L ARGENT ET SES CRITIQUES
cheter, souvent par leur épargne amassée sou à sou; mais ils demeurèrent soumis aux impôts lesplus lourds, à la corvée et à tous les jougs humiliants; les autres, pour satisfaire àce besoin de commerce etd’industrie qu’éprouvent toutes les sociétés, se groupant autour du manoir féodal, formé- ' rent des bourgs et des villes. Beaucoup restèrent ouvriers, soumis aussi à bien des servitudes, moindres pourtant que celles qui pesaient sur les habitants des campagnes; un certain nombre, s’élevant par le travail, l’épargne, la capacité industrieuse, forma la bourgeoisie. Cette bourgeoisie réussit à conquérir, au prix de luttes persévérantes, le privilège de travailler et de posséder avec plus de sécurité, et elle jeta le fondement des libertés nationales par ce qu'on a nommé l’alfranchissement des communes. Dès le XIV® siècle, plusieurs de ces descendants d’une race asservie étalaient, non sans orgueil, dans de riches cités industrielles et commerçantes, une opulence qui faisait envie aux seigneurs et aux princes. Ainsi on raconte que, dans une importante ville de Flandre, enrichie par la laine, la femme d’un puissant roi, Philippe le Bel, s’écriait, à la vue de ces belles bourgeoises mises avec un faste opulent ; « Je croyais être seule reine, et j’en vois ici par centaines! » Ces bourgeois continuèrent à acheter la terre, qui, depuis les croisades, entreprises,vous le savez, pour aller à la conquête du saint tombeau de Jésus-Christ, jusqu’à la Révolution, ne cessa guère de se morceler. Qu’était-ce cela, je vous prie, qu’était-ce que ce développement du tiers-état, sinon la propriété née de l’industrie et du commerce, la propriété mobilière, comme pn dit, qui se posait en rivale de la propriété féodale? Pour combien ne faut-il pas compter dans ce grand événement, dans cette puissante transformation,
1 or et l’argent, si mobiles, si propres à se dérober aux exactions, si bien faits pour les expéditions lointaines, si universels par leur nature! Leur acquisition, due au travail, à l’habileté, contre-balança la puissance de la force brutale ; les lumières se développèrent avec la richesse et les accroissements de la liberté ; la science, la philosophie, les lettres s’élevèrent à côté de l'industrie, et c’est ainsi que le tiers-état, montant sans cesse, prit
civilement et politiquement la place qui lui était due; c’est ainsi que furent renversées, pour ne plus se relever jamais, en 1789, les vieilles forteresses du privilège!
Que faut-il penser maintenant de cette accusation intentée à l’argent, d’exploiter les travailleurs en donnant lieu à ce qu’on nomme Vinlérêt du capital? Ce que nous avons dit précédemment établit déjà que, lors même que l’argent n’existerait point, l’intérêt des choses utiles dont un prêteur ferait l’avance, n’en subsisterait pas moins. Celui qui avancerait à son voisin dix hectolitres de froment, voudrait être indemnisé de la privation qu’il s’imposerait, et du risque qu’il courrait de ne plus revoir ses sacs de blé, tout aussi bien que celui qui prête une somme de 200 francs.
Mais, a-t-on dit, l’intérêt de l’argent est injuste, contre nature; au bout d’une année, vingt pièces de cinq francs mises dans un sac n’ont au grand jamais produit une vingt et unième pièce. Cela prouve, dit-on, la stérilité naturelle de l’argent. Puissance étrange des apparences ; on oublie que l’argent est un instrument de production. Sans doute, l’argent oisif ne produit pas; sans doute encore, avec de l’argent vous ne labourez pas, mais vous achetez des charrues qui labourent; vous ne filez ni ne tissez avec de l’argent, mais par lui voiis achetez des machines qui tissent et qui filent. Et la preuve que l’argent est ou peut être productif, c’est que celui qui l’a emprunté en a su tirer une plus-value. Il restitue intérêt et principal, et il a en outre son bénéfice. Voilà comment l’argent est stérile! Il l’est à la façon du grain qui, grâce à des soins intelligents et à des circonstances propices, produira la moisson.
Détruire, si c’était possible, l’intérêt du capital, ce serait détruire dans le cœur des travailleurs la vertu de l’épargne. Ce serait, par conséquent, couper court à la formation du capital même. Or, qu’est-ce que le capital? C’est la substance sur laquelle vivent les masses. Le capital c’est l’ensemble des instruments de travail, ce sont tous les moyens qui préparent à l’humanité le vivre, le vêtement, le couvert; c’est enfin le fonds des
L’argent et ses critiques 175
Salaires qui s’élèvent, vous le savez, en raison de ce que le capital est plus offert, et le travail plus demandé.
