LE SALARIAT ET L’ASSOCI ATION
l’association, qui, jusqu’à présent, a de beaucoup pris le plus de développement. ^ ^
^ l’économie politique de nous définir le saiaiie. Laissez-moi appeler votre pensée sur cette es pece de combinaison, à laquelle vous n'avez peut être jamais réfléchi; car c'est une juste remarque qurce sont
Pour vous l'expliquer, je vous placerai dans une sudposition qui se réalise tous les Jours, celle d'une entrL
Fh We ^ Hn.soit, par exemple, une maison àbâtir.
h bien, imaginons que ces combinaisons aujourd’hui
httetttte f “T ‘'““'"■‘er, profits, bénéfice du capitaliste et de 1 entrepreneur, ne soient pas connues Ln-
posons aussi que, parmi les hommes qui ont à bZ
cette maison, les uns ont des instruments de travail tt
des avances pour vivre, pendant que la maison s’élèvera
tandis que les autres n'en ont pas, ou en om trop peu
d aisance, courront le risque de l’entreprise. Peut-être les ruinera-t-elle; peut-être aussi qu’elle les enr"
peut-être, enfin, hypothèse plus probable, elle leur rauporlera un profit modéré de leurs peines, de leurs avmtces et de leurs risques. Mais ceux qui n’ont pas d’avan ces pour vivre en attendant, et moins encore assez de
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lent reprise, que croyez-vous qu’ils fassent? Voici l’exDédient que leur suggérera à eux-mêmes la nature des
diront-ils, attendre sans gagner , nous n avons que notre travail ; eh bien ! nous recourir mf " ^ condition de ne
pital vous qui avez unca-
des revCrs Pe^'l 1? '"dépendante des succès ou
rons non» à *"'■ ®oWe rémunération, trouve-
ons-nous aussi à nous former un petit capital et alorc;
nous verrons à faire comme vous. Mais, que céla arrive ou non, nous aurons vécu! »
Cette combinaison, je le demande à votre raison n’estelle pas légitimé et rationnelle? Qui pourrait en douter^ îsieia-t-on quelle soit relativement avantageuse pour
l’ouvrier? N’est-ce pas la sécurité qu’elle lui procure, c’est-à-dire le plus grand des biens? Y a-t-il rien à mettre au-dessus de cette considération d’avoir sur quoi compter, soi et sa famille? Les capitalistes eux-mêmes, que nous venons de voir courir certains risques, ne s’assureront-ils pas eux-mêmes contre les mauvaises chances, soit en plaçant une partie de leur avoir à un taux d’intérêt bas, mais solidement garanti, soit en payant une prime dans quelque compagnie d’assurance? Tant la sécurité est le premier des besoins! Tant il est dans la nature humaine de fuir l’aléatoire , ou, du moins, de ne lui abandonner qu’une part ! On a observé avec vérité que c’est la principale raison qui fait rechercher les fonctions publiques, même les plus modestes et les plus médiocrement rétribuées. On se dit qu’on n’aura plus à se préoccuper de l’avenir; on renonce à faire fortune comme le commerçant, pour n’avoir pas ses soucis et ses inquiétudes.
Ainsi, voilà un point acquis : la combinaison dont il s’agit est bienfaisante^ elle résulte du mutuel consentement des deux parties, elle n’en lèse aucune, elle profite à la plus pauvre. Il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque ces plus pauvres se sont rarement associés, même quand à la rigueur ils l’auraient pu en mettant en commun quelques avances. Ils l’ont fait (juelquefois pourtant. Ainsi il existe encore aujourd’hui des associations de pêcheurs. Ils ne deviennent jamais riches et tombent quelquefois dans un extrême dénûment. Un bon salaire, même un salaire moyen, vaut mieux que cette association misérable qui court tous les risques imaginables, excepté celui de faire fortune.
Passons à notre seconde proposition, à savoir que le salaire auquel on a voulu attacher je ne sais quelles idées étranges de dégradation, est parfaitement digne et honorable pour la classe satanée. Connaissez-vous rien de plus noble, de plus admirable, quand on y pense, que ce mot du pauvre ouvrier qui revient chez lui fatigué le soir: « J’ai gagné ma journée ! » c’est-à-dire ; « A la sueur de mon front, j’ai mérité ce pain quotidien qui ne s’obtient que parTetfort; j’ai vaincu ma paresse et résisté aux ap-
pels des grossiers instincts. Par là je me sens libre et fier, et si je puis reconnaître bien des supérieurs en génie, en instruction, en fortune, je n’en reconnais pas en dignité! » Voilà ce que renferment ces modestes paroles qui atteignent, dans leur simplicité, presque jusqu’au sublime, puisqu’il n’y a que l’homme qui les prononce, et l’homme se conformant, par un libre acquiescement de sa volonté, à la grande loi du travail!
Mais, dira-t-on, ce que vous décrivez là c’est le salaire, ce n’est point le salariat. Le salariat, c’est la condition de toute la classe qui, privée de l’indépendance qu’assure le capital, est aux gages d’un entrepreneur, d’un patron. — On pourrait contester cette définition , et étendre cette expression de salariat à toute la catégorie de ceux qui reçoivent de leur travail une rétribution. Le salaire, a-t-on dit, c’est la part du travail, quel qu’il soit. En ce sens, les fonctionnaires sont des salariés. Les plus élevés, comme les plus infimes, touchent des salaires. C’était l’avis de Mirabeau, faisant du roi lui-même le pi’emier des salariés, et, en dehors du salaire, ne voyant que le vol comme moyen d’existence. Mais admettons que cette expression ne s’applique pas en toute rigueur au traitement fixe de ces employés qui n’ont pour maître que l’État, et qui ne sont pas, au même degré, soumis aux lois de la concurrence. Il est impossible du moins de ne pas considérer comme vivant exclusivement sous ce régime, la plupart des professions nommées libérales, qui louent leur travail et leurs services à autrui, et qui reçoivent une rétribution plus ou moins mobile et discutée, établie de gré à gré parles deux parties contractantes, quand même la coutume y aurait autant de part que le débat. Les avocats, les médecins, les professeurs libres, les journalistes rentrent dans cette catégorie, tout comme les commis d’une grande maison de commerce. Je ne vois pas de raison valable pour n’y pas mettre les notaires, les avoués, et autres officiers publics, qui reçoivent tel prix de tel service déterminé. L’habitude a prévalu, je le sais, de désigner ces rémunérations sous des noms plus pompeux en apparence, mais qui ne sauraient déguiser l’identité
du fait dont il s’agit. Réduisez ces services à leur vrai caractère ; vous les ramènerez sans peine à n’être que des travaux rémunérés soit à la tâche, soit à la journée. Ce qui diffère, c’est bien plus la nature du travail que le mode de rétribution. Quant à la dépendance, tous sont entre les mains de leurs clients, et exposés aux chances de la concurrence. S’il y a quelquefois deux ouvriers pour une tâche, n’arrive-t-il pas assez fréquemment qu'il y ait aussi deux médecins pour un malade, et deux avocats pour un plaideur? Ouvrier, on peut être congédié. Médecin, avocat, professeur, journaliste, on peut être remercié par ceux qui payent, c’est-à-dire écarté plus ou moins poliment. Croyez-vous que la nuance qui sépare ces deux mots ait au fond beaucoup plus d’importance que celle qui distingue les salaires des émoluments et des appointements, auxquels il a plu d’attribuer une sorte de noblesse
particulière?
On pouvait tenir, Messieurs, à ces nuances de langage, quand le travail manuel, dans les classes les plus nombreuses, quand l’industrie et le commerce, dans les régions aisées de la société, étaient l’objet des hautains mépris de ceux qui vivaient des fonctions publiques ou des professions savantes. De tels préjugés dérivaient de l’antiquité païenne, c’est-à-dire d’une époque où le travail appliqué à l’exploitation de la matière, était entre les mains de l’esclavage. Aujourd’hui, sous l’influence du christianisme, le travail a été réhabilité à fous ses degrés, en même temps qu’il a reçu partout ses lettres d’atfranchissement. La honte s’est reportée tout entière sui l’oisiveté habituelle qui refuse de payer sa dette à la société. La dignité du travail, sous toutes ses formes, aussi bien que la solidarité qui unit tous les travaux, est le dogme fondamental de l’économie politique et de la civilisation. L’union de toutes les parties du travail, qui les fait concourir à un même but, par conséquent l’estime accordée à toutes les fonctions et à tous les grades dans cette grande armée, oui, Messieurs, voilà ce que vous enseigne l’économie politique ; et sans être initiés à ses mystères, ne le comprenez-vous pas aisément? Que devient le travail matériel, privé des lumières du travail de
LE SALARIAT ET l’aSS'OCI ATION
l’intelligence? Est-ce qu’il ne manque pas de direction et de règle, aussi bien que de fécondité? Et, sans le labeur manuel, les travailleurs de l’esprit, que deviendront-ils? Où seront et le loisir et l’aisance nécessaires à l’exercice de la pensée, à laculture de la science ? Participants d’une même oeuvre, comment donc ne songeriez-vous qu’à vous renvoyer de mutuels dédains? Nous ne sommes plus au temps où l’épée méprisait la robe, où la robe méprisait la charrue, où la charrue et l’industrie se méprisaient l’une l’autre, où les professions s’adressaient le reproche, les unes d’être grossières et viles, les autres d’être oisives et inutiles. Sous l’empire de la division du travail entre les membres de la société, non-seulement dans une nation, mais d’un bout du monde à l’autre, tous les travailleurs ne forment plus qu’une vaste famille, où chacun s’honore de la tâche qui lui est échue, et des liens, que rien désormais ne peut rompre, d’une glorieuse fraternité !
