‹ Économie politique de la SuisseChapitre 32 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Commerce.

Importance de la Suisse au point de vue du commerce. La Suisse achète annuellement à l'étranger pour un et demimilliard de marchandises, ce qui donne une moyenne de 430 fr. par tête de population; elle expédie chaque année au dehors pour plus d'un milliard de ses produits. En 1907, ces chiffres étaient de 479 francs par tête à l'importation et de 327 francs à l'exportation.

Aucun pays n'égale la Suisse dans ce domaine. Si les statistiques commerciales des Pays-Bas accusent des chiffres plus élevés, c'est parce qu'on y prend en considération non seulement le montant des importations destinées à la consommation indigène, mais encore une bonne partie du transit et du commerce intermédiaire, très important aux Pays-Bas, et les métaux précieux monnayés, chiffres que la statistique suisse élimine du commerce spécial pour les attribuer au commerce effectif ou général. Cette même observation peut s'appliquer partiellement à la Belgique et à l'Angleterre dont les chiffres commerciaux se rapprochent le plus des nôtres, à la France et à beaucoup d'autres Etats. L'Autriche-Hongrie et, en partie, l'Allemagne et l'Italie sont les seuls Etats qui, jusqu'ici, aient adopté la même base que nous pour ces calculs. En 1906, le chiffre d'affaires par tête de population est le suivant pour les principaux Etats de l'Europe se livrant au commerce et pour les Etats-Unis de l'Amérique du Nord:

fr.

fr.

fr.

Allemagne

Autriche-Hongrie

France . .

Espagne . . .

Suède . .

Japon ....

Etats-Unis

Russie ....

Roumanie .

Italie . .

Pays-Bas . . .

Belgique . . .

Suisse ....

Danemark . . . Grande -Bretagne Canada ....

Même en ne tenant compte que des chiffres absolus, on constate que seuls l'Angleterre, l'Allemagne, les Etats- Unis, la France, la Hollande, la Belgique, l'Autriche-Hongrie, la Kussie et l'Italie dépassent la Suisse, tandis que l'Espagne, avec une population six fois plus forte que la nôtre, et tous les autres pays restent bien en arrière.

Du reste, l'économie politique de notre petit pays continental est plus intimement liée au marché universel que celle de n'importe quel autre Etat. Si, d'une part, nous tirons du dehors près de la moitié de nos moyens de subsistance, nous expédions, d'autre part, le tiers de notre production totale à l'étranger. Ces proportions-là ne se retrouvent nulle part ailleurs. Dans tous les autres Etats, la production absorbée par le marché indigène dépasse de 10 à 20 fois l'importation des marchandises étrangères. Notre commerce extérieur étant relativement beaucoup plus développé que ce n'est le cas dans les autres pays, doit aussi être tout particulièrement pris en considération, si l'on veut se faire une idée générale exacte des fluctuations de la situation économique de la Suisse.

Bilan commercial. L'influence de notre grand commerce extérieur est surtout importante en ce qui concerne notre bilan commercial. L'excédent annuel de 300 à 500 millions des importations sur les exportations constitue sans doute le poste le plus fort du côté passif du bilan des virements de notre pays. Ce sont surtout les périodes florissantes des affaires tant au dehors qu'en Suisse qui, vu les besoins croissants en matières premières et en articles mi-fabriqués, se manifestent dans nos industries et vu la forte consommation de la population en général, font augmenter les

importations et avec elles le montant du solde passif du commerce international de la Suisse. Dans les périodes de crise et de baisse générale, au contraire, nous le voyons s'atténuer proportionnellement aux importations. En voici le tableau en millions de francs:

Importations

Exportations

absolu

âes importations

En temps ordinaire, la différence entre les importations et les exportations est couverte par l'industrie des étrangers, par les intérêts de valeurs étrangères, par le bénéfice que réalisent certaines entreprises suisses au dehors, par des transactions de valeurs et par les innombrables petites ressources plus ou moins connues dont dispose l'économie nationale suisse. Parmi les causes qui ont contribué à accentuer cette différence d'une façon anormale de 1893 à 1908, il faut citer le fait que la Suisse a profité dans une large mesure des conjonctures favorables que présentait le marché universel, et cette autre circonstance que de grands capitaux furent absorbés par l'établissement de forces hydrauliques. Ces sacrifices ont déjà porté leurs fruits, ce que prouve entre autres la marche ascendante des exportations, qui se sont élevées de 621 millions de francs en 1894 à 836 millions en 1900 et 1901 et à 1153 millions en 1907.

