‹ Economie forestière (volume 2)Chapitre 24 sur 99 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

DE LA RËFORHATION DE COLBERT (1661) JUSQU*A LA SUPPRESSION DES MAITRISES

SOMMAIRE

§ 1. — La réformation de Colbert et V ordonnance de 1669.

Arrêt de clôture du 15 octobre i661. Les premiers commissaires réformateurs. Louis de Froidour. Instructions de Colbert aux réformateurs. Colbert et Taménagement des forêts. Recépage, pâturage. Préparation de Tordonnance dei669. Dispositions de cette loi qui intéressent l'aménagement. Résultats financiers de la réformation.

g 2. — Les opérations d^ aménagement.

Instructions de Colbert sur l'exécution des aménagements. Les opérations d'un aménagement dans la seconde nioitié du xvii* siècle, d'après Froidour. Application de Tordonmince aux forets des communautés au début du xviiP siècle. Les opérations d'un aménagement dans la seconde moitié du xviiie siècle, d'après le manuel du garde-marteau Guiot.

S 3. — Les Taillis-souS'futaie .

Recul progressif de l'âge d'exploitation des taillis, surtout Mans les forêts du domaine. Motifs culturaux et économiques donnés de cette mesure aux XVII* et xvinc siècles. La théorie de l'exploitabilité. Réaumur (1721), Buffon (1739), Duhamel, Varenne de Fenille, Perthuis.

Les baliveaux. Augmentation de leur nombre. Exploitation des baliveaux à titre ordinaire, en même temps que celle du taillis. Plans de balivage. Exécution des opérations de balivage dans la seconde moitié du xviiio siècle. Martelages en réserve, en abandon.

Les taillis à écorces.

Les taillis fur étés.

S 4. ~ Les futaies feuillues.

Les aménagements des réformateurs de Colbert. Division des forêts en séries. Ages d'exploitation variables suivant la qualité du sol, souvent très élevés (jusqu'à 300 ans et au delà). Suppression presque g»''iu'rale des coupes intermédiaires, motivée par les abus auxquels ces coupes avaient donné lieu.

Inconvénients de la coupe unique. Echecs de la régénération. Repeuplements artificiels.

LES MKTHODES FORESTIERES D AUTREFOIS

Mesures diverses prises pour faciliter le repeuplement. Réduction des âges d'exploitation. Demi-fu laies, Quarts de futaies, ïaillis-sous-futaie. Augmentation {du nombre des étalons réservés. Envahissement des forôls par les bois blancs et surtout le bouleau.

Reprise de la tradition des coupes d'amélioration. Les recépages réglés après la coupe principale. La tradition de cesVecépages s'est perpétuée jusque vers le milieu du siècle dernier.

La théorie des coupes de régénération progressives dans les futaies pleines. Premiers indices de coupes progressives, destinées à découvrir des semis généralement préexistants. Les forestiers alsaciens de Ribeauvillé: régénération du hêtre. Les crochetages et la culture du sol en vue de faciliter Tensemenccment. La forêt de Seillon.

Les coupes d'éclaircie dans les futaies. Duhamel, Varenne de Feuille, etc. Exemples divers de forêts éclaircies au xvni' siècle.

$ 5. — Les couversions de taillis en futaie pleine.

Ancienneté des premiers essais de conversion: on se contentait de laisser vieillir les peuplements de taillis pour les faire croître en futaie. Recépages, éclaircissements. Opinion de Froidour sur les conversions : il juge préférable d'améliorer les taillis en allongeant les révolutions et en multipliant les réserves ; la conversion sera ainsi préparée de loin et deviendra facile lorsque la forêt sera enrichie en arbres.

§ 6. — Les futaies résineuses.

Le jardinage par pieds d'arbres daïis les Vosges /orrames. Affectations des scies, première origine des séries d'exploitation. Nettoiements dans les sapinières mélangées de hêtre. Règlements de jardinage du xviiie siècle.

Les sapinières du versant alsacien des Vosges. Diverses méthodes suivies : coupes par assiettes, coupes par bandes, coupes de régénération progressives. Les forestiers alsaciens décrivent très clairement, bien avant Hartig", la pratique des coupes de régénération naturelle. Jardinage par pieds d'arbres en Alsace.

Noie sur l'administration et le traitement des forêts communales en Alsace, sous le régime des Intendants, au cours du xviu" siècle.

Les sapinières du Jura : régime institué par le règlement Maclot. Règlement général de 1730. Recé])ages périodiques des feuillus sous les sapins dans les forêts mélang('es.

Les forets des Pyrénées. Extraction des bois de mâture. Dévastation des forêts par les fournisseiiis de la marine. Les premiers règlements tb\s sapinières pyrénéennes. Le jardinage est prescritdèsla finduxvnesièclo. Règlement du comté de Comminges. Règlement de ITIii pour la maîtrise de Quillan. Recépages périodiques des feuillus sous lessapinsdans les forêts mélangées.

Opinions de divers ailleurs sur la pratique des coupes de régénération dans les forêts résineuses. BulTon, Duhamel.

Les règles didactiques des coupes de lêgénération furent formulées pour la piomière fois en Allemagne, par G. L. Hartig,

§ 7. —Aperçu de quelques méthodes étrangères.

Les forêts allemandes au Moyeu-<igo. Ce n'est gnrre qu'après la guerre de trente ans, et surtout au xvine siècle, que les sciences forestières prirent quelque développement en Allemagne. ï.es taillis. Allongeiuont progressif de la durée des révolutions. Possibilité par volume ; ses origines en Allemagne. Révolutions, périodes, afTectations. Les précurseurs de G. L. Hartig. La méthode de Uartig.

La méthode des Caméralistes en Autriche. L'accroissement, le matériel normal et la possibilité.

La méthode de Cotta.

% i. — La réformatioB de Colbert et ï Ordonnance de 1669.

« Louis, par la p^râce do Dieu roi de France et de Navarre, à tous présens et à venir, salut. Le mauvais état où nos forests se Irouvoicnt réduites par la négligence et le peu de fidélilô de nos officiers nous ayant obligé à nous appliquer au rétablissement de celte importante partie de notre domaine, nous avons, par arrest de notre Conseil du mois d'octobre 1661, ordonné que toutes nos forests demeureroient fermées. Et nous avons commis en même temps des personnes expérimentées pour procéder à la réformation générale des Eaux et Forests de tout notre Roiaume, sur les avis desquelles nous avons réglé les coupes ordinaires, les usages, et généralement tout ce qui regarde le règlement desdites Eaux et Forests; et ayant reconnu que la plupart des abus qui s'y étoient introduits provenoient du fait des officiers qui dévoient veiller à leur conservation, nous en avons diminué le nombre, et même supprimé tous les offices de grands-maîtres, par nos édils des mois de mars 1664 et avril l(i67. Ensuite de quoi nous avons fait rédiger notre ordonnance du mois d'août 1669... pour l'exécution de laquelle nous avons commis dans chaque province des personnes capables qui y ont exercé par commission la fonction de grands-maîtres des Eaux et Forests. Et comme nous croyons avoir suffisamment remédié à tous les abus du passé, et tellement assuré la bonne régie desdites Eaux et Forests que rien ne peut en troubler Tordre à l'avenir, et que d'ailleurs nous espérons être utilement servi par des titulaires choisis avec discernement... nous avons par le

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présent édit... créé et érigé en titre d'offices formez, seize nos conseillers grands-mai très, enquêteurs et généraux reforma* teurs des Eaux et Forêts de notre Roiaume...»