Laissons donc pour ce qu’elles valent ces distinctions qu’on voudrait rendre méprisantes, et, malgré quelques jurisconsultes qui y tiennent, admettons que la désignation de salaire ne le cède à aucune autre en dignité.
Enfin, j’ai affirmé en troisième lieu que le salariat n’avait rien qui ne fût conciliable d’une part avec la liberté^ d’autre part avec le progrès de r aisance.
On a prétendu faire du salariat le synonyme de tyrannie et d'oppression. On l’a comparé à l’esclavage et au servage. Jugez vous-mêmes si ce n’est pas là une pure déclamation. On vous appelle esclaves. Qu’est-ce donc que l’esclave? Écoutez, et dites si, entre vous et ce portrait, vous reconnaissez l’analogie injurieuse qu on prétend établir. L’esclave, ce n’est même pas un homme, mais une chose, un animal qui mange, mais qui ne touche pas de salaire, et qui n’épargne pas le pain de sa vieillesse ; qui se reproduit, mais qui n’a pas de famille, car les noms d’époux et de père ne sont pas faits pour lui; que l’on bat, s’il se relâche ou se révolte ; qu’on emprisonne, qu’on met' à mort, mais qui n’a aucun recours devant la justice ; car il est hors la loi de l’humanité, et c’est cela même qu\
196 ÉCONOxMlfe POLITIQUE POPULAIRE
le constitue esclave à perpétuité, dans sa personne et dans sa progéniture. Et c’est à cet être éternellement rivé à sa chaîne, qu’on vient comparer l’ouvrier en possession de tous les droits de l’homme et du citoyen, l’ouvrier pouvant quitter son patron pour aller ailleurs, quitter même son état pour en prendre un autre, quitter sa localité, son pays, pour se rendre où le salaire plus élevé appelle les bras, l’ouvrier père, mari, capable d’arriver à la propriété par l’épargne! Eh bien! soit, s’écrient quelques-uns, esclave, c’est trop dire, disons serf. Donc, ici encore, je demande : qu’est-ce qu’un serf? Un homme, sans doute, ce qui est un immense progrès, un homme, c’est-à-dire un être reconnu capable de droits, mais mutilé dans l’usage de sa liberté, fixé à la glèbe, capable de s’élever jusqu’à avoir une famille, mais sous des réserves humiliantes, soumis à l’arbitraire du seigneur, et, en échange de la corvée, recevant moins un salaire qu’une ration. On le soigne, dit-on, quand il est malade, par la même raison qu’on soigne le cheval et le bœuf de labour. On ajoute qu’il n’a pas de souci du lendemain. Et c’est là ce qu’on nous présenterait comme digne d’envie! c’est ce prétendu bien-être, qu’il me serait bien facile de réduire à ses vraies proportions et trop souvent à néant! ]\Iais ce bien-être, fût-il aussi réel qu’il est chimérique, vous ne voudriez pas l’acheter au prix de votre liberté. Vous ne voudriez pas qu’on vous dispensât des nobles soucis de la prévoyance. Il n’y a pas de compensation possible pour qui, étant homme, abdique et se fait
brute.
Je sais l’objection que vous faites. Vous dites bien souvent que, dans les stipulations avecle capital, le salarié est placé dans une condition inférieure, parce qu’il ne peut pas toujours attendre, et qu'il est souvent moins en état d’imposer la loi que delà subir. Eh bien! je vous demanderai si cela tient au mode de rétribution, au salariat? Non, cela tient à ce que l’ouvrier n’a pas encore pu ou su se constituer une épargne. Est-ce que c’est le salariat qui crée cette situation ? non , loin de là; il en atténue les inconvénients, puisque le salaire représente une
LE SALARIAT ET l’ASSOCI ATION
sorte de prime sur les bénéfices éventuels de l’entreprise.
Combien de fois aussi le capital ne saurait attendre! Combien de fois, pressé par les commandes, ayant à faire face aux risques, forcé de subvenir à l’intérêt de ses avances, l’entrepreneur ne trouvera-t-il pas son arrêt de mort dans les refus prolongés du travail? Tout au moins peut-il en éprouver de cruelles atteintes. Le prix du travail se règle comme celui d’une marchandise, selon la quantité qui s’offre et selon la qualité. Cette loi agit-elle exclusivement en faveur des entrepreneurs? Il serait inexact, injuste de le prétendre, et plus on étudie la manière dont les choses se passent, plus on voit que le travail et le capital ont un besoin l’un de l’autre extrêmement impérieux. Ils ne sauraient agir isolément. La charrue agit-elle plus sans le laboureur, que le laboureur sans la charrue?
Ainsi, accusez, même plus que de raison, la part d’infériorité du travail, cette infériorité ne dépend pas du salariat. Elle signifie seulement qu'il y a un avantage à posséder un capital, avantage justifié, puisque le capital représente à la fois du travail et de l’épargne. C’est justement parce qu’il y a un avantage dans la possession d'un capital, que le travailleur est excité à déployer toute son énergie et toute sa prévoyance pour y arriver, lui aussi ! Si tous étaient exactement au même niveau, qui donc ferait des efforts?
Est-il donc vrai de dire que le salaire est abandonné à la force ou au hasard? Est-il vrai que l’intérêt de l’ouvrier, dans la condition du salariat, soit en antagonisme fatal et radical avec l’intérêt du patron? Est-il vrai que le salariat exclut le progrès des classes ouvrières?
Non, la condition des salariés n’est pas livrée au hasard ou à la force, car le salaire se règle sur une loi naturelle que nous avons rappelée, c’est la loi de l’offre et de la demande, laquelle met leur prix aux services comme aux produits. Le travail est une espèce de marchandise. « Les salaires, dit M. John Stuart Mill, dans ses Principes d' Économie politique, dépendent du rapport entre l’offre et la demande, ou, comme on le dit souvent, de la propor-
•11)8 ÉCONOMIE POLITIOri: POPULAIRE
tiou qui existe entre la populalion et le capital. Par population, je n'entends ici que les rangs de la classe laborieuse, ou plutôt de ceux qui donnent leur travail à loyer; et par capital, seulement le capital circulant, non pas le capital circulant tout entier, mais bien la partie de ce capital qui est consacrée au payement de la maind’œuvre, à quoi il faut ajouter les fonds qui, sans former
■ partie intégrante de ce capital, sont donnés en échange d’un travail, comme la solde des militaires, les gages des domestiques , et les appointements de tous les autres travailleurs improductifs. » Et ailleurs ; « Ce n’est pas la quantité de l’accumulation ni de la production qui importe à la classe laborieuse; ce n’est pas même le montant des fonds destinés à être distribués entre travailleurs ; c’est bien plus le rapport de ce fonds au nombre des travailleurs qui doivent se le partager. Le sort de cette classe ne peut s’améliorer que si l’on altère la proportion à l’avantage des ouvriers ; et tout plan conçu dans leur intérêt, qui ne repose pas sur cette base, n’est, au point de vue de la durée, qu’une pure illusion. »
On est parti de là néanmoins, fort à tort, pour opposer systématiquement les profits aux salaires et le travail au
capital.
Voici, a-t-on dit. le prix d’un produit à partager ; le propriétaire prend sa part sous le nom de rente ou de loyer; le gouvernement revendique la sienne sous la forme de l’impôt; le capitaliste y participe par l’intérêt ou le profit, le travailleur par le salaire. En négligeant les autres éléments, plus le capitaliste prendra, moins il restera au salarié ; le bien de l’un fait le dommage de
' l’autre.
Nous répondrons ; d’abord le capital représente du travail passé, et non plus en matière économique qu’en aucune chose de ce monde, on ne peut supprimer le passé, le lien qui unit le fils au père. D’ailleurs il ne s’agit pas de savoir si, dans un prix donné, ce que le capital a pour lui, le travail ne peut l’avoir en même temps ; mais si cela, comme on le prétend, constitue par là un intérêt opposé. Or, la preuve du contraire est aisée. Sur un prix égal à 10, le capital, supposons, prélève 6,
LE SALARIAT ET l’ASSOCI ATION
le travail prélève 4. On en conclut que le travail est lésé, par cela seul que le capital a plus. Renversons donc les rôles, et changeons l’hypothèse. Le prix total, cette fois, n’est plus que de 5 ; le travail prélève 3, le capitaliste 2 seulement. A en croire l’hypothèse, le capital ayant moins, le travail aura dù s’enrichir. C’est le contraire qui a eu lieu. Il a relativement plus, mais il a absolument moins ; or, l’homme ne se nourrit pas de rapports, mais de réalités. Ce dernier état est l’image d’une société où il y aurait peu de capital, où, par conséquent, le prix total à se partager serait réduit d’autant, puisque, sans capital, nulle richesse ne peut s’accroître. Il y aurait pourtant une différence, c’est que, dans une telle société, le capital étant demandé plus qu’offert, le travail serajt et absolument misérable, et relativement dans une situation inférieure vis-à-vis du capitaliste ' pioposition qui se justifie par les faits! Dans le passé, le capital trop rare est le maître des conditions, le travail est sacrifié. Dans nos temps modernes, à mesure que l’industrie et la civilisation avancent, la part absolue du capital augmente, mais sa part relative, c’est-à-dire sa part comparée à celle du travail, diminue. Tous deux y gagnent; le premier absolument, le second relativement et absolument tout ensemble. Ce grand fait a pour double preuve Vélévcition générale des salaires et la baisse de l intérêt^ qui dérive encore de l’abondance du capital se mettant de plus
en plus à la portée du travail.
