‹ Économie industrielle [microform]Chapitre 55 sur 155 · RÉSULTATS ÉCONOMIQUES IMMÉDIATS DU PROTECTIONNISME · texte numérisé non relu

RÉSULTATS ÉCONOMIQUES IMMÉDIATS DU PROTECTIONNISME

Les mesures principales recommandées par le système mercantile, pour augmenter artificiellement la richesse sociale (§ 34), ont été incapables de produire les effets immédiats attendus par leurs promoteurs. C’est ce que nous établissons aux §§ 123 et suiv., par des motifs tirés delà théorie de la monnaie. En réalité, leurs résultats économiques les plus prochains consistent en ce que les forces productives nationales existantes sont détournées des emplacements affectés jusqu’alors à leur emploi, au profit d’autres paraissant plus avantageux aux pouvoirs publics.

A. Lorsque le producteur indigène est en état de fournir sa marchandise à égalité de qualité et de prix avec l’étranger, toute « protection » en sa faveur par des droits d’entrée, ou même par des prohibitions devient superflue. Il n’a pas seulement, en général, l’avantage de frais de transport moins élevés jusqu’au lieu de consommation (1), mais il est aussi plus voisin du consommateur pour suivre les variations de ses goûts (2). Lorsque l’étranger peut, au contraire, livrer à meilleur marché ou à une qualité supérieure et qu’il

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est artificiellement tenu à l’écart du marché national, l’Etat force le consommateur à un sacrifice de jouissance (3), et d’une nature telle, que le gain du producteur ainsi favorisé ne saurait servir de compensation. Ce dernier se voit d’ordinaire bientôt contraint par la concurrence indigène d’organiser ses prix suivant le taux usuel local de profit (4). S’il n’était pas « protégé », il consacrerait le plus souvent ses forces productrices à d’autres branches d’activité, en mesure de soutenir la concurrence étrangère et même de la vaincre. Les produits obtenus seraient susceptibles de devenir, aux mains de la collectivité nationale, un objet d’échange contre toutes les marchandises de l’étranger dont la confection, d’après les lois de la division du travail, demeure plus avantageusement confiée à celui-ci (5). Un peuple ne peut, de façon durable, en payer un autre qu’avec

ses propres produits. Toute restriction mise à l'importation doit donc, toutes choses égales d’ailleurs, entraîner une restriction réciproque à l’exportation (6). L’effet immédiat des obstacles à l’importation n’est pas dans une augmentation, mais dans une déviation des forces nationales du tra-

vail et du capital. L’augmentation n’a lieu du moins, que si Ton réussit à amener les producteurs étrangers à transporter leurs forces productives à l’intérieur des frontières nationales (7), ce qui peut passer pour le summum du triomphe du sytème protecteur. C’est un tort que d’exiger, comme on le fait si souvent au nom de la justice, une extension uniforme de la « protection » à toutes les branches de l’économie. Il ne s’agit plus de protection proprement dite, analogue à celle de la loi égale pour tous, mais bien d’une faveur qui ne peut être accordée à personne sans préjudicier à autrui (Vol. IV, I, § 100) (8).

(1) Il en est autrement pour la mise en œuvre de matières premières venant de l’étranger (§ 110). La situation géogra-

phique des provinces industrielles a des conséquences mul tiples. En Russie, le centre surtout est industriel, ce qui fait que les côtes peuvent être réellement ])lus proches du fabricant étranger que de l’indigène. Il en est de même en France, tout au moins pour le fer et la houille. En Allemagne, les mines de charbon les meilleures ont à supporter, par suite du défaut de voies navigables, des frais de transport plus élevés, vers Berlin, Dresde et Francfort-sur-l’Oder, que leurs rivales anglaises (Pechar, Kohle und Eisen, p. 111).

