CHAPITRE Il
Les moyens préconisés pour organiser les échanges extérieurs risquent également d’entraver l’essor de la production internationale, quand ils méconnaissent un aspect assez récent de son dynamisme intérieur, ou lorsqu'ils stabilisent dangereusement les mouvements des prix,s’opposant ainsi à ce qu’on pourrait appeler son dynamisme extérieur.
SECTION I
Le dynamisme intérieur de la production.
La dépréciation du passé.
Par (à, nous voulons caractériser un phénomène économique, de toujours et de partout, mais particulièrement propre à notre époque et à l’ordre international. A ce phénomène essentiellement dynamique se heurte parfois la politique des Ententes internationales, et s'opposent toujours les nouveaux moyens d'organisation internationale.
On connaît la célèbre théorie de Bübm-Bawerk sur Ja dépréciation du futur. Un bien futur a moins de valeur actuelle qu’un même bien présent. Un « tiens » vaut plus qu'un « tu l’auras » (1).
Plus que de la dépréciation du futur, ne peut-on pas et ne doit-on pas parler aujourd’hui de la dépréciation du passé?
(4) Toutes les mathématiques financières (calculs d’intécêts composés, d’anmuités, etc.) sont basées sur cette notion de valeur actuelle.
Et, par là, nous entendons marquer le fait suivant: les progrès techniques sont devenus si rapides que les biens de production perdent en très peu de temps leur valeur. Les industriels le reconnaissent implicitement quandils effectuent leurs amortissements à une cadence beaucoup plus rapide qu’avantguerre. Une nouvelle découverte en détruit une autre; etil suffit aujourd'hui d'une audace de laboratoire, d'une nouvelle combinaison d'atomes pour anéantir des usines et des fortunes entières. En un mot, les progrès du présent déprécient le passé à un rythme qui n'aurait jamais été imaginé. À la lettre, le présent ruine le passé, et c’est sans doute cette instabilité économique qui jointe à l’ébranlement des traditions sociales a donné à notre temps son caractère singulier de dynamisme et de vitesse.
Appréciable diversement dans l’ordre moral, ce phénomène permet dans l’ordre économique les remarques suivantes.
Il s'oppose d’abord aux conclusions des libéraux classiques. Pour eux, en effet, tout accroissement de la production est toujours un bien, puisque selon la « loi » de J.-B. Say les produits s'échangent contre les produits (1).
A leur encontre, il nous semble qu’en se fondant sur la dépréciation du passé, on puisse énoncer la « loi » suivante :
Tout accroissement de production n'est pas toujours un bien. Il est un bien seulement quand la dépréciation du passé qu'il provoque est inférieure à l'augmentation de richesses qu'il procure (2).
Nous dirions, par exemple, que la découverte des automobiles à été un bien, économiquement parlant, parce que la
(1) Il est logique que les classiques ne se soient pas préoccupés des ruines que peuvent causer chez les producteurs les progrès techniques, puisqu'ils n'ont guère en vue que l'intérêt des consommateurs.
(2) Et par augmentation de richesses, il faut entendre soit une augmentation des profits des industriels ou des revenus des capitalistes, soit une augmentation de l'épargne (par suite de l’abaissement des prix permettant des économies plus grandes), ou même encore une augmentation de la consommation (on est plus riche quand avec une même somme d'argent on peut acheter davantage de marchandises ou de services, en.un mot quand les prix baissent et que le pouvoir d'achat de la monnaie s'élève).
dépréciation du passé qu’elle a provoquée (ruine des fabricants de voitures) a été beaucoup inférieure à la richesse qu’elle a procurée. Nous ne pourrions tenir le même langage pour des usines nouvelles qui en ont ruiné d’autres sans profit pour le consommateur, causé des faillites et du chômage, accumulé ainsi des ruines bien plus grandes que l'accroissement de bénéfices industriels qu'elles pouvaient procurer à un tout petit nombre.
La question donc est de savoir si, du point de vue international où nous sommes placés, les Ententes de producteurs et les diverses tentatives pour organiser le commerce vont être capables de respecter cette loi de la dépréciation du passé, dans les deux conclusions, positive et négative, qu’elle implique.
Dans son sens négatif et conservateur, elle condamne les excès des progrès techniques appliqués sans souci des ruines qu'ils entraînent.
Dans son sens positif et progressif, elle condamne les entraves mises aux progrès techniques par souci excessif des situations, des droits, des privilèges qu'ils réduisent ou détruisent.
L'accélération des progrès techniques sans souci de la dépréciation du passé, ou plus exactement l'appât du gain à réaliser par les améliorations du présent sans tenir compte de la dévalorisation du passé qui en résultera, ne concerne évidemment que les Ententes de producteurs et leur politique de concentration et de rationalisation.
