CHAPITRE VIII
Bilan économique de !a Suisse.
Bilan commercial, bilan des payements et bilan économique. Nous avons déjà traité plus liant (voir chapitre V, 2) certaines questions relatives au bilan commercial. Ce que nous avons exposé fait nettement ressortir la différence existant entre le bilan du trafic des marchandises ou bilan commercial proprement dit et le bilan des payements. Ce dernier est souvent désigné sous le même nom que le premier. C'est pourquoi il serait préférable de remplacer le mot bilan commercial, par bilan du trafic des marchandises.
Le bilan économique d'un pays diffère essentiellement de celui des marchandises et de celui des payements. Ceuxci n'établissent que le résultat économique des relations avec l'étranger, tandis que celui-là nous renseigne sur toute l'activité économique intérieure et extérieure d'un pays, sur la production et la consommation, sur les recettes et les débours de l'ensemble du peuple. Seul le résultat du bilan économique nous fournit des données certaines sur la force vitale, les facultés de production et de résistance d'un peuple au point de vue économique.
A. Bilan commercial.
Nombreux sont les éléments constitutifs du bilan des payements et du bilan économique, et cependant l'on ne publie, en règle générale et d'une manière officielle et régu-
lière, que Tune des données essentielles dont ils dépendent: le résultat du trafic des marchandises. Il est vrai que l'on peut en tirer beaucoup de déductions concernant la production et surtout la consommation.
Nous avons donné, p. 103, le bilan des marchandises de la Suisse depuis 1886. Pour les huit dernières années, il se présente, en chiffres ronds (rectifiés pour 1908), comme suit:
Impor- Expor- Solde tations tations passif
1050 moins 836,6 = 213,4
mill. de ft\,
ou 20,33o/o
des importations
L'exactitude de ces chiffres est souvent contestée. D'aucuns prétendent que les déclarations des exportateurs sont exagérées, d'autres qu'elles sont trop faibles; on reproche aux experts de la statistique commerciale chargés d'établir les prix moyens des marchandises à l'importation, des appréciations tantôt trop basses, tantôt trop élevées. Ces objections n'ont guère d'importance. En effet, si les déclarations à l'exportation et les estimations à l'importation ne correspondent pas toujours à la réalité, les différences sont, dans la plupart des cas, insignifiantes et elles se compensent en règle générale du haut au bas de l'échelle, de telle sorte qu'elles se trouvent réduites à un montant de peu d'importance.
Le bilan passif des échanges constatés par les douanes est commun à tous les peuples civilisés. En tout cas, le trafic des marchandises de la Suisse accuse un bilan passif de 200 à 300 millions de francs et plus encore par an. Notre pays partage cette situation avec tous les Etats civilisés dont l'industrie a atteint un certain degré de développe-
ment. Seuls les pays agricoles et retardés au point de vue économique ont une balance douanière active. La différence du développement économique explique cela de la manière la plus simple. Les Etats dont le développement économique est dans son enfance n'ont rien à offrir en vente sur le' marché universel à part les productions brutes de leur sol, tandis que les peuples dont la civilisation est avancée n'en sont pas réduits à cette seule ressource. Ils couvrent une bonne partie de leurs importations par la mise en œuvre des matières brutes indigènes et étrangères; une autre fraction se paye, non en marchandises, mais par leur intervention dans le trafic, sur le marché des capitaux, dans le domaine technique, dans les sciences et les arts. La supériorité économique et intellectuelle de ces Etats leur fournit les moyens les plus divers de se rendre indispensables aux peuples moins développés et même d'en faire leurs tributaires. Les Etats-Unis sont la seule exception à cette règle. Bien que leurs exportations soient essentiellement agricoles, la richesse considérable de leur sol leur procure un bilan avec un fort excédent des exportations sur les importations (1898, plus de 100 %)•
Le trafic international de tous les Etats accuse régulièrement, à l'importation, un excédent de 12 à 14 % de la valeur des objets importés et de 13 à 15% de la valeur des exportations. Cette circonstance a souvent été la cause de fausses interprétations et, en particulier, des critiques contre les évaluations des statistiques commerciales qu'on disait être trop élevées aux importations et trop basses aux exportations. Cette opinion se base sur la supposition que dans les transactions il doit y avoir nécessairement équilibre entre l'importation et l'exportation; mais cette supposition est inexacte en ce qui concerne les valeurs indiquées par la statistique commerciale.