Ce préambule de l'édit de février 1689 résume parfaitement la grande œuvre de Colbert, contrôleur général des finances et chef suprême du service des Eaux et Forêts : la réformation à laquelle son nom est resté attaché.

De même qu'en 1376 le souci de notre puissance maritime avait été l'occasion de la rédaction du premier de nos codes forestiers, ce fut encore cette même préoccupation qui amena le grand ministre, restaurateur de notre marine nationale, à s'intéresser aux forêts. Il le déclare lui-même dans un mémoire présenté au roi en 1670 et dont les Archives nationales ont conservé le manuscrit autographe (1).

Le premier acte de Colbert avait été de provoquer, par arrêt du conseil du 15 octobre 1661, la fermeture des forêts, c'est-àdire la suspension des exploitations et délivrances de toute nature. Une reconnaissance générale devait ensuite fournir les éléments nécessaires pour établir un règlement général comme celui qui avait paru en 1573. Un délai très court (jusqu'au 1**^ janvier 1662) avait été assigné aux grands-maîtres pour fournirions les renseignements utiles, notamment sur la contenance et le peuplement des forêts, un état général de toutes les coupes faites depuis 1635, des aliénations, remplages consentis depuis cette époque, ainsi que des droits d'usage et autres servitudes grevant les forêts.

Le ministre s'aperçut aussitôt qu'il ne pouvait pas compter sur le personnel des Eaux et Forêts pour une réforme sérieuse. Il envoya, dès Tannée 1662, dans les provinces, quatre hommes

(1)« Et c'est dans cette même \'ue, d'avoir tout ce qui est nécessaire pour pourvoir abondamment sa marine et celle de ses sujets, qii'Elie (S. M.} a fait travailler à la réforma tion universelle de toutes les foresls de son roiaume. qui, estant anssy soigneusement conservées qn'elles sont à présent, produiront abondamment tout le bois néce^saire. »

Mémoire au roi sur les finances, 1670. Minute de la main de Colbert.

de son choix, des maîtres des requêtes au conseil, « avec commission pour... connoistre Testât et la possibilité des forests et donner leur avis... des règlements qu'ils estimeront devoir estre faits... pour les coupes ï>. Les pouvoirs les plus étendus furent donnés à ces a commissaires départis pour la réformation » dont voici les noms :

Chamillart fut député en rile-de^France, le Perche, la Brie, la Picardie et pays reconquis ;

Favier du Boulay on Normandie ;

Hotman de Fontenay en Touraine, Anjou, Maine, etc. ;

de Machault en Champagne.

Ces premiers réformateurs, auxquels d'autres furent ajoutés ou substitués les années suivantes, furent des justiciers, parfois terribles. Les révocations, amendes, condamnations aux galères, à la peine capitale même, commencèrent à pleuvoir sur le personnel des maîtrises et sur les grands-maîtres. Finalement Colbcrt prit le parti de faire supprimer tous les grands-maîtres en bloc, par mesure générale, en 1664 et 1667. Lorsqu'il s'agit de faire des règlements d'exploitation, on adjoignit aux hommes de loi des spécialistes pour la partie technique do la réformation. Le plus connu de ces forestiers est Louis de Froidour, qui fut adjoint à Chamillart dès 1662 (1).

(1) Louis de Froidour, écuyer, puis chevalier, seigneur de Serisy, conseiller du roi, président et lieutenant général au civil et au criminel au bailliaj^re et en la maîtrise des Eaux et Foréls du comlc de Marie et la Fère, a été nommé procureur du roi pour la réformation dans l'Ile-de-France en 1G62. Voici en quels termes Colbert annonça cette nomination au commissaire général Chamillart: « Le lieutenant de la Fére... procureur du roy en votre réformalion. Quoique je l'ave toujours reconnu pour homme de bien dans les choses auxquelles je l'ay employé, néanmoins, comme cette matière de forest est fort chatouilleuse, et que d'ailleurs, estant du pays, il pourrait avoir quelque considéralion ou quelqu'intention qui ne seraient pas compatibles avec ce qu'il faut faire pour parvenir aune bonne réformation, je vous prie d'avoir l'œil sur sa conduite et de l'observer dans les commencements. »

Froidour travailla avec Chamillart dans l'Ile-de-France et notamment, en 1GG2, dons la forôt de Compiègne ; puis avec Barillon d'Amoacourl, qui remplaça Chamillart en iCC4. Il fut ensuite occupé dans le Fcrche, et, en mars 16GG, Colbert, satisfait de ses services, l'envoya en qualité de commissaire ^'énéral dans le département de la grande-maîtrise de Toulouse. C'est ù ce moment (lue Froideur, qui était amvé à Toulouse le 8 aoùtlGGu, après un voyage de plus d'un mois, et qui avait trouvé le personnel désorganisé et encore plus ignorant de ses devoirs les plus essentiels, entreprit, en vue de l'instruire, de composer son/7i6--

154 LES MÉTHODES FORESirÈRES d'aUTREFOIS

En 1663,Colbert rédigea, pour les commissaires, une instruction dont nous reproduisons, aux pièces justificatives de cette étude, les passages essentiels (1).

Rien n'est plus intéressant que de voir, dans la correspondance du ministre, la persévérance et le soin avec lesquels il

iruclion qui nous est restée comme le plus précieux des ou\Togcs (orcsliors publiés sous l'Ancien Régime. A son arrivée, le maître particulier de Castra avait préféré se démettre de sa charge plutôt que de subir ringérence du réformateur venu de Paris; les autres officiers opposèrent une force d'inertie qui D'empécha pas cependant Froidour, homme énergique et actif, d'accomplir sa mission.

En l«il2, Colbertle désigna pour entreprendre la réformalion dans les forêts du Béarn et de la Basse-Navarre. C'étaient des régions particulièrement difficiles o Les communautés de ce pays-là ont extrêmement abusé de l'abandon dans lequel le domaine de S. M. et particulièrement ses forêts ont été jusqu'à présent. » En 1C13 Froidour reçut une commission de « grand-maître enquesteur et général réformateur à Toulouse, pour le Languedoc, la llaute-Guienne, le Béarn, la Basse-Navarre, le pays de Soûle, de Labour etc. » En lui annonçant celle promotion, Colbert lui écrivait :« Prenez-garde de bien vous acquitter de cet eniploi'dont vous connaissez rimportnncc. Comme c'est une marque de la salisfaclion que S. M. a des services que vous lui avez rendus... vous devez vous appliquer plus (juc jamais à achever le travail que vous avez commencé, et à maintenir et augmenter le bon ordre que vous avez établi, r»

La même année le minisire, qui attachait une grande importance à la reformation des forêts de la maîtrise d'Angouléme, si bien situées pour approvisionner l'arsenal de Hochefort. en chargea encore Froidour par une mission spéciale dont il s'acquitta en 1073 et lG"i.

