L’ARGENT ET SES CRITIQUES
Messieurs,
Je ne vous dissimule pas que je veux prendre aujourd’hui la défense de l’argent. L’argent a eu de nombreux critiques — en théorie. Il en a même encore aujourd hui.
Il a pour critiques tous ceux qui trouvent noble d’en parler avec mépris, sans renoncer à désirer tout ce qu’il procure. Il a pour critiques tous ceux à qui il fait defaut, et qui opt mis à la mode et rendu proverbiale l’expression de maudit argent, cette expression qui a servi de titre à un des plus ingénieux écrits du plus attrayant de nos économistes, Frédéric Bastiat. Je n’ai pas l’intention d’essayer de répéter avec moins de bonheur ce qu’il a dit avec tan de force et tant de grâce piquante, et je ne puis taire mieux que de renvoyer ceux d’entre vous qui en auraien le loisir à ce petit ouvrage, fait pour la masse encore p us que pour les savants, et que son prix, autant ^ forme, rend accessible à tous. Frédéric Bastiat est 1 économiste du peuple. Il amuse en instruisant. Je voudiais du moins que ce que j’ai à vous dire pût cap ivei vo i intérêt pendant quelques moments. Par lui-meme le sujet le mérite. Il vous touche de plus près que vous n es
peut-être disposés à le penser.
On paraît croire souvent, en effet, que la monnaie o et d’argent n’est utile qu’à ceux qui en ont beaucoup, tandis que ce serait au contraire une invention tout à tait stérile et même funeste pour ceux qui en ont peu. L es à ceux-ci qu’on s’adresse pour leur parler de l infâme ca~
pifal, de l’afTreuse tyrannie de l’argent. Que vous manquet-il pour etre heureux? L’argent. Quel maître rencontrezvous sans cesse pour vous exploiter? L’argent. L’araent toujours l’argent! Là est le mal, ou plutôt la source même du mal. De là vient qu’aujourd’hui encore il se rencontre des reformateurs qui, très-sérieusement, proposent d’abolir la monnaie d’or et d’argent. Plus d’argent, et dès ors plus de misère dans les masses, plus d’inégalités
^OClcil0S,
Est-il vrai que tout irait mieux pour le peuple, si, ce qui ne me paraît pas trop vraisemblable, la société allait pai hasard se décider à renoncer à une habitude aussi ancienne et aussi universelle que la monnaie, sur la foi
de quelques hommes, se croyant plus sages que le genre humain tout entier? ^
Les anciens philosophes ont beaucoup écrit contre l’or et 1 argent, je dirai même qu’ils ont beaucoup déclamé
avaient en face d’eux une société Il depravee. G était la société païenne avec ses vices e faisant servir par des esclaves, et se procurant trop souvent 1 argent par le pillage des provinces conquises D ailleurs, ces philosophes, si sages qu’ils fussent, ne
pouvaient deviner l’économie politique. A quelques excen
lions piès, ils se rendaient mal compte du rôle de la monnaie dans les échanges; et, voyant la richesse monétaiie seivir de moyen a la corruption, ils étaient naturellement disposes a reprocher à l’or et à l’argent d’avoir répandu sur la terre tous les désordres, ün illustre naturaliste, qu 011 nomme Pline l’Ancien, va jusqu’à écrire que le plus criminel des mortels est l’inventeur des an-
hommes de son temps avaient pris habitude de porter. Cela lui paraissait une habitude effemmee. Le plus coupable ensuite fut, d’après le môme Pline, celui qui frappa la monnaie. Vous vovez que l’accusation contre l’argent n’est pas nouvelle.
Qui de vous n’a entendu parler de ces Pères de l’E^^^lise
sfocles 0‘-ateurs, qui, dans les premiers
siècles du christianisme, eurent l’honneur d’émettre des
P nsees bien plus favorables au bonheur du peuple et à
sa dignité morale que les plus grands philosophes de
ff
l’argent et ses CRITIQUES
l’antiquité? Eh bien! ils ont aussi dit beaucoup de mal de l’argent. Ils y voyaient également un moyen de corruption, d’oppression. L’un d’eux, Tertullien, parle de la monnaie comme d’une invention damnable. Saint Chrysostôme, saint Jérôme, saint Ambroise, qui furent de hautes intelligences, ont tenu sur l’argent un langage analogue. Il est vrai qu’ils attaquaient aussi, avec une austérité de cénobites, tout ce qui est industrie, élément de richesse et de bien-être. Grands hommes assurément, mais qui allaient trop loin dans leurs critiques, emportés par un saint zèle; qui, quelquefois, parlaient de la société comme d’un couvent, et qui, en censurant l’or et l’argent, n’ont pas assez aperçu que ces métaux ne sont que des intermédiaires, et que, sans eux, les moyens de corruption ne feraient pas défaut à la perversité humaine.