3. Causes de l'importance du commerce de la Suisse. Le grand développement du commerce suisse s'explique tout d'abord par l'activité et l'énergie industrielles et commerciales extraordinaires de notre peuple, qualités qui se

sont développées et fortifiées graduellement depuis des siècles. Outre cette cause subjective, il en est d'autres, objectives, qui découlent de la situation et des conditions spéciales dans lesquelles se trouve notre pays.

a) Comme nous Pavons vu dans les chapitres II et III, la Suisse n'a pas à sa disposition, chez elle, les matières premières nécessaires à ses industries; elle est donc tenue de se procurer, par voie d'importation, ce qui lui manque, comme, par exemple, la houille, le fer, des vivres, etc.

b) Nous avons été amenés, par notre situation continentale, à nous vouer à des industries d'articles précieux ou de luxe, soieries, broderies, horlogerie et bijouterie, chaussures, cigares, fromages, lait condensé, chocolat, nous permettant d'exercer une influence décisive sur le marché universel. A elles seules, les trois premières de ces industries ne contribuent pas peu à élever le chiffre de nos exportations, grâce surtout à la haute valeur de leurs produits (importations annuelles des matières : de 200 à 300 millions ; exportations de produits fabriqués: 400 millions et plus encore).

c) Cette situation industrielle un peu exclusive a son revers. Absorbés par nos spécialités, nous négligeons la production d'articles d'un usage journalier, et nous sommes ainsi tenus de recourir à l'étranger. C'est le cas pour de nombreux articles courants de fer, de laine, de lin, etc., et surtout pour les modes et nouveautés, pour lesquelles les clients exigent toujours un assortiment complet, pour les productions littéraires et pour beaucoup d'autres. Ainsi, notre marché restreint et notre production un peu exclusive nous forceront toujours à faire une partie de nos achats au dehors.

4. Caractéristique des importations et des exportations. Au point de vue économique, il importe plus de tenir compte de l'importance des différents facteurs que du chiffre total du commerce extérieur. Le tableau suivant nous renseigne à grands traits sur les importations et les exportations des matières premières, des produits manufacturés et des sub-

stances alimentaires. Les chiffres désignent des millions de francs.

Importations Exportations

Subst.alim. 411,3 389,, 456,3 422,s 471,, 128,3 148,0 145,3 134,7 131,,3 Mat. prem. 478,s 590,() 672,, 569,* 587,fi5108,3 131,6 139,, 126,3 821,f)4 Prod. man. 489,8 489,3 558,4 495,, 543,4 732,7 795,3 868,3 777,, 144,78

Totaux 1379î9 1469,, 1687,, 1487,, 1602,, , 969,3 1074,3 1152,a 1038,. 1097,67

Un accroissement exceptionnel des importations en produits fabriqués et en denrées alimentaires a été provoqué vers la fin de 1905 par l'imminence de l'application des nouveaux droits et n'a pas manqué de trouver sa répercussion en sens inverse en 1906. Les matières premières seules ont augmenté en 1906 de 111 millions de francs à l'importation. L'augmentation parallèle de l'exportation suisse en matières premières n'est, du reste, guère due à des produits vraiment suisses, mais à des articles de commerce intermédiaire en transit indirect, dont l'élimination des chiffres du commerce spécial est devenue plus difficile par le fait que, depuis 1906, ils sont exonérés des droits d'entrée.