Le grand-maître de Froidour paraît avoir terminé sa carrière à Toulouse, à une date que nous ne pouvons préciser, mais qui est postérieure à 168». Il survécut donc à son protecteur Colbert. 11 fut un fonctionnaire intègre, un forestier instruit, un administrateur énergitjue et d'une remanjuable activité. Colbert, qui l'apréciait fort et lui témoigna souvent sa satisfaction, ne lui ménagea pas non plus, parfois, les remontrances que le grand ministre, qui avait le droit de demander beaucoup, puisqu'il donnait lui-même l'exemple du dévouement le pins absolu, n'éi>orgnait guère même à ses meilleurs collaborateurs. Froidour parait avoir eu un penchant à outrepasser ses pouvoirs, comme il arrive aux hommes éneri^iques et sûrs d'eux-mêmes. Colbert eut quelque peine à obtenir de lui qu'il allât se l'aire « recevoir » comme grand-mailrc aux parlements de Bordeaux et de Pau ; il ne l'avait pas encore fait en \(\s-2. Le grand-maître avait conservés, de l'époque où il était commissaire général de la rêformation, délégué direct du ministre tout-puissant, riiabilude de n'avoir égard à personne, et il paraît avoir eu qufhiue peine à reprendre les allures administratives ordinaires lorsque la réformalion fut tcrnnnée.

Les principaux rêglemenls établis par Froidour en qualité de commissaire général réformateur sont ceux des maîtrises particulières de Toulouse, Ile-Jourdain, Casteinaudary, Quillan, Comming<\s et pour le comté de Foix (1670, appriuivés en \C'r2), la Basse-Xavarif, le pays de SouIe, le Béarn (présentés en 4(j73, ;q>prouvês en 1077) ; conime grand-mailre il réforma, sur mission spéciale, les inailiises (rAngoiiInne, Cogiiar, Limoges, Haute et Hasse-Marche {réformation terminée le 7 seplemlire l(.7i). C'est en vertu de ses attributions de grandmaître à Toulouse qu'il fit, en 1684, un règlement général pour les forêts communales de la Bigorne.

(1 j Voir la pièce n» 4.

DE LA RÉFORMATION A LA SUPPRESSION DES MAÎfRISES 15S

excite et encourage ses collaborateurs (1). La première chose à faire est de s'assurer des limites de la foret. Il faut on faire lever un plan par un homme choisi avec soin, « étant certain que la meilleure partie d'une bonne réformation dépond de la fidélité d'un arpenteur », et comparer ce plan aux plans anciens pour reconnaître les usurpations. Puis il faut procéder au bornage:

Figure 4. — Fac-similé f de l'écriture et de la signature de Louis de FnoiDocn, grand-maistre enquesteur et général réformateur <les eaux et foresls au département de Languedoc, Béam, Basse-Navarre, Pouille et Labourd, commissaire député par Sa Majesté, pour la réformation générale des eaux et forests en la généralité [de Limoges, duché et maistrise d'Angoulesme, [chastellenies de Cognac, Merpius, Bouteville, Chasteauneuf et autres dépendances.

(Cette signature est apposée au bas d'un arrêt par lequel le réformateur ordonne à Monseigneur Alexis de Sainte-Maure, comte de Jonsac, lieutenantgénéral pour S. M. es provinces d'Angoumois et Xaintongc, gouverneur particulier de la ville et château de Cognac, (jui s'était aiTogé le droit de couper chatiue année, pour son usage particulier, jusqu'à vingt milliers de bûches et autant de fagots dans les forêts de son gouvernement, de s'abstenir, conformément aux ordonnances, d'entreprendre à l'avenir aucune coupe sans titre dans les l)ois du roi. L'arrêt en question est intéressant parce qu'il montre de quelle autorité étaient investis les réformateurs de Golbert, qui ne craignirent pas de s'élever contre les gouverneurs, derniers vestiges de l'organisatiou féodale, avec lcs(|uels Richelieu lui-même avait parfois dû compter.)

« le bornage est le principal fruit d'une réformation » et encore « il n'y a rien de plus grande conséquence dans le cours de la réformation que de travailler au bornage, et surtout au recépage ».

Cette dernière recommandation, de « faire recéper tous les bois abroutis dans les forets du roi et de ne point épargner l'argent, qui est fort utilementemployé pour cette sorte do dépense », se retrouve pour ainsi dire à chaque page dans les dépêches de Colbert qui connaissait parfaitement les dangers du bélail « dont

(1) Nous ne parlerons plus ici de la partie de la réformation (pii vise les abus du personnel, sur laquelle nous nous sommes suffisamment étendu au chapitre précédent.

1S6 LES MÉTHODES FORESTIÈRES d'aUTREFOIS

la dent est venimeuse pour les forêts w.Froîdour, grand-raattre à Toulouse, avait cru, en 4680, pouvoir concéder le parcours des moutons dans les forêts moyennant une redevance par tête de bétail introduit; cette redevance ayant paru trop élevée à rintendant de la province, celui-ci s'adressa directement au ministre pour en obtenir une réduction. Colbert répondit à l'intendant de s'entendre avec le grand-maître et écrivit à ce dernier (31 juillet 1680) : « Je suis surpris que vous ayez été d'avis de permettre aux habitants du Languedoc d'envoyer dépaistre leurs moutons et brebis dans les forêts du roy, estant bien certain que jamais officier de forests n'a été do cet avis, n'y ayant rien de si trivial dans les forests, que l'haleine et la dent du mouton sont mortelles au bois et ainsy estant défendu dans toutes les forêts du royaume d'y laisser entrer aucun mouton. Je ne sçais sur quoy vous avez pu fonder un avis de cette qualité, si contraire à toute la connaissance que vous avez des Eaux et Forêts... i) Il n'en est que plus remarquable de voir le ministre recommander ailleurs, avec insistance, de ne pas «vexer les peuples » en empêchant l'introduction des bêtes aumailles dans les cantons défcnsables. Il faut, écrivait-il au grand-maître de Normandie en 1683 (i), « laisser les bestiaux entrer dans les bois qui sont en défends. Il est certain qu'il serait très avantageux aux peuples d'y pouvoir envoyer pasturer leurs bestiaux, pourvu qu'ils ne puissent pas faire tort aux bois » ; et encore, à rintendant de Marie, à Riom: « Je suis bien ayse que vous ayez cslé à la forest de Maringues et que vous ayez trouvé un grand nombre de bestiaux et les peuples contents. Il faut toujours travailler à l'augmentation (les bestiaux, par tous moyens possibles, et au soulagement des peuples. » On reconnaîtra, à ce dernier trait, le créateur du service des haras en France.