Et cela est si vrai — permettez-moi d’insister sur un point si important — qu’à un certain point de vue, on a pu soutenir que les travailleurs étaient plus intéressés que les capitalistes eux-mêmes à ce que le capital augmentât. Plus le capital augmente, plus baissent les profits des capitalistes se faisant concurrence, plus le capital est forcé d’adoucir les conditions qu’il fait au travail, et d’accepter les siennes. Le capital qui s’accroit, c’est l’intérêt qui décroît, et la baisse de l’intérêt est éminemment favorable à l’esprit d’entreprise. Elle a été comparée par un grand homme, ami des masses, dont il voulait assurer le bien-être, et qui tomba du ministère, sous Louis XVI, parce que cette pensée était odieuse aux piivilégiés, elle a été comparée par Turgot à la mer qui se retire, abandonnant de nouvelles plages à la culture.
Ainsi, sachez-le, l’intérêt de l’argent ne doit pas être seulement envisagé par les sacrifices qu’il coûte, mais par les efforts qu’il suscite. L’homme ne travaille pas et ne s’exténue pas au travail sans stimulant, c’est-à-dire sans intérêt. Quels que soient les systèmes d’amélioration que l’on puisse vous proposer en vue de votre bonheur, il faut que le capital se développe, car nous n’avons pas d’autre moyen de domination sur la nature, et d’autre source de bien-être. Tout ce qui ôterait ces^ stimulants au désir de former du capital, se tournerait contre les masses, c’est-à-dire contre vous.
Il y a infiniment plus qu’autrefois de propriétaires et d’entrepreneurs grands, moyens et petits. L’argent n’y a pas nui, il n’a pas mérité les reproches d’engendrer la misere et les inégalités funestes. Il a môme contribué au progrès social, mais ce dernier fait a besoin d’être expliqué et serré de plus près. L’argent qui porte intérêt, avons-nous dit, ne prend rien aux travailleurs. Estce donc tout? Que serait le travail dans une société où on prétendrait se passer de monnaie métallique? Faut-il croire, avec quelques réformateurs contemporains, que a masse des travailleurs y gagnerait, en cessant d’avoir en face cet affreux tyran, comme on l’appelle? C’est sur
ce second point que je vous demanderai de vouloir bien fixer votre attention. Je ne vous dirai rien d’ailleurs que le bon sens ne puisse comprendre aisément.
La théorie vraiment exacte du rôle joué par l’argent et l’or monnayés est assez nouvellement répandue dans le monde. Elle ne date guère que du dernier siècle. Peutêtre êtes-vous surpris qu'une chose aussi familière que la monnaie n’ait pas été plus tôt bien comprise et expliquée. Je vous répondrai que rien n’est plus ordinaire. Les phénomènes les plus familiers sont souvent les derniers qui soient bien connus. La loi de l’attraction a toujours régi l’univers, et elle n'est connue que depuis le grand Newton. C’est depuis peu de temps que la chaleur, la lumière, l’électricité, le magnétisme nous ont révélé une partie de leurs mystères, et la chimie est plus récente encore que la physique. Elle est, comme la science économique, un fruit du siècle dernier. Aujourd’hui même, croyez-moi, on embarrasserait encore plus d’un millionnaire, en lui demandant une définition bien exacte de la monnaie en sa possession. Il ne tient qu’à nous, qui sommes moins riches, d’être plus savants. Faible consolation, direz-vous peut-être, répétant avec le coq de la fable ; le moindre grain de mil serait bien mieux mon affaire. Si vous saviez tout ce que les erreurs sur la monnaie ont entraîné de souffrances pour la masse, ah ! vous cesseriez de tenir ce langage.
