‹ Economie dirigée et Commerce International L'organisation du commerce international est-elle possible par l'initiative privée?Chapitre 22 sur 35 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Il se manifeste dans le temps et dans l’espace.

SECTION I

Dans le temps.

Parce que l’on définit la crise comme un état de déséquilibre, on a tendance à considérer la prospérité comme un état d'équilibre, et à croire qu'il suffirait pour restaurer celle-ci de rétablir l'équilibre entre la production et la consommation.

Étrange conception! À quel niveau cet équilibre devrait-il êlre réalisé? Veut-on parler de l'équilibre entre la capacité maxima de production mondiale et la capacité maxima de consommation, ou plutôt le pouvoir d'achat maximum? Souhaite-t-on, au contraire, un équilibre à un stade moins élevé? Croit-on que la généralisation des contingents, si elle peut, dans certains cas, faire cesser le désordre, doit, en rétablissant l'équilibre entre l'offre et la demande actuelles d'une marchandise, restaurer dans sa production la prospérité passée ?

La situation d’un pays primitif, dont les habitants consomment tout ce qu'ils produisent, est, elle aussi, un état d'équilibre!

En fait, la prospérité n'est pas un état d'équilibre, mais de progrès, c'est-à-dire de changement. « L'état d'équilibre » +urs lequel devait tendre, au dire de Stuart Mill, l’évolution

économique, ne paraît ni un idéal, ni une réalité. Un tel état supposerait, en effet, la stabilité dans l’ordre technique, dans l’ordre politique et social, et dans l’ordre monétaire.

Or, les progrès de la science sont de plus en plus déconcertants et imprévisibles dans leurs effets, comme les variations sociales et politiques, démographiques même, — tout autant que les courants psychologiques et les goûts de la mode qui se révèlent de plus en plus rapides.

Enfin (point de vue trop souvent oublié), les progrès techniques peuvent profondément modifier dans l'avenir la production de l'or.

Dans ces conditions, ce serait donc, semble-t-il, une dangereuse politique que de fixer étroitement, d’après les données du passé, les possibilités présentes ou futures du commerce international. S'il est un domaine où l’on doit craindre ce que M. Valéry (1) a appelé les dangers de l'histoire, c’est bien probablement celui-ci.

Or, ce travers nous semble être précisément le défaut, non seulement de toute Économie planée ou réglée, mais aussi de tout programme d'entente ou de contingentement tendant à restreindre la production pour une période déterminée, en prenant comme base des années antérieures dont le choix ou le nombre reste forcément arbitraire.

Ou bien, en effet, on se trouve en période de prospérité et on prévoit un programme trop vaste; ou bien on est en période de crise et on prévoit un programme trop restreint.

Ou bien encore, le pays considéré est en voie de décadence : les contingents qui lui seront attribués seront trop larges; ou, s’il s’agit d'un pays neuf, ils s'opposeront à son développement.

Tout système de contingentement généralisé rend impossible tout progrès du commerce international. Il s'oppose, en particulier, à l'essor du commerce colonial, dont nous avons marqué l'importance croissante depuis la guerre, Appliqué

(1) Regards sur le monde actuel, Stock, 6d,, 4981,

dans un temps de dépression, comme celui que nous vivons, il est assurément le meilleur moyen de consolider la crise, d'ankyloser pour ainsi dire le commerce international dans son état de régression.

Déjà, dans la pratique, le choix de la période de référence pour la fixation des contingents a bien fait apparaître les difficultés et les dangers de cette politique statique. Dans les contingents d'État, c'est généralement l’année 1932 qui a été prise comme année de base; et on en a divisé le quantum pour fixer des contingents trimestriels. Mais ce système a provoqué de nombreuses protestations. C’est ainsi que le Comité d’action économique et douanière a réclamé :

« Que la moyenne des importations de plusieurs années fût substituée à la seule importation de 1932 pour servir de base de calcul aux contingents de produits industriels institués par le décret du 30 décembre 1933 ».