C'est le danger qu'elles présentent, en premier lieu, lorsqu'elles sont dirigées moins par des producteurs que par des financiers, moins dans un but économique que dans un but spéculatif. Les Holdings peuvent rentrer dans ce cas, encore qu'il en existe de fort bien gérés, et dans le cadre national certains trusts américains (1). Sans doute, les circonstances actuelles se prêtent-elles mal à une politique de ce
(14) Cf. Marshall, op. cit.
genre; mais l’histoire des années d’après-guerre en montre la possibilité et le risque en période de prospérité.
C’est également le danger des Ententes très concentrées lorsqu'elles sont arrivées à se constituer un monopole de fait. Elles peuvent alors accélérer les progrès techniques, dans le dessein exclusif d'accroître leur production, sans souci d’abaisser leurs prix de vente. Ainsi provoquent-elles la surproduction, qui, un jour ou l’autre, les ruinera ou Îles poussera à des excès contraires.
C'est précisément la tendance inverse qui prévaut dans les circonstances contraires que nous traversons.
Pour remédier à la surproduction, pour arrêter le suréquipement industriel, on tend à entraver les progrès techniques, alors même qu’ils seraient susceptibles d'apporter des profits très supérieurs aux pertes inévitables qu’ils entraineraient. La crainte de la dévalorisation de l'outillage ancien, la volonté de sauvegarder ce qui a subsisté jusqu’à présent aux ravages de la crise peuvent conduire les groupements de producteurs à une politique statique, pour ne pas dire régressive, éminemment nuisible à leurs intérêts bien compris.
Cette entrave aux progrès techniques risque d’abord d’être le fait des Ententes de producteurs, lorsque leur extension et leur influence grandissantes leur permettent d'imposer à toute une industrie mondiale une « politique de production », comme c'est le cas de l'Entente de l’aluminium et du Cartel de l’étain. Sans doute la première a-t-elle le double dessein d'accroître et la production et la consommation, ses adhérents meltant en commun leurs découvertes techniques et s’efforçant d’abaisser leurs prix de vente. Mais si la puissance d’une entente de ce genre devient telle que la crainte de l’outsider toujours possible, de la concurrence toujours latente ne se fait presque plus sentir, on peut redouter que ses membres, comprenant égoistement leurs intérêts, n’inclinent à une politique de malthusianisme économique, fatale à l’essor du commerce mondial.
En fait ce sont surtout les mesures plus récentes de contingentement des échanges qui aboutissent, volontairement ou non, à une telle politique.
C’est ainsi, par exemple, qu'en France le système des nouveaux contingents, par la définition qu'ils contiennent de l'importateur, constituent pour ceux existant un monopole de fait. Plus dangereux encore serait le système généralisé des contingents amiables : déterminés et répartis par des organismes dirigés forcément par les plus puissants des producteurs, ils consolideraient des situations acquises et pourraient, en fait, empêcher l'installation d'un nouveau concurrent. Même pour les exportateurs étrangers qui en profitent, pareil système constitue un système d’ankylose, puisque connaissant d'avance leurs débouchés futurs et incapables de les accroître ils n’ont plus qu’un moindre intérêt à perfectionner leur équipement.
Ainsi, on cristallise le passé aux dépens de l'avenir. Grouper
en vue du commerce extérieur les producteurs en organismes, syndicats, carlels d'achat el de vente, c’est purement et simplement ramener l’éconcmie moderne à l’âge et aux défauts des anciennes corporations. La tendance d’ailleurs se fait ouvertement jour dans des livres, aussi différents pourtant dans leur dessein politique que ceux de M. Pierre Lucius et de M. Jacques Duboin (1).
Déjà certains États se sont mis en garde contre les dangers.
Ainsi, trouvons-nous dans la Frankfurter Zeitung le commentaire d’une ordonnance de la Banque nationale bulgare du 21 août 1934. Cette ordonnance modifie le régime des contingents à deux égards : elle prend comme base, au lieu de la seule année 1932, la moyenne des importations de 1930,
34 et 32, et ensuite « elle donne pour la première fois, aux
(1) P. Lucivs, La faillite du capitalisme, préface de M. Mathon, 1932; La rénovation du capitalisme, 1933, Paris, Payot, éd.; — J. Duboin, Nous faisons fausse route, préface de M. J. Caïllaux. Ed. des Portiques, 1932. On sait que M. Duboin propose pour limiter les progrès techniques un impôt spécial (que d’ailleurs M. Caillaux critique) sur les transformations d'entreprises.
exploitations récemment fondées, la possibilité d'importer des marchandises ». Jusqu'à présent, dit la Frankfurter Zeitung, « toute firme créée après 1932 en était réduite à réaliser ses importations sur le compte des contingents d'autre firme. Dans l'avenir, la Banque nationale, dans le cadre de son pouvoir arbitraire d'appréciation, attribuera également des contingents aux firmes nouvelles ».
