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INTRODUCTION

La justice, la vérité , et les preuves attestées par les monumens des peuples éclairés , nous forcent a convenir que la gloire des arts vient de la munificence des princes qui les encouragent et les honorent. La postérité reconnaissante décore de leur nom le siècle qui les a vus régner : l'histoire respecte ce sentiment généreux en le consacrant dans toute sa pureté au souvenir des hommes.

Si les arts fleurissent sous la protection des princes , Tamour des arts forme de grands artistes , multiplie les amateurs et fortifie le commerce.

Pline, en parlant des peintres célèbres de l'ancienne Grèce, fait un éloge particulier de ceux qui sacrifiaient le lucre des décorations au travail de l'atelier. Les chefs-d'œuvre qui sortaient de leurs mains , pouvant être transportés d'un lieu dans un autre , établissaient une concurrence qui les rendait inappréciables.

Le même historien assure qu'on a donné a Timante et à Apelle , pour un seul tableau , jusqu'à cent taleiis , qui valent 180^000 livres de notre monnaie ; il ajoute encore que l'enthousiasme pour la possession d'un chef-d'œuvre en peinture, chez les Grecs, a été porté

au point que les richesses des villes entières suflisaient à peine pour le payer.

C'est mettre le comble à cet enthousiasme qui naît de l'admiration constante pour le beau , que d'ajouter à ces grands traits d'estime celui qui sauva la ville de Rhodes des horreurs d'un siège.

Le roi Démétrius , ne pouvant prendre cette ville que du côté oii était l'atelier de Protogène , aima mieux renoncer à sa conquête que de perdre le fameux tableau auquel travaillait ce célèbre peintre , représentant Jalisus , insigne chasseur.

M. Agrippa, gendre d'Auguste, acheta des habitans de Cysique un Ajax et une Vénus trois cent mille deniers ( 228,457 livres).

Jules-César paya quatre-vingts talens , c'est-à-dire i 6,4-00 louis , une Médée de Timomaque de Bysance.

Auguste acheta 4-70,000 livres de notre monnaie la Vénus Anadyomène , fameux tableau qui mit le comble à la gloire d'Apelle , le plus célèbre des peintres de l'ancienne Grèce.

A la vente du butin que L. Mummius forma après la célèbre victoire qui lui fit donner le surnom d'Achaïque , Attale , roi de Pergame , acheta six cent mille deniers (4-56,875 livres) un Bacchus d'Aristide. Le consul, étonné du prix, et soupçonnant dans le tableau quelque vertu qu'il ne connaissait pas, le retira de la vente , malgré les plaintes du roi , et le plaça dans le temple de Cércs. Pline croit que c'est le premier tableau étranger qui ait été rendu public à Rome.

Mais celui qui a le plus particulièrement assuré une existence publique aux tableaux dans cette capitale de l'empire romain, a été César, en dédiant ceux d'Ajax et de Médée devant le temple de Vénus Gcnitrix.

Il nous reste de M. Agrippa une harangue pleine de noblesse , et digne du plus grand citoyen de Rome , sur l'utilité de rendre publics tous les tableaux et les statues.

Ainsi Rome , en s'éloignant peu-a-peu de cette barbarie où la plongeait la nécessité de ses premières conquêtes , honora les beaux-arts après s'être emparée des chefs-d'œuvre de toutes les contrées de l'Asie. Tant de richesses mirent le comble a sa magnificence ; mais le siège de l'empire transféré a. Constantinople , le zèle aveugle de la religion , l'envahissement de toutes les provinces romaines par les peuples septentrionaux , Rome elle-même , assiégée par Alaric , perdit sa grandeur , ses richesses , ses monumens : elle périt , dit saint Jérôme, par la famine avant de périr par l'épée, et parut , après les horreurs du fer et du feu , dans un tel anéantissement , qu'il n'y resta presque plus d'individus qu'on pût réduire en servitude. Les tableaux de la Grèce , ceux de Rome , comme objets les plus fragiles de l'art, furent engloutis ; ainsi nous ne pouvons plus les apprécier que par les illusions de la renommée.

Pendant les siècles d'obscurité qui ont succédé a cette grande catastrophe, la peinture n'eut presque aucune part a ces monumens bizarres ou colossaux de

la vaine ostentation des barbares. Ce n'est qu'au treizième siècle qu'elle commença a refleurir en Italie , et sur la fin du quinzième siècle en France.

