , né en 1469, mort en loi 7, âgé de 48 ans.
Type.
Le Jugement dernier , dans une chapelle de Santa Maria la Nuova, à Florence.
Le véritable nom de ce peintre est Baccio , déjà nommé dans notre remarque sur les tableaux de Léonard. On dit qu'il laissa un tableau imparfait, qui fut terminé par Raphaël , et que Louis XII , roi de France , acheta un Saint Sébastien qu'il avait fait pour l'église de Saint-Marc.
Vente.
La Vierge , sainte Anne et le Sauveur (bois). (Catal. de Lebrun [1809], no 3.) fr.
BARTHOLOMEO, frère du précédent.
La Vierge sur un piédestal , dessous un baldaquin , tenant l'enfant Jésus et ayant autour d'elle plusieurs saints et saintes; dessina la plume, lavé a l'indigo. (Catalogue de Mariette.) 9 fr.
Ce dessin vient de la collection de Vasari. On le trouve dans la notice du Musée , sous le nom de Fra Bartholomeo, cité plus haut.