On a contesté, il est vrai, cette tendance des salaires à la hausse. Elle est attestée pourtant par l’expérience. On parle du renchérissement de la vie avec raison pour certaines denrées. Mais la preuve de l’augmentation de l’aisance se tire de l’accroissement énorme du nombre des consommateurs. La masse est mieux nourrie, mieux logée. Souvent l’augmentation du prix, causée par la baisse de valeur du numéraire, est plus apparente que réelle. Ainsi, que l'on établisse qu’autrefois l’argent valant plus, le pain coûtait 3 sols, et qu’il, coûte le même prix aujourd’hui, cela pourra signifier qu’il a baissé i!e moitié réellement. Non-seulement les salaires n ont pas baissé; mais, sans sortir de l’Europe occidentale, on
iiiia
pourrait démontrer que la moyenne delà main-d’œuvre s’est élevée de 25 à 50 0/0. En même temps, le prix de plusieurs des denrées les plus nécessaires à la vie, toutes presque, excepté le loyer, au lieu d’augmenter, a subi une diminution très-réelle. Cette réduction, pour le blé notamment, ne saurait être évaluée au-dessous de 15 à 20 0/0. Cela veut dire que, grâce aux progrès de la science et de l’industrie, avec la même somme de tra- , |
vail, on produit aujourd'hui davantage. Cet accroissement de la production, déterminant le meilleur marché J
des produits, profite surtout à la main-d’œuvre. L'ou- |
vrier volt s'accroître, sous une double forme, le salaire qu’il reçoit ; la somme est plus forte en argent, et cet argent, appliqué aux nécessités de chaque jour, lui procure plus. En un mot, une journée de travail achète plus |
de choses qu’autrefois.
Vous dirai -je qu’on a distingué le salaire, en nécessaire,
— celui au-dessous duqueHa misère commence, — nominal ou en argent — réel ou en nature, c’est-à-dire conférant un «»
certain pouvoir d’achat. Il est clair que c’est le dernier qui importe. L’élévation du salaire réel mesure celle du niveau de la situation des travailleurs. Dire qu’ils ont le salaire nécessaire, quand ils ne meurent pas de faim, est encore une interprétation peu exacte autant que peu humaine. Le salaire nécessaire exprime le niveau de l’état civilisé. Il comprend une certaine moyenne d’aisance et la satisfaction de certains besoins tels que l’éducation. Il doit suffire à l’épargne.
Vous dirai-je encore qu’en général l’économie politique condamne les tarifs, qui prétendent régler les salaires d’une manière fixe ? Ils ne tiennent pas suffisamment compte de la valeur relative des ouvriers. Ils cessent, au bout d’un certain temps, d’exprimer la réa- "f
lité des besoins de la vie, et l’ofire et la demande du travail, dont le jeu est si mobile. Ils amènent des conflits entre les patrons et les ouvriers , quand il s’agit de les remanier. Sauf rares exceptions, les tarifs doivent être condamnés, comme toute prétention de soumettre le prix du travail à un maximum ou à un minimum. Le salaire doit être l’objet d’une convention de gré à gré,
LE SALARIAT ET l’ASSOCI ATION 201
. d’ouvrier à patron. Il faut que celui-ci puisse rémunérer le travail plus soutenu et de meilleure qualité. C’est en cela que le travail à la tâche doit être, quand c’est possible, préféré au travail à la journée. Il est mieux en rapport avec la justice. Le mérite spécial de l’ouvrier se paye d’ailleurs à part. C’estee qui explique qu’il y en ait, dans la même industrie, quelques-uns gagnant jusqu’à 20 francs et les autres 3 ou 5 francs (1).
Une dernière considération relative au salariat, avant de passer à l’association. J’ai dit qu’il favorisait, malgré ses inégalités et ses crises, la stabilité des situations; j’ajoute qu’il favorise aussi le sentiment de l’indépendance individuelle. Ici encore, c’est à vous-mêmes, c’est à vos sentiments intimes que je veux faire appel. Vous allez vous convaincre que je rends pleine justice à l’association, que j’ai pour elle toute la sympathie qui me paraît compatible avec la raison. Mais me démentirez-vous si j’affirme que toutes les natures ne sont pas également disposées à s’engager dans les liens de l’association coopérative ? Beaucoup d’hommes préfèrent rester libres de leurs mouvements. Ils aiment mieux pouvoir, au gré • de leurs intérêts et de leurs désirs, changer d’entrepreneur, que de s’enchaîner à une association qui les prend tout entiers, etdontil est difficile, etpeut-être dangereux, de sortir, une certaine constance étant un des éléments principaux du succès, Ce qu’on dit de la dépendance d’un patron n’ofîre rien d’absolu et n’a rien d’exceptionnel en tous cas ; car c’est la condition générale que plus ou moins nous dépendions de nos chefs et de ceux qui nous emploient. Mais cette dépendance à laquelle on échappe par le changement de maître, souvent même un peu trop à la légère, est peu de chose auprès de la responsabilité qui nous lie à une foule de coassociés et à la direction d’un gérant, souvent au prix de bien des sacrifices de toute nature.
En résumé, le salariat n’est pas une de ces institutions factices et temporaires dont on se défasse au premier ca-
(1) Voir, pour de plus amples développements, mon Manuel d'Économie politique.
price. L’association peut le compléter, créer à côté de lui • une nouvelle forme et un nouveau mode de rétribution ; elle ne le remplacera point. Ce n’est pas seulement la diversité des natures qui s’y oppose, c’est la diversité des industries et des travaux, dont un certain nombre paraît absolument incompatible avec l’association. Et qui ne voit d’abord que la grande industrie, avec ses fortes exigences de capital, d’agglomération, d’unité, s’y prête infiniment moins que la petite? Et les bois, et la vigne, et la plupart des cultures! Est-ce matière d’association bien facile ou même le plus souvent possible? Je ne veux pas entamer de tels sujets. Qu’il nous suffise, dans cette première partie, d’avoir fait entendre quelques vérités utiles. Nous n’avons rien exclu. Nous n’avons pas mis de bornes aux justes espérances des classes ouvrières, à leurs aspirations vers le mieux. Surtout nous n’avons proposé aucune entrave à leur liberté. Entre deux forces, qu’elles fassent leur choix. Nous ne leur imposons aucune solution. Nous leur proposons sincèrement ce qui nous apparaît comme la vérité. Or, il arrive le plus souvent que la vérité est plus large et plus variée que tous nos systèmes. L’uniformité n’est pas toujours un bon signe pour une doctrine. Où nous ne supposons qu’un seul moule, qu’un seul type, la nature en a mis plusieurs. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi pour les combinaisons qui s’appliquent au travail et au bien-être?
C’est maintenant l’association que je voudrais faire comparaître devant vous. Mais quelle association? L’association présente en effet bien des formes, éminemment salutaires et profitables, pourvu qu’elles soient employées à propos et maniées avec prudence. Il est clair que, dans une comparaison avec le salariat, il ne saurait être question que de l’association en vue de produire, de celle qui, identifiant le capital et le travail dans les mê-
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mes mains, a pour but de supprimer le patron et de convertir le salaire en bénéfices, dans le cas où l’entreprise réussit suffisamment; car, dans le cas contraire, il est trop évident que c’est la ruine.
L’association dont je me propose de vous entretenir en ce moment est donc l’association en vue de produire, et non en vue de consommer, ou de se procurer du crédit. Nous avions tout à l’heure devant nous des ouvriers acceptant ou même désirant le salaire, comme plus sûr qu’une participation à des bénéfices éventuels. Nous avons maintenant des producteurs individuellement peu aisés, ayant peu d’avances, et renonçant à cette prime fixe, pour courir les risques de l’entreprise.
Voyons d’abord les bons et beaux côtés de cette nouvelle organisation.
Le premier côté qui frappe, c’est qu’elle fait appel au plus honorable, au plus énergique, au plus fécond des sentiments, celui de \a responsabilité. C’est là le sentiment qui fortifie et qui moralise, et qui, puissamment mis en jeu, peut enfanter des prodiges. Dans le salariat, pourvu que l’ouvrier livre une assez bonne moyenne de travail, on ne lui en demande pas davantage. Lui-même ne se sent pas assez intéressé au succès final de l’entreprise pour donner généralement beaucoup plus. Ici il joue le tout pour le tout. Le désir d’un bénéfice supérieur, la crainte d’une ruine totale, peuvent communiquer à ses efforts une énergie remarquable, à son intelligence un mouvement heureux, à sa prévoyance, à son empire sur ses passions, sur ses goûts de dépense, un degré de vigueur inconnu. De plus, chacun sera intéressé à ce que tous fassent leur devoir. De là une surveillance réciproque, très-attentive et fort sévère. Dans une telle ruche, tout oisif est réellement un voleur; tout individu dissipé est un perturbateur. L’association peut donc devenir une école mutuelle de bonnes mœurs et d’efforts intelligents. C’est 1 émulation, c’est la concurrence transportée, en ce qu’elle a de meilleur, au sein d’un groupe laborieux.
Et qu’on ne dise pas que ceci est un pur tableau de fantaisie. La vérité de ces remarques a pour garant ce qui s’est passé dans plusieurs associations. On y a vu
le bon devenir meilleur, l’ouvrier médiocrement sage et laborieux gagner au contact des autres travailleurs. Plusieurs associations en Angleterre, en France, ont présenté ce spectacle. Voulez-vous inspirera l’homme les résolutions fortes et les efforts fructueux? intéressez-le à sa propre destinée. Le salaire le fait, c’est incontestable; le travail à la tâche y réussit mieux encore que le travail à la journée; mais l’association convenablement pratiquée n’y parvient-elle pas mieux encore? Le soldat qui ne répond que de lui-même peut faiblir, mais le soldat qui répond du salut des autres faiblit-il? Ne sera-t-il pas d’autant plus courageux que l’espoir de l’avancement brille davantage à ses yeux ?