(2) \ moins qu il ne faille compter avec les extravagances du luxe, qui méprise le produit indigène « parce qu’il ne vient pas de loin ». A l’époque de Montchrétien, les Français pri saient souvent davantage la marchandise étrangère de mau vaise qualité que les excellents produits nationaux {Economie politique, 1615, p. 92-97). Un souverain avisé peut ici, par son exemple, exercer une influence favorable. Louis XIV {Lettres, instructions et mémoires, c. ii, p. 1, p. 258), au moment de la mort de sa mère, tint à ce que la cour n’emploj'ât que des étoffes de deuil fabriquées en France (\oir à ce sujet. Sir J. Gee, Trade and Navigation, p. 46). Auguste Dr de Saxe porta toujours du drap indigène (M eisse. Muséum /. sàchs. Gesch., 2, p. 2, 109). [Le duc Frédéric de Mecklenbourg Schwerin ordonna, en 1767, à la commission de la guerre d’acheter le drap nécessaire à la garnison de Rostock à des tis serands et drapiers allemands. Frédéric-François Dr fit en 1788, commander les étoffes destinées à l’habillement des fonctionnaires subalternes à des ouvriers en laine du pays (Stieda, Gewerbliche und kommerzielle Ziistcinde in Meckl. Schwerin, 1887, p. 25)]. Le prince d’Orange imposa, en 1749, à tous ses fonctionnaires une obligation semblable {Richesse de la Hollande, II, p. 31/). Le comte Sodex veut voir, dans le protectionnisme, une mesure principalement dirigée contre le défaut de la nation de s’estimer elle-même et contre la prépondérance de l’esprit mercantile {Nationalôkonomie, 4, p. 182 et suiv. ; 2, p. 28 et suiv.).

(3) Prince-Smith appelle pour cette raison la protection

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douanière une taxe de famine. Benjamin Constant parlait déjà, au moment où la Restauration prétendait, en France, « protéger » tout de façon toujours plus complète, d’un « enthousiasme de renchérissement ». L’augmentation de prix de la marchandise « protégée » empêche les consommateurs de payer désormais autant d’autres objets indigènes. Si l’industrie existait antérieurement, l’application d’un droit de douane élève, en général, non seulement le coût de la marchandise étrangère, mais encore celui du produit national.

(4) Les choses se passent, bien entendu, autrement lorsque les « protégés » réussissent, par des cartels conclus entre eux, à se garantir des effets de la concurrence sur la baisse des prix (Malcker, Schützzôlle, laissez-faire und Freihandel, 1880, p. 306 et suiv.).

(5) Si les Anglais n’avaient jamais mis de droits protecteurs sur les soies, ni les Français de droits sur le fer, il est probable que les premiers tireraient de France toute la soie nécessaire à leur consommation pour la payer en fer. Les deux peuples y trouveraient avantage sous les rapports réciproques du coût de la production et de la satisfaction des besoins éprouvés. J. -B. Say appelle la protection douanière une lutte contre la nature, où nous nous efforçons de refuser une partie des dons qu’elle veut nous offrir {Traité, I, ch. xvii).

(6) « Celui qui empêche un peuple d’acheter sur le marché le plus avantageux l’empêche aussi, par cela même, de vendre sur le marché le plus cher » (Macculloch). Ce n’était pas dans un simple esprit de représailles que la Hollande, au xvii® siècle, menaçait la Pologne, au cas où elle persisterait à relever ses droits de douane à Dantzig et à Pillau, de tirer de Russie les grains dont elle avait besoin (Boxhorn, Varii tractat. politt., p. 240). Lorsque l’Angleterre, en 1809, pour favoriser le Canada, frappa de droits fort lourds le bois de Norvège, les Norvégiens commencèrent à se fournir de produits fabriqués, non plus en Angleterre, mais à Hambourg, à Altona et en France (Blom, Norwegen, 1, p. 257, 266).

(7) En Espagne, les partisans les plus éminents du protec*

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tionnisme pensent tout de suite, dans les propositions qu’ils formulent, a l’attraction des travailleurs étrangers. On peut citer Mariana, De nge et regis institutione (1598), III, p. 7, 10 • UsTARiz, Teoria y pratica del commercio (1724), cap. xiv Le prohibitionniste acharné, Hornigk, tient un ’ raisonnement semblable {Œsterreich über ailes, weun es will, 1684, p. 21 et suiv.). Fr. List érige en règle beaucoup trop absolue un effet pareil des droits d’entrée. Plus le sentiment national se développe, plus l’industrie a de vigueur, plus le commerce présente de variété chez un peuple, et moins scs industriels ont de tenances à abandonner leur patrie pour suivre leurs débouchés. Souvent, des guerres malheureuses ou des troubles intérieurs ont chasse d’un vieil Etat industriel ses meilleures forces de ravail et puissamment favorisé ainsi un jeune système protectionniste dans son voisinage. Venise a accueilli les tisserands de soie fuyant Byzance au cours de la Croisade vers Constantinople ; Edouard III d’Angleterre et Élisabeth, les tisserands de lame émigrés de Flandre (Rymer, Fœdera, III, p. 1 23) • le Grand Electeur, les industriels huguenots, etc. La prospérité de industrie de la soie à Zürich a été due à l’immigration de protestants chassés de Locarno (Geeri.xg, p. 463).