Colbert, nous le savons par Froidour, avait recommandé aux commissiaires de régler les coupes des forêts en vue de la produclion des bois de marine, c'est-à-dire d'adopter des âges d'ex-

il) Çotle lellre cstunc des dernières que Colbert ail dictées à propos de forêts

ploitation aussi avâQcés que les circonstaaces le permettaient. Pour achever ce que nous connaissons des instructions de Colbertsurla nnatière des aménagements, nous citerons ce passage d'une lettre adressée on i662 au réformateur Ghamillart, alors occupé dans la forêt de Compiègne. « (Il y aurait un règlement, fait en 1573,) par lequel les ventes ordinaires avaient été réglées à 94 arpens par chacune année (l).Si cela esterai, vous trouverez ce règlement au greffe. Comme en ce temps-là les règlements estoient bien faits, et suivant la possibilité des forests, je crois qu'on le pourra suivre ; néanmoins je me remets à vous d'en juger... il faudra surtout, dans Tassiette, prendre garde qu'elle soit faite en un tenant (dans chaque triage) et qu'on ne choisisse pas divers endroits des meilleurs bois, comme Ton a fait cy-devant, estant nécessaire que la première vente règle toutes les autres (2). »

Uû des premiers règlements achevés fut celui de la maîtrise de Blois. Colbert, qui s'intéressait tout particulièrement à ce travail, le fit préparer sous ses yeux, à Paris, d'après les renseignements fournis parHotman. 11 soumit au conseil, qui l'approuva le 6 novembre 1665, un règlement très étendu, en 46 articles, dont l'original, revêtu de la signature du ministre, est encore aux Archives nationales (série E, n° 1726). On le trouvera reproduit dans leMémorial de Noël (3) (pages 619 et suivantes). Ce règlement a, pour nous, un certain intérêt historique, non seulement parce qu'il est l'œuvre personnelle de Colbert, mais encore parce qu'il renferme beaucoup de dispositions qui se retrouvent dans l'ordonnance de ,1660 dont il présente, ainsi, une première ébauche (4).

(1) 11 y a ici, sans doute, une erreur de copie. Le iièrjlemenf pour la vente des bois du Roy, fait en Van 1573, porte : «En la forest de Cuisc-Iez-Gompicgne, sera coui)pé quatre-vingt-seize arpens. »

(2) Ce passage, que nous soulignons, renferme implicitement la prescription de couper de proche en proche dans chaque triage.

(3j Mémorial des matières des Eaux et Forets^ par Noël, Paris, 1731. Noël était, croyons-nous, greffier en chef à la Table de marbre de Paris. Son livre a eu deux éditions : la première est datée de 1729 (un volume in-4).

(4) Il nous est impossible d'analyser ici ce règlement, surtout organique et

LES MÉTHODES FORESTIÈRES d'aUTRBFOIS

Aussitôt que le ministre se crut suftisamment informé, il réunit une commission de 21 membres avec la charge de préparer, non pas, comme il en avait d'abord eu le projet, un règlement général des coupes dans toutes les forêts du roi, mais bien un^ ordonnance sur l'universalité de la matière des Eaux et Forêts.

Une lacune déplorable dans la série des dépêches de Colbert (les registres de 1664 à 1670 ont disparu) nous empêche de préciser son rôle dans la préparation de ce monument législatif. On n'a pas conservé non plus, semble-t-il, les procès-verbaux des délibérations de la commission chargée de la rédaction ; du moins l'historien de Colbert, Clément, les a-t-il recherchés en vain. Quels furent les membres de cette commission ?

On sait qu'elle fut présidée par Lamoignon, le plus illustre magistrat de l'époque, premier président du Parlement de Paris. On peut présumer que les maîtres des requêtes, les conseillers

policier, comme le sera plus tard lordonnanco. Nous dirons seulement, pour donner une idée de Colbert nniénagislo, que l'arliclc 29 prescrit de couper et rccéper, dans les coupes de haute futaie, les jeunes revenus, les épines, ronces et les vieux étocs avant de touclier aux arbres. L'article 41 'révoque le règlement de 1573 et, après avoir constaté ({ue la forêt de Blois (le règlement s'étend aux quatre forêts de la maîtrise : lUois.Uussy, Boulogne elChambord) renferme 911 arpents de vieille futaie sur le retour, 657 arpents de jeune futaie et 3133 arpents de taillis, en dispose comme suit : La vieille^fulaie dépérissante sera réalisée en 2s années à raison de 32 arpents par an. La jeune futaie sera soigneusement conservée sans qu'il y soit fait aucune coupe, une partiede cette jeune futaie et les meilleurs cantons de taillis seront mis en défends (résen'e) jusciu'à concurrence de ? ,1e diitlre mancjue dans le texte du procès-verbal de délibération du cunsoil; arpents et le sui'plus des taillis sera réirlé en coupes ordinaires de taillis, ou plutôt de conversion, à raison de liiO arpents par an (par conséijucnt à une rotation de moins de 20 ans, puis (ju'une partie d«'s taillis était mise en défends), avec une réserve de 20 baliveaux de l'âge par arpent, outre les anciennes réserves, a/hi rie les réduire en futaies. Cet aménajjement fut modifié dès dt)7i ; une reconnaissance de la forêt, etVecluée, en 1612, par le maître particulier de IHuis, avait constaté l'existence de 3191 arpents de peuplements (jualifiés de futaies et de l'iOO de taillis. La possibilité ancienne de 32 arpents de futaie et I.jO arpents de coupes destinées à transformer les taillis en futaie fut conservée ; la rotation de ces dernièies était d(»nc de dix ans. En 1686, sur la proposition du grand-nuiilre de rile-de-France (SaumeryK on estima que les coupes de conversion étaient devenues inutiles, la transformation en futaie étant suni>aninu'nl avancé*'. La l)ut^^il)ilifé fut réduite à 30 arpents de bnute fut;iie p(»ur toute la fout (révolution de 1.".0 ans) et elle resta fixée à ce chilîre ju^tiu'en ITOU. A celle date, elle fut réduite à 20 aipents (révolution de 235 ans) et elle est restée maintenue à <*e taux jusqu'en l'7tS2, époiiue à laquelle le révoluliun fut réduite à 108 ans environ (coupe de -U arpents par an).

DE LA RÉFORMATION A LA SUPPABSSION DES MaItRISES i t>9

oi départis pour la réformation en 1662 el 1RC3 en firent 0. Sans doute aussi des forestiers : on a quelque fois nommé lour, nous ne savons sur quels indices, mais le fait est proi,car Froidour se trouvait dans l'Ile-de- France au moment i réunion de la commission et il ne se trouve rien dans oonance qui soit contraire aux opinions forestières de cet raairo déterminé, au moins au début de sa carrière, des os intermédiaires et des coupes par pieds d'arbres (1].

