‹ Économie politique de la SuisseChapitre 42 sur 43 · Bilan économique · texte numérisé non relu

Bilan économique

Il est infiniment plus difficile d'établir le bilan de Féconomie totale d'un pays que celui des payements; car il s'agit ici de l'importance de la production et de la consommation, des recettes et des dépenses de l'ensemble du peuple, et des rapports qui existent entre ces éléments. Dans tous les Etats, de grandes difficultés se présentent aux économistes qui s'imposent la tâche de dresser un tableau exact de la situation économique de la nation. Chez nous, elles sont encore augmentées par la division politique de la Suisse en 25 Etats. Ce morcellement entraîne une telle diversité dans la cote des impôts que, contrairement à ce qui se fait ailleurs, nous devons renoncer à nous baser sur le montant des contributions pour calculer le revenu du peuple.

î. Production et consommation. En revanche, deux circonstances facilitent rétablissement des données ayant trait à la production. C'est d'abord la petitesse de notre territoire ; il est évident quïl nous est plus facile de nous rendre compte de notre activité nationale et de l'étudier sous toutes ses faces que ce n'est le cas quand il s'agit d'un grand Etat. Puis, grâce encore à cette même circonstance et à la spécialisation relativement prononcée de nos industries, nous pouvons, mieux qu'ailleurs, admettre que, pour nombre d'articles, les importations correspondent à la consommation. C'est certainement le cas, en premier lieu, pour toutes les marchandises que la Suisse ne produit pas elle-même, pour les matières premières textiles et minérales, pour la soie et le coton, pour la houille et les métaux, et, dans une forte proportion, pour la laine et le lin. Toutes les denrées coloniales, les produits du Midi, et, jusqu'à ce jour, le sucre provenant des pays de l'Europe centrale, peuvent être classés dans cette catégorie. A ce propos, il est avantageux que la statistique commerciale suisse, abandonnant la pratique surannée de la plupart des

autres pays, exclue complètement des chiffres du commerce spécial de la Suisse (à l'exportation et à l'importation) les marchandises étrangères simplement réexportées après avoir séjourné chez nous. En cela, notre statistique commerciale diffère de celle de maint pays de la zone tempérée; elle ne connaît, par exemple, ni les exportations de café, ni celles de coton. En ce qui concerne les autres articles de consommation, la formule est:

Production -f- importation — exportation = consommation.

Afin que nos calculs soient aussi justes que possible, il est donc nécessaire que nous connaissions, outre les chiffres relatifs aux importations et aux exportations, ceux de la production indigène ou ceux de la consommation. Dans la plupart des cas ce sont les renseignements relatifs à la production indigène qui servent de base aux calculs.

2. Statistique de la production. Abstraction faite de quelques articles monopolisés, tels que la poudre à canon, l'alcool, le sel, la Suisse ne possède pas de statistique générale sur la production. Le recensement par métiers de 1888 et de 1900, le recensement des entreprises de 1905 et les recensements du bétail sont les seules publications officielles ayant trait à l'ensemble de notre pays. Il est vrai que ces dernières, complétées par la statistique commerciale, jettent un jour très concluant sur la puissance productive de l'agriculture en Suisse.

Cependant, nous devons à l'initiative de particuliers et de corporations un certain nombre d'indications qui contribuent à élucider ces questions. La production agricole et son rendement font l'objet d'études et d'enquêtes continuelles de la part du Secrétariat suisse des paysans et de quelques cantons. Pour les métiers voir à la page 55 la statistique établie par la Société suisse des arts et métiers. Quant aux autres sources de revenus, les relevés des principales industries, broderie, filatures et tissages de soie, de coton et de laine, brasseries, fabriques de ciments, etc., nous fournissent des renseignements précieux. Ces

relevés n'ont pu que gagner en qualité par le progrès qu'ont fait en Suisse les syndicats industriels surtout depuis 1906. La nécessité de légiférer sur certaines branches de l'industrie a donné à la Confédération l'occasion de tirer au clair la situation de certaines industries : distilleries, fabrication de tabacs et cigares, fabrication des allumettes. Les statistiques des services publics de transport, des postes, télégraphes, chemins de fer, sont établies par le Département fédéral dont ils relèvent. Pour l'industrie des hôtels nous avons déjà signalé la statistique établie en 1906 par la Société suisse des Hôteliers.