Il y a donc dans l’association, qu’elle porte ou non la dénomination de société coopérative, un mélange d’intérêt personnel et de point d’honneur, et une police des travailleurs les uns par les autres, qui sont, en certains cas, des sources de succès. L’individu en est à la fois plus solidement trempé et mieux discipliné. Moralement, la combinaison a ses avantages. Économiquement, elle peut en offrir qui découleront de ceux-là.
Et maintenant, je répète pourtant la question de tout à l’heure, non pour vous détourner, mais pour vous faire réfléchir : Tous, vous sentez -vous aptes à cet assujettissement d’un nouveau genre? Tous, êtes-vous prêts à accepter cette surcharge d’efforts et dé devoirs? Tous, êtes-vous d’humeur à faire et à accepter cette surveillance de vos moeurs? Pas un partisan éclairé de l’association qui, aujourd’hui surtout, ne le reconnaisse; car s’il y a eu des expériences favorables, il y en a eu plus encore de fâcheuses; pas un partisan, dis-je, éclairé et sincère de cette forme de travail qui ne le reconnaisse et ne le proclame hautement; pour assurer le succès de l’association, il faut des hommes d’élite.
Voilà une première et sérieuse difficulté, convenezen. Je dis difficulté et non impossibilité. Mais enfin il est bon de savoir au juste à quoi on s’engage , et qui donc vous le dirait, si ce n’est nous, hommes d’étude et de bon vouloir, nous qui, parfaitement désintéressés, examinons en elles-mêmes les raisons que la science
LE SALARIAT ET l’aSSOCIATION 205
nous présente, nous qui ne voulons ni vous irriter, ni vous flatter, mais vous servir?
Un autre point délicat, c’est l’unité de direction, sans laquelle nulle entreprise n’est viable. Ce qui fait l’avantage des entreprises ordinaires, c’est que le chef qui les conduit a seul la responsabilité de l’affaire à laquelle il a vouésavie. lien est seul directeur et seul maître. L’intérêt à réussir est pour lui immense. Fortune ou ruine, comprenez ceci, voilà l’alternative. Si l’intérêt des travailleurs associés est grand aussi, pourtant il est collectif, et tout ce qui est partagé risque de s’affaiblir. Comment gouvernera-t-on l’entreprise? Est-ce à la majorité des voix qu’on prendra chaque résolution? Quel germe d’anarchie et de dissolution! Quelles cabales ne menaceront pas l’association ! Quel murmure de la minorité étant ou se disant sacrifiée! Nommera-t-on un gérant? Ce sera d’ordinaire le meilleur parti. Mais n’est-ce pas un nouveau maître qu’on se sera donné? Si on limite trop ses pouvoirs, si on veut trop le contrôler, ne le réduit-on pas à l’impuissance d’agir? On frappe d’une indécision mortelle la conduite de l’entreprise, qui exige à la fois de la prudence et une sage hardiesse. Enfin, les qualités qui font le bon travailleur sont-elles les mêmes qui constituent le négociant habile, entendu, se tenant au courant des besoins, sachant même quelquefois les devancer et les éveiller, et conduisant sa barque au milieu d’une foule d’écueils?
Disons tout, l’association des ouvriers ne remédie pas aux crises industrielles; la baisse des salaires, pour devenir la baisse des bénéfices, n’y prend pas un caractère plus adouci; c’est même le contraire qui a lieu; car l’entrepreneur, le plus souvent, est mieux en état de supporter d’assez grandes pertes. Telle n’est pas la condition de travailleurs ne possédant d’ordinaire que de faibles capitaux. Est-ce la concurrence que, fort à tort, selon nous, on prétend détruire, ou beaucoup atténuer? Eh bien ! c’est là une erreur. La concurrence subsistera plus âpre peut-être entre les diverses associations. Si on veut y obvier par une association plus générale qui embrasse les associations particulières, on tombe dans un
état plus ou moins voisin du communisme qui réunit tous les inconvénients. On marche ainsi entre des
cLIdÎîT10S •
C’est là le revers de la médaille. C’est là le danger, à côté des avantages que j’ai signalés, et de ceux que j’indiquerai encore. Il ne faut pas se lasser de répéter que, dans les industries qui comportent la coopération, et quand celle-ci se compose d’éléments heureusement choisis, elle se recommande à divers points de vue. Elle tire l’individu de l’isolement excessif où il se trouve trop souvent. Elle forme des groupes moyens^ de producteurs , à côté des grandes agglomérations d’ouvriers issues exclusivement de la puissance du capital. Les sociétés ouvrières peuvent même servir de contrôle aux taux des profits et des salaires, dont elles indiquent le niveau. Les associations emploient aussi des auxiliaires salariés. Elles montrent par là qu’elles ne sont pas aussi radicales qu’on veut bien le dire, et ces auxiliaires, elles leur attribuent en général la plus haute paye que comporte l’état du marché. Enfin, de tels gioupes, à mesure qu’ils se forment, sont autant de foyeis d attraction et d’imitation. La moyenne de la population laborieuse ne saurait qu’y gagner. Après une période d’engouement, quelques écrivains paraissent léagii aujouià’hui contre l’extension du mouvement coopératif. C’est à tort. On peut lui crier ; « Courage! » sans craindre qu’en somme l’expérience inflige des démentis trop coniplets à ce mouvement né dans les classes ouvrières; il veut être éclairé ; il ne saurait êtie suppiimé.
Je vous ai dit que je ne me proposais pas d’en présenter l’historique, et de faire passer sous vos yeux la revue des sociétés qui ont survécu. Je dois pourtant vous en citer quelques exemples. On a fait grand bruit, et avec raison , du magnifique succès d une association formée en Angleterre sous le nom des Equitables pionniers de Rnchdale. Quoiqu’il s’agisse là d un succès exceptionnel, il me suffira d’en rappeler quelques traits pour montrer ce qu’il peut y avoir d’énergie féconde dans le principe d’association. Peut-être vous aura-t-on dit déjà que l’association de Rochdale a été fondée en 1855, peu-
LE SALARIAT ET l’aSSOCI ATION 207
dant un rigoureux hiver, par quelques pauvres tisserands, presque sans pain, qui eurent infiniment de peine à réaliser un capital de 700 francs. Elle fut originairement, et elle reste encore essentiellement une société de consommation et de vente au détail. Mais ses succès, à ce titre, devaient en faire, plus tard aussi, une société pour produire. Comme société de vente au détail et au comptant, elle se borna assez longtemps à la vente pour les ouvriers, de quelques denrées usuelles : un peu de farine, de beurre, de sel, etc. Cela se vendait, tous les samedis soir, au fond d’une boutique, ou plutôt d’une sorte de trou noir éclairé par un bout de chandelle. Les frais étaient faits par une cotisation de 31 centimes, par semaine, pour chaque associé. A force d’économie, de loyauté dans la vente et dans la qualité de la marchandise, on réussit assez dans la vente quotidienne en 1851, pour soulever la jalousie des détaillants qui se liguèrent. En vain ils vendirent au-dessous du cours ; ils ne réussirent pas à arrêter l’association, qui en arriva à multiplier peu à peu les entreprises. A côté du magasin agrandi, s’établirent les boutiques dans les différentes parties de la ville. Elles n’étaient plus destinées seulement à des ventes d’épiceries, mais à la boucherie, à la chaussure, au vêtement, à la draperie, à la lingerie. On fonda une bibliothèque, on établit des lectures, on créa même un enseignement professionnel. Voilà ce qu’avaient produit les 31 centimes hebdomadaij-es, grâce au concours d’hommes de choix, très-sévères eux-mêmes sur les adjonctions nouvelles, et grâce à des combinaisons ingénieuses que je ne saurais toutes analyser ici; on l’a fait maintes fois, et ceux d’entre vous qui aiment à lire et à s’instruire en trouveront le détail dans plus d’un ouvrage consacré à l’association ouvrière. Une de ces combinaisons consistait à donner une part aux bénéfices, proportionnelle aux achats de chacun des associés, dont le chiffre atteignit quatre mille au bout de peu d’années. En voie de succès, l’association passa du commerce à la fabrication, par une sorte de pente naturelle, à l’imitation d’ailleurs d’autres sociétés ouvrières florissantes, également en Angleterre, comme celles de
Leeds. La farine étant une des denrées les plus demandées, on se trouva amené à construire des moulins à blé, puis des boulangeries.
Le chiffre des ventes, Messieurs, est devenu considérable. Le moulin de Rochdale, pendant le trimestre finissant le 17 juin 1865, avait fait pour environ 700,000 francs d affaires. Une filature a été fondée aussi. Elle a traveisé, non, d ailleurs, sans de rudes épreuves, la crise de la guerre d’Amérique. En 1863, la filature et le moulin faisaient ensemble pour 6,500,000 francs d’affaires. Quant à l’association de Leeds, que je viens aussi de vous nommer, partie de commencements moins humbles que celles de Rochdale, mais bien modestes aussi, en 1848, elle a vu, en dix années, le nombre de
^ membres ; elle a vendu pour
un bénéfice de
b-, 000 francs, avec un capital engagé de 250,000 francs. \ oila de beaux chiffres, et que de détails intéressants J abrégé ou je retranche !