(8) L’Angleterre a, jusqu’en 1843, possédé à la fois pour l’industne et l’agidculture une protection douanière ; elle n’avait on réalité, d’importance que pour la seconde, la plupart de ses produits industriels étant, même sans l’aide de la douane supérieurs à leurs concurrents étrangers. Une situation semblable existe aux Etats-Unis à l’égard du plus grand nombre des roits de douane sur les matières premières ; l’exportation de 1 Union a atteint, en 1850, 90,4 0/0 du total en produits agri-

proportion de ceux-ci était encore, en 18/7-/8, de 82 0/0 (Ratzel, 2, p. 451).

B. Les droits de douane à Vexportation et les prohibitions frappant les matières premières abaissent le prix de celles-ci

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en empêchant la concurrence des acheteurs étrangers (1). Cette perte, pour le producteur de matières brutes, ne se balance pas à la longue par un gain correspondant du fabricant. On assiste bien plutôt, lorsque l’intérieur du pays est du moins soumis au régime de la libre concurrence, à un afflux croissant de forces productives vers la branche favorisée, en raison de ses gains anormaux. Un reflux de la branche désavantagée lui correspond, jusqu’à ce qu’un taux de profit normal se soit établi (2). Le résultat final ne consiste ici encore qu’en une déviation, et non pas en une augmentation immédiate (3,4), (Vol. IV, § 90).

C. En ce qui concerne les primes à l’exportation, il faut distinguer le simple remboursement des taxes payées en vue d’une consommation à l’intérieur qui n’a pas eu lieu (drawbaks), de la gratification proprement dite, dont l’exportation est l’objet (bounties). Le remboursement n’a pas d’autre [but que d’entretenir les débouchés de la production à l’extérieur, que le poids de taxes intérieures l’empêcherait de trouver.] Un sacrifice n’est ici supporté en fait par personne. Lorsque, comme au second cas, la bonification dépasse les charges effectives, tous les contribuables font un cadeau à une classe d’industriels (5). L’ensemble des consommateurs est même contraint de payer la marchandise un prix supérieur, dès que le cours du marché étranger vient, y compris la prime, à dépasser celui actuel du marché indigène. Les frais de la production ne s’étant pas accrus, le gain anormal du producteur attire nécessairement, vers la branche favorisée, des forces productives employées autre part. Le résultat final est, non seulement une majoration du profit de chaque industriel, en particulier, mais encore une extension de l’industrie. L’avantage le plus certain demeure à l’étranger auquel on peut dire que la marchandise est donnée et non vendue (6) (Vol. IV, I, § 105).

CHAP. M. PROTECTIO>'îfISME ET LIBRE-ÉCHANGE INT.

On obtient des effets semblables au moyen de primes à la production d’une marchandise. Ici, de deux choses l’une : lorsque l’industrie ne pouvait vivre sans cette mesure, l’Etat encourage à produire à perte, et plus la production augmente, plus la perte elle-même est importante pour l’économie. Lorsqu’au contraire, l’industrie vivait déjà sans prime, 1 augmentation des gains développe la production et amène comme conséquence l’exportation, c’est-à-dire que

tous les effets d’une prime à l’exportation se trouvent atteints.

(1) Les chiffons sont, en Silésie, plus chers qu’en Bohème, du montant total du droit autrichien à l’exportation {Rapports des Chambres de commerce allemandes, etc., sur le renouvellement des traités de commerce, 1876, p. 9). Lorsque l’Angleterre, pour favoriser ses teinturiers, admit les couleurs en franchise et éleva le droit de douane à l’exportation (8, George I, c. xv), les importateurs n’approvisionnèrent le marché que toujours audessous des besoins de la consommation et majorèrent ainsi leprix. Sous Henri \ II et Henri VIII, le droit à l’exportation sur la laine brute varia de 33 à 70 0/0 ; celui sur les draps, de moins de 2 0/0 pour les nationaux et les hanséates, à moins de 8 0 /O pour les étrangers (Schaxz, 1, p. 411) ; [Bien. Schceller,

Schutzzoll und Freikafidel, 1905 ; E. Pape, Ausfuhrverbote und Ausfuhrzôlle, 1910].