Dans presque tous les pays, celle-ci a l'obligation de faire ressortir le plus fidèlement possible la situation de l'économie nationale par rapport à l'étranger; c'est pourquoi
elle taxe les marchandises non par erreur, mais par principe, d'après la valeur acquise quand elles franchissent la frontière. Il s'ensuit que l'équilibre entre les deux grands courants du trafic ne pourrait exister qu'entre deux pays juxtaposés, et encore faudrait-il que les échanges se fissent sur une frontière commune. Dans tous les autres cas, le montant des exportations d'un pays sera inférieur à celui des mêmes importations d'un autre Etat, de toute la valeur des frais de transport et autres de la frontière du pays expéditeur à celle du pays de destination. Une expédition de blé taxée à l'exportation, à New- York, à raison de 170 fr. la tonne, sera estimée, à son entrée en Suisse, par suite des frais de transport et autres, à raison de 200 fr. la tonne. Pour la statistique commerciale suisse, il est évident que c'est ce dernier prix, supérieur de 30 fr. ou du 15 % de la valeur à l'exportation à New- York, qui doit être pris en considération. C'est de cette manière que s'explique essentiellement le bilan passif du total du commerce international.
Le bilan des échanges de marchandises entre deux Etats est, pour la statistique commerciale, encore sujet aux perturbations d'un autre élément, du trafic indirect, comprenant les importations provenant des entrepôts libres étrangers, et les exportations des entrepôts libres indigènes, de même que tout le trafic de marchandises exemptes de droits ou soumises à des droits minimes, puis une importante quantité des marchandises fabriquées avec des matières premières étrangères et celles qui reçoivent chez nous un complément de main-d'œuvre. Le classement exact par pays de ces divers éléments du trafic est souvent si difficile qu'il est presque impossible d'établir, pour deux pays, des bilans spéciaux répondant aux besoins de la statistique.
Pour établir le bilan commercial d'un pays, on se contente, en règle générale, de préciser sa situation par rapport à F ensemble des Etats étrangers; c'est ce que nous avons fait en ce qui concerne notre pays.
B. Bilan des payements.
Dans le paragraphe précédent, nous avons indiqué les principales ressources dont nous disposons pour couvrir le solde passif du bilan des marchandises. A cet égard, le bilan des payements nous fournit d'autres renseignements.
Il est cependant impossible de fixer par des chiffres Timportance même approximative des différentes rubriques. Le bilan des payements de la Suisse en 1906 que nous donnons ci-après n'a donc aucune prétention à une exactitude absolue ou même approximative seulement:
Avoir Créances Excédent
de l'étranger
lo Trafic international des marchandises, contrôlé , — non contrôlé
2o Trafic international des valeurs ....
3» Intérêts et dividendes . . .
4o Produit d'entre prises
5o Industrie des l étrangers
6o^Services divers:
assurance, transit, trafic de perfectionnement, honoraires et indemnités, compensation . . . t Total
de la Suisse
sur l'étranger sur la Suisse
Valeur en millions de francs.
1071 exportations 1469 importations
1000 vente
1000 achat
de du
l'actif passif
100 de l'étranger 70 à l'étranger +30 —
tre- 1
Remarques particulières :
i. Industrie des étrangers. Parmi les sources de revenus qui ne rentrent pas directement dans le domaine commercial, c'est à l'industrie des étrangers qu'on accorde le plus
d'importance (voir la fin du chapitre VI). Des 190 millions de francs susmentionnés comme rendement brut de l'hôtellerie suisse il y a lieu, avant tout, de retrancher les 20 % re présentant la participation des touristes suisses. Par contre il faut ajouter à cette somme un montant encore bien plus grand constitué par les dépenses que font les voyageurs pour voitures, guides, porteurs, pourboires, pour les chemins de fer et les bateaux, pour la poste et le télégraphe, enfin pour leurs achats personnels, des réparations et autres imprévus.
Mais, dans le bilan des payements de la Suisse, cette rubrique figure également au passif. Le public suisse dépense chaque année d'importantes sommes au dehors : voyages de plaisir ou d'affaires, cures, études à l'étranger, visite des expositions, etc. Pour établir la balance du solde passif des marchandises, on ne peut donc prendre le montant total du produit brut de l'industrie des étrangers, mais seulement le solde actif restant après déduction des postes passifs.