En Angleterre, les sociétés de production, quoique beaucoup moins nombreuses que les associations de consommation, ne manquent pas pourtant. On peut citei . à Londres, des associations de forgerons, de facteurs de pianos, de doreurs, de cordonniers, d’ébénistes* a Manchester, des sociétés de tailleurs, de chapeliers’ de cordonniers, de tisserands en coton ; à Birstail, près de Leeds, et à Liverpool, les tailleurs ; àBelmont, les fabricants de bougies; à Wolverhampton, les serruriers ■ etc Cette nomenclature est loin d’être complète; elle suffit à nous montrer que chez nos voisins les sociétés
en vue de produire ont pris un certain développementr»
En France, où nous sommes beaucoup moins avancés que les Anglais pour les sociétés de consommation beaucoup moins que les Allemands pour les sociétés de’ crédit mutuel, nos ouvriers ont paru se porter avec une prédilection marquée vers les associations de producion dont je vous parle en ce moment. Gela tient en parle aux difficultés qui se sont élevées entre le capital et le travail, et qui ont été envenimées outre mesure. Dans
LE SALARIAT ET L’aSSOCIATION 209
mon opinion, qui est partagée par la plupart des économistes, les associations de production sont celles qui rencontrent le plus d’obstacles par le fait de la nature des choses. Aussi, engagerai-je les ouvriers à ne pas se porter exclusivement de ce côté. Il ne faut pas croire que le chiffie des sociétés de production soit jusqu’ici extrêmement élevé. Sous toutes les formes, l’association des travailleurs est jeune encore. D’après une statistique assez récente, on mettait environ en ligne une quarantaine d’associations de production pour Paris et plus de vingt pour les départements. L’association des bijoutiers en doré, fondée à Paris, et la première en date est une des plus importantes. Elle débutait, en 1834 avec 200 francs; elle faisait, en 1851, pour 130,000 francs d’affairesparan ; elle n’a pas cessé de se développer depuis lors, elle a fondé même des succursales. Vous remarquerez que les fondateurs de cette association étaient des hommes, non-seulement au-dessus de la moyenne pour l’instruction, mais trés-rigides, et même, il faut le dire, d’un catholicisme sévère. L’année 1848 devait donner une impulsion vive , mais irréfléchie, au mouvement des populations vers l’association ouvrière. Ce mouvement s’était même, vous vous en souvenez, caractérisé par le terme plus général de socialisme. Les associations ouvrières semblèrent alors sortir de dessous les pavés de la révolution de février. Éclosions trop hâtives et troo factices qui n’étaient pas destinées à durer.
Pour de telles œuvres, il faut du calme et rien ne peut disposer du temps. Cinquante-six des associations ouvrières, nées presque toutes du mouvement de février 1848, eurent part aux trois millions votés par 1 Assemblée constituante de cette époque à titre d’encouragement. La plupart néanmoins végétèrent* quelques-unes eurent un succès momentané; aujourd’hui (en 1867) quarante-deux ont cessé d’exister.
Vous me demanderez peut-être de vous citer quelques-unes de celles qui subsistent. Malgré ma résolution de m’en tenir aux règles générales et aux conseils, je vais chercher à satisfaire, du moins en paru’e, votre curiosité. \ous y verrez d’ailleurs la preuve que je ne cherche
à faire sortir de ces observations aucune leçon décourageante. Plusieurs de ces associations sont véritablement \ fort dignes d’estime. Parmi elles, je vous citerai l’associasion des înenui.siers en fauteuils, gouvernée par un gérant unique, revêtu d’un pouvoir presque absolu; il a même I donné son nom à cette société, qu’on appelle l’association Antoine. Elle possède un excellent personnel. Elle se ; recommande enfin par l’observation scrupuleuse des rè- •i gles qui établissent des rémunérations inégales pour des services inégaux. Cette association débuta avec un capital social de 504 fr. 20, dont 069 fr. en outils et T53 fr. 20 en argent. Or, elle possédait en 1857 un établissement d’une valeur de 400,000 fr. ; elle avait même perçu un bénéfice de 110,000 fr. pour les dix premières années. A la même date, l’association des menuisiers en fauteuils comptait 68 associés, dont 8 en nom collectif, 60 en participation et plus de 100 auxiliaires. On doit accorder les mêmes éloges à V Association (les ouvriers en limes, qui a commencé avec 14 ouvriers et un capital de 2,280 fr. en matériel, et à peu près 500 fr. en argent. Au bout de peu d’années, elle comptait 34 ouvriers,-dont la moitié en nom collectif, l’autre moitié en auxiliaires , et faisant 80,000 fr. d’affaires par an. Je signalerai de même l’association des ouvrier,^ imprimeurs qui, au nombre de quinze, acquirent le fonds de la maison Renouard, où ils travaillaient depuis des années, et prirent le brevet de leur ancien patron. Une subvention de 80,000 fr. les aida à payer le prix, qui était de 90,000 fr. Cette floiissante entreprise est une preuve que f association ouvrière peut vivre et prospé- \ rer. Au reste, ces ouvriers typographes se montrèrent fort peu enclins tout d’abord aux idées utopistes, ils déclarèrent dans un langage très-proprietaire, comme on eût dit en 1848, que leur but était de travailler pour produire et d’epargner pour avoir. Leur projet de statuts portait que le gérant possède tous les pouvoirs du patron.
La grande association des maçons, également fondée en 1848, sans aucun capital, est à la tête maintenant d un capital de 256,000 fr.
Les ferblanliers-lainpisies ont réalisé un des succès
LE Salariat et l'association
les plus honorables dont puisse se recommander l’association ouvrière , et cela à force d’économie et de travail. Leur association a traversé les plus difficiles épreuves, et supporté courageusement les plus dures privations. La société ne comptait que 14 ouvriers en juillet 1849; elle en comptait 45 il y a trois ans, avec un actif à reporter qui s’élevait à 74,000 fr. Les ouvriers en pianos offrent une expérience non moins remarquable. Chez eux, le travail est payé aux pièces. C’est une garantie de plus de zèle et d’activité. Il y a en outre une part proportionnelle au bénéfice, réglée par tête et qui, h une époque encore peu éloignée, avait représenté 1 fr. en sus par journée de dix heures. C'est avec une vive sympathie qu’on suit les péripéties par lesquelles a dû passer l’association, bien modeste d’abord des tourneurs en chaises. Réduits à un état voisin de la misère, ils ne demandèrent rien pourtant sur le fonds de 3 millions. Nous avons voulu, disent-ils, ne devoir rien a personne et rester libres. Un tel sentiment, courageusement soutenu par une lutte de tous les jours, porta bonheur à 1 association. Elle s’accrut d année en année, et, à mesure qu’elle se développa, elle redoubla de surveillance morale sur ses membres. Ce caractère de moi alité qui exclut ou punit tout acte contraire nonseulement à la loyauté la plus scrupuleuse, mais à la tempérance, à la dignité des mœurs au dehors, à la décence des propos dans l’atelier, est extrêmement 1 Ciuarquable dans plusieurs de ces associations ouvrières. Il atteste le sérieux de ce mouvement. Toute réforme efficace, retenez ceci, a besoin de commencer par la réforme intérieure, je veux dire morale, de ceux qii l’accomplissent. C’est en se rendant digne d’une forme aussi difficile à mettre en pratique avec succès
qu’on réussira pour une certaine part à l’implanter dans le travail. ♦
Il est temps de finir et de tirer quelques conclusions. Elles porteront toutes sur la nécessité de maintenir, aii milieu des développements que l’association est appelée
à prendre, le principe de liberté et d’indépendance individuelle.
Les meilleures choses ont leur écueil. La tendance qu’a trop souvent manifestéeM’association, c’est d’opprimer l’individu. Les corporations du moyen âge, qui ont subsisté jusqu’à la Révolution française, produisaient à un degré extrême cet effet, qui n’a pas été seulement remarqu'é, au surplus, dans les associations industrielles. Les associations religieuses, les associations politiques, surtout lorsqu’elles revêtaient la forme de sociétés secrètes, ont présenté trop souvent le même caractère. L’individu qui y entrait ne s’appartenait plus.
Engagé par des serments terribles, étroitement surveillé par ses coassociés, objet de leurs vengeances implacables s’il montrait quelque faiblesse, il n’était plus qu’un instrument passif entre les mains d une association mystérieuse. Qui pourrait dire que le compagnonnage, dont il serait injuste de contestei les services, du moins dans le passé, n’a pas été la cause de plus d’une oppression, quand ce ne serait que par le point d’honneur, qui engageait les individus des deux sociétés rivales, lesgavots'el les dévorants, à se courir sus les uns aux "
autres? Combien de fois les coalitions, dont l’économie politique a revendiqué la liberté comme un droit, tout en sachant les dangers que l’abus en peut présenter, n’ont-elles pas abouti à exercer des pressions irrésislibles sur les individus? Au moment où je vous parle, nous en recevons par les journaux une nouvelle et terrible preuve , qui dépasse tout ce qu’on avait vu en ce genre. Je vous ai parlé de l’Angleterre comme du pays de l’association, et c’est un honneur qu’on ne saurait lui refuser. Sur cette terre de liberté individuelle, l’association, sous toutes les formes, et se proposant tous les buts, fleurit comme dans cette autre terre de liberté, les États-Unis. Pour la race anglo- ^
saxonne, tout est matière d’association. Eh bien! le croirait-on? dans ce pays où l’association et la liberté sont habituées à faire bon ménage ensemble, il vient de se passer un fait auquel on serait tenté de refuser toute créance, si, malheureusement, une solennelle enquête et une publicité aujourd’hui européenne ne lui donnaient un retentissement extraordinaire. Je ,
LE SALARIAT ET l’aSSOCIATION 213
veux parler des ouvriers de Sheffield, appartenant à l’association nommée Trade-Union, qui compte plus de soixante mille membres dans le royaume, et qui a pour but principal d’alimenter les coalitions. Pour rte pas s’être montrés assez dociles, des ouvriers ont été exposés à la mort, ou affreusement mutilés, par des mains inconnues. Le nombre de ces exécutions est assez grand, et le détail en fait frémir.
