SALARIAT ET L’ASSOCIATION
Messieurs,
La grandeur de l’industrie, attestée sous nos yeux par de brillantes merveilles, ne doit pas détourner notre pensée du sort des modestes travailleurs, dont les mains intelligentes ont contribué à jeter dans la société tant de richesses nouvelles. La civilisation ne vaut pas seulement par l’éclat de ses manifestations extérieures; elle vaut surtout par la moralité et le bien-être de ceux qui vivent d’une vie obscure et qui forment, pour ainsi dire, le gros de son armée. C’est ce qui explique, qu’au moment même où l Exposition universelle attirait le monde entier à ses splendides exhibitions, le Corps législatif discutait le projet de loi sur les sociétés coopératives, émané de l’initiative du gouvernement. C’est ce qui explique encore, qu’au sein même de cette Exposition, où tout est représenté, on remarque, à côté des reproductions des temples et des palais, monuments des âges écoulés, de plus humbles maisons consacrées au travail et à la famille ; je parle de ces spécimens de cités ouvrières, qui montrent la sollicitude de la société moderne pour l’ouvrier de l’industrie. Un groupe spécial, présidé par l’Empereur, était consacré aux moyens d’amélioration du sort des travailleurs; et un grand prix qui, récemment, se partageait entre plusieurs lauréats, était
institué pour récompenser les plus heureux efforts accomplis sous l’influence généreuse de cette pensée philanthropique et civilisatrice.
Ainsi, il est vrai de le dire à l’honneur de notre temps, il ne sépare pas ce qui doit rester uni, l’intérêt porté aux résultats du travail et celui qui s’adresse aux travailleurs eux-mêmes. Il ne fait pas de la puissance de l’esprit humain, s’exerçant sur la matière, un pur instrument de raffinement pour les besoins et les fantaisies de quelques hommes opulents; il s’efforce d’en tirer ces sources abondantes qui, inégalement sans doute, mais avec une libéralité toujours croissante, se répandent dans tous les rangs, et font goûter au travail honnête ces jouissances du bien-être, où il trouve sa récompense légitime et son plus sûr aiguillon.
Aussi entend-on parler de tous côtés des arrangements économiques, qui, dans notre état social, peuvent le plus profiter à la classe ouvrière. C’est le thème adopté par une foule d’écrivains. Allons plus loin : on doit reconnaître que jamais rien de pareil ne s’était vu dans le monde. Qu’on prenne telle époque de l’histoire qu’on voudra, je m’en porte garant devant vous, non, rien de semblable ne s’y rencontre. La préoccupation, devenue générale, de la -condition des travailleurs, occupant à ce degré les penseurs, les gouvernements, les particuliers, est, sachez-le, un fait qui caractérise notre siècle entre tous, qui ne le distingue pas moins, au point de vue social, que ne le distinguent, dans l’ordre des chuses matérielles, les chemins de fer et les télégraphes électriques. L’attention, non contente de se porter vers tel perlectionnement, embrasse dans son ensemble et scrute dans son fonds le plus intime le problème du travail. Elle s’est attachée non-seulement au degré de rémunération, mais à ses modes. Un mot nouveau a retenti, celui d'associalion. Le salariat a été mis en cause. Il s’est déployé, dans cette controverse qui dure encore, beaucoup de talent et trop de passion. ()n commence aujourd hui à y voir plus clair. La discussion, et déjà une certaine part d’expérience, ont fait justice des exagérations en sens contraire. Gomment nier encore la possi-
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bilité et les bienfaits de l’association, lorsqu'elle nous présente plusieurs témoignages incontestables de sa vitalité? Comment ne pas reconnaître aussi qu’elle a ses difficultés, en face de plus d’un échec? D’un autre côté, est-il vrai que le salariat soit, en lui-même, une forme de rétribution du travail désormais condamnée? N’a-t-elle pas sa place marquée dans le monde économique? N’estelle pas susceptible d’y recevoir encore des améliorations? C’est cette voix impartiale, je dis impartiale, et non pas indifférente, que je voudrais vous faire entendre aujourd’hui. Je voudrais, dans un esprit d’équité, comparer le salariat et l’association, de telle façon que le vif 'intérêt que je porte à l’une ne me rendit pas injuste pour l’autre, conliant à la fois dans le progrès auquel je crois réservée la classe ouvrière, et attentif à démêler tout ce qui serait de nature à l’égarer. Je ne viens pas décrire telle ou telle forme en vigueur de l’association, vous entretenir de l’état actuel des sociétés coopératives. Je me propose de remonter aux principes mêmes de la question. Ce sont moins des faits que je raconterai que des règles que je rappellerai. C’est là toujours, en effet, qu’il faut en revenir. On a trop souvent entraîné les populations laborieuses avec des mots séduisants. Il est temps de leur faire entendre le langage des idées justes, les enseignements virils de la vérité, qui fortifie et qui féconde. Savoir les écouter et en profiter est le signe le plus sûr que ces populations ont atteint l’âge de maturité, et sont vraiment prêtes pour des destinées meilleures.
La thèse que je vais développer est celle-ci ; cest que le salariat et l’association, loin d’être appelés à se supplanter l’un l’autre, non-seulement peuvent, mais doivent subsister à côté l’un de l’autre, pour le bien-être et l’avancement de la classe ouvrière. Gela me conduit à examiner chacune de ces formes, à en peser les inconvénients et les avantages. Parlons d’abord du salariat.
On a prétendu que le salariat se confondait avec le pvoléUn latj cest-à-dire avec la misère permanente sévissant contre une classe sacrifiée, destinée en quelque sorte à pulluler, car c’est le sens qu’exprime le mot prolétariat venant du latin proies; il correspond à une époque où le travail n’était guère en effet représenté que par des esclaves et des prolétaires. Or, je n’ai pas besoin de vous le dire : nous ne voulons pas de prolétariat. Nous ne \oulons pas de classe qui, systématiquement et à jamais, serait vouée à l’ignorance et au paupérisme. Heureusement le salariat n’implique rien de tel. D’abord il est absurde de faire du salariat le synonyme de bas salaires, insuffisants à faire vivre le travailleur et sa famille N’y a-t-il pas aussi des salaires suffisantset même des salaires élevés? Or, je suis de ceux qui croient que le salaire, cette part du travail, doit aller s’élevant avec le développement de la richesse générale et le développement de l’ouvrier, de mieux en mieux mis à fabri du besoin, de plus en plus rapproché des classes aisées par l’instruction, l’épargne, la participation au capital.
Mais demandons-nous, avant tout, ce que c’est que le salariat; pénétrons dans la nature intime du salaire, et vojons si, en dépit des assertions contraires, ce n’est pas un mode de rétribution légitime et rationnel, présentant des avantages très-réels pour le travailleur ; 2° un état honorable et digne pour la classe salariée; 3° une condition très-compatible avec la librirté et avec les progrès de l’aisance.
Vous n’oublierez pas d’ailleurs — et c’est une remarque préalable qui a ici une grande importance — que le salariat n’exclut aucune des formes si variées que l’association présente en dehors des sociétés de production, qu’il laisse subsister les sociétés de consommation, dé crédit mutuel, les diverses banquespopulaires,les socié- . tes de secours, les assurances, c’est-à-dire la partie de