Drdonnance de 1669 est avant tout une loi organique et îëre. Nous n'avons pas à nous en occuper ici à ces deux s de vue . On lui a souvent reproclié l'insuffisance ou même ce de ses méthodes d'aménagement. Voyons ce qu'il faut enser.

moiençons par remarquer qu'il est ordonné (titre XV,arti- I que, dans toutes les forets du roi, l'oxploilation sera faite irmémcnt aux règlements arrêtés par le conseil en ce qui erne les coupes ordinaires, en exécution de lettres patentes et vérifiées en ce qui concerne les coupes extraordinaires. ce qui concerne l'aménagement, dans l'ordonnance, n'est obligatoire qu'à défaut de règlement ou d'indication spéd'un règlement. Sous l'Ancien Régime,lesarrct3 du conseil, érés en la présence du roi, avaient force de loi et déromt, en leur qualité de loi spéciale, à la loi générale ou nuance (2). Les métliodcs d'aménagement les plus variées

'armi les conseillers d'Elat «djuiiilsà la cummisaiuu on cile aussi Pusaurt, malerDel de Culbcrt, «iluntla ïiivùrilû bien cimiiui; (iliL Cli-tiu'nl, l'iLisLurien bert} a laisse son cmpi-eiale dans tuules ks dlsiiusiliuns iiùualrs dp l'é- . UeuxËL'ulcs étaient, alora en jiK-ïeni'c : l'une, rc|>rûKuutiic pur tù eun^eilk'r,

raisin de sa parenté avec Fulbert et de sa cHii.-iiité adiuinisti-tilive. êluit il prépoudérant ; l'autre ayant à sa tète le président de Lain(ili;iiun, un tns l'opposition, dans les nu'cunlents, et ijni luttait vainfuienl iioui' ifuc \ceur des mœurs passAt dans les lois, n Ce serait il l'usaoïl i|u'ine<imlierujt pODsabililé du principal (jnef i|u'iin peut soulever contre rurdonnaiii'i', ipii

rigueur excessive des peines i|u"elle prononce, noiainuifiit eu malit'ru de ie. De simples délits, la destruction de iiueltpies a'iifs de peiilrix suul punis jal àea plus grands crimes.

Nos auiénagenicnts modernes, approuvés par deeret du clief du pouvoir ilif, ne peuvent faire échec au Code forestier, qui est une loi, mais l)ien ù. &glement d'application approuvé pur ordonnance (nouveau st vlc) ou décret

160 LES MÉTHODES FORESTIÈRES d'aUTREFOIS

ont été suivies au xviii® siècle dans nos forêts, en vertu de règlements spéciaux qui existaient pour toutes les forêts royales dès le début de ce siècle.

Voici les dispositions de l'ordonnance qui intéressent la matière qui nous occupe :

l*' — Assiette des coupes. Le grand-maître adressera chaque année aux officiers de la maîtrise un état des coupes à asseoir dans toutes les forêts» conformément aux aménagements en vigueur, ou des coupes extraordinaires régulièrement autorisées. Cet état s'appelait déjà sous TAncien Régime VEtat d'assiette des coupes à exploiter pour l'ordinaire,. . et cette formalité administrative est encore suivie de nos jours.

L'état d'assiette ne pouvait le plus souvent indiquer que sommairement le lieu des coupes. Les forêts du roi étaient générai lement divisées, à la fin du xvu® siècle, en garderies ^i cellesci en triages ; ce dernier mot avait fini par prendre le sens que nous donnons aujourd'hui au moX. canton. L'aménagement renfermait le plus souvent des indications détaillées sur le point par lequel chaque canton devait être abordé, sur le sens de la progression des coupes et la direction à donner aux laies séparatives des assiettes annuelles (1).

Cependant, quelquefois ces indications manquaient. L'Ordonnance de 1669 n'y supplée pas, au moins explicitement, et c'est en vertus d'usages anciens, établis par des textes du xvi'^ siècle, qu'on exploitait alors de proche eu proche (2). Il est vrai que l'article vi du Titre XV ordonne à l'arpenteur de se servir des pieds corniers de la coupe de l'exercice précédent pour délimimiter celle qu'il asseoit, mais cela ne déroge nullement, à notre avis, au droit qui est conféré par l'article iv du même titre au grand-maître (ou, par délégation, au maître particulier) de dési-

(1) Dans le cours du xvni« siècle, on prit même l'habitude de délimiter les assiclles annuelles, sinon toujours sur le terrain, comme l'ordomiait déjà le règlement de lol)7, du moins sur le plan.

(2) L'ancien usage est formellenionl renouvelé par la plupart des règlements généraux du xviiip siècle, comme celui de 1732, pour les forêts des communautés de la grande-mailrjse dç Cliampague,qui prescrit de couper de proche en proche.

gDor chaque année Tassiette, dans les limites des prescriptions de raménagement.

2<^ —• Réserve (T étalons. L'ordonnance déclare qu'il ne sera fait aucune coupe sans qu'on constitue une réserve en arbres épars d'au moins dix arbres par arpent (dix arbres, plus les arbres de limite). Cette réserve est prescrite dans le double but d'assurer la production du bois de fortes dimensions et de procurer Tensemencement.

3® — Baliveaux des taillis. Dans les coupes de taillis (jeunes bois) on réservera, avec les baliveaux de Tâge, tous les modernes et anciens qui ne pourront être coupes qu'à titre extraordinaire. Aucune désignation n'est faite du nombre des baliveaux de l'âge à réserver.

A cela se bornent les prescriptions de l'ordonnance touchant au mode d*aménagement des forêts du domaine.

Nous ne pouvons concevoir sur quoi basaient leurs assertions ceux qui ont dit et imprimé que TOrdonaance de 1GG9 a prescrit, pour toutes les forêts, la coupe à blanc étoc, de proche en proche, avec réserve de dix arbres par arpent, et interdiction de toute coupe intermédiaire, méthode d'aménagement à laquelle on a donné le nom de traitement à tire et aire.

En réalité, l'Ordonnance ne parle ni de coupes à blanc, ni do coupes de proche en proche, elle interdit seulement de laisser moins de dix arbres de réserve par hectare, et elle ne fait aucune mention ni des coupes intermédiaires, ni des coupes par pieds d'arbres,qu'elle ne défend pas plus qu'elle ne les ordonne ou recommande, semblable en cela au Code forestier de 1827, qui ne les mentionne pas davantage.

Pour les forêts des communautés qui n'étaient pas, en général, aménagées par règlements spéciaux, et pour lesquelles les règlements généraux ne parurent souvent que dans le commencement du xvm* siècle (1), l'Ordonnance donne quelques pres- TÎptioDS plus détaillées. D'abord, le quart sera mis en réserve

(!) Nous avons cependant des rti<çlcmenls généraux de la fin du xvn*, par xemplepour lesforôls du Perche (1600), delà BigoiTe(lG8t), de Lorraine (168G), etc.