Certes, Messieurs, l’humanité française, la générosité des travailleurs français éloignent l’idée que de pareilles horreurs puissent être contagieuses chez nous. Mais voyez à quels entraînements on peut se laisser aller, lorsqu’on aliène sa liberté devant un pouvoir occulte, émanât-il d’une association en faveur des ouvriers.
Je dois le dire à l’honneur de la classe ouvrière, les craintes qu’on avait pu concevoir un moment qu’elle rêvât des formes d’association contraires à la liberté individuelle se sont en très -grande partie dissipées.
En général, la classe ouvrière ne demande pas à l’État d’intervenir par la force dans les relations du capital et du travail. Elle ne réclame ni des travaux à volonté et inépuisables, ni des salaires fixés par l’autorité, ni le rétablissement de corporations, ni des organisations d’ateliers sociaux en permanence, ayant pour but de tenir en échec et d’absorber finalement tous les établissements privés. Elle répudie le rêve du communisme, qui n’est que la dernière formule de l’association forcée, étendue sans mesure et sans limite à toutes choses et à tous les membres de la société. La classe ouvrière ne veut pas davantage de taxe des pauvres, de système fondé sur l’aumône : sans doute elle accepte avec reconnaissance l’assistance réservée aux cas de nécessité; mais elle entend ne devoir qu’à son travail ses conditions de bien-être et ses progrès. Voilà la pensée qui inspire la majorité des travailleurs. Je vous dirai donc, croyant ne faire que la traduire avec plus d’énergie ; « Persistez dans ces sentiments, développez-les encore, faites-en l’âme de votre conduite!
Prenez, quand vous avez le choix, ce qui n’arrive pas toujours, il s’en faut, le salaire ou l’association. Mais que ce choix soit réfléchi, et si les circonstances ou des conditions favorables vous poussent vers l’association, évitez avant tout d’aliéner votre liberté. »
Messieurs, j
Je voudrais aujourd’hui vous parler des services que le crédit rend au travail, et des institutions de crédit établies plus particulièrement à l’usage des travailleurs. Je ne m'attacherai pas à faire ressortir, en commençant l’intérêt qu’un tel sujet présente pour vous, au point de vue de votre avancement et de votre bien-être. Les développements dans lesquels je vais entrer vous feront mieux comprendre combien cet intérêt est grand, que des préliminaires, qui risqueraient de manquer de clarté.- Je me bornerai à faire un simple appel à vos souvenirs. Qui de vous ne se souvient en effet que peu de mots ont eu plus de retentissement que ce mot de crédit, à l’époque de la révolution de février 1848? Dans les rassemblements qui setormaient sur la voie publique, comme dansles réunions ^ politiques, qui tenaient à cette époque leurs séances tous les soirs, une des idées qui revenaient le plus souvent, c’estqu’il fallaitorganiserle travail, organiser le crédit. Les moyens qu’on indiquait différaient fort les uns des autres. Les uns et les autres étaient extrêmement défectueux. Tantôt on voulait que l’État fit crédit à tout le monde; ce
qui peut-être eût été possible, si l’État avait eu des ressources indéfinies, des ressources autres que celles qu’il trouve par l’impôt ou l’emprunt, dans la bourse des particuliers, qui malheureusement n’est pas inépuisable. Le crédit universel est un beau rêve. Il est regrettable qu’il mène droit à la ruine, je ne dis pas au bout d’années, mais de quelques mois. Il s’agissait aussi de se prêter les uns aux autres; c’est bon encore pour ceux qui ont un capital, mais quelles avances demander à ceux qui n’ont rien ! On imaginait des combinaisons fort ingénieuses; seulement elles reposaient sur la plus fragile des bases, le papier, auquel, avec tout l’esprit du monde, et eût-on la puissance la plus absolue en main, on n’accordera jamais de valoir ce que vaut l’argent, ni le pouvoir de le remplacer. Vous savez quel fut le sort de ces banques du peuple, de ces banques d'échange, qui devaient renouveler la face de la société. Elles moururent bientôt, non point, comme on l’a dit, sous l’empire de circonstances accidentelles, mais par la raison fondamentale et décisive qu’elles ne pouvaient pas vivre. On ne bâtit pas plus avec le papier seul les édifices solides du crédit, qu’on ne bâtit avec des cartes de véritables châteaux habitables.
Toutefois, dans ces aspirations et dans ces essais, n’y avait-il aucun enseignement? Fallait-il se borner à répondre en secouant la tête ; « De tels projets sont absurdes ! » Une chose du moins ressortait d’une telle expérience, c’est que la population laborieuse ressentait vivement le besoin d’un crédit plus à sa portée, c’est que les esprits chercheurs et les gens de cœur étaient en quête pour satisfaire à ce besoin. En rejetant l’utopie, en répudiant les essais chimériques dont le peuple fait toujours les frais, il convenait de s’en souvenir. Permettez-moi d’user d’une comparaison. Vous savez avec quel soin attentil les chercheurs d’or s’appliquent à dégager le précieux minerai de la masse de gangues où il est engagé. Eh bien ! ne pouvait-on les imiter? Trouver la partie de vérité contenue dans des projets qui, pris à la lettre, renfermaient plus de quartz que de ce précieux minerai, dégager l’idée utile de ses accessoires compromettants, voilà le
i travail d’analyse qui s’imposait aux amis des classes
ouvrières. Vous allez voir que ces laborieuses recherches
1 n’ont pas été stériles.
I \ Avant tout, il fallait se défaire de certaines erreurs.
I » Il était alors fort commun qu’on soutînt que le crédit et
w les banques, tels qu’ils existent pour l’industrie et le
commerce, étaient des institutions funestes, disaient les uns, inutiles, prétendaient les plus modérés, pour la masse laborieuse. Qu’y avait-il de vrai dans une telle assertion? Sans doute, et nous devons le reconnaître, le crédit et les banques, organisés comme ils le sont, viennent en aide presque exclusivement aux capitalistes. Est-ce une raison pour qu’on méconnaisse le lien qui unit le travail et le capital? Ce serait une grave erreur ; plus le capital est abondant et actif, plus le travail de son côté trouve d’occupation et mieux il est rémunéré. Supposez que le capital manque de crédit, ses entreprises chômeront, et voilà le travail atteint pai contie-coup, le riche deviendramoins riche; le pauvre, loin d’y gagner, n’en deviendra que plus pauvre. Tel est 1 effet produit par ce qu’on nomme les crises de crédit. Que serait-ce donc si cet effet était rendu permanent par l’absence habituelle de ce crédit si salutaire?
Ici encore permettez-moi de recourir à une image familière qui vous rendra sensibles les avantages du crédit tel, non pas même qu'on l’imagine, mais tel qu’il existe.
Figurez-vous une quantité de charrues chez lechairon, de machines chez le fabricant. Elles y sont sans fécon- ! dité. Le crédit les fait passer chez le laboureur ou chez l’u-
I sinier ; dès lors elles deviennent fécondes. En remuant, en
! retournant en tous sens le champ stérile, elles le forcent
! à porter des fruits quil n’eût pas portés sans elles,
fe C’est ainsi que le crédit met en mouvement et en
œuvre le capital; il le fait travailler, et les ouvriers eu tout genre profitent de cette mise en activité d un instrument qui, autrement, risquait de rester plus ou moins longtemps sans emploi.
Encore un autre avantage du crédit au point de vue du travail; il encourage L’épargne, cette condition première du capital ; il Tenciurage par l’établissement des banques
2i8 ÉCONOMIE POLltlQUE POÉÜLAIRE
qui reçoivent des dépôts et par tous les placements à intérêt qu’elles procurent. Sans ces réservoirs, la plupart des économies, ne trouvant pas à se placer, dormiraient sans emploi dans les tiroirs. Je vous dirai bien encore ce qu’on ne tarderait pas à en faire, ou plutôt vous m’avez deviné; on les dépenserait. C’est le travail qui puise dans ces réservoirs sous forme d’emprunts ou d’avances, parla voie des -prêts et des escomptes. On a comparé les épargnes individuelles qui viennent s’y rendre aux ruisseaux qui forment les rivières. C’est là le rôle que jouèrent d’abord les banques privées, ensuite les banques publiques, beaucoup plus vastes. Mais les rivières ne rendent guère les eaux qu’elles empruntent, si ce n’est sous forme de pluie fécondante, quand l’eau est pompée par le soleil. Ici, outre la pluie qui féconde, les eaux une fois concentrées se divisent de nouveau, selon les besoins de l’industrie humaine qui les dirige et les emploie. Le prêt rend au travail ce (jue Véparyne lui a confié sous forme de dépôt.
Ainsi, parce que l’on conçoit la pensée, parce que l’on éprouve le désir de constituer le crédit sur des bases plus populaires, il n’est nullement nécessaire d’être injuste envers le crédit tel qu’il existe, et de nier qu’il ait des effets merveilleusement utiles pour la masse laborieuse.