Comme il est facile de s'en convaincre, les importations de ces trois rubriques atteignent à peu près la même somme; elles sont un peu plus fortes pour les matières premières. Il n'en est pas de même pour les exportations où les produits manufacturés représentent plus des trois quarts de la somme totale. Si l'on ajoute à ceux-ci les substances alimentaires qui, en réalité, sont aussi des produits industriels (fromages, lait condensé, chocolat, boissons, etc.), on trouve que les produits manufacturés constituent plus du 85 ° 0 de notre exportation totale. La Suisse est le seul pays où l'on constate une proportion pareille. La Grande-Bretagne ellemême, ce pays industriel par excellence, n'arrive pas à ce résultat. En 1892, les produits manufacturés (substances alimentaires préparées par l'industrie y comprises) con-

stituaient le 80 % des exportations totales de l'Angleterre, le 73 % de celles de l'Allemagne, le 03 % de celles de la France et une part semblable de celles de la Belgique. Poulies autres pays, la proportion est encore bien inférieure.

Comparativement au chiffre de la population, c'est encore la Suisse qui vient en tête de tous les Etats pour les exportations de produits manufacturés. Elle en a vendu en 1906 pour 227 fr. par tête de population, l'Angleterre, la Belgique et les Pays-Bas restant au-dessous de 150 francs par tête. Les autres Etats ne suivent que de loin: l'Allemagne en vend pour 91 fr., la France pour 74 fr. et tous les autres restent encore bien plus bas. Ce n'est sans doute pas par un effet du hasard que les trois plus petits Etats de l'Europe centrale (Suisse, Pays-Bas, Belgique) et l'Angleterre occupent les premiers rangs pour les exportations des produits industriels. Le fait que l'Allemagne et la France, deux pays à peu près identiques quant à l'étendue et à la population, sont également à un niveau à peu près égal, tellement inférieur à celui de ces petits pays, moins indépendants au point de vue économique, n'est certes pas non plus un effet du hasard.

5. Importance économique des principaux articles d'exportation. Pour bien apprécier, au point de vue économique, les exportations des diverses branches de l'industrie, il ne suffit pas de comparer leur valeur brute entre elles; il faut examiner, pour chaque cas en particulier, la part qu'il y a lieu de faire aux matières premières de provenance étrangère, et l'importance du travail auquel ont déjà été soumises les marchandises que nous achetons pour les transformer et les réexpédier; il faut enfin établir quelle part revient à notre production indigène, à notre propre travail. Il est évident que les fromages suisses, p. ex., produits exclusivement par l'élève du bétail et le travail indigènes, ont pour la Suisse une importance économique plus grande que les soieries, pour lesquelles il faut déduire de 60 à 80 %, prix des matières premières dont bénéficient les pays pro-

ducteurs (Extrême-Orient, Italie). Estimées ainsi à leur

production réelle, nos industries d'exportation peuvent être

classées de la manière suivante:

Montant brut des Part réelle afférente

exportations à la Suisse

Broderies (1907) .... 193 mill. de fr., dont 70% = 135 mill.de fr.

Horlogerie (1906) .

Fromages (1907/8) .

Machines (1908) .

Etoffes de soie (1907

Lait condensé (1907)

Etoffes de coton (1905)

Rubans de soie (1907)

Couleurs (1907) . .

Schappe et cordonnet (1907)

Soie moulinée et teinte (1907)

Fils de coton (1906) . . .

6. Importance différente de notre commerce selon les pays. Le mouvement de marchandises que nous entretenons avec d'autres pays doit être soumis à un examen analogue à celui auquel nous avons procédé pour les industries d'exportation. L'Italie nous fournit de la soie, du bétail de boucherie, du vin, de l'huile, des œufs et d'autres comestibles dont nous ne pouvons nous passer. Nous achetons ces éléments indispensables à notre économie nationale au dehors, parce que notre sol ne peut nous les fournir ou parce que l'exploitation de ces produits ne serait pas suffisamment rémunératrice chez nous. Ces importations-là doivent être jugées à un autre point de vue que celles qui nous arrivent d'Allemagne ou de France ; à la faveur de mesures protectionnistes, ces puissances introduisent chez nous des produits manufacturés qui font une concurrence sensible à notre industrie. Notre déficit en marchandises dans nos relations commerciales avec l'Italie, F Autriche-Hongrie, l'Espagne, etc., revêt donc un caractère tout différent de celui de notre commerce avec les grandes puissances industrielles.