Depuis les beaux siècles de Léon X et de François I, le goût des beaux-arts devint universel ; il excita le zèle de l'industrie , et ouvrit une branche de plus au commerce. Pour rendre plus actifs les désirs des curieux , on rapporta de l'étranger une quantité considérable de morceaux précieux : il se forma des cabinets y des galeries magnifiques de tableaux ; nos artistes se piquèrent d'émulation pour y obtenir une place distinguée : insensiblement, le commerce de la curiosité étendit ses limites, et ouvrit parmi nous une source immense de richesses dont l'état se ressentit.

Du Muséum (i).

Cette vaste collection, qui surpassait peut-être en peintures toutes celles de l'antiquité , étalait naguère aux yeux de l'Europe des chefs-d'œuvre qu'on ne paie-

(1 ) Le Muséum date du règne de Louis XVL Ce monument , érigé à la gloire des arts et de la patrie par la générosité d'un prince qui se dépouillait du faste nécessaire à sa personne pour faire fleurir les pluç nobles institutions de son royaume, a été chanté dans une très belle ode de M. Pabbé Carré , docteur agrégé de la faculté des Arts de Paris , professeur d'éloquence au Collège royal et au Musée de Toulouse. On y remarque cette strophe :

Louis , c'est sous tes lois, c'est de ta bienfaisance Que les lis attendaient ce noble monument ;

rait point en les couvrant d'or. On ne peut évaluer la Transfiguration de Raphaël : on estime un million la

Il répare l'oubli de la reconnaissance , «lo El fait de tes étals la force et l'ornement T Le bras qui de leurs fers sut affranchir les ondes , Rendre l'indépendance et le calme aux deux mondes ,

Nous devait ce superbe don.

Tel Auguste , étouffant les germes de la guerre , Et vouant sa victoire au bonheur de la terre. Ouvrait un sanctuaire aux enfans d'Apollon.

Ce même Muséum a étalé aux yeux de l'Europe tous les chefsfFœuvre du monde. Dans cet état de splendeur, il s'écarlait des vues du fondateur , qui le destinait aux productions nationales : aujourd'hui, dépouillé du fruit de nos injustes victoires, il reprendra sa première destination. ■ A côté des grands modèles de l'antiquité, on y placera ceux des beaux temps de l'art en France. Magnifique et nombreux , le Muséum n'en sera que plus varié , et peut-être plus éclatant- Nos richesses éparses , surtout en sculpture , ne sont bien connues que des savans ; rassemblées au Muséum , elles étonneront l'univers. Le dommage qu'elles ont éprouvé dans les révolutions , la manière dont elles ont été recueillies , l'état où elles se trouvent , exigent d'immenses recherches , dont je me suis occupé avec une activité sans bornes j et toutes ces recherches m'ont entraîné à composer un ouvrage que je me propose de publier incessamment , ayant pour titre i

Dictionnaire des Architectes et des Statuaires français soits les trois races , avec des notices iiistoriqties , politiques et littéraites sur les travaux publics , les origines , les découvertes ^

* Ces deux vers rappellent l'idée vraiment grande d'offrir à la vénération de la postérité les images des hommes qui ont honoré leur patrie , et les soins que prenait Louis XVI pour faire travailler aux statues des grands hommes en tout genre qui ont illustré la France. Ces statues devaient être placées dans la vaste galerie du Louvre, aujourd'hui le Muséum. Un grancî nombre ont été exécutées lous les auspices de ce prince.

Communion de saint Jérôme , et le commerce de la curiosité nous instruit tous les jours , même dans les temps les plus critiques , des sensations que produisent sur les sens les tableaux des Corrège, des Titien , des Rubens , des Wandyck , des Poussin , des Lorrain , et tant d'autres qui mettent le comble à toutes ces richesses de Fart et du génie.

Le Muséum , considéré comme l'archétype de toutes les écoles anciennes et modernes , nous l'indiquons aux élèves du goût pour étudier le style , le genre , l'originalité de l'exécution , de la touche et de la manière de chaque maître , et enfin pour acquérir ce tact si nécessaire, et cette juste appréciation, fruit d'un long examen et d'une inspection réitérée. Nous y recommandons surtout l'étude des productions d'Italie , les plus généralement suspectées dans le commerce par la difficulté d'en retrouver souvent l'origine et la filiation.