Permettez-moi encore ici de vous rappeler le mal que peuvent vous faire l’ignorance et l’erreur. J’ai déjà dit, dans des entretiens analogues à celui-ci, que jadis fopinion la plus répandue, c’était que la monnaie n’est qu’un signe de convention, sans valeur intrinsèque. C’était
l’Etat qui, croyait-on, du moins en théorie, donnait à la monnaie sa valeur. Cela devait conduire à altérer la monnaie. Aussi ne s’en fit-on pas faute. Les gouvernements altérèrent si bien la monnaie, pour avoir plus avec moins, que la livre du temps de Charlemagne, qui
l’argent et ses critiques 177
pesait réellement une livre d’argent fin, n’en était plus, avant la Révolution, que la quatre-vingt-septième partie^ que représente aujourd’hui notre franc. Il en a été de même de l’ancien maravédi d’Espagne qui, dans le piincipe, était d or et valait environ 18 fr ; la royauté espagnole crut pouvoir le transmuter en argent, puis en cuivre, en lui conservant une haute valeur nominale, et le maravédi est successivement tombé jusqu’à ne plus valoir que 1 c. 1/2. Eh bien ! ceci vous intéresse directement . quelle était l’influence exercée sur la condition du peuple par ces altérations de monnaie? Elle était déplorable à deux points de vue. Premièrement, la monnaie se dépréciant parla quantité, tout ce qui s’achète renchérissait, secondement, les salaires ne suivaient que tardivement, et quelquefois fort incomplètement, cette augmentation desprix. On ne comprenait pas bien ce phénomène de l’augmentation des prix, et les maîtres ne se montraient pas pressés d’accroître la paye des ouvriers. Ce qui nous fait soupçonner que les rois savaient pourtant ce qu’ils faisaient, c'est que, outre le secret qu’on donnait ordre d’observer dans ces opérations déloyales, ils payaient leurs créanciers en monnaie faible, et voulaient que l’impôt fût payé en monnaie forte. Oui en souffrait? Tout le monde; mais, je vous le répète surtout les pauvres travailleurs, qui vivaient de salaires! et sur lesquels retombait presque en entier le poids dé 1 impôt à cette époque.
Lepapier-monnaie dérive de la même erreur: seulement
pour rendre le signe plus économique encore, au lieu de mettre un peu d’argent, on n’en mettait plus du tout.
Combien encore de conséquences désastreuses pour le peuple résultaient de ces idées fausses sur l’argent qui ont contribué à attirer contre la monnaie de violentes critiques, comme si elle était responsable de tant d’erreurs et de Vices!
r«nf rappelle que les peuples s’arme-
nt les uns contre les autres pour la possession de l'or
M développer parallèlement leurs
essouices, ils se disputaient les métaux précieux. Ils vivaient dans un état d’hostilité permanente. S’exagérant
de même l’importance de ce genre de richesse, les gouvernements s’opposaient au courant des importations qui fournissent au travail et à la subsistance du peuple tant de matières. Importer, c’était acheter, c’était se dessaisir de ces métaux précieux. On ne voulait donc qu exportei ses marchandises chez les étrangers pour soutirer leur or. Système contradictoire et qui se dévorait lui-même, car tous voulaient en faire autant.
On s exagérait le rôle de l’argent, et maintenant on parle de n’en plus avoir! Réalisez donc par la pensée, travailleurs, cette belle supposition. Nous voilà donc forcés de nous servir pour intermédiaire des échanges de telle ou telle denrée, par exemple, de blé, de tabac. C’est ce qu’on fit en Virginie autrefois, où le budget même était réglé en tabac et arrêté, en 1748, à 60,000 livres, à raison de 2 pence la livre; on voyait -le tabac croître jusque dans l’intérieur de certaines villes; on en multipliait la culture dans les jardins ; c’était la monnaie qui poussait sous les yeux des habitants; on la soignait, vous pouvez le croire. Ou bien reviendrons-nous au troc en nature? C’est ce qu’on a proposé sérieusement il n’y a pas longtemps encore, et je n’ai pas besoin de vous montrer longuement le beau sort que cela vous ferait, La description des inconvénients du manque d’une monnaie commune a été laite bien des fois. Vous désirez du blé et vous avez du vin ; vous portez ce vin, ce qui est peu commode, chez celui qui a du blé. Vous avez du vin, mais c’est de viande qu’il j a besoin, ou bien encore il a besoin de beaucoup moins
de vin que vous n’avez besoin de blé. Ou l’échange ne se fei a pas, ou il se fera incomplètement, et vous voilà en quête d’un nouvel amateur devin. Que de démarches! que de pertes de temps ! Mais que sera-ce si vous possédez des objets indivisibles, ou auxquels la division fait perdre la plus grande partie de leur valeur? Sont-ce des meubles que vous avez ? Comment, avec un secrétaire, vous procurerez-vous les menus objets de consommation? Pouvez-vous offrir aux lournisseurs un quart de fauteuil? Vous possédez un bœuf, un mouton; pouvez- vous acheter des chaussures, des bas, des chapeaux pour la valeur d’un bœuf ou d’un mouton? On peut les tuer, dit-on, et les
l’argent et ses critiques 179
débiter par morceau : soit. Mais tout le monde ne peut pas se faire boucher, et les morceaux se gâteront s’ils ne trouvent un prompt écoulement. Que d’embarras, et on n aurait pas de peine à supposer des échanges beaucoup plus difficiles à accomplir encore, quelquefois même tout à fait impossibles !