Le revenu si important que notre peuple sait se procurer par le commerce qu'il pratique tant en Suisse qu'à l'étranger, n'est déterminé d'aucune manière et il en est de même pour l'évaluation du travail à domicile. Nous en sommes réduits, pour ces rubriques, à utiliser avec circonspection tous les renseignements qui nous paraissent dignes d'être pris en considération et à faire appel à nos propres estimations.

Nous exposons ci-dessous d'une manière sommaire les données ainsi obtenues. Mais il va de soi que la plupart de ces chiffres ne peuvent être fixés d'une manière satisfaisante. Il ne s'agit là que d'estimations plus ou moins vagues émises uniquement pour mieux mettre en lumière ce qu'il faut entendre par la dénomination de bilan économique d'un pays, soit, au cas particulier, de la Suisse.

3. Tableau du bilan de l'économie politique de la Suisse pour 1906:

Doit en millions

de francs

Montant des importations net* 1100

Revenu net = produit du capital et de la main

d'œuvre 2000

Total net 3100

* C'est-à-dire déduction faite des matières premières et des produits mi-fabriqués qui, après avoir été importés en Suisse y ont été travaillés ou transformés pour être réexportés.

Avoir en millions

de francs

Production de l'agriculture 730

Production en marchandises diverses net ... 1470

{Industrie 670 Métiers 700 Travail à domicile, etc 100

Commerce et trafic 644

Commerce en marchandises et en valeurs 200

, Chemins de fer 194

1 Postes et télégraphes 60

l Industrie des étrangers 200

Production du capital engagé à l'étranger . . . 250

Solde 6

Total net 3100

4. Fortune et revenu du peuple suisse. Si l'on estime la fortune du peuple suisse à environ 20 milliards de francs, le revenu net du peuple au montant de 2000 millions par an équivaudrait à un rendement de 10%î ce qui ferait un revenu de 571 fr. par tête de population et de 2650 fr. par ménage.

Il va de soi que nous n'avons pas fait entrer dans les totaux de la production des métiers et de l'industrie la valeur totale det" produits terminés, mais seulement l'augmentation de valeur acquise par les matières premières et les produits qui reçoivent chez nous un complément de main-d'œuvre. Si nous avions procédé autrement, nos calculs seraient faux pour nombre d'articles; les peaux, par exemple, seraient comptées une deuxième fois dans l'estimation des cuirs, et les cuirs dans celle des chaussures.

Si l'on consulte les chiffres de production des autres pays, comme, par exemple, ceux de la statistique de la production de l'Allemagne pour 1897, on est frappé, d'une part, de la pauvreté du sol suisse en ce qui concerne les matières premières utilisées dans les industries, et, d'autre part, du développement extraordinaire des forces économiques de notre pays si peu favorisé par la nature.

5. Extension de la consommation. La consommation est proportionnée à la production et suit une marche progressive ininterrompue. On le remarque particulièrement pour les marchandises qui, telles que le sucre, la viande, le vin, la bière, le tabac, les fruits du Midi, etc., tiennent le milieu entre les articles de première nécessité et ceux de luxe. Avec sa consommation annuelle de plus de 262/3 kg de sucre par tête de population (y compris la réexportation de 4 à 5 kg sous forme de lait condensé, chocolat, etc.), la Suisse vient immédiatement après l'Angleterre, les Etats-Unis et le Danemark (42, 36 et 33 kg par tête, grâce à la forte consommation de thé et de conserves de fruits). La consommation de cette denrée dans les Etats producteurs de sucre de l'Europe centrale reste toujours encore bien au-dessous de celle de la Suisse par suite des fortes taxes de consommation qu'on y prélève. Quant à la consommation de viande, la Suisse n'est dépassée que par l'Angleterre. Si l'on consomme plus de vin en France, en Italie et en Espagne que chez nous, notre consommation de bière est, en revanche, beaucoup plus forte que celle de ces pays-là. Pour ce qui est du tabac, la Suisse vient immédiatement après la Hollande et les Etats-Unis.

Outre la viande, la Suisse consomme dans une forte proportion du lait, du fromage, des œufs, du pain de froment et quantité d'articles qui ne sont pas absolument indispensables à l'alimentation. On peut donc affirmer que la vie matérielle y est aussi bonne qu'au Danemark et que dans les Pays-Bas, et supérieure à celle des autres pays de l'Europe centrale.