Quel que soit d'ailleurs le désir des Pouvoirs publics, ou même des groupements de particuliers, les moyens qu'on emploiera pour protéger les intérêts des firmes nouvelles impliqueront toujours un choix arbitraire entre elles.
Il faut remarquer au surplus que dans la mesure où les différentes tentatives d'organisation du commerce international lèsent les entreprises nouvellement créées, elles aggravent directement la crise. On sait, en effet, comme l’a établi M. le Professeur Lescure, que la dépression économique est due principalement aux difficultés que subissent les entreprises les plus récentes, fondées dans les derniers temps de la prospérité (1). Créer à ces entreprises de nouvelles difficultés, la crise survenue, c'est par conséquent aggraver celle-ci.
Ainsi, les tentatives d'organisation du commerce extérieur, par crainte de déprécier le passé, méconnaissent le dynamisme profond de l'Économie internationale, et risquent d'immobiliser celle-ci dans un état de crise latent.
SECTION II
Dynamisme extérieur de la production.
Les variations de prix.
Uette même impulsion que les progrès techniques impriment du dedans à l'ensemble de la production, les variations des prix la lui donnent pour ainsi dire de l'extérieur. lei
(1) Lescure, Des crises générales et périodiques de surproduction, 4e éd., 1932, 2 vol., Domat-Montchrestien, éd. T. Il, p. 452 et suiv.
encore le semi-libéralisme des Ententes, comme le néo-mercantilisme des procédés plus audacieux, mettent parfois des obstacles aux variations des prix.
Les Ententes, on l’a vu, et tout particulièrement les Ententes internationales, se proposent de rétablir le jeu normal de la loi de l'offre et de la demande.
Pour juger leur dessein, il suffit de définir en théorie ce qu’on entend par prix normaux et de voir en pratique si les Ententes y réussissent en fait.
En théorie, on peut considérer comme des fluctuations anormales des prix celles qui sont dictées par d’autres considérations que celles de la production et de la consommation mondiales d’un même produit à un moment donné{1). Ces facteurs de hausses ou de baisses injustifiées des prix peuvent être des motifs d'ordre politique ou plus souvent des entrainements d'ordre psychologique. La prospérité et la crise nous ont fait assister successivement à de véritables psychoses spéculatives dans des sens inverses.
Dans la mesure où les Ententes empêchent, comme nous l'avons montré, ces fluctuations anormales des prix, elles corrigent très utilement les excès de la liberté et rétablissent, d'autorité pour ainsi dire, la loi primordiale du libéralisme économique.
Mais ici encore leur politique risque de dégénérer en système. Entraver la baisse pendant la crise parce qu’on a empéché la hausse pendant la prospérité, c'est pratiquer, comme eût dit Pascal, une politique de fausses fenêtres, absolument contraire à la réalité. L'ordre et l'équilibre sont iei encore de mauvais conseillers.
En période prospère il est toujours bon d'empêcher la hausse des prix, parce qu'on tend ainsi à éviter la crise et à élargir la consommation. En période de dépression, il est bon, croyonsnous, d'arrêter seulement les baisses excessives, anormales de prix, qui ne correspondent pas à l'état du marché et ne sont
(1) Voir, supra, la notion du juste prix, p. 54 et la note.
dictées que par une psychose de méfiance injustifiée. Mais il est très funeste de maintenir les prix à un niveau plus élevé que celui qui résulte de l’état des offres et des demandes.
D'une manière plus précise, il semble qu'on puisse formuler, pour le temps de crise, une saine politique des prix de la façon suivante :
Sur les marchés de matières premières la baisse est souvent trop forte, parce qu’elle est due à des manœuvres spéculatives. Pour les objets fabriqués, au contraire, elle est généralement trop faible, parce qu'entravée par Les charges fixes des entreprises (salaires, loyers, revenus des capitaux, etc.). Dans le premier cas, il sera souvent bon de relever les prix; et dans le deuxième de les abaisser davantage. Les Ententes de matières premières peuvent donc avoir raison de relever les prix : c’est le cas du Cartel de l’étain; encore l'exemple des pools canadiens commande-t-il la prudence. En revanche, les Ententes de produits fabriqués auraient grand tort de pratiquer la même politique. ci, au contraire, comme M. Lescure l’a fortement montré (1), on ne pourra ranimer la demande que par une baisse plus forte des prix.
« Modérer la hause des prix pour prolonger l'essor, Adter la baisse pour précipiter la reprise », l'exemple entre autres de l’industrie automobile montre que telle est la politique préférable des prix, au moins pour les objets finis.