Nous sommes tenus de faire la même distinction pour les diverses importations qui nous proviennent d'un seul

et même pays. Ainsi, nous avons acheté, en 1907, pour 103 millions de francs de houille et de fer brut à l'Allemagne; cette somme versée pour des produits que notre sol ne peut nous fournir, nous la considérous, au point de vue économique, d'une tout autre manière que les 92 millions que nous avons payés pour des produits de l'industrie textile allemande. Dans ce dernier cas, il est évident que nous avons favorisé nos voisins, car nous aurions pu, pour faire face à nos besoins, faire appel, du moins partiellement, à l'industrie indigène et au travail des ouvrières suisses.

Pour l'étude de nos relations commerciales avec les différents pays, nous avons adopté les divisions de la Statistique du commerce de la Suisse qui distingue les substances alimentaires, les matières premières et les produits fabriqués (voir p. 110/111). C'est du reste à cet ouvrage (volume de l'année 1907; p. A 5 et 22 et suivantes) que nous avons emprunté les données spéciales que nous reproduisons.

ggjf A moins de remarque spéciale, les chiffres entre parenthèses sous la rubrique 7 indiquent, en millions de francs, le montant des importations, ceux de la rubrique 8 celui des exportations en 1907.

7. Pays de provenance de nos importations. De prime abord, nous sommes frappés de la prédominance de Y Allemagne dans nos importations de produits fabriqués. Ce pays nous livre plus de la moitié des productions industrielles que nous achetons au dehors, soit pour 297 millions de francs sur 558 millions. La France et l'Angleterre, avec 82 millions chacune, restent bien en arrière. Les principaux articles que nous achetons à l'Allemagne sont les objets en fer et les machines (71), les lainages (49), les cotonnades (29,s), le cuir et les articles en cuir (15,4).

Pour la plupart des autres articles, la Suisse est de même un des meilleurs clients de l'Allemagne. Nos voisins

du nord possédant un sol riche en productions minérales et des industries variées sont à même de nous approvisionner de produits de provenance exclusivement allemande. Plus des trois quarts des importations allemandes rentrent dans cette catégorie. Les matières premières d'origine étrangère et les produits mis partiellement en œuvre n'entrent que pour une petite fraction dans les importations d'origine allemande.

Les produits industriels que nous faisons venir de France sont aussi variés que ceux de provenance allemande, mais leur valeur représente à peine le tiers de celles d'outre- Rhin. Remarquons encore que les matières premières non françaises et les produits ébauchés entrent pour une forte proportion dans nos importations françaises. Les objets en fer et les machines (12) figurent également en tête, pui& viennent les soieries (8,2) et les lainages (111/*)-

Nous importons d'Angleterre pour 81 1/9 millions de francs, principalement des produits de l'industrie textile. Ce sont d'abord des cotonnades (56), des lainages (10) et aussi des machines (3). Du reste, l'Angleterre nous fournit surtout des matières premières (fers 11,8) et des produits mis partiellement en oeuvre (fils de coton 14 Y,; tissus écrus 31,6).

L'Allemagne, la France et l'Angleterre étant nos principaux fournisseurs de produits fabriqués, nous n'achetons aux autres nations, dans ce genre d'articles, que ce qu'il faut pour parfaire l'importation nécessaire à nos besoins. Nous tirons de l'Autriche (35 millions) principalement des planches et des ouvrages en bois (18), des Etats-Unis (16) des machines et autres ouvrages en fer (4Y4), de la Belgique (19) et de l'Italie (17) divers produits des industries textiles, de la Belgique, en outre, du verre.

Quant aux substances alimentaires, ce sont surtout la Russie et la France qui nous approvisionnent; l'Italie, l'Autriche-Hongrie, l'Allemagne, les pays danubiens, l'Espagne et les Etats-Unis ne viennent qu'en second rang. Du reste, les Etats qui nous envoient leurs produits se

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