(2) Les obstacles mis à l’exportation, en faveur des industries transformatrices de matière brute, se sont le plus longtemps maintenus sur les chiffons, les cendres et autres marchandises semblables, qui ne sont pas produites intentionnellement, mais ne sont, en général, amassées que comme déchets d’une production ou d’une consommation d’autre nature.

(3) Lorsque la prohibition française d’exporter le chanvre fut étendue à l’Alsace, la production de cette province descendit de 60.000 à 40.000 quintaux (Schwerz, Landwirtschaft des R leder-Elsasses, p. 378 et suiv.). Pierre le Grand frappa le

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-chanvre, en 1724, d’un droit à l’exportation de 27 1 /2 0 /O, qui fut, dès 1729, reconnu impraticable et réduit à 5 0 /O (Stieda, Russ. Zollpolitik, dans le Jahrb. /. Ges. u. Verw., 7, p. 910 et suiv.). Frédéric le Grand aggrava sa prohibition d’exporter la laine brute, jusqu’à défendre d’expédier au dehors aucun mouton sans l’avoir tondu. Une amende de 1.000 ducats était prescrite contre celui qui cessait d’exploiter une bergerie {Preuss. Gesch. Friedrichs M., III, p. 43).

(4) Un résultat très semblable doit se produire, lorsqu’une fabrique obtient le droit exclusif de se fournir de matière première dans une circonscription déterminée. L’électeur Auguste de Saxe usa souvent de cette mesure (FALKE,Gesc/i. des Kurf. A., p. 190-212, 345).

(5) [Les bonifications à l’e.xportation ont eu une grande importance, surtout en France, et se rattachent au système de prohibition et de protectionisme intensif maintenu en vigueur jusqu’en 1800 ; les principaux objets en ont été les cotonnades et le sucre (Lexis, Die franzôsischen Ausfuhrpramien, 1870 ; VON Kauffmann, Die Zuckerindustrie, 1878). En Allemagne, les bonifications douanières n’ont jamais joué un grand rôle. La Prusse les a connues en 1819 pour le tabac, en 1829 pour le chocolat, etc. La gratification proprement dite consentie à l’exportation n est pas pratique, lorsque l’impôt a pour base le produit fabriqué, parce que la cliai'ge réelle peut alors s’établir de façon précise. Cette mesure est, au contraire, susceptible de s’appliquer lorsque l’assiette de l’impôt se déplace sur la matière brute ou le demi-produit, ou encore la capacité producti\e de 1 installation, parce qu’on ne peut jamais calculer avec certitude la charge qui pèse sur le produit fabriqué. C’est le cas, en Allemagne, pour la distillerie d’alcool, et dans tous les États pour l’industrie sucrière (Lexis, dans le Ildw. d. Staatsw., 3^ éd., 2, p. 237)]. (Doenges, Diehandelspolitische Bedeutung der Aus-

junrpramien, 190/ ; Œtelshofex, Das Schutzzoll- und Pràmienproblem, 1907 ; [Diepenhorst, Die handelspolitische Bedeutung der Ausfuhrunterstützungen, 1908)].

(6) Les primes anglaises à l’exportation rendaient les mar-

chandises anglaises meilleur marché en Allemagne qu’en Angleterre. \ oir à ce sujet Buesch, Werke, 14, p. 82. [Les sommes considérables, que les pays européens producteurs de betteraves consacraient au.x primes, ne profitaient que trop à la Grande-Bretagne, où le sucre entrait en franchise (An. W.vgxer, Finanzwissenschaft, 1886, 3, p. 316-317). Au sujet du retour aux douanes sur le sucre, cpr. Wagner, 1912, 2« éd., III, 2, p. 151].

Une conséquence logique du système de Vécole dite du libre-échange^ et de la valeur trop haute qu’il attache aux atomes sociaux constitués par l’individu et par la minute où il agit, est le rejet absolu de toutes les mesures protectionistes qui précèdent (1). Celles-ci nuisent, en réalité, davantage à la partie de la population qu’elles oppriment, qu’elles ne profitent à celle qu’elles favorisent. Leur introduction est généralement due à ce que certaines classes de producteurs comprennent mieux leurs intérêts privés, et sont organisés plus solidement pour les faire valoir, que d autres producteurs et surtout que les consommateurs (2). Presque tous les hommes éprouvent, en effet, un sentiment plus vif encore de leur intérêt comme producteurs, que comme consommateurs, leur attention se trouvant concentrée par le premier et dispersée par le second. Adam SmAh n’admet que dans deux cas les obstacles à l’importation pour soutenir artificiellement une industrie. Dans l’un, il s’agit d’une mesure imposée pai la sécurité militaire. C’est la raison pour laquelle, prenant comme exemple en Angleterre VAct de navigation, et apercevant fort bien l’obligation qui en résulte pour ce pays de vendre meilleur, marché sa propre marchandise et d’acheter un prix supérieur celle