De toute manière, on ne saurait trop dénoncer comme un leurre et un danger la volonté manifestée, par certains partisans ou directeurs d'Ententes, de maintenir une stabilité longue et générale des prix, en fixant ceux-ci par voie d’autorité. Fixer les prix, c'est figer la production. Pour les matières premières, en effet, on s'oriente plutôt (compte non tenu des variations cycliques) vers une baisse assez lente, par suite des progrès techniques. Et pour les objets fabriqués il faut restaurer la notion souveraine de prix de revient, qui fut, pendant la période précédente de prospérité facile, trop souvent négligée.
(1) Zbid., p. 537 et suiv.
En pratique, quelle a été la politique suivie par les Ententes? IL est impossible de donner à cette question une réponse globale, des exemples pouvant être cités dans les deux sens (1).
On peut seulement remarquer que les Ententes internationales sont, en général, plus judicieuses et beaucoup plus portées à une baisse des prix que les Cartels purement nationaux. L'exemple du Cartel du cuivre demeure à peu près isolé.
Encore faut-il que les Ententes groupent des industries fortement concentrées pour qu’elles puissent obtenir de leurs membres l’adhésion à une politique générale de prix. La crise a dévoilé à cet égard, la faiblesse de nombreux Cartels, entre autres de la première Entente internationale de l'acier. Comme on l’a dit, bien des Ententes supposées puissantes, constituent, en fait, des « groupements d’impuissance » (2).
De toute facon, pour maintenir aux prix et, partant, aux échanges extérieurs une certaine élasticité, il semble que les Ententes doivent chercher à organiser l'Économie internationale, beaucoup moins en fixant les prix qu'en fixant des contingents de production ou des zones de vente. Aussi bien, il apparait que parmi les Ententes que la crise a détruites, celles de prix sont de beaucoup les plus nombreuses.
Les procédés nouveaux préconisés ou mis en œuvre pour remédier à la crise des échanges internationaux exercent sur les prix une influence nettement fâcheuse.
Cette influence, souvent dénoncée pour les contingents d'État (3), nous semble plus grave encore pour les contingents
(1) Cf. Première partie. Exemples donnés par MM. Marlio, Duchemin, etc. p. 60-65. À contrario, Lescure, ibid., l'exemple des Cartels allemands (Cartels nationaux).
(2) Serruys, Conférence de M. Marlio, précitée.
(3) Voir en particulier Allix, Conférence.
amiables, conclus sur une base beaucoup plus étroite. Dans le premier cas, en effet, la hausse des prix n’est pas absolue, comme l’a remarqué M. Duchemin (1) :
« On a vu des cas où le désir des producteurs étrangers de bénéficier des contingentements les a incités à baisser brusquement leurs prix pour passer les premiers. Par ailleurs, si les producteurs de ce pays, protégés par le contingentement, venaient à abuser du consommateur, les Pouvoirs publics ont toujours le droit d'imposer par décret le tonnage des marchandises importées ».
En revanche, dans les contingents amiables, aucune de ces deux limites n'existent.
Quant au système du troc, stabilisant les échanges sur leurs bases actuelles, il stabilise, par là même, les prix. La monnaie disparaissant, les variations de prix qu'elle enregistrait disparaissent par le fait. Autant M. Haladjian est fondé d'affirmer que l’« échange effectif assurera la stabilité des prix intérieurs de toutes les marchandises provenant de l'étranger » et de soutenir que « les prix intérieurs d’origine nationale bénéficieront aussi de cette stabilité, puisque pour la plupart ils sont fonction des prix des marchandises étrangères » (2), autant il nous paraît mal fondé d'affirmer, quelques lignes plus haut, que « la production de chaque pays se développera selon l'accroissement de la consommation nationale et de la consommation dans les pays avec lesquels seront passés les marchés nationaux ». En effet, pour que la consommation s’accroisse, il faut que les prix baissent. Fixer les prix, c’est figer la production, parce que c’est d’abord figer la consommation.
On comprendrait que ces théories stabilisatrices fussent soutenues en un temps de prospérité générale. Mais elles s'accordent mal avec les temps que nous vivons.
(1) Revue politique et parlementaire, janvier 1932. (2NOD CIC DM
L& DYNAMISME DE LA PRODUCTION INTERNATIONALE, i6i
La difficulté, pour des organismes privés, d'imposer la baisse des prix, comme celle d'imposer les changements techniques nécessaires malgré les conséquences douloureuses qu'ils comportent, font saisir sur le vif un des plus graves écueils de l'Économie dirigée par des particuliers : l’opposition des intérêts privés et la difficulté de les départir.
On comprend que cet écueil soit particulièrement redoutable dans un domaine où les intérêts sont aussi divergents que dans celui du commerce extérieur.
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