De cette manière, on aurait atténué, en les répartissant sur une plus longue période, les fluctuations des stocks.

Mais d’autres difficultés se posent lorsqu'il s’agit d’importations saisonnières.

Les contingents purement amiables se prêtent sans doute à des remaniements plus faciles. Mais, en réalité, on tâche d'éviter ces remaniements, en fixant des périodes assez longues, de crainte des discussions qu'ils suscitent. Les contingents d'Ententes présentent le même inconvénient : c'est ainsi, par exemple, que le long désaccord entre producteurs belges et producteurs allemands sur la fixation de l’année de base a failli, l’an dernier, faire échouer le renouvellement du Cartel de l'acier.

Cependant, si les Ententes risquent, elles aussi, d'aboutir à stabiliser le commerce international, il faut reconnaitre qu'elles échappent à trois graves défauts, inhérents à tous les modes de contingentement.

Elles ne tendent aucunement à établir entre les États un système de troc.

D'autre part, elles ne portent que sur des productions très

concentrées, et par là même déjà arrivées à un stade élevé dans le processus économique. Au contraire, le contingentement est possible pour des productions beaucoup plus retardataires. De telle sorte que si l’Entente s’oppose au progrès d'une industrie, sa politique stabilisatrice peut être judicieuse lorsqu'elle évite un excès fâcheux de progrès techniques. Au contraire, le contingentement de productions retardataires est évidemment un mal économique.

Enfin, les clauses des Ententes sont, comme on l'a déjà dit, infiniment plus souples que les règles des contingents publics ou privés. Elles ne fixent pas, généralement, un quantum de production, mais soit un pourcentage dans un total variable (Cartel de l’acier), soit, plus souvent, une répartition des territoires de vente.

À cet égard, on souhaite parfois que les Ententes s’établissent sur des bases dynamiques, et on cite en exemple l’'Entente constituée par le Syndicat général de la construction électrique, « entente tout à fait internationale, groupant les constructeurs de matériel électrique de l’Europe entière et établie pour vingt ans », qui « fixe les quantités importables, non plus d’après les chiffres des importations antérieures, mais d’après les indices de production dans chaque pays » (1).

Pareil procédé, qui rappelle celui qui avait été employé dans le Plan Dawes pour faire varier les paiements de l’Allemagne selon sa capacité de production, n’est pas possible pour toutes les Ententes. Il vaut pour une industrie comme celle de la Construction électrique, dont les ventes dépendent de l’état général de la production. Il ne vaudrait ni pour les industries naissantes qui se développent beaucoup plus rapidement que ne progresse l’ensemble de la production, ni pour des échanges à destination de pays neufs, qui, pour s'équiper, ont un besoin intense de matériel étranger, alors que leur production reste encore très faible.

(1) Lautmann, voir page suivante.

D'ailleurs, un dynamisme fixé n’est déjà plus un dynamisme (1).

Ainsi, eu égard au dynamisme que revêtent dans le temps les échanges internationaux, on ne saurait trop condamner comme politique d’avenir le système des contingentement$ actuels, ni trop recommander aux Ententes internationales des vues souples et larges, adaptées à l’incessant mouvement des réalités économiques.

SECTION II

Dans l’espace.

Dans l'espace, les moyens préconisés pour organiser le commerce extérieur présentent souvent la tendance fâcheuse de vouloir ici encore établir des équilibres qui n'existent pas en réalité : équilibre entre production et consommation intérieures, équilibre entre les différents pays, équilibre entre groupes de pays.

(1) La difficulté à trouver le moyen de fixer le dynamisme des échanges extérieurs se marque assez bien par les lignes suivantes de M. Lautmann, Quelques aspects nouveaux du protectionnisme, Thèse Paris, 1933, Domat-Montchrestien, éd. :

« On voit dans quel ordre d'idées devraient s’effectuer les Ententes internationales. Au sein d'elles, les groupements ouvriers doivent affronter les groupements patronaux, non pour réaliser une collaboration des ciasses impossible, mais pour réaliser une lutte des classes par le heurt des intérêts divergents et l'affirmation de leurs défenses réciproques.