£C02«0MIB FORESTIÈRE. -^ III. |1

LES MÉTHODES FORESTrÈRES o'aUTREFOIS

pour croîlro cq futaie. C/est là la seule phrase do TOrdonnance où l'on trouve une allusion à un mode de raise en valeur des forêts. Il signifie que cette portion de Fétendue devra fournir jles bois de 30 ans au moins. La loi ajoute que les coupes du quart ainsi réservé, de même que les coupes de baliveaux, ne seront autorisées que dans la Torme prescrite pour les coupes extraordinaires. Quant au surplus de la forêt, les textes se bornent à interdire de couper dos bois de moins de dix ans, et à imposer d'ajouter chaque fois 16 baliveaux de l'âge par arpent à la reserve en arbres épars, qui doit, en principe, être épargnée lors de chaque coupe, quelle qu'elle soit.

L'ordonnance a, sans doute, été rédigée prématurément, en ce sens que la réformation, en 1669, n'avait guère abordé que les forêts feuillues de la plaine. Les forestiers qui y collaborèrent n'avaient, semble-t-il, encore aucune expérience des conditions spéciales de l'exploitation des forêts de montagne. auxquelles il n'est fait aucune allusion. Froidour n'a fait connaissance avec les sapinières qu'en 1669 ou 1670, lorsqu'il visita les Cévennos avant d'aborder les Pyrénées en 1673. Colbert, en 1671, ignorait encore qu'il existât des forêts domain'ales en Auvergne (1). L'intendant de celte province avait fait la découverte en 1666 de magnifiques sapinières sur les bords delà Dore et fait venir de Suède dos charpentiers de navires pour éprouver si ces bois seraient propres pour la mature. Il ne fit part de sa découverte au ministre que quelques années plus tard. C'est ou 1666 que, pour la première fois sous le ministère de Colbert, des sapins provenant des Pyrénées arrivèrent aux arsenaux de l'Océan, Les premiers règlements de réformation des sapinières datent de 1671 (Quillan), 1672, 1677; en 1702, parut un règlement général dont nous aurons à reparler.

C'est donc bien à tort qu'on a considéré la foresterie du temps de Colbert comme ne connaissant d'autre système quola coupe

(1) Lellre de Colbert h l'infondant de Riom, du 18 juillet 1671.

(2) L(îs experts ainsi ronsultés déclarèrent qu'ils avaient trouvé parmi ces arbres <( qaiîbiues-uns d'aussi bons que dans leur pays et d'autres moindres ».

à blanCy de proche en proche, avec réserve de quelques bahveaux. Le ministre recommandait expressément à Froidour, en renvoyant en 1672 travailler dans le Béarn et la Basse-Navarre, « de s'accommoder àTusage du pays et à l'humeur des peuples ». De fait, les règlements établis pour les pays basques, le Béarti, etc., autorisèrent les coupes par pieds d'arbres partout où cela parut utile, non seulement dans les sapinières, mais aussi dans les taillis de têtards, si communs dans ce pays.

La réformation donna des règlements spéciaux à toutes les forêts du domaine et Colbert eut la satisfaction do voir cette grandeœuvre accomplie de son vivant. 11 résulta de l'ensemble (les reconnaissances effectuées que les forôtsdu roi avaient une contenance totale de 1.303.834 arpents, répartis en 1288 massifs différents. Partout les officiers prévaricateurs avaient disparu, les usagers, engagistes, étaient ramenés à la règle, l'ordre substitué à l'abus. Nos grand fleuves, la Seine, la Loire, l'Adour, le Rhône, amenaient en abondance aux arsenaux les chênes et les sapins. Ce qui fut certainement sensible au restaurateur de nos finances, au créateur du budget national, ce fut de voir tripler le revenu dos forêts du domaine : il avait été, en moyenne, de 4i8.000 livres par an pendant la période do 1060 i\ liiOO et il s'éleva à 1.S57.000 livres comme moyenne, de 1680 à 1689 (1).

§ 2. — Les opérations d'aménagement.

Ce no fut pas sans peine que Ton put obtenir des grandsmaîtres le respect des règlements établis par les commissaires. Il nous est parvenu une circulaire de Colbert, datée de 1671, et adressée aux commissaires et grands-maîtres (2) exprimant son étonnement de voir inobservés les règlements qui, cependant,

(1) Voir, aux pièces justificatives, le n» 12. I) Cette pièce est adressée aux sieurs do Fui.-lis;\mberf^' (Chanipa^me, Molz) ; ^rand (Brctaf^ne) ; Saumery (Ue-de-Frauce) ; Mascrany (Xormaudie) ; Froiiir (Languedoc).

164 LES MÉTHODES FORESTIÈRES d'aUTREFOIS

avaient dû être enregistrés aux greffes des maîtrises, mais dont on no s'était pas inquiété pour l'assiette des coupes. En 1672, un arrêt du Conseil ordonne « que les règlements généraux de réformalion, ensemble des coupes de bois taillis, futaye et de Tecépage... seront enregistrez au greffe dos Grands-Maistres...et par eux envoyés des extraits en chacune des maistrises particulières pour les bois de leur ressort... Enjoint S. M... de suivre et exécuter de point en point les dits règlements, sans s'en départir... pour le règlement et assiette des ventes ordinaires, sans augmenter le nombre des arpents portés par lesdits règlements, sauf aux grands maistres, en cas qu'ils reconnussent dans leurs visites que l'exacte observation des dits règlements put être préjudiciable... à en adresser procès-verbal pour (être) icelui rapporté au Conseil, etc.. ».

Il sera intéressant de reproduire ici, d'après Froidour, quelles devaient être, on 1668, les diverses opérations d'un aménagemont.

« Le moyen de mettre les forêts en valeur... par le revenu qu'on peut tirer des ventes qui doivent s'y faire par chacun an consiste en un seul point, qui est d'en bien régler les coupes... Pour parvenir à ce règlement, il faut qu'ils (les officiers forestiers) fassent (préalablement) trois choses :

« La première, une reconnaissance de l'ancien bornage...

