DES ANCIENNES PEINTURES
Les plus anciens tableaux , depuis la rénovation des arts en Italie, ne remontent pas au-dela du douzième siècle, et finissent pour l'histoire de l'art au quinzième. Tous les tableaux des artistes qui florissaient durant cet intervalle sont considérés dans le commerce comme anciennes peintures. La plupart se ressentent des siècles d'obscurité qui ont suivi la chute de l'empire romain. Aucun des peintres qui ont rempli cet espace n'a satisfait a cette harmonie qui fait le charme de la peinture ; aucun n'a mis en pratique les connaissances qui font de la peinture une science ; aucun ne s'est écarté de cette sécheresse d'esprit , d'invention et d'exécution, qui caractérisent toutes les productions du moyen-âge. Quelques-uns, avec moins de défaut d'imagination , ont relevé cette simplicité de l'enfance de la peinture , mais ils ont gâté leurs ouvrages en y semant les puérilités qu'exigeait l'ignorance de leur siècle. Néanmoins, en considérant ces anciennes peintures comme des monumens qui rattachent a la même souche les arts du dessin, elles sont d'un prix inestimable. Dans les collections ,
dles figurent comme des médailles, comme des actes authentiques de la simplicité des mœurs ; elles sont , pour la postérité , le type religieux des premiers chrétiens de l'Asie , dont l'influence est si marquée sur tous les monumens érigés au retour des croisades, en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre. Toutes portent le caractère bizarre des bas-reliefs du règne de saint Louis , la plupart exécutés par des artistes , tout k la fois peintres, sculpteurs, architectes, orfèvres même , et graveurs de médailles, suivant l'historien Vasari. Les plus reculées sont les plus irrégulières , les plus difformes, et d'un dessin tout-a-fait barbare, k l'égard des pieds, des mains , des draperies. Quant a l'expression, cette intéressante partie de la peinture a été si longtemps dans l'enfance, que les plus habiles eurent recours a l'expédient ridicule des rouleaux écrits qu'ils faisait sortir de la bouche des personnages , où on lisait les demandes et les réponses qu'ils se faisaient entre eux. Un certain Bruno, nommé dans les contes de Boccace; Cimabué lui-même, tant estimé de ses contemporains, et beaucoup d'autres, ont employé ce moyen. Les extrémités du corps humain présentaient alors de si grandes difficultés , que souvent les peintres faisaient des figures sans pieds.
Ce tableau triste de la peinture , pendant l'espace de trois siècles environ, n'est pas cependant sans offrir quelques traits saillans du génie, que célèbre la postérité sur la foi des historiens. Les recherches laborieuses de l'antiquaire, ses sacrifices , et les soins qu'il prend
pour la conservation de ces monumens, nous ayant mis k même de les juger sainement , nous les exposons aux yeux des savans et des amateurs sans opinion , ainsi que nous avons fait k l'égard des monumens postérieurs de la peinture, les plus justement célèbres.
Il s'est élevé sur les peintres qui ont précédé Léonard de Vinci et Raphaël beaucoup de contradiction. Vasari, qui a loué ceux de son pays jusqu'à paraître quelquefois suspect aux yeux des savans , leur donne aussi la priorité dans l'art de la peinture , et nomme Cimabué , Florentin, le premier qui ranima cet art en Italie. Baidinucci, le père délia Valle , Malvasia, Annibal Caro et Lanzi, ont plus ou moins adopté ou combattu ce système; mais personne, jusqu'k nous, ne l'avait encore mieux discuté, ni plus éclairci dans notre langue, que M. Artaud, qui, k juste titre, mérite le nom d'amateur, que lui donne encore la plus riche collection de peintures anciennes qui existe en France , et d'autant plus précieuse pour le but de notre ouvrage , que nous sommes dans la plus grande disette sur cette matière.
iVe pouvant trouver de type , k cet égard , dans la collection du Gouvernement, je suis autorisé, par M. Artaud lui-même, k me servir de la notice qu'il a publiée sur sa fameuse collection (1 ). Les amateurs y trouveront le double avantage de comparer le jugement des historiens avec les monumens originaux , et de retrouver ,
(1) Considérations sur l'état de la peinture en Italie dans les qualre siècles qui ont précédé celui de Raphaël. Paris, lyl 1 , in-S".
a une époque Ixien plus reculée que celie de Cimabiié , des artistes qui ont été célébrés par leurs contemporains.
Il n'est pas indifférent pour Thistoire de l'art d'avoir une idée dumatériel delà peinture avant la découverte de Van-Eyck, qui lit abandonner le gluten, ou les mixtions dont se servirent les élèves des Grecs en Itaîie,pour fixer et faire ressortir lesmatières colorantes. Ce travail n'a point échappé knos recherches, il fait la matière d'un mémoire offert à l'Académie royale des inscriptioj)s et belleslettres , et déposé dans ses archives ; placé ici , il interromprait la série des faits et des éclaircissemens que l'on cherche en ouvrant ce livre.