» De ce heurt des intérêts antagonistes naîtra la solution idéale. Ce sera alors pour le super-Ëtat économique la possibilité d'établir en toute connaissance de cause des délimitations de zones de production et des contingents de production, fixés non plus d'après des données statiques, mais d’après des données dynamiques, c'est-à-dire, non plus figés dans une forme s'adaptant tant bien que mal à ce que nous appellerons la consommation effective actuelle, mais de nature essentiellement variable, calculée surtout d’après les besoins d'une consommation effective variable, et tenant compte des besoins de la consommation que nous appellerons « virtuelle ». La tâche de l'organisme de contrôle sera précisément de maintenir le plus naturellement possible cette consommation effective, et de stimuler les consommations virtuelles en fournissant d'un pouvoir d'achat la masse actuellement en chômage ».

L'imprécision de cette conception marque assez son impossibilité pratique.

La première de ces tendances, qui concerne l'Économie intérieure, se révèle bien dans l’opinion très répandue qu'un pays ne doit exporter que le surplus de sa production. Elle conduit à croire (et ici encore les termes absolus de M. Haladjian expriment ce que les autres pensent implicitement) qu'un pays doit d'abord s’efforcer d'équilibrer sa production et sa consommation intérieures, en d’autres termes d'assurer par ses seuls moyens sa propre subsistance. Cette idée statique inspire la plupart des réformes du commerce extérieur. Elle s’oppose absolument à la conception dynamique de la spécialisation internationale. Ici encore on tend à faire prévaloir la notion d'équilibre sur la notion dynamique du gain. Pour des raisons sociales ou politiques (1) on cherche à assurer, par tous les moyens, fussent-ils onéreux où même ruineux, l'harmonie entre la production et la consommation, ou encore entre les diverses branches de la production nationale, au lieu de se fier à la notion purement économique du prix de revient et du profit.

De ces deux conceptions, l’une conduit nettement au protectionnisme, l’autre au libre-échange, car plus un pays exporte, plus il se spécialise, et plus il doit importer. Cette dernière politique fut longtemps celle de l'Angleterre; c’est à la première, au contraire, que s’est presque toujours attachée la France. La notion de gain et de conquête est d’ailleurs aussi anglo-saxonne qu'est française celle d'harmonie et d'équilibre.

La recherche de l'équilibre économique, toujours onéreuse puisqu'elle s'oppose à celle du plus bas prix de revient, n’est donc possible que dans des pays d'épargne comme le nôtre. Mais elle nuirait étrangement aux Nations moins riches qui

(1) Anti-économiques, mais qui peuvent être en elles-mêmes parfaitement respectables. Reste à savoir qui doit l'emporter, en vue du bien commun, ou de la raison sociale, ou de la raison politique, ou de la raison économique. La question dépasse alors l'économiste, comme elle dépasse le spécialiste des problèmes sociaux ou des problèmes politiques. Elle se pose alors sur le plan humain, qui est une synthèse des trois autres.

ont besoin de se créer, par une politique d'expansion, des débouchés rémunérateurs.

Cette recherche de l'équilibre de l'Économie intérieure se révèle dans la clause, fréquente aux Ententes, qui réserve le marché national à chaque adhérent.

Par cette clause, les membres des Ententes se constituent d'indéniables monopoles. Ils prohibent (1), en fait comme en droit, l’entrée sur leurs marchés des marchandises qu'ils produisent, alors même qu'elles seraient fabriquées à l'étranger à meilleur compte, et pourraient, en régime de liberté, être importées à plus bas prix. Si donc il est possible et même probable que les Ententes favorisent, dans l’avenir, par une concentration plus poussée, la division rationnelle de la production internationale, il semble incontestable qu'à présent elles s’y opposent, en généralisant pour des productions toujours plus nombreuses la clause de réserve du marché national.