Des marchands,

" La connaissance des tableaux et du faire de chaque maître est le partage des amateurs éclairés, et des marchands leurs élèves. Nous n'entendons point exclure de cette connaissance les artistes, ni les priver, en matière de goût , de ce jugement sain qu'on doit attendre d'eux. La connaissance des tableaux leur ap-

ies imitations , les révolutions du goût ; rédification et la ruine des nionumens de la nionardiie dans tous ses âges jusqu^au dix-neuvienie siècle.

partient de droit; et, sans ia perte de temps auquel les entraînerait une étude étrapLgère.îaii but qu'ils se proposent , nous osons avancer qu'eux seuls pourraient atteindre Tinfaillibilité des lumières du savoir, si une telle vertu était le partage de Thomme. L'histoire du commerce de la curiosité nous en foui;-nit la preuve. Antoine Coypel, si célèbre dans son temps, a été le conseiller du régent, lorsque ce prince entreprit le riche assemblage des tableaux du- ^Palais-Royal. Claude Vignon, autre peintre célèbre, et qui. .passait pour un savant connaisseur, fut, pour lesj ^mateurs de son siècle , un excellent guide. Le siècle dernier nous a donné les Gersaint , les Remi, les Boileau, les Folio , les Lebrun , à qui les amateurs ont dû leur fortune ; le commerce de la curiosité , tout son luxe ; et la France, des trésors. Et si nous nous plaisons a rendre justice a ces hommes qui ont acquis dans la curiosité une sorte de célébrité , c'est qu'ils ont pratiqué eux-mêmes les arts , c'est qu'ils y étaient initiés dès la plus tendre enlance.

En alliant l'esprit de l'étude avec l'esprit du commerce , quoique deux sources bien différentes , les hommes que nous venons de citer , et beaucoup d'autres qui ont marché sur leurs traces, ont su exciter le sentiment des arts au sein de l'opulence, fatigué de l'inaction ; ils ont étendu et agrandi la sphère de toutes les connaissances nécessaires pour former des collections ; ils ont élevé des maisons de commerce magnifiques, où l'amateur était autant attiré par la nou-

veauté , la vàriëté; que par îà eènfiahce qu'inspirent les lumières et- rhûhivéttt*.^'^

•'■"^ "fc Des ventes. .

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ILa moi4 àmr^iné' M Ven^él !'e bès'oiù , VMm^ propre trompé , ou l'excès du luxe , les multiplie j l'industrie^ Hotijôurs active, en a saisi le côté fàvbraMe. Depuis un graiîd^ liômbl'e d'années , oli a bâti des salles destinées a vetidré dés tableaux. Hautes, spacieuses, éclairées paî^'^li vïtrkgë du comble , ou qui en fait le tour , ces salles s'ôii^'t^ ver tes ifesjoù'i^ScJtd'^^^^^^^^ ventes : les tabl€'àitx'' è'3r 'tîtmvènt rangés suivant l^ur grandeur, leur mérité', a Véc im rïuméro qui correspond au catalogue de la vente , qu'on distribue gratis oti qui se vend ; en nti moi, 'elles forment un spectacle brillant, qui appelle les amateurs, lesartistes, lés gens du monde et tous les marchands de curiosités. Les ventes établissent une concurrence qui tourne k l'avantage du vendeur, et qui fait circuler dans le commerce une infinité d'objets qui sériaient à peine connus ; elles font refluer dans beaucoup de mains un superflu, souvent sans mérite , sans utilité pour le connaisseur , dont s'empare une classe d'hommes qui achète et vend sans connaissance le long des rues et des quais. De cette classe , il s'en élève une autre , exclue de toutes les classes par l'équité, qui fournit les brocanteurs; dont le moindre 'des inconvéniens serait le jargon et la bêtise , si elle n'était aussi nuisible que daiigereuse par ses menées

sourdes et clandestines. Trompée la plupart du temps dans ses spéculations, faute de lumières, à son tour elle ne cherche qu'a faire des dupes. Partout elle décrie, partout elle tend des pièges : elle paralyse les voies d'écoulement au commerçant timide , au particulier dans le besoin ; la, elle déchire un objet précieux ou rare, afin de se l'approprier; ailleurs, elle fait acheter en secret ce qu'elle dénigre ouvertement ; dans les ventes , elle feint d'acheter ce qui lui appartient , en poussant avec avidité les enchères ; ou bien elle tourne en ridicule, ou trouve mille défauts a l'objet en vente soit pour se l'approprier, soit dans l'espoir d'en tirer un gain illicite que lui assure d'avance la révision, espèce d'assemblée scandaleuse, qu'aucune loi ne peut atteindre , quoique très préjudiciable a tous les intéressés d'une vente.