Ce crédit est-il suffisant pour la classe ouvrière? J’ai montré qu’il lui vient en aide en masse; mais les individus actifs, intelligents, laborieux, sans fortune, y trouvent-ils les secours désirables? Le simple artisan, l’humble travailleur, l’homme capable n’aura-t-il pas aussi son crédit spécial et direct, auquel il puisse s’adresser dans une certaine mesure? Il sera éprouvé par la misère, il sera intelligent et actif, il n’aura pas d’autre pensée et d’autre désir que de faire vivre lui et les siens par l’exercice de ce droit sacré du travail, et aucun crédit ne lui viendra en aide? Un pareil arrêt ne saurait être accepté. Si le manque absolu de crédit populaire venait de la faute de l’ouvrier, il faudrait prêcher l’ouvrier, l’engager à secouer son apathie. Si le manque absolu de crédit populaire venait de la sociélé,c’est elle qu’ilfaudrait prêcher, exciter à sortir d’une coupable incurie.
Sans doute le premier devoir de l’individu est de s aider lui-même; mais cest le devoir aussi de la société d’aider l’individu faible, impuissant, ignorant; c’est son devoir de tendre l’échelle aux mains qui cherchent un I point d’appui, de présenter autant que faire se peut la
planche de salut au naufragé!
Un peu de crédit a souvent fait tant de bien! comment
ne pas rêver qu’un tel bien se généralise?
Il est donc infiniment désirable qu’après tant de progrès accomplis, qu' après ce progrès, notamment qui a élevé les travailleurs, de la condition de serfs ou d’ouvriers des corporations opprimés de l’ancien régime, à la condition de travailleurs libres, il y ait un progrès nouveau qui rende celui-ci plus fécond; ce progrès c est la possibilité de quelque crédit. Hélas ! l’ouvrier souvent
périt faute d’avances.
Et pourtant ce crédit offre des difficultés qu’il ne faut pas imputer à celui-ci ou à celui-là, ni au gouvernement. Ces difficultés sont telles qu’elles eussent p\i le faire regarder comme impossible, si l’esprit d’amélioration qui travaille notre société moderne acceptait si aisément ces impossibilités apparentes. Prêter à qui n a pas de quoi rendre, abîme où il semble que la pensée se confonde Mais qu’y a-t-il d’impossible au travail, à l’intelligence réfléchie, à la science? Ne peut-on dire de la puissance de l’intelligence qui s’applique au bien, ce que l’Evangile a dit avec tant de force du pouvoir miraculeux accordé à la foi. Elle aussi soulève les montagnes. Mais il lui faut plus de temps qu’à la foi que le ciel inspire et
I soutient.
Il est par trop évident que le crédit, à mettre à la portée de ceux qui n’ont rien ou qui ont fort peu de capital, est infiniment plus malaisé à constituer que le crédit • pour ceux qui possèdent. Tout crédit suppose un gage. Le crédit qui se donne, c’est l’assistance, tranchons le mot, c’est l’aumône.
On a voulu unir, je le sais, l’idée de gratuité et l’idée de crédit.
Quelque effort d’esprit et de subtilité qu’on ait dépensé dans cette oeuvre, on n'a abouti, je dois vous le
dire, qu’à une proposition absolument contradictoire. Crédit et gratuité sont deux expressions qui se démentent, comme serait celle d’un cercle carré. Prêter sans intérêt et sans sécurité, est-ce prêter? Non, c’est donner. Une banque veut-elle vivre? elle tiendra compte du risque couru, et elle exigera un certain intérêt des fonds qu’elle avance. Hors de là, il n’y a que la ruine. Veut-on le prêt sans intérêt? qu’on soit conséquent; ilfaudra abolir la vente elle-même, le prix dans lequel l’intérêt figure ; il faudra proclamer simplement l’absence de toute propriété, le régime de la communauté absolue, dernier terme inévitable du crédit gratuit.
Or, ce système ducommunisme, ne savez-vous pas qu’en penser au point de vue du bien-être des populations ? il supprime tout stimulant énergique. Celui qui travaillerait et épargnerait, se voyant enlever au profit d’une vaste communauté toute la part de son gain qui excéderait celle d’autrui, songera-t-il à travailler beaucoup et à faire des économies? La société donc s’appauvrira en masse. Et* quel système inique que celui qui, dans la distribution des produits, ne tiendrait pas compte de l’inégalité des efforts et des mérites!
Ainsi, écartons le prêt gratuit, mortel au crédit luimême, et nous restons en face de cet obstacle, sur lequel il serait puéril et lâche de fermer les yeux, à savoir, la difficulté de faire des avances à ceux qui ne possèdent pas un capital, ou n’en ont qu’un extrêmement faible.
C’est cette difficulté qu’il s’agira de vaincre ou de tourner.
Mais, avant tout, n’y a-t-il pas d’autres formes du crédit populaire?
Le crédit dont je viens d'indiquer la nécessité, c’est le crédit qui a surtout pour but de faire des avances au travailleur voulant avoir un petit fonds à lui. C’est un des objets des établissements de crédit, ce n’est pas le seul. Or, c’est de toutes les sortes de crédit qui intéressent Jes masses ouvrières, que je veux vous parler.
Il est d’abord une espèce de crédit très-connue et très-pratiquée, que je ne trouve guère digne de figurer
dans cette liste honorable, mais que je me reprocherais de ne pas signaler et pour la condamner, c’est le crédit qu’on a souvent coutume d’appeler le crédit de consommation, celui que le marchand fait à l’acheteur. L’ouvrier trouve assez fréquemment un pareil crédit chez le détaillant. Je I ne veux pas prétendre que ce genre de crédit ne lui
rend aucun service. La gêne presse ; il faut bien y avoir recours, sous peine de manquer des choses les plus nécessaires à la vie. Je dis seulement que c’est là un crédit rempli d’inconvénients et d’abus.
Premièrement, vous ne le nierez pas, il pousse à la dépense. Combien de fois même n’est-il pas l’objet d’une triste spéculation de la part des débitants sur la bourse du travailleur! Le malheureux ouvrier use de cette facilité déplorable de s’endetter, sauf plus tard à expier bien durement son imprévoyance.
Secondement, un tel crédit tend nécessairement à enchérir le prix des denrées. Le marchand n’étant pas absolument sûr d’être remboursé se fait payer une prime pour le risque qu’il court. Les bons payeurs couvrent les mauvais. Les acheteurs même au comptant, qui payent aussi cette part déprimé, ont intérêt à ce que l’habitude de ce genre de crédit disparaisse. Les ouvriers en masse y trouveraient une extrême économie.
Il y a aussi un crédit que j’appellerai un crédit d'assistance, celui qui avance à l’ouvrier une somme sur nantis^ sement. Vous voyez que je veux parler des monts-de-piété. C’est un chemin bien connu que celui-là, et, si je ne craignais de paraître jouer sur les mots, je dirais qu’il n’y a rien de plus populaire que le mont-de-piété en fait de crédit. Et ce n’est pas seulement l’ouvrier qui s’y rend. Combien d’emprunteurs honteux, appartenant à des clasd ses plus aisées, y portent en se cachant leur montre,
leurs bijoux, leurs couverts d’argent! Il y a la clientèle des gens du monde et du demi-monde, il y a la catégorie des étudiants qui étudient peu; il y a enfin un certain nombre de riches qui engagent des effets précieux, se servant des monts-de-piété comme de dépôts de garde, et qui sont bien aises de recevoir des avances d’argent par ce moyen : car il y a des riches gênés pour qui aussi
les fins de mois se présentent S014S toutes sortes d aspects désagréables et ménaçants. Il est aussi d autres individus, petits entrepreneurs, petits commerçants, qui se font du mont-de-piété un moyen de crédit non-seulement pour continuer leurs atfa|res, mais quelquefois pour se former une avance : ce qui n’est en rien la destination de ces établissements. Cette destination, sur laquelle on ne peut se méprendre, est de fournir une ajde à la misère. Les monts-de-piété sont nés d’une inspiration bienfaisante, d’abord en Italie, dès le xv® siècle ; il s'agissait de combattre l’usure des Juifs et des Lombards s’exerçant au détriment dès ouvriers dans la gêne. Louis XVI, qui les introduisit en France en 1777, a donc rendu par là un vrai service au peuple, un service que nous apprécierons mieux en sachant qu en Angleteiie, le seul pays peut-être où les monls-de-pieté n existent pas, les ouvriers pressés par le besoin sont forcés de s’adresser à des pannbrokers qui leur prêtent à des taux énormes (30 et40p.l00). Je ne suis donc pasingrat à l'égard de cette forme de crédit, bien qu’elle ne rne satisfasse pas complètement. De l’assistance à 9 p. 100 à Paris/15 p. 100 dans quelques autres établissements en France, n’est-ce pas de l’assistance bien chère ? Non pas que les monts-de-piété fassent fortune. Le reproche serait d’autant moins fondé, qu’outre une masse de frais, en vertu d’une clause spéciale, les bénéfices des monts-de-piété appartiennent de droit aux hospices. Mais enfin, c’est du crédit arriéré ou pour le moins insuffisant. Il est évident qu’il faut chercher ailleurs et au-delà.