La seconde tendance vise essentiellement à fixer « ne varietur » les courants d'échanges entre les pays. Elle se manifeste de deux façons.

Elle se révèle d’abord par l'opinion que nous avons souvent dégagée, qu'il faut organiser la production d’abord, pour mettre ensuite de l’ordre dans les échanges. Limitée à un temps de crise, réalisée sur de vastes marchés, cette politique, qui est essentiellement celle des Ententes, est, croyons-nous, judicieuse, Entendue comme une politique d'avenir, étendue à des groupements nombreux et à des productions plus restreintes, elle est, croyons-nous, extrémement périlleuse. Non seulement elle s’opposerait au dynamisme progressif des échanges extérieurs, non seulement elle aurait pour résultat de fixer ceux-ci dans leur état présent, mais même elle aboutirait, semble-t-il, à une régression continue de la production.

(1) Cf. Oualid. — A son cours de doctorat (1933-34) M. Oualid ne craint pas de parler de système de « prohibition douanière volontaire ».

Nul mieux que M. le Professeur Cassel n’en a montré le danger. Dans son rapport de 1927 à la Société des Nations, M. Cassel, critiquant la conception d’un pouvoir d'achat limité, écrivait :

« ILest facile de voir comment cette idée prend naissance. Un producteur privé doit naturellement toujours veiller à ce que ja production totale de l’industrie à laquelle il appartient ne dépasse pas la capacité d'achat du publie en ce qui concerne les articles en question. Cette prudence dans la gestion des affaires est tout à fait légitime; elle signifie simplement qu’il ne faut pas consacrer à cette branche particulière une activité productrice dépassant les besoins du public. Or, cette sagesse élémentaire dans la conduite des affaires privées est tout simplement appliquée à l'ensemble de l'Économie politique, et l’on soutient que, puisque la guerre a considérablement réduit la puissance d’achat du monde, il faut restreindre, dans une proportion correspondante, la production. Le caractère erroné de cette conclusion est suffisamment évident. En restreignant une certaine branche de production, on libère des forces de production que l’on peut affecter à un emploi plus urgent et plus profitable. En restreignant l’ensemble de la production, on ne gagne évidemment rien. En fait, le pouvoir d'achat social n'est pas autre chose que le total de la production sociale évalué aux prix courants, et ne peut, par conséquent, s’accroître que par l’augmentation de la production. L'achat revient, en dernière analyse, à un échange de marchandises.

» Îl est parfait pour une entreprise isolée, et peut-être même pour une industrie isolée (en d’autres termes pour une vaste Entente de producteurs), de dire : « nous produisons plus que ne pouvons vendre; réduisons-donc la production ». Mais si l'on dit la même chose dans toutes les industries (ce à quoi tend effectivement la généralisation qu'on préconise des contingents amiables), le monde est conduit à une réduction générale de la production et doit inévitablement en devenir d'autant plus pauvre ».

A. PIETTRE. 10

Par ailleurs, il faut remarquer que cette tendance dangereusement statique se relève également au sujet de la politique douanière. On consolide le protectionnisme; on n'y remédie pas.

Il est bien évident, en effet, que toutes les mesures de contingentements, de compensation, etc. aboutissent à adapter les productions à l'état anormal de nationalisme économique dans lequel nous vivons. Par là même, elles rendent normal, légitime, durable, ce qui est essentiellement, ou devait être exceptionnel, illégal, provisoire.

En vain, d’ailleurs, depuis la crise, attend on des Ententes infiniment plus libérales cependant, une action effective, directe ou indirecte en vue de la réduction des droits de douane. En vain, du moins, avons-nous sollicité des milieux intéressés des exemples à ce sujet. Hors l'exemple plus haut relaté des industries de la laine et de la soie, aucun nom ne nous à été donné d'Entente qui eût pratiqué, entre ses membres, le remboursement des droits, tel que naguère on l'avait fait espérer. Sans doute faut-il tenir compte des difficultés exceptionnelles du moment : elles rendent évidemment impossible un jugement impartial sur ce que pourraient les Ententes en temps normal.