On a essayé d'expliquer la grande extension de la consommation en Suisse par le mouvement des étrangers, mais cette manière de voir ne peut se soutenir. Que sont, en effet, les 12 à 15 millions de journées-pension des étrangers en Suisse, comparativement aux 1300 millions de la population indigène. Si les chiffres des importations sont en augmentation quand la saison des étrangers bat son plein,

les tableaux des importations trimestrielles ou mensuelles prouvent surabondamment que, même pour les mets de choix (p. ex. la volaille, le gibier, etc.), les importations ne sont, en réalité, que très peu inférieures en hiver à celles qui s'effectuent à l'époque où nous hébergeons de nombreux hôtes étrangers.

Ce n'est pas non plus la classification de la population selon l'âge qui pourra expliquer l'importance de la consommation en Suisse. Il faut en rechercher les causes dans la vigoureuse productivité de notre économie politique qui fournit au peuple le moyen de bien se nourrir, et, jusqu'il y a peu d'années, dans les taxes peu élevées qui frappaient les substances animales si précieuses pour l'alimentation. La spécialisation de notre agriculture (élevage et industrie laitière) a également une part prépondérante dans la situation que nous venons de caractériser. Il n'est pas étonnant que de tous les pays de l'Europe centrale le Danemark et les Pays-Bas, les principales contrées d'élevage des pays de la Baltique et de la Mer du Nord, accusent une consommation analogue à celle de la Suisse.

6. Caisses d'épargne et assurances. Malgré la forte consommation, il existe au sein du peuple suisse un sage esprit d'économie en prévision de la vieillesse et des maladies. Les sommes déposées dans les caisses d'épargne se montaient à 483 millions de francs à la fin de 1881; elles étaient de 985 millions fin 1897, et de plus de 1592 millions en 1909. Dans ce domaine encore la Suisse avec 450 francs et le Danemark avec 389 francs d'épargne par habitant dépassent tous les autres pays. L'Allemagne, la Norvège et l'Australie n'en ont que 183 à 188 francs par habitant, la Belgique 158, les Etats-Unis 156, l' Autriche-Hongrie 135, la Suède 127, la France 111, la Grande Bretagne 103; tous les autres pays restent bien au-dessous de la centaine.

Les assurances sur la vie de la population suisse se chiffraient par 992 millions de francs de capital assuré, et par 4,4 millions de francs de rentes, à la fin de l'année 1908,

alors qu'en 1886 le capital assuré n'était que de 365,6 millions, et les rentes de 1,07 million. Les polices de capital assuré étaient au nombre de 200,811, d'un montant moyen de 4940 fr.; de plus on comptait 6427 assurances-rentes d'un montant moyen de 685 fr. Pour ces deux espèces d'assurancesvie il a été versé 45 Va millions de francs de primes. En outre, les primes payées pour les assurances contre les accidents se montaient à 21, ;J millions, celles contre les incendies à 19,4 millions. La valeur des immeubles assurés a été de 9'/3 et celle du mobilier assuré de 8„ milliards de francs.

L'assurance-vie se monte en Suisse à fr. 268 par tête de population. A cet égard, la Suisse est donc mieux assurée que n'importe quelle autre nation continentale. L'Allemagne nous suit le plus près avec 200 fr. par tête de population en 1905, puis la Scandinavie avec 168 fr. et l'Autriche avec 101 fr. en 1900. La Grande-Bretagne seule nous surpasse avec 523 fr. de capital assuré par unité de population en 1900.

Cette sage prévoyance individuelle a besoin d'être complétée par des mesures qui la rendront générale; nous* avons nommé l'assurance sociale publique, que le peuple suisse a repoussé provisoirement par la votation populaire du 20 mai 1900. Dans ce domaine, la Suisse a été de beaucoup distancée par d'autres Etats, et particulièrement par l'Allemagne (assurances en cas de maladie, d'accidents, de vieillesse ou d'invalidité; l'assurance des veuves et des orphelins suivra sous peu).

La réalisation de l'assurance sociale dans toutes les directions sera sans doute la tâche de la génération future. Ce progrès dans le domaine de l'organisation de la société sera le plus beau fruit de notre conception démocratique des institutions populaires. Dans notre libre Helvétie, le peuple aura toujours à cœur de ne pas laisser un luxe inouï coudoyer sans pitié la misère et la pauvreté; autant que faire se pourra, il s'efforcera de procurer à chaque individu l'existence honorable dont tout être humain est digne.

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