Aujourd’hui même, alors que l’on supposerait toute monnaie absente, le raffinement dans la manière de vivre, la splendeur des maisons, les riches équipages, l’opulence et la beauté des vêlements, tout ce qui tente la sensualité, tout ce qui flatte l’orgueil, en resteraient-ils moins l'écueil de la probité et de la vertu? Est-ce que c’est l’épée qui est coupable? N’esL-ce pas celui qui s’en sert pour tuer? L’argent n’est qu’un instrument puissant pour le bien comme pour le mal. Vous allez voir qu’il a rendu infiniment plus de services qu’il n’a causé de dommages, semblable en ceci à toutes les grandes invêntions, à tous les grands mécanismes.
Ah! Messieurs, gardons-nous bien, en appréciant les œuvres de Dieu et les œuvres de l’homme, de n’y porter qu’une critique négative. Prenons garde, croyez-moi, d’en méconnaître, par une préoccupation exclusiVe de ce qui blesse ou déplaît, l’ensemble harmonieux et la grandeur salutaire. C’est là l’écueil des esprits étroits et sans étendue. Tâchons de nous élever plus haut, et avant de blâmer, soyons sûrs d’avoir compris!
Oui, la monnaie, comme lasociété, comme la propriété, comme la science, comme tout ce qui présente dans le genre humain un caractère d’universalité et de permanence, est une chose bonne par essence, malgré les abus qu’on peuLen faire. EUeestbienfaisanteà tous les degrésde
la société. C’est ce qui ressortira de cet entretien. Nous examinerons d’abord les reproches qui lui sont adressés au point -de vue des intérêts populaires. Puis, dans une seconde partie, nous verrons quel bien elle fait au travail par la facilité qu’elle donne à l'épargne et aux échanges
Le reproche le plus fréquent adressé à la monnaie d’or et d’argent, au point de vue populaire, reproche renouvelé sous nos yeux avec beaucoup de vivacité par quelques écrivains (1), c’est d’engendrer ces inégalités qui se traduisent par la richesse des uns et par la misère des autres. L’argent serait représenté par une quantité immobile et fixe, masse dans laquelle les uns auraient le privilège de puiser, tandis que les autres en seraient exclus, par cela môme que les premiers auraient tout pris. A ce reproche spécieux, mais encore plus vain, on va le voir, s’ajoute celui d’exploiter les masses par ce qu’on nomme Vintérêt de l'argent, lequel intérêt serait pris sur la part du travail. Je ne pourrai que toucher rapidement à ces deux accusations si graves, dont chacune mériterait un long examen. Pourtant je ne désespère pas. Messieurs, d’y répondre par un petit nombre d’observations allant au fond des choses.
Est-il exact d’imputer à l’existence de la monnaie et en général des métaux précieux la séparation de la société en riches et en pauvre.s? Est- ce de cette source que dérive l’inégalité des conditions? Laissez-moi d’abord vous dire un mot de cette inégalité qui a arraché tant de plaintes, suscité tant de systèmes, produit aussi, surtout quand elle était excessive et peu justifiée, tant de révolutions. Laissez-moi d’abord distinguer la bonne et la mauvaise inégalité.
(1) J’ai peu de goût, dans ces Conférences populaires, à faire, intervenir les noms propres devant mes auditeurs. Mais les lecteurs auront aisément reconnu M, Proudhon.