Pourtant, même en période de prospérité, un certain protectionnisme restera toujours nécessaire aux Ententes. M. Duchemin n'a jamais hésité à en convenir (1) :

« Certains pensent qu'il suffirait, en cas d'entente, de supprimer les protections douanières pour établir un début d'union douanière entre les pays.

» C'est là cependant une formule trop rigide. La suppression pure et simple de toute protection douanière aurait en effet pour résultat de favoriser les outsiders, et — nous l'avons vu plus haut — il en existe toujours en dehors des Ententes. Elle leur permettrait une concurrence d'autant plus facile qu'ils n'auraient pas subi les réductions volon-

(1) Cf. d’ailleurs M. de Lavergne : Rapport au Congrès des industries et commerces d’exportation.

taires de leurs productions, imposées aux membres du Cartel, qu'ils pourraient ainsi faire marcher leurs ateliers à plein, dans des conditions optima du prix de revient.

» La suppression du droit de douane aurait, en outre, un autre inconvénient grave :

» Les Ententes sont toujours limitées dans le temps, et il est, dans ces conditions, indispensable de sauvegarder l'avenir et de prévoir une reprise possible de la concurrence en cas de ruptures de conventions.

» Mais si l’on ne peut supprimer la protection douanière, cette protection peut, dans certains cas, être réduite : nous disons dans certains cas, car le lien des Ententes et du régime douanier peut varier avec chaque cas d'espèce » (1).

Il n'en reste pas moins (l'exemple du Cartel de l'acier et du Traité franco-allemand de 1927 Le prouve éloquemment) que les Ententes internationales favorisent, au total, la con clusion de traités de commerce, qu'empêche tout à fait, au contraire, la politique du contingentement.

Mais dans la conception la plus haute que nous ayons relevée du rôle des Ententes apparaît une troisième tendance statique. Sous prétexte de spécialisation internationale, elle vise l'équilibre à garder entre groupes de pays. Et c’est ainsi que certains ont voulu voir dans la généralisation des Ententes internationales un moyen de diviser l’Europe en deux groupes de Nations : les unes riches et industrielles, les autres pauvres et agricoles.

En fait, d'abord, malgré les arguments éloquents dont on l’a soutenue (2), nous ne croyons pas cette vue conforme à la réalité. Comme on l'a très bien dit, « &/ n'existe pas une Europe agricole et une Europe industrielle, mais en Europe des pays plus ou moins agricoles et d’autres plus ou moins industriels ».

(1) Congrès de Vienne de la Chambre de commerce internationale, 1933. (2) Cf. Delaisi, Les deux Europes, Payot, éd., 1929.

i18 DEUXIÈME PARTIE.

« En matière de blé, notamment, les huit pays agricoles réunis à Varsovie et à Bucarest ne peuvent, en aucune façon, prétendre au monopole du caractère agricole. M. Augé- Laribé le faisait remarquer... Les huit pays en question produisent en moyenne 115 millions de quintaux de blé; quatre d’entre eux seulement sont légèrement exportateurs. Par contre, quatre pays de l'Europe occidentale, classés dans le groupe «industriel » : Allemagne, Espagne, France, Italie, produisent près de 2/0 millions de quintaux » (4).

En politique, d'autre part, il n’est pas sûr du tout que les peuples de l'Europe dite agricole, et qu’on devrait seulement appeler l’Europe peu industrialisée, consentent à réaliser cet équilibre européen, auquel on les invite.

Il suffit de renvoyer, à ce sujet, aux deux ouvrages de M. Manoïlesco (2) : Théorie du protectionnisme et de l'échange international, et L'équilibre économique européen. Ce dernier est, à la fois, une illustration du premier et une réplique à l’ouvrage de M. Delaisi sur « les deux Europes ».