Nous osons croire que toutes ces intrigues dévoilées ne peuvent faire déserter les magasins des comraerçans instruits, ni répandre le découragement, le dégoût parmi les jeunes amateurs ; elles ont existé , elles existeront toujours : c'est le poison du commerce ; aisément on peut s'en garantir , en consultant ses affections , ses propres lumières, les bons conseils et les monumens propres a former le goût.

Des catalogues.

Les catalogues sont indispensables pour les ventes de tableaux et autres objets de curiosité. Ils exposent sous

lin même coup-d'œil l'ensemble d'un cabinet ou d'une galerie ; ils indiquent aussi Tordre des vacations, précaution très utile pour les personnes qui font un choix, et qui n'ont que peu de momens a donner à une vente.

Cette partie du commerce , introduite par un nsage absolu, date de 1757. Joidain le fils a donné une notice des catalogues depuis cette époque jusqu'en 1780. Celui de la comtesse de Verrue , qui possédait une immense et belle collection de tableaux , est le premier dont nous ayons connaissance ; mais il n'existe , dit Joulain, qu'en manuscrit.

Les catalogues , en général , offrent une description vicieuse , souvent barbare , remplie d'exagération , d'éloges fastueux , prodigués indistinctement au bon , au mauvais choix , a des tableaux quelquefois indignes du nom dont on les baptise. Tous ces moyens , qui ne séduisent jamais l'artiste , le vrai connaisseur , répandent le mépris sur les catalogues : bientôt oubliés, après le motif qui les a fait éclore , ils subissent le sort des ouvrages éphémères.

Les connaissances les plus étendues de l'histoire , de la géographie , des sciences naturelles , auxquelles nous joignons celle de l'art , doivent entrer dans un catalogue. Quant a la partie descriptive , on n'en exige que la clarté , la précision et la simplicité. Toutes ces qualités réunies rendraient les catalogues au commerce ; elles en feraient de véritables monumens qui s'enchaîneraient a l'histoire de l'art. Déposés dans les bibhothèques publiques , ils seraient consultés par ceux qui

sont cliui'gés des ventes de tableaux, par les artistes et par les amateurs, qui aiment a retrouver dans la succession des temps les collections célèbres , les objets précieux dont elles se composaient , et la filiation de ces mêmes objets après avoir été dispersés.

Corollaire.

Une remarque essentielle sur les catalogues, c'est que la plupart de ceux qui portent les prix ne doivent point toujours servir de règles , surtout quand un prix médiocre figure à côté d'un nom fameux : la médiocrité du prix dans ce cas, prouve l'abus des célébrités dont fourmillent nos catalogues les plus modernes. Toutefois il arrive qu'un tableau excellent, perdu de vétusté en apparence aux yeux de ceux qui ignorent les merveilles de l'art de la restauration , s'adjuge a un prix très bas. Cette chance hasardée ne peut encore servir de règle ; mais elle en prépare une autre très souvent fort piquante pour la curiosité , qui n'échappe point a mes recherches. On en trouvera de fréquens exemples dans le cours de mon livre.

Les meilleurs catalogues publiés k Paris depuis i 7 Ai sont ceux de Gersaint ; les plus remarquables ont été composés pour les précieuses collections de MM. de La Roque , Bonnier de La Mosson ; Augran , vicomte de Fonsperluis ; Godefroy et Geoffroy. Ils portent la date des années i 745 , i 74-S , i 752.

Les catalogues les plus célèbres , après ceux de Gerr

saint , ont été composés par Rémi , pour les fameuses collections de MM. de Gagny, de Randon de Boisset et du prince de Conti , le premier en \ 762 et les deux autres en 1777.