Je vous ai cité quelques-unes de ces monnaies primitives dont les peuples, à mesure qu’ils faisaient quelques nouveaux pas dans la civilisation, imaginèrent de se servir, afin de s’épargner ces démarches fatigantes et ruineuses que suppose le troc en nature. On s’est servi de bien des substances plus imparfaites encore, de peaux, de coquillages, de sels, etc. Je veux bien parler de ces vieilles monnaies avec la même reconnaissance que nous parlons de ces antiques véhicules qui mettaient quinze jours ou un mois pour conduire un habitant de Paris en Bretagne • sans doute cela valait mieux que d’être obligé d’y aller à pied; mais qui donc songe, en face des diligences et surtout des chemins de fer, à revenir à ces vieux serviteurs qu’on vénère de loin, mais dont on ne veut plus?
llfautdoncunemonnaie,etparmi les substances qui peuvent remplir cet office, il en est qui le remplissent mieux, d autres plus mal. Pourquoi l’or et l’argent le remplissent- ' Ils mieux, sans comparaison, que toute autre matière?
Lh bien ! pour répondre à cette question, nous allons faire une hypothèse. Admettez pour un instant, je vous prie que vous n’avez jamais entendu parler de l’or et de l’argent, et que tombant dans un monde où ils n’existent pas ce sera la lune, si vous voulez ; ou, puisque, bien décidément, les astronomes la déclarent inhabitable, ce sera la planète Jupiter, Mars, ou toute autre ; vous vous creusez la tete pour chercher comment combler cette grande lacune del échange. Quelle qualité demanderez-vous à cette monnaie idéale que vous désirez voir s’établir pour l’avantage de vos semblables , pour le vôtre, pour la prospérité de l’industrie, pour l’accroissement du travail, en un mot pour le bonheur général de ces habitants de Mars ou de Jupiter, dont vous voici devenir les compatriotes ?
Pour qu une monnaie soit aussi parfaite que possible vous dM'e.-vous, il faut qu’elle soil facilement l“è
de tous, son caractère étant de servir d’intermediaire universel dans les échanges. Pour cela, il faudra d’abord qu’elle ait une valeur par elle-même. Quand je livre une pendule, une bibliothèque, 20 mètres de soie (nous supposons toujours que ces objets sont connus dans Jupiter ou dans Mars), je suis bien aise qu’on me remette entre les mains autre chose que des coquilles ou du papier. Je veux un équivalent qui constitue réellement un payement intégral, et non une simple espérance d’être payé un jour en valeurs égales. Une monnaie faite d’une substance ayant une valeur intrinsèque, d’une matière qu’on emploie à divers usages, une marchandise ayant son cours, en un mot, sera donc une condition nécessaire pour une bonne monnaie. Cela suffira-t-il? Si c’est une denrée lourde, encombrante, de peu de valeur, voilà les transactions exposées de nouveau à tous les inconvénients signalés plus haut. Il faudra donc que cette monnaie ait une grande valeur sous un petit volume. Mais si c’était une masse compacte, ne pouvant être partagée sans perte, ne serait-ce pas un autre défaut tout aussi grave? Par exemple, le diamant ne serait-il pas impossible comme monnaie? Sa valeur est trop grande pour les échanges ordinaires, et, divisé en quatre ou cinq parties, il perd forcément au delà du quart et du cinquième de sa valeur totale. Il est donc vivement à souhaiter que la substance, dans laquelle elle est faite, puisse être divisée assez facilement, sans qu’il résulte pour les parties dont elle se compose aucune perte de valeur, et de manière à pouvoir se proportionner à l’étendue plus ou moins grande des échanges. Valeur réelle, sous une faible étendue, qui la rende portative, substance divisible, seprêtant commodément aux transactions les plus vastes et les plus minimes, voilà des conditions nécessaires ; ce ne sont pas encore les seules.