Dans le premier ouvrage, basé sur la notion de productiwité, M. Manoïlesco en était arrivé à la conclusion suivante :

« Ce qu’il y a de tout à fait remarquable, ce qui constitue le point vital de nos conclusions, c'est que grâce au rôle décisif de supériorité intrinsèque (qualitative) en productivité de l’industrie sur l’agriculture, pour que l’agriculture ait le droit de s'imposer comme avantageuse pour le pays au point de vue strictement économique, il lui faut une supériorité énorme vis-à-vis de l'étranger, tandis que pour que l’indusrie s'impose comme avantageuse, non seulement il ne faut pas de supériorité, mais on peut encore lui tolérer une inférlorité très marquée vis-à-vis de l'étranger » (3).

{1) P.-L1. Jallé, Journée industrielle, 7 novembre 1930.

{2) Ancien président de l'Union des Chambres de commerce et d'industrie de Roumanie. On trouvera dans Oulès, Le problème du commerce international Sirey, 1934, un long exposé des théories de M. Manoïlesco. :

:3) Théorie du protectionnisme, p. 168.

Dans son second livre, L'équilibre économique européen, M. Manoïlesco à vu une confirmation de sa théorie dans le fait que l'Angleterre, la France, l'Allemagne, « qui exportent des articles industriels et importent des matières premières », forment les pays riches de l'Europe, tandis que sont restés des pays pauvres la Russie, la Roumanie, la Bulgarie, la Yougoslavie qui « importent des articles industriels el exportent des matières premières et surtout des produits agricoles ». Pour lui, le libre-échange du xx° siècle n’aurait été qu’un instrument de domination des peuples industriels. Et c’est ainsi qu'il écrit :

« En vérité, le commerce international fait aujourd'hui la mème fonction que dans le temps faisait l'esclavage.

» Quand l’Europe a-t-elle aboli l'esclavage ?

» C'est précisément au commencement du xix° siècle, c'est-à-dire au moment où l'ère industrielle avait commencé. ,

» Pourquoi l'Europe a-t-elle aboli l’esclavage juste au commencement de l'ère industrielle ?

» C’est parce qu'elle a trouvé, dans l’échange international des produits industriels contre les produits primaires des autres continents, l'instrument d'exploitation qu'il Jui fallait pour l'esclavage.

» Cette fois-ci c'était un instrument digne du génie de l'Europe.

» On pourrait s’indigner de celte comparaison, car il y a dé grandes différences entre l'esclavage et l'échange international libre.

» Mais au point de vue des conséquences purement économiques il y a de grandes ressemblances, car l'échange international, ainsi que l'esclavage, est l’instrument qui permet de profiter du produit du travail de plusieurs hommes tout en occupant un seul homme à cette fin.

» Le socialisme de classe a depuis deux décades perdu de son acuité.

» Cet autre socialisme, le socialisme des Nations, qu'on

pourrait bâtir sur l’iniquité de l'échange international, garde encore toute son âpreté.

» L'équilibre créé par cette inégalité ne peut pas résister à la morsure des siècles.

» Et c’est pourtant sur cet équilibre que l'Europe repose » (1).

L'auteur avait écrit ailleurs :

« Le libre-échange, en empêchant ces pays d'élever le

niveau de productivité, constitue pour eux un régime de contrainte.

» On peut dire, en un mot :

» La protection, c’est la liberté;

» Le libre-échange, c’est la contrainte » (2).

Aussi l’on comprend combien il souhaite dans son propre pays l'intervention de l'État afin de protéger les industries naissantes.

Le prestige social et intellectuel qu’exerce dans sa patrie auteur de ces idées en accroît encore l'influence.

1 apparaît ainsi que le mouvement des idées, non plus d’ailleurs que la réalité, ne permettent de fonder de vastes espoirs sur le renforcement, par des Ententes internationales, d’un équilibre quelque peu artificiel entre les deux groupes économiques de notre continent. Là encore il faut se soumeltre à l'évolution sans cesse plus rapide, au dynanisme sans cesse croissant des échanges internationaux.

(1) Op. cit., p. 13-14.

{2) Théorie du protectionnisme, p. 213.

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