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de l’étranger, il l’appelle néanmoins « le plus sage peut être de tous les règlements du commerce anglais ». Dans l’autre cas, le droit d’entrée n’est établi que pour équilibrer l’impôt spécial sur le produit indigène correspondant (3). Smith remarque ici avec raison que des taxes intérieures, universellement élevées et frappant également toutes les branches de la production, produisent l’effet d’une moindre fertilité naturelle, et ne rendent aucunement nécessaires des taxes compensatrices pour le commerce extérieur (4).

Ceux qui n’ont de leur raison propre qu’une opinion modeste et jugent, par suite, avec équité de celle d’autres hommes et d’autres époques, n’admettront jamais qu’un système comme le protectionnisme, professé pendant des siècles par les théoriciens et les praticiens les plus éminents, en vigueur à certains âges de leur existence chez presque tous les peuples ayant, plus tard, atteint un haut degré de culture, ne soit en fin de compte que le résultat d’une erreur ou même d une illusion. [On peut remarquer que les doctrines de l’école libre-échangiste n’ont été nulle part, à l’exception de la Grande-Bretagne, l’objet d’une application pratique durable, et que ce sont toujours bien plutôt les idées protectionnistes rénovées, qui se sont épanouies jusqu au triomphe. On en concluera, comme Lexis, que ceux qui entreprennent de tirer parti des capitaux ou du sol qu’ils possèdent ont trouvé, de tout temps, des avantages plus considérables dans le protectionnisme que dans le libre-échange. Tel n’a pas été le cas en Angleterre, parce que le capital commercial, dont les intérêts vont dans un sens opposé, possède une force telle que sa voix est prépondérante dans la décision prise. 11 ne faut réprouver que les exagérations du protectionnisme auxquelles ont donné lieu, tantôt une généralisation inopportune de la part des Roscher

doctrinaires, tantôt l’avidité des privilégiés et l’inertie de& hommes d’Etat.

(1) P. DE LA Court a en vue, dans sa théorie du libre échange, non l’intérêt du consommateur et encore moins celui du monde entier, mais celui de la classe des commerçants {Zeitschr. /. Staatsw., 1862, p. 373). Il en est de même de Sir J. Child, dans son Discourse of Trade (1690). Par contre, D. North, dans ses Discourses upon Trade (1691), peut être signalé comme libre échangiste au sens moderne du mot. « Les mesures imposées par l’État n’ont jamais enrichi aucun peuple ; seuls la paix, le travail et la liberté, procurent commerce et richesse, et il ne peut en être autrement » (Postscr.). En hVance, le député de Lyon s’élevait bientôt, après la mort de Colbert, contre la maxime de celui-ci, « que la France pouvait se passer de tout le monde » ; il n’y aurait plus de commerce, si l’on entendait ne tirer des autres peuples que de l’argent et nulle marchandise (Clément, Hist. du système protecteur, p. 292). Séfon la théorie des physiocrates, « la police du commerce intérieur et extérieur la plus

sûre, la plus exacte, la plus profitable à la nation et à l’Etat, consiste dans la pleine liberté de la concurrence » (Quesnay, Maximes générales, n° 25) ; « laissez aller et laissez passer ; le monde va de lui-même » (Mercier de la Rivière, Ordre naturel)-. Cette manière de voir se rattache immédiatement à leurs conceptions fondamentales du produit net et de V impôt unique. [D’après Onken {Die Maxime Laissez faire, etc., 1886), la première partie de cette proposition a été formulée, à l’époque de Colbert, par Legendre et, plus tard, plus amplement développée, surtout par d’Argenson, mort en 1757. La seconde partie a été ensuite ajoutée par Gournay]. Turgot fait notamment valoir contre la protection douanière l’intérêt des ouvriers, pour lesquels aucune compensation n’est possible, tandis qu’une industrie fait, par la faveur qu’on lui témoigne, un gain équivalent à la perte que lui causerait la même faveur accordée à une autre (Sur la marque de fer, I, p. 376 et suiv., édit. Daire).BAS- TiAT raille les protectionnistes sous la forme d’une supplique des

