DE TOUTES LES NATIONS
C'est k vous, amateurs , protecteurs ét conservateurs des monumens de l'art , que j'adresse la présente épître. Chaque jour le temps en dévore des fragraens , et vous luttez avec de généreux efforts contre ses ravages.
Il faut toujours signaler l'Italie, cette terre classique, comme un centre qui appelle tous les vœux , toutes les espérances et tous les projets d'illustration dans les beaux-arts. La vie des peintres de cette patrie des arts en signale d'éminentes preuves , mais cette tâche n'est pas la mienne ici : la poussière des tombeaux n'en efface rien : les noms illustres survivent a leurs productions. La véritable histoire des grands hommes qui ont honoré l'esprit humain , est celle de leurs œuvres ; la véritable manière d'en faire l'éloge, c'est d'en donner une juste idée. Et c'est en ra'imposant cette tâche de conscience que je me plais a dire et à prouver que l'Italie sera toujours une aurore de gloire , un éternel foyer du vrai , du grand goût , où viendront se retremper les peuples civilisés qui tenteraient de s'en écarter par de dangereuses innovations.
Nos amateurs qui ont parcouru les trois quarts du
dernier siècle , comprenaient mieux que le gouvernement et les académies l'ascendant des trois grandes écoles italiennes ; leurs leçons étaient plus salutaires que celles de nos professeurs ; leurs collections étaient autant d'écoles qui instruisaient par des exemples.
Les plus beaux siècles de l'antiquité , dans l'art de l'imitation, ont-ils surpassé la fameuse école lombarde? Question qui restera a jamais sans preuve et sans comparaison.
La noblesse des idées , la pureté des lignes , la simplicité dans toute sa candeur , et son élévation inspirée jusqu'au beau idéal : voila le partage de l'école romaine.
L'illusion du vrai en harmonie et d'accord avec les puissances de l'achromatique : voilk le charme de la peinture et le triomphe de l'école vénitienne.
Dans cette division , l'histoire et la postérité font les parts glorieuses de Rafaello Sanzio et de Tiziano Fecelli ; mais la réunion du moral et de la séduction serait peut-être encore k trouver sans l'école lombarde.
Annibale Carracci et Zampieri ne peuvent être surpassés dans cette réunion. Guido Reni en a fait les frais avec une abondance d'appas et de grandeur qui frappent les sens et accaparent tous les esprits.
Et que peut-on comparer aux beautés mâles , a la force dominante qui surgissent de la Sainte Pétronille à Rome , par Guercio ; aux grâces souples, ondoyantes, divines et célestes, de Parmujianino, à'Anlonïo Allecjrï ? Rien : ce sont les plus belles productions de l'art de
l'imitation, le terme des hautes capacités que l'homme reçoit du ciel quand il persiste a s'en montrer digne.
Le but de mes opinions , en m'entretenant dans cette épître avec les amateurs , ne saurait être méconnu , ni encourir le blâme des artistes de profession ; et si j'en use librement , c'est pour céder a l'expérience de mes longues méditations. Nous ne sommes plus dans ces temps semi-barbares de l'école française , sourde aux conseils , et qui persistait dans l'erreur comme on y persiste en pleine barbarie pour tromper le genre humain. Dans le cours de l'agonie délirante de cette école , on distinguait encore le faux d'avec le vrai ; le commerce tenait le flambeau qui éclairait ce discernement ; la chaleur de son foyer lumineux , entretenue par d'illustres amateurs, régénérait les arts ; et cette influence , qui ne laisserait que la déclamation a la critique en s' élevant contre , a ouvert une carrière de gloire qui ne périra jamais dans la postérité.
J'ai publié le Guide des Amateurs, écoles allemande, flamande, hollandaise; le Guide des Amateurs, école italienne; il me reste encore une grande tâche a remplir avant d'achever ma longue carrière : c'est le Guide des Amateurs, école française.
Mon ouvrage intitulé les Trois siècles de la Peinture en France , qui n'est plus ma propriété , ne peut en aucune manière être regardé comme une seconde édition de celui que je me propose : le motif n'est pas le même ; il a été apprécié et accueilli dans le sens des opinions que j'y professe.
Le Guide des Amateurs , école française , est sur le métier , en grande partie terminé , et suivra de près V école italienne , si l'appel que je fais aux amateurs de toutes les nations seconde le zèle, le courage de mes laborieuses veilles , objet de mes espérances , non pour moi personnellement , mais pour mes héritiers , car le temps me presse d'en finir avec le monde.
Gault de Saint Germain »