Les collections de tous les amateurs français du dixhuitième siècle ont produit des catalogues passables. J'y ajoute , pour la satisfaction de ceux qui voudraient augmenter mon livre de notes et de remarques {\ ) , ceux de MM. le duc de Tallard , de l'abbé de Fleury , \ 756 ; du comte de Vence, \ 761 ; de Chauvelin, \ 762 ; de Sainte-Maure , \ 764 ; du marquis de Villette, \ 765 ; du marquis de Bausset , \ 763 ; de Montmartel , \ 772 ; Caulet , \ 774 ; du marquis de Selino , de Brancas , de Gouvernet , \ 775 ; du marquis de Cliabanet , de Brunoy, \ 776 ; de Thelusson ^ \ 777 ; de Julienne , mars 1767; de Mariette, 1768.

A l'exception du catalogue du prince de Carignan (1 743), le plus ridicule , sans orthographe dans la description , surtout dans les noms propres, et qui semble avoir été rédigé par le cocher du prince.

Quant aux catalogues de notre temps , les ventes accumulées de chaque hiver en produisent un grand nombre ; tous les directeurs de ventes en donnent de leur façon. Ce qu'on y trouve de plus utile , c'est le titre des pièces exposées , quand il n'est pas dénaturé , ce qui arrive trop souvent ; les mesures , je répète ,

(i) Ce qui est très fiicile , en intercalant, avant la reliure, un demi feuillet blanc entre deux pages imprimées.

quand elles sont exactes ; et la marge, quand elle est assez large pour être chargée du prix de vente et d'observations. Les catalogues de Lebrun ont répandu de grandes révélations et de grandes lumières dans le commerce de la curiosité. Ceux de M. Bénard sont sagement rédigés ; c'est en faire l'éloge que de dire qu'ils rappellent quelquefois les catalogues de Gersaint. Un de nos bons catalogues et un des plus riches , de notre temps, en objet du premier ordre, surtout en sculpture, est celui du cardinal F"^**, ^7 juin 1816, Il a été rédigé par M. l'abbé ^^"^ , et par dévouement pour un amateur qui ne recueillait que pour trafiquer.

Des tableaux.

Les tableaux offrent deux chances, la gloire de les posséder quand ils portent un grand nom , et une valeur non équivoque quand ils sont originaux et d'une grande pureté , sans en excepter même les tableaux passés de mode, toutefois s'ils sont de quelque maître qui tienne un rang dans la chronologie des peintres célèbres. On est singulièrement revenu de la réputation qu'ont eue , dans leurs temps, les Lemoine, les Wateau , les Raoux, les Boucher, les Fragonard, les Vanloo, etc. Toutefois les bons tableaux de ces mêmes peintres , quand ils sont d'une belle conservation , ne restent jamais sans enchères dans une vente , quoique réduits a des prix excessivement médiocres , k raison de ceux où les élevait la concurrence dans le siècle dernier , ainsi qu'on peut s'en rendre compte dans le cours de cet ouvrage.

Le nom d'un homme célèbre est un grand prestige pour la peinture , aussi est-il souvent employé pour augmenter la valeur d'mi tableau : cette erreur , quand elle part de l'ignorance , ne porte aucun préjudice ; mais consacrée par la mauvaise foi, elle renverse l'ordre chronologique , si nécessaire pour suivre les progrès de la peinture dans toutes les écoles , et parcourir les ramifications qui aident a remonter jusqu'au véritable type des talens créateurs.

Tôt ou tard la ruse se découvre, rien n'échappe a l'œil pénétrant, et c'est cette sagacité du connaisseur qui nous force a rendre a Augustin Tassi , a Philippe Napolitain , les brillantes nuances de la nature qu'ils ont saisies avec tant d'art , que trop souvent on les a fait sortir de la riche palette de C. le Lorain. En ravissant a ces artistes la portion de gloire qui leur appartient , pour la donner au peintre célèbre dont les ouvrages se vendent au poids de l'or, le prestige du nom une fois tombé a singulièrement affaibli le prix de leurs tableaux dans le commerce. Cet exemple suffit pour en généraliser un grand nombre d'autres du même genre , qui jettent de la confusion dans les idées , et qui arrêtent les progrès de ce tact d'appréciation qu'étudient sans cesse les amateurs , pour rie point se tromper dans leurs choix. Nous concluons en disant que les tableaux originaux, aux yeux des hommes qui ne sont point initiés dans les arts^ cessent d'avoir leur mérite particulier lorsqu'il est reconnu qu'on a voulu leur en attribuer un supérieur.