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fabricants de chandelles, de lampes, etc., aux fins d’éloigner de toutes les maisons, pour relever leur industrie et, par ce moyen, presque toutes les autres en même temps, la formidable concurrence étrangère du soleil (Sophismes économiques, ch. vu). D’après cet auteur, le protectionnisme est précisément le système de la misère, le libre échange celui du superflu (ch. i). L’économie politique aurait accompli le côté pratique de sa raission, en. réussissant à écarter, par le libre échange universel, tous les restes d’un sj'stème qui exclut les marchandises étrangères en raison de leur bon marché, c’est-à-dire de la grande proportion d’utilité gratuite qu’elles renferment {Harmonies, p. 174, 306). Selon l’expression favorite de Cobden « le libre échange est la loi internationale du Tout Puissant » {fret trade the international law of the Almighly !) {Polit. Wrilings, II, p. 110). K. S. Zachariæ appelle le protectionnisme le premier degré du communisme {Staats^v. Abh., p. 100), ne serait-ce que parce qu’il mène presque toujours au surpeuplement ; le système de List est, selon lui, un ridicule économique {Vierzig Bûcher aom Staate, 7, p. 23, 92). Au rang des libre échangistes les plus naïfs, nous citerons Bulau, pour lequel tout doit se passer dans le « monde des biens suivant la loi naturelle » ; il

n’y existe surtout «aucune différence entre l’intérieur et l’étranger .. {Staatsmrtschaftslehre, 1835, p. 319 ; Staat und hidustrie, 1834, p. 71).

(2) De nombreux plaidoyers, dont quelques-uns soulèvent l’étonnement, se sont produits du côté des industriels désireux de légitimer leur demande de protection douanière. Parmi les plus caractéristiques, on peut citer ceux survenus dans les circonstances suivantes. La lutte prolongée des fabricants anglais contre la Compagnie des Indes orientales avait débuté vers la fin du xviie siècle. En 1697, Pollexfen publia son attaque England and East Didia inconsistent in their manufactures. En réponse, Davenant, à la demande de la Compagnie, écrivit, en 1697, son Essay on the East Didia trade. A la fin du règne de Guillaume III (1689-1702), les marchandises des Indes orientales furent prohibées (11 et 12, Will. III, c. 10). Encore

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en 1712, une loi for the encouragement of arts imposa sur chaque aune de calicot non produit dans le pays un droit de trois pence. La lutte ne se termina que vers le milieu du xviiie siècle, lorsque l’Inde fut dépassée par les manufactures anglaises. Plus tard, en 1785, alors que Pitt entreprenait de supprimer les barrières douanières élevées contre l’Irlande, certains propriétaires de fabriques anglaises, entre autres Robert Peel, déclarèrent qu’ils se verraient contraints de transporter partiellement leurs fabriques dans cette île. Voir, à ce propos, Macculloch, Literature of political Economy, p. 55; Walcker (op. «L, p. 475) parle de fabricants qui ne cessent de se plaindre, mais qui, pourtant « de pertes en pertes, deviennent millionnaires ». Say (/. c.) reproduit une requête des fabricants de chapeaux de feutre marseillais, aux fins de prohiber les chapeaux de paille exotiques, etc.

(3) (Wealth of Nations, ch. ii). Le rapport des frais au profit immédiat est ici aussi peu décisif que lorsqu’il s’agit de manœuvres militaires ou de constructions de forteresses (§ 91). Ad. Smith approuve, pour la même raison, les primes anglaises à l’exportation pour la poudre à canon et la toile à voile (IV, ch. v). Malgré cela, Bulau {Staatsmrstchaflslehre, p. 339, Staat und Industrie, p. 220 et suiv.) a cru devoir combattre toutes ces exceptions proposées par Adam Smith.

(4) Les industries qui exportent la plus grande partie de leur production sont difficilement dédommagées par l’établissement de droits compensateurs. Celles, au contraire, qui ne travaillent que pour le marché national peuvent, par.ee moyen, rejeter sur les consommateurs tout le fardeau de l’impôt (Leroy-Beallieu, Science des finances, I, p. G08).

EFFETS EDUCATEURS SECONDAIRES DU PROTECTIONNIS.ME

Les sacrifices immédiats imposés à la fortune publique par le protectionnisme consistent en ce qu’une dépense

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