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J’appelle bonne inégalité celle qui est conforme à la justice et utile à la société. En effet, une telle inégalité existe. Vainement on cherche à vous prévenir contre une vérité, contre une nécessité aussi inévitable. Ne croyez pas que ce soit d’aujourd’hui que certains esprits rêvent d’appliquer à la société le nivellement absolu et le régime du communisme. Ils n’y ont jamais réussi. N’est-ce pas qu’ils avaientcontre eux, aussi bien que nos modernes communistes, la nature même des choses? Comment admettre que les conditions puissent et doivent être parfaitement égales? Non, vous me serviriez au besoin de témoins que les travailleurs eux-mêmes ne le veulent pas. Ils repoussent l’égalité des salaires. Ils n’entendent ' pas que celui qui travaille et que le paresseux soient mis sur le même rang. Ils n’admettent point que le même sort soit fait à celui qui épargne et à celui qui dissipe pour son plaisir. Je suis sûr de ne pas me tromper, en avançant que votre conscience et votre bon sens se soulèvent énergiquement contre cette prétendue égalité, qui ne serait que la plus choquante des injustices.
Mais, ajoutent les ennemis de toute inégalité, dans la manière dont les biens sont répartis, les différences qui résultent de l’épargne et du travail ne sont pas tout. On tient compte ainsi de l’intelligence. Est-ce là un sérieux grief de la part de ces réformateurs? Quoi! ils voudraient que l’intelligence créât des devoirs sans impliquer aucun droit correspondant, en un mot, qu’aucune rémunération ne s’y attachât! Est-ce que cela ne vous choque pas profondément? Ainsi on demande que la qualité du travail soit comptée pour rien (1). L’homme capable sera traité comme l’individu incapable devant la rétribution. Mais avec cette nouvelle façon de comprendre la justice, oü ira-t-on? L’intelligence, ne recevant aucun encouragement, fera-t-elle de bien grands progrès? Le nombre de
(1) Je ne défigure point, j’expose fidèlement en fout ceci les idées de M. Proudhon, qui d’ailleurs n’a pas inventé ce sys- t tème, auquel il a prêté seulement son argumentation sophistique, dans le livre sur la Propriété et dans d’autres ouvrages.
ceux qui se livreront au travail intellectuel, s’ils sont traités ni plus ni moins que s’ils ne faisaient qu’une besogne matérielle, sera-t-il bien grand? Ignorez-vous donc que pour développer son intelligence, iffaut posséder du loisir'^ N’allez pas croire que le travail de tète exige moins d’efforts que le travail musculaire; il en exige plus. Ah! ne l’oubliez pas, vous qui travaillez surtout de la main : la science a ses risques, comme le travail du simple manœuvre. Trop de métiers dangereux ou insalubres mettent encore en danger la vie ou la santé des travailleurs; mais l’existence des inventeurs nous a montré combien d’épreuves s’attachent aussi à la pensée! Que de fois le cerveau et le système nerveux reçoivent de terribles atteintes dans cette vie d’àpre contention! N’avez-vous pas vu à quel point les découvertes des savants sont méconnues, leurs personnes persécutées par l’ignorance et la routine? Quel champ est plus rempli d’épines? Quelle carrière vit tomber plus de victimes en tous les temps ? Contester ses droits à l’intelligence, non, vous ne vous laisserez pas entraînera ce blasphème, qui, s’il était pris au sérieux, nous ramènerait bientôt à la barbarie et à la misère primitive, à l’absolu dénûment dont les efforts de la science nous ont seuls tirés.
Revenant à l’objet qui nous occupe, nous demanderons si cette inégalité que nous considérons comme bienfaisante et légitime, mais que d'autresattaquent avec tant de persistance et d'amertume, naît de l’existence de l’or et de l’argen L. Le contraire n’est-il pas évident? N’est-il pas certain que cette inégalité s’attache à la manière dont sont distribuées les forces, les facultés, les vertus, les circonstances plus ou moins heureuses? Ne comprenez-vous pas qu’à défautde l’or et de l’argent, elle a pour manifestation et pour signe l’inégale possession de tous les objets de jouissance et tous les instruments de production ? On n’aura pas plus ou moins d’argent; eh! qu’importe si l’on a- plus ou moins de blé, de vin, d’aliments de choix, de beaux meubles, et plus ou moins d’esprit, plus ou moins de vigueur, plus ou moins de bonheur, en un mot ?