Qu’arriverait-il si cette monnaie était susceptible de se corrompre? Elle se déprécierait entre les mains du possesseur, comme la neige fond quand on la presse, et les contrats seraient dépourvus de toute sécurité; bien plus, on perdrait au moment même de l’achat toute certitude de posséder un équivalent réel. Le but que se
l’argent et SES CRITIQUES
propose la monnaie serait entièrement manqué. Il est donc de toute nécessité que la substance monétaire soit inaltérable. Maintenant sera-ce une chose exposée à toutes les variations brusques de valeur que présente, par exemple, le blé, d’une année à une autre? Non; s’il en était ainsi, l’objet que doit remplir la monnaie serait manqué non moins complètement d’une autre manière. Cet objet, ne l’oublions pas, c’est de servir de mesure commune aux échanges. Or, une mesure commune, qui varierait autant que tout le reste, perdrait le principal mérite qu’une mesure doit présenter, celui d’une certaine fixité. Si le mètre s’allongeait ou se rétrécissait tous les jours, pourrions-nous opérer des mesurages tant soit peu exacts et rassurants? La monnaie variera donc moins que le reste. Elle ne se produira pas avec ces quantités soudainement exagérées qui bouleversent toutes les transactions, ou si de pareils faits ont lieu, ils seront extrêmement rares; on ne les verra pas une fois peut-être en cinq ou six siècles; ils constitueront des événements tels qu’ils laisseront un long souvenir dans la mémoire des hommes ; de plus, quand ils se manifesteront, le surcroît nouvellement produit trouvera dans la masse monétaire déjà existante une résistance suffisante à la dépréciation trop rapide de l’instrument des échanges. Enfin, que cette substance monétaire soit, en tout lieu, identiquement la même, homogène dans toutes ses parties, qu’elle soit tout ensemble assez dure et assez malléablepour recevoir et garder une empreinte attestant sa pureté, empreinte à laquelle l’autorité publique investie de la confiance générale donnera sa garantie, n’aurons-nous pas cette monnaie que nous cherchons?
Ne vous apercevez-vous pas que, sous l’apparence d une supposition, c’est l’histoire même de l’or et de 1 argent que nous venons de tracer? Nous ne sommes pas allés dans la planète Jupiter. Nous sommes restés surnotre pauvre petite planète, la seule que nous connaissions un peu. Peut-être ai-je flatté l’esprit humain en le supposant capable de former ainsi à l’avance, si nulle expérience ne le guidait, le programme d’une monnaie parfaite, ou, je le répète, aussi parfaite, que oossible. Mais l’esprit
humain n’a eu besoin de rien imaginer. Les entrailles de la terre contenaient ces substances douées de toutes les qualités requises pour servir aux transactions humaines. Les métaux précieux existaient. Si nous admirons la main de Dieu dans la constitution du globe et dans l’organisation du corps humain, sera-ce donc, Messieurs, une faiblesse de notre esprit ou une diminution de la grandeur divine que de voir une intention providentielle dans l’existence de ces deux métaux, les seuls, remarquez-le bien, qui soient propres aux échanges? Si Dieu, dans ses décrets éternels, a voulu que la société humaine existât, est-il donc absurde de supposer qu’il a préparé ce qui devait y concourir, et que la monnaie, ainsi que le langage, ainsi que l’écriture, ont été du moins rendus possibles par la prévoyante sagesse qui en a fourni les moyens et créé les matériaux?
Persistera-t-on à soutenir encore que l’argent nuit au travail et aux travailleurs? Niera-t-on encore que l’argent joue un rôle utile à la masse humaine? Sans lui, où en seraient les échanges? où en serait aussi l’épargne?
Qu y aurait-il eu de plus difficile que l’épargne en nature, toutes les denrées étant susce.ptibles de se gâter
plus ou moins vite, toutes étant soumises à l’aléatoire sans borne des vicissitudes du commerce?
Faut-il que j’examine encore cette objection? l’argent diviseles hommes. Erreur: ce sontles intérêts qui divisent; par lui-même l’argent tend plutôt au rapprochement. Il unit les classes par les profits, parles salaires, qu’il solde sous une forme commode. Il unit les nations. Il est cosmopolite de sa nature. Il n’a d’autres limites que celles du monde même. Le travail dans funivers entier reçoit par cet agent rapide, accepté de tous, un immense élan.