Le Muséum;, les collections particulières, les ateliers des artistes célèbres , les fameux magasins de curiosités offrent de griuids sujets d'étude pour les amateurs; mais les ventes, si fréquentes aujourd'hui , sont aussi d'excellentes écoles , peut-être plus générales , en ce qu'on est plus souvent a même de comparer, d'apprécier et d'entendre librement les différentes opinions sur le plus ou le moins d'estime que l'on accorde a chaque objet qui s'y trouve exposé ; sur l'authencité des tableaux originaux ; sur les copies si redoutables à l'amour-propre qui en est victime, et si excellentes quelquefois qu'elles trompent les yeux les plus exercés. On y apprend a se familiariser avec les chefs d'écoles , à discerner la différence qui existe entre leur manière et celle des artistes qui y touchent de plus près ; enfin , a force de comparer , ou découvre les imitations , les dégénérations , les pastiches , espèce de talent peu honorable , surtout quand il sort d'un savant pinceau; talent qui a fait surnommer David Teniers le singe de la peinture, titre humiliant qu'il sut effacer en créant lui-même des chefs-d'œuvre inimitables.

Parmi les amateurs , un grand nombre donnent la préférence aux anciens tableaux ; le temps , k la vérité, y a répandu une douce harmonie , qui eu augmente les charmes ; mais cette harmonie , cet accord , autant l'ouvrage de l'artiste que du temps , dégénèrent quelquefois en manie chez certains amateurs qui persistent a ne voir les tableaux et a ne les apprécier qu'a travers la docle fumée du temps, suivant l'expression de cette es-

pèce du commerce , désignée plus haut , qui appelle encore cette fumée, le nuage sacré des mystères de l'art, lorsqu'elle cherche à tenter la fortune avec un tableau usé , repeint , couvert d'un triple vernis , et entouré d'une bord lire éclatante pour dernier trait de séduction aux yeux de l'ignorance.

Des imitations , des copies.

Les imitations libres ne nuisent point aux progrès de l'art. Nous avons des tableaux du premier ordre dans ce genre. Les copies de première classe , par une main savante , sont estimables. Les imitations de seconde source, les mauvaises copies , tendent a la décadence de l'art , €t ont produit une quantité de tableaux inutiles.

Je ne sache aucun ouvrage , sur la peinture , sur les peintres , qui traite sciemment des imitations , des dégénérations, des copies : objets très essentiels aux amateurs , aux marchands (peut-être fort désobligeans pour quelques-uns) , mais en général d'un grand intérêt pour l'histoire de la curiosité. En peu de mots , je tâche de suppléer a ce qui manque sur ces matières. Les chefs d'écoles , les grands maîtres qui fixent l'admiration de la postérité , sont ceux auxquels je m'attache plus particulièrement pour ouvrir cette nouvelle carrière a nos connaissances.

J'appelle particulièrement l'attention de nos experts sur certaines copies de l'école italienne , toujours plus dii^ciles a reconnaître que les copies de toutes les au-

très écoles , par une raison qui n'a point encore reçu de développement.

La plupart des grands maîtres italiens, jaloux de leur gloire , présidaient a l'exécution des copies de leurs tableaux : souvent ils les retouchaient ; il arrivait même qu'ils y faisaient des chan^emens si notables , qu'elles sollicitaient un nouveau titre, ou passaient pour une répétition du pinceau original. En voici deux exemples pris au hasard.

Gabriel Bambarini , gentilhomme du cardinal Farnèse , fit venir a Rome une copie de la sainte Catherine qu'Annibal Carrache avait peinte dans l'église cathédrale de Reggio. Cette copie , faite par Lucio Massari, digne élève des fondateurs de l'école lombarde , parut si belle aux yeux des spectateurs et du maître même , que ce dernier la métamorphosa en une sainte Marguerite,qu'on voyait a Rome dans l'église de Sainte-Marguerite de Fiinari ; tableau qui excita l'admiration des plus célèbres artistes contemporains comme un des plus fameux d' A nnibal Carrache.