Je ne vous ai parlé que de cette inégalité qui fait que la société a des chefs en tout genre, ce qui est une con-
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dition de progrès, et qui n’empêche pas chacun de chercheràaméliorersa position. Mais il est,jene prétends pas vous le cacher, une autre inégalité. 11 a existé de funestes privilèges. Il y a eu un temps où les masses étaient sans droit. La noblesse possédait la plupart des avantages sociaux. Le peuple payait l’impôt; il ne jouissait que d’une liberté de travail très-incomplète; il subissait des vexations, il était soumis a la corvée. Aujourd’hui les institutions (je parle de notre pays) sont fondées sur le principe de 1 égcdité des droits. Les maus’aises lois qui poussaient systématiquement à l’enrichissement des uns, à l’appauvrissement des autres, les lois constitutives des castes, les lois de monopole et de privilège non justifiées par l’intérêt général, ont été de plus en plus battues en brèche. Qu’il me suffise de dire ici que cette inégalité oppressive et injuste n’avait pas pour cause, elle non plus, les métaux précieux. Les castes théocratiques de l’Orient ne possédaient que des terres. Que l’injuste distribution des biens se fasse en nature au lieu de s’effectuer en argent, qu’importe, du moment que la situation du pauvre ne s’en trouve pas modifiée ?
D’où vient pourtant qu’on s’en prend aux métaux précieux des pires inégalités et de la misère? De l’apparition fréquente de la monnaie dans les transactions, du pouvoir d’achat conféré à l’or et à l’argent sur tout le le leste. De là une confusion, qui a joué un immense rôle dans l’histoire des erreurs humaines, la confusion de l’argent et de la richesse. Je voudrais dire qu’elle n’en joue plus aucun, mais ce serait bien à tort. Elle rèqne encore dans beaucoup d’esprits. Et ne croyez pas qu’en m exprimant ainsi, j'aie seulement en vue l’ignorance très-excusable où peuvent être sur ce sujet des travailleuis manuels qui n’ont point eu le temps de s’instruire SLii les faits de cette espèce; je fais allusion aux hommes qu’on appelle éclairés, et qui le sont en effet à beaucoup d autres égards. Aussi les choses fort simples, d’ailleurs que je me propose de vous apprendre, je les dirais, et dans des termes peu différents, devant un savant auditoire. Aussi bien, pourquoi distinguer? Quand je parle devant des personnes que l’instruction et l’aisance ont
favorisées, je me dis : « Ce sont des hommes sujets à l’erreur. » Quand je parle devant ceux dont les nécessités du travail quotidien ont absorbé tous les instants, je me dis ; « Ce sont des hommes capables aussi de comprendre et de recevoir la vérité pour laquelle sont faites toutes les intelligences, comme l’œil est fait pour la lumière ! »
Qu’est-ce donc que la richesse? — Tout ce qui est utile, tout ce qui a une valeur. Cette définition, seule conforme à la nature des choses, suffit.pour ôter à l’or et à l’argent leur titre de richesse unique. Est-il vrai qu’ils forment du moins la richesse principale? Vous vous convaincrez aisément du contraire. La valeur de la propriété immobilière en France a été estimée en 1851 à 83 milliards 744 millions. Or, pour le monde entier, on calcule approximativement qu’il existe environ 23 milliards en or et 17 en argent, ce qui signifie que toute la richesse métallique de l’univers n’équivaut pas à la moitié de la propriété immobilière de la France. Cette somme de 40 milliards n’est-elle pas comme noyée dans la masse des autres richesses de tout genre? Mais voici qui est plus frappant encore. Supposons que par an chaque citoyen français, en portant le nombre des habitants à 40 millions, dépense en moyenne 15 francs pour sa chaussure. Cela fait une valeur créée, chaque année, de 600 millions! Ainsi les cordonniers créent beaucoup plus que la production annuelle des mines. La voilà fort réduite, quant à la valeur, cette production de la richesse métallique, qu’on disait être la principale richesse!
Quant à l’utilité, vous ne mettrez pas en doute que, quels que soient les services rendus par les métaux précieux comme ustensiles, comme vaisselle, et surtout comme monnaie, la perte de l’or et de l’argent porterait moins de préjudice à la société que celle des métaux plus vils, desquels nous tirons une multitude d’usages de première nécessité. Le fer et la houille, par leur union féconde, produisent une quantité de force et de mouvement,indispensable à l’industrie, et qui s’évalue par milliards. Enfin, comme masse, for et l’argent occupent aussi beaucoup moins de place que vous n’êtes tentés sans doute de le penser. On a calculé que tout l’or exis-
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tant dans le monde tiendrait entassé dans un salon de médiocre étendue, et, ce qui vous surprendra peut-être encore davantage, tout l’argent fondu en une masse ne dépasserait pas beaucoup en hauteur les deux tiers de la colonne de la place Vendôme.