« La seconde un mosurage, plan et description exacts des forêts par distinction des triaiges et de la nature du bois dont chacun est planté, soit de futaie, soit de taillis, avec la remarque de leur âge et de leur nature, soit que les bois soient de bonne nature ou mal venants... et des vides. (Cette seconde partie correspond à ce que nous appelons aujourd'hui la confection d'un parcellaire.)

c( La troisième est la visite exacte des forêts, suivant de Iriaige en triaigc tout ce qui est porté par le plan et mesurage qui en a été dressé, et, dans cette visite, ou reconnaissance pour mieux dire, les officiers peuvent se faire accompagner de quelques marchands experts et habiles en fait de forêts, et avec eux doi-

vent s'appliquer à bien connaître premièrement la qualité et ûature du fonds, s'il est trop humide..., etc.. s'il est suffisamment bon pour fournir à la nourriture des bois de futaie. £7% second lieu^ l'espèce du bois dont elles sont plantées... jusques à quel âge le bois profite et à quel âge il dépérit; si le bois ayant été coupé vieux revient facilement ou non. Et en troisième lieu il doit examiner et s'informer exactement quel est le bois le plus nécessaire dans le pays où la forêt est assise, quel est celui qui se vend le plus cher et le plus facilement... II doit aussi considérer s'il y a quelque rivière par le moyen do laquelle le bois étant transporté puisse être mieux vendu... Toutes ces choses bien et duement examinées il faut en faire l'application eo la manière qui suit :

« Premièrement je ne dois point oublier de dire qu'ordinairement dans les réformations on a réservé dans les forêts quelques triaiges de hautes futaies en défends.

(( Les défends sont des bois de haute futaie qu'on laisse en réserve... pour pourvoir aux nécessités publiques... avec défenses d'y établir aucune coupe. Pour cela il faut trouver des bois qui soient... capables de durer longtemps... en de bons fonds. Il faut même que ce soit dans de grands corps de forêts et en des triaiges qui soient éloignés des lisières, lesquelles, comme elles sont plus à la bienséance des délinquants, se trouvent pour rordinaire déshonorées et dégradées...

(( Pour ce qui est de l'établissement des futaies, il faut avoir les mêmes considérations, et quand une fois ces trois circonstances se trouvent, un bon fonds, une bonne nature de bois et une grande forêt, on doit tout autant qu'on peut y conserver des futaies et y entretenir en coupes ordinaires de taillis les bordages qui sont les plus exposés au pillage.

« Mais pour se déterminer sur l'âge auquel on doit couper les futaies soit à quatre-vingts, soit à cent, six vingts, cent cinquante ou deux cents ans, il faut, après l'examen de ces trois circonstances, reconnaître jusques à quel âge le bois profite parce que constamment il y a des bois qui, passé quarante, cinquante

106 LES MÉTHODES FORESTIERES i/aUTREFOIS

et soixante ans, ne profitent plus... Il faut aussi considérer jusques à quel âge le bois ayant été recoupé rocroft facilement, parce qu'il est très dangereux do le laisser par trop vieillir. L'expérience fait voir tous les jours que, quand on a trop laissé vieillir le bois... il en est de cela comme des femmes qui dans leur vieillesse deviennent stériles.

(( Vu ces difficultés il semble qu'il ne faut point balancer à prendre le parti do couper la fulaio plus jeune (que dans certaines forcis citées précédemment où Ton a laissé vieillir les arbres jusqu'à 400 et 500 ans); mais comme on ce faisant on tombe dans l'inconvénient de m:^nquer de bois propre pour les grands ouvrages et pour les bâtiments de mer, il ne faut pas manquer de pourvoir à ce besoin par la réserve des baliveaux; car quoique la plus grande partie des baliveaux qu'on laisse dans les coupes de bois de liaulo futaie dépérissent, et en l'espace de dix à douze ans dessèchent par la tète, il ne faut pas néanmoins pour cela omettre celle réserve; premièrement parce que FOrdonnance le veut, fondée sur ce que ces arbres, répandant annuellement leur semence dans les ventes, c'est un moven de les repeupler. En second lieu, parce que quand en effet tous les arbres dépériraient, l'on ne hasarde pas de perdre beaucoup par cette réserve, et pour peu qu'il reste de baliveaux de ceux qu'on a réservés, et pour peu d'utililé que l'on lire de la semence qu'ils répandent, on profile toujours très considérablement. Mais je dis en troisième lieu que la cause pour laquelle les baliveaux dépérissent est que Ton ne choisit pas des arbres assez vigoureux... On peut remédier à cela en choisissant des arbres vigoureux et de l)elle venue, et sans doute ils réussiront; j'en parle de la sorte avec assurance, parce que j'en ai vu les expériences dans les forêts de Conipiègne, Villers-Cotterels, Coucy, Saint-Gobain, le Perche, Belléme, et autres du déparlement de la grande maîtrise do (l'Isle de) France, où les baliveaux réservés des coupes précédentes de haute futaie avaient tellement profité qu'ils valaient dix autres arbres des ventes.

«Je [)assc aux taillis et dis premièrement que c'est un grand

abus de les couper, non seulement à trois et quatre ans, comme on fait dans cette province (le Languedoc), mais mémo à J'àge de neuf à dix.

« Si les forêts se trouvent d'une étendue assez considérable pour pouvoir y établir des coupes de futaies et de taillis ; il faut observer ce que j'en ai déjà dit ci-dessus de placer les taillis aux orées des forêts, parce que comme elles sont plus exposées aux pilleries.... et aux abroutissemcnts... les coupes qui s'en font de temps en temps sont des espèces do recépages... Il faut ea outre placer les taillis dans les endroits où le fonds et le bois sont de la plus mauvaise qualité...

« Il faut prendre garde qu'en quelques taillis le bois doit être coupé plus tôt et en d'autres plus tard, selon la qualité du bois et du terrain. Où les forêts sont dans des fonds fort humides, et plantées de morts-bois et bois blancs, il est utile d'en couper le bois à 14, 15, 16 et 18 ans : il faut en user de même pour les bois qui sont en des fonds extraordinairement secs... qu'il serait superflu de laisser vieillir davantage ; dans les fonds médiocres, ou qui ne sont ni trop secs, ni trop humides, on peut donner aux bois l'âge de 13, 20 et 30 ans et plus. Nous avons réglé les coupes de plusieurs forêts assises sur la montagne noire àTâge de quarante ans, parce que, comme tout le bois ne se débite qu'en charbon, il aurait été absolument inutile de le laisser croître davantage.

« Si dans les forêts il y a des bois rabougris, abroutis et dégradés par le feu, par délit..., il fautles recéperet les laisser croître ensuite pour être réduits en nature de taillis ou de futaie, selon la quantité et selon les lieux où ils se trouveront...

« Ce règlement étant fait il est à propos de faire un nouveau plan et une nouvelle description de la forêt, dans laquelle sera marqué, désigné et borné ce qui sera désigné pour demeurer en défends, ce qui sera destiné pour futaie, ce qui sera destiné en taillis et recépages, cette distinction étant nécessaire pour împêcher que l'ordre des coupes soit perverti, que la jeune futaie ^oit mesurée et vendue pour du taillis, et le bois en défends Jélivré pour futaie ordinaire.

i6S LES MÉTHODES FORESTIÈRES d'aUTREFOIS

«C'est un abus assez commun dans cettoprovince d'établirles ventes dans les forêts vaguement (çà et là) et tantôt d'un côté, tantôt de Tautrc, cette manière de couper le bois ne pouvant être que préjudiciable parce qu'elle intervertit Tordre des ventes. Il faut y remédier non seulement en faisant les assiettes de suite en suite et de proche en proche, mais encore en obligeant les marchands à les couper tout d'un suivant et sans recourir, c'est-à-dire de commencer à couper par un bout et à finir par l'autre, sans rien laisser en arrière.