Lorsque le duc de Mantoue vint a Rome , sous le pontificat de Clément VII, en passant a Florence il vit le portrait de Léon X , peint par Raphaël ; frappé de la ressemblance et du mérite éminent de ce portrait, il supplia le pape de lui en faire présent. Clément VII se rendit a sa prière , et de suite écrivit a Octavien de Médicis de le mettre dans une caisse , et de l'envoyer a Mantoue. Octavien, ayant réfléchi sur la perte qu'allait faire la ville de Florence, employa le prétexte de faire

mettre une bordure plus riche au tableau , afin de gagner du temps pour le faire copier par André del Sarte. La copie fut portée k Mantoue , et lorsque Jules Romain la vit, il y fut trompé lui-même , quoiqu'il eût vu peindre l'original , qu'il en eût fait les draperies sous les auspices de Raphaël , et , sans Vasari , qui lui montra les marques qu'on avait mises exprès à cette copie , il n'eût jamais été désabusé.

Les tableaux des plus célèbres peintres des écoles vénitienne et lombarde ont été copiés avec tant d'art dans le seizième et le dix-septième siècle , qu'à ces époques mêmes on avait déjà beaucoup de peine à distinguer les originaux d'avec les copies. L'envie triompha de cette méprise pour écarter des bonnes grâces du duc de Florence Piètre de Cortone , qui avait été chargé par ce prince d'acheter des tableaux pour l'ornement de sa galerie.

De pareils exemples sont dignes d'attention, et faits pour jeter quelques lumières sur une quantité prodigieuse de tableaux , dont l'exécution soignée décèle évidemment une plus longue existence que celle des artistes à qui on les attribue. C'est ce qui a fait dire à Cochin, en parlant de Raphaël : « L'école de ce grand (c peintre a suivi si exactement la route du maître, qu'on » trouve en Europe plus de tableaux qu'on peut donner )) sous son nom , avec vraisemblance , qu'il n'en » aurait pu faire quand il aurait joui delà plus longue » vie. ))

Un certain Jules-César Milani , de Bologne , s'est fait

une grande réputation en copiant très exactement les grands maîtres des écoles italiennes -, il n'est pas le seul, comme on le verra dans le cours de cet ouvrage. La profession de copiste a été très commune en Italie ; et , parmi ceux qui l'ont exercée , quelques-uns ont été si prodigieux , qu'il paraît souvent comme impossible de ne pas s'y méprendre.

Voyez une suite de ce chapitre sous le nom de Flaminio Torre, indiqué dans la table générale.

Des amateurs.

Le titre d'amateur s'acquiert de deux manières : soit en amassant a grands frais des tableaux de toutes les écoles , les plus rares , les plus renommés ; soit en recherchant les ouvrages des artistes vivans, par affection , et pour l'encouragement. Mais le véritable amateur est celui qui n'attache de prédilection qu'au mérite réel , qui aime à suivre dans son choix les progrès du goût, qui ne hasarde sa fortune dans le commerce des tableaux des anciens maîtres qu'avec discernement et en connaisseur.

L'influence des amateurs éclairés se lie d' une manière si immédiate a la prospérité des beaux-arts , qu'elle devient susceptible d'un développement qui convient au but de cet ouvrage.

L'homme qui ne cultive point les arts , mais qui les aime , observe , compare ; il apprend k voir , à sentir ; chaque jour il acquiert de nouvelles connaissances j

placé entre la nature et son émule , il devient insensiblement l'arbitre du goût et un excellent juge. Si la fortune favorise ou fait naître en lui le désir de la jouissance, il devient pour l'émulation une source bienfaisante , dont les effets salutaires fécondent, encouragent, et honorent les talens. Les productions du génie dont il s'empare avec choix , ses soins a tout prévoir , a tout recueillir , sont des travaux qu'il prépare k la curiosité, k l'instruction , et qui nécessairement font aussi sa gloire.

C'est l'alliance des lumières et de la fortune qui a fait naître le goût des collections , et c'est au sein de ces mines abondantes, ouvrage du temps, des sacrifices, et des privations , que se firent les premières tentatives pour égaler tous les genres d'illustrations èn peinture.

François I^r ^ en répandant a grands flots les honneurs et les récompenses sur tous les talens , en enrichissant les maisons royales des chefs-d'œuvre de l'Italie , généralisa le goût des arts parmi les grands du royaume et les particuliers opulens. Depuis, ce goût, qui a toujours été en croissant , a formé des amateurs. Nos plus célèbres ont été MM. de Julienne, Mariette, Blondel de Gagny, de La Live de Jully, et Randon de Boisset. Je dis nos plus célèbres, parce que ces amateurs ont possédé la connaissance des maîtres et des tableaux à un si haut degré de perfection , qu'ils ont fait école.

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