Ne voyez-vous pas par là ce qu’il faut penser de cet argument que, la richesse étant une masse fixe, plus les uns en ont, moins il en reste pour les autres, sans que la condition de ceux-ci puisse jamais s’améliorer? C’est vrai de l’argent jusqu’à un certain point, quoiqu’il circule de main en main. C’est vrai aussi des terres qui sont limitées ; mais ce n’est pas vrai des produits agricoles et manufacturés. Est-ce que nous n’en avons pas la preuve? Est-ce que nous n’avons pas vu le commerce extérieur quintupler, et laproduction totale tripler ou quadrupler en France depuis trois quarts de siècle? Il n’y a presque pas de limite assignable à cette augmentation de la production. La terre est, en effet, fortloin d’être mise en culture. L’intelligence humaine, armée de toutes les forces nouvelles de la science et de l’industrie, est capable de progrès dont les bornes semblent reculer devant nous. Quelle magnifique idée on peut s’en faire par les admirables découvertes accomplies depuis une centaine d’années! Plus cette masse de produits s’accroîtra, plus la part de chacun augmentera, sous la condition du travail, de l’épargne et de lois justes. Aujourd’hui, si toutes les choses utiles étaient partagées également entre tous, cette part de chacun, il faut que vous le sachiez, serait très-minime, et fort insuffisante pour constituer le bien-être : elle n’atteindrait pas, a-t-on dit (les calculs là-dessus varient beaucoup), une valeur équivalente à 2 francs par tète. Que changerait à cela l’or porté à une quantité dix fois plus grande? A peu près rien. Sauf un mouvement momentané dans les affaires plus rapide peut-être, la masse des choses utiles mises à la disposition de vos besoins ne s’en trouverait pas accrue. Le seul effet qui en résulterait, serait que cette masse monétaire subitement accrue se déprécierait, comme cela a eu lieu chaque fois qu’on l’a vue augmenter sensiblement; tous les prix monteraient, deviendraient deux fois plus élevés.
La fable a symbolisé ce développement exagéré de la richesse monétaire par rapport aux autres biens dans l’histoire du roi Midas.
La mythologie rapporte que Bacchus, qu’il avait accueilli dans ses Etats, lui avait promis de lui accorder tout ce qu’il demanderait. IMidas demanda le pouvoir de changer en or tout ce qu'il toucherait ; son vœu fut exaucé; mais j bientôt Midas, voyant se transformer ainsi, sous sa main,
I même les mets qu’il portait à sa bouche, reconnut l’irn-
i prudence de sa demande. Le dieu, pour le délivrer de ce
I funeste don, le fit baigner dans le Pactole. C’est depuis
f ce temps que le Pactole roule de l’or. Vous n’avez pas
; besoin que j’ajoute que je ne garantis pas l’anecdote.
■' Mais qu’il y a de sens dans cette fable!
L’Espagne fut-elle plus raisonnable (pie ce prince dont il la fable nous entretient? On peut en douter. Elle négli-
[ gea pour ses mines son agriculture et son industrie. Il
J est vrai que d’autres causes de dépression intellectuelle
! agirent plus efficacement encore. L’Espagne laissa dé-
périr ou s’égarer dans de funestes directions les facultés de ses habitants. Elle trouva le moyen d’être un des pays où se trouvaient le plus de métaux précieux et le moins de richesse réelle.
Retenez donc bien ceci : les inégalités injustes et la misère ne viennent ni de ce qu’il n’y a point assez d’argent, ni de ce que les uns en possèdent plus; elles ont eu et ont des causes plus profondes ; la misère aujourd’hui, sans parler des causes morales, dépend d’une production insuffisante des vraies richesses.— Je vais faire un pas
I de plus, et montrer historiquement que l’or et l’argent ont
puissamment agi dans le sens de l’égalité sociale. Veuillez me continuer toute votre attention.
Reportez-vous à plusieurs siècles en arrière, et demandez-vous quelle était la condition de vos pères. Sur ce sol de France régnait un état de choses qu’on appelait la féodalité. Les seigneurs féodaux étaient les détenteurs du sol partagé en de vastes domaines, que - cultivaient des colons et des serfs réduits à la condition
ila plus dure. Il se fit deux parts parmi eux : les uns restèrent aux champs, et bien lentement ils purent se ra-