(( Il y a encore deux autres abus qui se commettent... » (Ici Froideur s'élève contre l'usage de couper les arbres à trois, quatre pieds au-dessus du sol dans la montagne, tandis que dans la plaine on coupe et arrache jusqu'aux racines. — Puis il blâme les exploitations par pieds d'arbres, qui sont une cause de ruine parce qu'«on choisit les plus beaux arbres et il ne reste plus dans les forêts que les bois de rebut » et que ce mode d'exploitation rend bien plus graves les dégâts du pâturage. — Enfin il signale « l'abus des ventes par éclaircissement... doresnavant il faut s'en abstenir ; quand il n'y aurait d'autre raison pour le détruire que de dire que cette manière de couper le bois n'est point connue dans les ordonnances, c'en est dire assez pour le condamner (1) »).

« L'abus enfin le plus énorme qui se soit pratiqué dans la coupe des forêts de cette province est qu'il ne s'y est fait aucune réserve de baliveaux... Nous (les commissaires réformateurs) y avons pourvu par les règlements des coupes, et comme nous y avons expliqué les avantages que cette réserve produit, je me contenterai de dire ici en un mot que c'est le moyen le plus sûr

(1) Nous avons dit plus haut que Froidour dut revenir plus tard sur ce que ses opinions en matière de coupes par pieds d'arbres avaient de trop exclusif. En réalité, ce sont des considérations de police qui lui font écarter ces coupes : il avait constaté, notamment dans la forêt de Grésigne, où l'on délivrait des coupes par pieds d'arbres aux habitants de Gaillac, usagers dans la forêt, que ceux-ci « en ont ordinairement abattu le double, le triple et le quatruple ». Ce sont aussi des craintes d'abus qui lui font rejeter les coupes par éclaircissement : il craignait devoir se renouveler les dégradations commises dans la première moitié du xvii« siècle, lors(jue, sous prétexte de coupes d'amélioration dans les perchis, on les recépait et les transformait en taillis. » (Voir plus haut, page 147.)

de mettre les forêts en valeur, et que la coupe que nous en per^ mettons tant dans les forêts du roi que dans celles des commu" nautésy lorsqu'ils seront parvenus à un certain âge^ ne peut recevoir aucun contredit sous prétexte de ventes par pieds d'arbres, parce que la coupe doit en être faite à même temps que celle du taillis dans lequel ils se trouvent.

fi II ya encore une remarque à faire... qui est qu'il ne faut pas couper en temps de sève, c'est-à-dire du 13 avril au 15 septembre... Il faut avoir soin de faire vider et rendre les coupes nettes incontinent après que le temps fixé pour la vidange est expiré... et il faut ensuite avec toutes les diligences et toutes les rigueurs possibles en défendre l'accès aux bestiaux... (1). »

Les forêts ecclésiastiques et communales ne furent réglementées que petit à petit; on voulut ménager les propriétaires et on opéra sans brusquerie, quoique avec une remarquable fermeté. Toutes les requêtes présentées par TAsscmbléo du Clergé ou des bénéficiers isolés furent successivement repoussées, leurs objections annulées, et dès le milieu du xvui® siècle l'Ordonnance était appliquée à peu près partout avec les tempéraments nécessaires suivant les lieux.

Les règlements qui concernent ce genre de forêts sont le plus souvent généraux, établis soit par des arrêtés du conseil du TOI, soit par des grands-maîtres agissant en réformation.

Peu après la mort de Colbert (voir l'édit en tête de ce chapitre), on rendit de nouveau vénales et héréditaires les charges des grands-maîtres que ce ministre avait fait donner gratuitement en récompense à ses meilleurs collaborateurs dans Tœuvre de la réformation. En 1707, la détresse financière amena le

(1) Nous avons tenu à reproduire ici, en l'abrégeant, ce chapitre qui est le plus intéressant du livre de Froidour. Nous rappelons qu'il a été imprimé en 1668 en vue de servir d'instruction pour l'aménagement des forêts feuillues de la plaine du Languedoc. Les instructions du commissaire général sont extrêmement remarquables et dans aucun pays étranger on ne trouve, même encore un siècle plus tard, une méthode aussi précise et aussi irréprochable. Nous donnons en appendice à cette étude quelcjues-uns des règlements établis par Froidour pour des forêts de la maîtrise de Toulouse.

rétablisssement des offices allernatifs ; on en vit créer de triennaux et même de quadriennaux, dans certaines provinces. Le désordre fut cependant moins grand qu'on ne pourrait le croire, car il arriva fréquemment que Tofficicr ancien racheta rofflco alternatif et le supprima ainsi en fait. Les bons effets de l'épuration radicale entreprise par Colbcrl subsistèrent jusqu'à la Révolution ; les forestiers du temps de Louis XV et même de Louis XVI se montrent bien supérieurs, comme moralité, dévouement et capacité, à ceux de l'époque de Louis XIII. Des hommes tels que Réaumur, Buffon, Duhamel, Varonne de Feuille, Pcrthuis et, après eux, Dralet établirent avec toujours plus de précision et de certitude les fondements de Téconomie forestière (1). Leurs travaux portèrent sur l'influence, pour la production des forets, de Tâgo d'exploitation, de la forme des peuplements et des coupes d'éclaircie; sur le balivage, l'art des repeuplements artificiels, la technologie forestière. A cette époque la foresterie française était de beaucoup la première du monde. Les écrits des auteurs français étaient traduits en allemand et attentivement étudiés par les forestiers étrangers, qui en ont tiré grand profit.

C'est aussi dans le cours du xvhf siècle que l'opération de l'aménagement commença à être envisagée en elle-même, indépendamment de tout règlement de police, de toute question d'administration et de personnel. Les aménagements tendirent à devenir ce qu'ils sont aujourd'hui; le règlement des coupes, autrefois accessoire dans l'acte de réformation, passa au premier rang et ce qui faisait l'objet principal des réformations ne fut plus que l'occasion de courtes mentions dans un mémoire introductif aux règlements proprement dits.

Nous empruntons au Manuel forestier de Guiot (2) quelques indications sur la manière dont les officiers des maîtrises conce-

(1) 11 est remarquable que les jtliis considéiMbles parmi les aulem's forestiers «lu xvm^ biècle n'appartenairiit j)ms au oori»& des maîtrises.

(2; Manuel forestier, \)av M. Guiot, parJe-marteau en la maîtrise des Eaux et Forêts de Rambouillet. Paris, mo, 1vol. in-12.

vaienl los opérations d'un aménagement à la veille de la chute de l'ancien régime. Nous suivons autant que possible, en Tabrégeant beaucoup, le texte du chapitre IV intitulé aménagement

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