Eh! ne suffit-il pas que je vous cite les révolutions. Que se passe-t-il quand l’argent vient à disparaître, à se raréfier à l’excès? Tout languit ; le travail se resserre , point d’esprit d’entreprise ; le commerce est suspendu; tout le corps social paraît comme atteint de marasme, et comme frappé d’atonie dans ses ressorts les plus essentiels. C’est alors que les sociétés aux abois recourent à un moyen dont 1 abus est bien près de l’usage et dont l’économie politi-
l’argent et ses critiques 183
que a fait sagement de signaler les périls. On émet du papier. Au moment où il se répand, les ressorts entravés semblent, un moment, reprendre leur élasticité. C’est comme si on rouvrait les écluses d’un canal, où l’eau ne trouvait plus d’issue. La production se ranime ; la vie se dilate et s’épanouit de nouveau. Au début du célèbre système de Law, il y a un siècle et demi, au début des assignats, sous la République française, aux États-Unis, avant et après la guerre de l’Indépendance, partout et toujours, lorsque l’émission du papier-monnaie trouva de réels motifs dans l’absence de numéraire métallique, de tels effets se sont manifestés ; mais au prix de quels désordres, on ne le sait que trop! La pente est trop facile et trop séduisante pour qu’on s’y arrête. Le papier ne tarde pas à se déprécier. On cherche à combler le gouffre par de nouvelles émissions, qui précipitent la dépréciation jusqu’à ce que, de chute en chute, on arrive à l’avilissement, et presque à l’anéantissement de cette monnaie chimérique. Mais l’exemple de la fécondité passagère du papier, dénué par lui-même de valeur, ne montre que mieux l’indispensable besoin que le travail a de la monnaie, pour activer les échanges et favoriser l’écoulement de ses produits.
Messieurs, nous en avons fini avec bien des sophismes, avec bien des préjugés, sur ce sujet, si controversé toujours, de l’argent, au point de vue des intérêts populaires. Que vous dirais-je de plus? Ce n’est pas dans des mesures théoriquement insoutenables, ’et, en fait, impraticables, comme l’abolition du numéraire métallique, ce n est pas dans des combinaisons de papier-monnaie, mettant une ombre vaine à la place des réalités, que les masses populaires trouveront le moindre adoucissement à leurs maux. De tels moyens ne feraient que les aggraver, en atteignant dans leur source les développements de l’industrie et du bien-être. La voie lente, mais sûre, est dans le travail, l’épargne, l’association des efforts et des petits capitaux, enfin dans le crédit reposant sur la base morale de l’énergie productive et sur la base matérielle du capital déjà lormé. Le fameux axiome : « On ne fait rien avec rien, » reste toujours vrai.
Vouloir tirer Te bien-être d’arrangements , dont des bons de papier seraient la base, oui, Messieurs, c’est une entreprise aussi chimérique que l’était l’antique recherche de la pierre philosophale. La transmutation du papier en argent, ah ! cela n’est pas moins hors de notre puissance que la transmutation des métaux vil s, par l’alchimie, en métaux précieux! Au-dessus de l’argent nous mettons le travail; et, après avoir prouvé que le travail en reçoit beaucoup de secours, nous nous hâtons de proclamer que le travail crée ou aide à créer jusqu’à la valeur de l’argent. Le travail est la condition primitive d acquisition de la richesse; l’argent même ne fait pas exception, malgré l'apparence, à cette loi générale qui est et restera la loi de l’humanité, du premier jour jusqu’au dernier. Cet argent a coûté, sachez-le, immensément de travail et de capitaux, et on peut même dire que sa valeur ne fait que représenter à peu près les avances nécessaires pour l’exploration, souvent infructueuse, des mines, pour leur exploitation si coûteuse pour les frais qu’exigent le transport des métaux et leur transformation en monnaies. « Les vraies mines du Pérou, disait Sully, sont le labourage et le pâturage. » Oui
etcesontaussila persévérance, l’habileté, lapuissancede.s
mécanismes et des procédés perfectionnés ! Ces mines, ce n’est pas le hasard qui les trouve, ce n’est pas l’aveuoie foi tune qui les distribue. On ne se les dispute pas les armes à la main, et jamais la violence des bourreaux et le meurtre des victimes ne les ont souillées de san^. C’est en nous que sont ces trésors; c’est l’instruction qui les dé\eloppe; cest une volonté courageuse qui les met en valeur. Le magicien qui a défriché Içs forêts, comblé les vallées, percé les monts, rendu les rivières navigables, utilisé les chutes d’eau, traversé les mers, sillonné de routes les continents, imposé à la vapeur le soin de vêtir et de transporter l’humanité, confié à l’électricité invisible la tâche de faire communiijner entre elles les pensées des hommes, d’un bout à l’autre de l’univers, ce mapcien a bien pu se servir de l’or comme de tout autre levier, mais la source de sa puissance est en lui-même ;
1 esprit humain est son nom ! L’esprit humain s’appli-