2. Entreprises à l'étranger. Celles-ci le cèdent à peine en importance, pour notre bilan des payements, à l'industrie des étrangers. Le capital suisse engagé à l'étranger, l'intelligence et l'activité déployées par nos concitoyens au profit d'entreprises commerciales ou techniques ayant leur siège en dehors de nos frontières, sont de plus en plus considérables. Dès le début de l'ère des droits protectionnistes, l'établissement de succursales dans les contrées limitrophes, aux Etats-Unis et en Russie, a pris des proportions inusitées. Nous renvoyons le lecteur au chapitre IV pour ce qui a trait aux industries. Citons, comme preuve de l'expansion commerciale de la Suisse, le fait que ce sont des maisons suisses qui détiennent en partie le commerce de la soie brute et des déchets de soie dans l'Extrême- Orient. C'est en persévérant dans cette voie, en envoyant au dehors des hommes intelligents et actifs, en participant à des entreprises ou en en créant, que la Suisse réussira le mieux à combler les vides qui pourraient se produire dans son bilan des payements.
Mais il faut, cela va sans dire, tenir compte aussi de l'affluence des capitaux étrangers intéressés aux entreprises suisses. Cette ingérence de fonds étrangers dans les affaires économiques est une vraie bénédiction pour les pays arriérés dans lesquels les capitaux font défaut. Depuis des siècles la Suisse s'est distinguée des pays voisins par sa richesse en capitaux; mais l'affluence actuelle des capitaux étrangers doit nous indiquer aussi que nous sommes sur le point d'être dépassés dans ce domaine par d'autres peuples, et spécialement par l'Allemagne. Autrefois, notre modeste marché ne pouvait exercer une attraction prononcée sur le capital étranger; cette situation s'est profondément modifiée, et l'on peut attribuer ce changement en partie à l'abondance de capitaux qui se produisit vers 1895, en partie à l'élévation des droits de douane, en 1892 et 1906, en partie au développement des forces motrices naturelles. Il va de soi que les capitaux qui viennent se fixer en Suisse recherchent de préférence les entreprises de bon rendement et d'avenir. A ce courant de capitaux en quête d'intérêts en Suisse correspond un courant contraire de la Suisse vers l'étranger.
3. Intérêts et dividendes. Ce mouvement se manifeste d'une manière encore plus prononcée pour les intérêts des capitaux placés en papiers d'Etat ou de chemins de fer. Depuis 1887 et 1902 une quantité d'actions et d'obligations des chemins de fer suisses ont émigré à l'étranger, et les emprunts des cantons et des communes ont été couverts par les autres pays dans une mesure telle qu'il est actuellement permis de douter que les fonds suisses engagés à l'étranger balancent les valeurs étrangères placées chez nous.
Au point de vue du bilan des payements, il importe de bien se rendre compte des avantages et des désavantages de ces déplacements de capitaux en faveur d'entreprises industrielles ou d'emprunts de l'Etat. Tout versement effectué comme souscription à un emprunt et toute émigration de capitaux affaiblit momentanément, au profit de l'encaisseur, le pays qui y consent. Mais, par la suite,
cette déperdition de force s'atténue et bientôt cette conséquence momentanée et aiguë fait place à un assujettissement, à une dépendance permanente en matière financière, du pays débiteur dont l'économie politique est ainsi grevée, chaque année, d'un tribut payable au créancier.
4. Autres rubriques à l'actif. Pour autant qu'elles peuvent être évaluées, elles sont peu nombreuses et d'une importance relativement faible : le rendement du transit de nos voies ferrées qu'on peut évaluer actuellement à 20 millions par an, et le solde actif réalisé par les encaissements des primes des assurances suisses, estimé, pour l'année 1905, à 50 millions de francs à peu près. En revanche, le trafic de perfectionnement avec l'étranger qui ne figure pas dans le bilan des marchandises, accuse un solde passif annuel de plusieurs millions de francs. Nous ne sommes pas en mesure de fournir des données précises sur le passif ou sur l'actif des autres domaines de notre économie politique.
5. Mouvement des valeurs. Il n'y a pas non plus moyen d'évaluer la portée des transactions internationales en effets de bourse et en valeurs de tout genre. Nous faisons figurer dans notre tableau, à l'actif comme au passif, en chiffre rond, un milliard représentant le tiers ou le quart peut-être du montant total du mouvement des bourses suisses. Mais il va sans dire qu'en outre bien des affaires pour compte suisse ont été traitées aux grandes bourses étrangères.
Quand l'actif des autres éléments du bilan des payements est inférieur au solde si considérable du passif de la balance des marchandises, le règlement doit s'effectuer par des exportations de numéraire, par la cession de titres, par la vente d'effets de commerce, de propriétés ou d'autres valeurs.
Quant à la compensation de l'actif et du passif nous l'avons portée sous la dernière rubrique.