Après le crédit d’assistance, — deux mots qui s’étonnent un peu de se trouver ensemble, — il y a le crédit d'épargne ; recevoir les épargnes et favoriser l’esprit d’économie est un des objets que nous avons assignés aux banques, et où cet objet serait-il plus désirable que dans les classes.ouvrières? Il est si précieux de posséder un petit capital qu’on puisse retrouver en cas de chômage et de maladie, ou quand sonnera l’heure de certaines nécessités prévues, un établissement à faire, l’éducation d’un enfant, le mariage d’une fille, un vieux père, une mère à secourir! Il est si fort à souhaiter que les senti-
LE ^RÉDIT POPULAIRE 223
ments de prévoyance reçoivent là surtout un encouragement! L’exiguïté des épargnes dans la classe ouvrière était une forte tentation de les dépenser. Que faire de 10 fr., de 20, même de 40 fr.? Quelles banques reçoivent en France de pareils dépôts? On les enfermera donc dans un tiroir, dans un bas, que sais-je? Mais ‘quoi? voici un besoin réel ou prétendu qui frappe à la porte; tantôt c’est l’appel du plaisir qui se fait entendre par la voix des camarades, si séduisante; cet argent est là,, oisif, dormant; on se dit qu’on n’en dépensera qu’une partie; qu’arrive-t-il? En une ou deux fois tout y passe. La caisse d épargne, Messieurs, cet établissement dont il faut prononcer le nom avec respect, est venue armer l’ouvrier contre ces faiblesses trop naturelles et donner un point d’appui à sa vertu défaillante. En recevant les petites sommes, elle a créé, au profit des saines prévoyances de la famille, un foyer d’attraction qui combat utilement le cabaret et les autres entraînements. Voilà désormais une perspective qu’on peut se proposer : le premier franc déposé, car les caisses reçoivent même cette somme minime, en appelle d’autres ; on prend goût, vous le savez, à l’épargne, surtout à l’épargne offrant toute sécurité, et rapportant un intérêt (il est ici de 3 1/2), comme on prend goût à la dépense. Au lieu de se laisser aller à ses fantaisies du moment, on songe à ce temps futur qu’on croit si loin et qui arrive si vite; enfin, on apprend à économiser pour les siens comme pour soi-même.
Oui, Messieurs, ceux qui n’ont vu dans les caisses d’épargne que fégoïsme (et l’égoïsme prévoyant serait fort légitime en tous cas, comparé aux satisfactions immédiates et sans lendemain de l’appétit grossier des jouissances), ceux-là se sont trompés au delà de toute mesure. La sympathie, dans cette épargne, a sa part, l’affection y fait aussi ses placements; témoins les nombreux livrets qui y sont déposés. Ajoutez qu’un livret à la caisse d’épargne intéresse le déposant à l’ordre public et au respect des lois. Un des principaux fondateurs de cette insti- • tution bienfaisante, qui date seulenient de 1817, sous la Restauration, tant le crédit populaire sous les formes les plus élémentaires est nouveau en France, le vertueux
M. Benjamin Delessert, affirmait, il y a un certain nombre d’années, que pas un déposant aux caisses d’épargne n’avait subi de condamnation grave et n’avait pris part aux émeutes. Ceux qui ont franchi ce premier degré de l’accès à la propriété ont déjà acquis des habitudes morales, que la possession d’un capital ne peut que confirmer. Plus en ce monde on tient à quelqu’un ou à quelque chose, plus on craint de faillir.
Aussi est-ce une sorte de mesure de la moralité moyenne des classes ouvrières qu’accuse le chiffre des dépôts à la caisse d’épargne. Nous avons aujourd’hui 392 de ces caisses. Je ne suis pas convaincu qu’il n’en faille pas créer davantage. Elles sont ignorées ou situées trop loin de beaucoup de nos campagnes. L’augmentation des dépôts qui s’est accrue, quoique d’autres placements soient venus faire concurrence, est en ce sens un bon signe que je suis heureux de constater. La classe ouvrière va porter là chaque année environ 175 millions. Les caisses ont aujourd’hui plus de 450 millions.
Pourtant permettez-moi devons dire, avec la franchise que j’apporte en ces entretiens, que cette augmentation pourrait et devrait être plus rapide et plus considérable. Jesais, croyez-le bien, tout ce qu’il y a de souffrances et de gênes dans la classe ouvrière. Mais je ne puis remarquer sans tristesse (^ue ce n’est pas toujours dans les métiers où les salaires sont les plus élevés que l’épargne est le plus pratiquée. Dans tel corps d’état ou dans telle ville, on épargnera sur de faibles salaires par des efforts méritoires de sobriété et d’économie; dans d’autres, les gros salaires seront dépensés sans prévoyance ; leur accroissement ne sera que le signal de consommations d’agrément.
L’Angleterre nous fournit un curieux spectacle et un enseignement que je livre à vos réflexions. Il y a quinze ou vingt ans, on évaluait l’épargne des classes ouvrières, beaucoup plus forte, je vous en avertis, chez les Anglais que chez nous, au chiffre de 612 millions, chiffre qui s’est encore accru sensiblement depuis lors. Mais voici le revers de la médaille. On évaluait en même temps la consommation en liqueurs fortes à plus de 685 mil-
lions. Ici encore les Anglais l’emportent sur nous et je
ne m’en plains plus, tout en déplorant l’excès duquel
chez nous aussi est porté aujourd’hui ce genre de dé pense.
Chose triste à avouer! ce budget des liqueurs fortes si
lourd a la classe ouvrière, pourrait être aisément réduit
de plus des deux tiers et cette partie convertie en énar gnes! ^
Qu’on fasse la même opération pour le chômage du lundi, qui commence au dimanche et qui dure encore si souvent une partie du mardi; pour ce chômage qui selon des calculs très-vraisemblables, prive l’ouvrier ’à la fin de sa carrière, d’une somme de six à sept mille francs
et qu’on se demande de combien pourrait être aun-ment7 le fonds de l’épargne! °
Parmi les institutions d'épargne ou de prévoyance oui se rattachent par quelque lien au crédit populaire ie mentionnerai la caisse de retraite pour la vieillesse ^aui constitue une rente viagère. Le dépôt à la caisse de retraite ne peut être retiré. C’est un encouragement et un avantage. Je nommerai aussi les placements en achat d une maison, comme à Mulhouse, dont j’ai parlé ici Je mentionnerai surtout les sociétés de secours mutuels, plus spécialement établies en vue de la maladie, et ces admirahles institutions d’assurance dont il a été parlé ici plus d une fois. C’est dans tous ces établissemeiUs que va se rendre épargné populaire. On a reproché, avec plus de VI aisemblance pour les caisses de retraite que pour les caisses d’epargne, on a reproché souvent aux caisses de retraite de favoriser l’égoïsme. Cela n’est pas vrai le plus ordinairement. Il est bon qu’il y ait place pour des combinaisons qui permettent d’établir plus avantageusement lesievenus de l’ouvrier, justement jaloux d’assurer l’independance, la sécurité, la dignité de ses vieux jours. La caisse de retraite répond à ce besoin : celui qui pourrait placer par semaine 55 centimes à partir de vinnt ans aurait, à soixante ans, 500 francs de rente viagère. Ces caisses font aussi une part à la famille ; on place sûr la tete de son enfant. — Voilà donc bien des formes du crédit d épargné. On pourrait en ajouter quelques autres. Le
2^6 lIlCONOMIE t>OLlTÎQÜE POPULAIRE I
Crédit foncier lui-même, dont l’objet est autre, reçoit, avec
toutes sortes de sûretés pour le déposant, des sommes
aussi minimes que 100 francs, et il sert des intérêts à un
taux variable, soit en compte courant, soit en compte de
dépôt. Quant à la Banque de France, elle ne reçoit pas de
petits dépôts, et même, pour les dépôts élevés, ne paye ^
pas d’intérêt.
Je n’aurais pas achevé d'esquisser ce tableau, si je ne vous indiquais encore, comme modèle et comme preuve de Futilité des institutions de crédit populaire, des ban-? ques qui, établies dans un pays à l’étranger, ont été souvent recommandées à notre admiration et à notre étude. Les banques d’Ecosse sont célèbres. Sans avoir pour objet spécial le crédit populaire, elles le pratiquent dans de notables proportions. Ces banques, si utiles à l’agriculture, si favorables au dévelojipement de la petite industrie, reçoivent, à titre de dépôt, toute somme audessus de iO liv. sterl. (250 fr.), et elles en payent l’intérêt à 2 J/2 ou 3 p. 100. Quant aux dépôts au-dessous de 10 livres, ce sont des établissements qu’on appelle Sa- f
ving-Banks et Providcnt-Bunks qui s’en chargent. Savezvous quel taux ces dépôts des banques d’Écosse atteignent? Environ 000 millions, dont la moitié est fournie par les déposants de sommes de 150 à 2,500 francs, sommes amassées goutte à goutte, à la sueur du front des travailleurs. Écoutez ce que dit à ce sujet un des écrivains anglais qui ont étudié ces banques avec le plus d’exactitude : « Comme les banques d’Ecosse allouent le môme intérêt pour quelque courte durée de temps que le dépôt soit fait, il eu résulte (lue presque chaque homme se fait ouvrir une banque où il verse chaque soir ce qu’il a pu économiser dans la journée, afin de ne pas perdre môme l’intérêt d’un jour. Cette économie chez ^
chacun fait épargner l’argent de la circulation jusqu’au j
dernier degré du possible; on ne garde chez soi, même pour un jour, que la somme qui est absolument nécessaire. »
J’ai jusqu’à présent analysé deux formes du crédit populaire., l une qui procure à l’indigence un secours momentané, l’autre qui encourage chez les travailleurs la vertu de l’épargne, de laquelle dépend la formation du capital. Je n’ai point parlé encore de ce crédit qui fait des avances à 1 ouvrier, au petit entrepreneur, de ce crédit tel que ie vous l’ai déjà défini, destiné à venir en aide non plus seulement à ses moments de gêne ou à son esprit d’épargne mais a ses facultés productives. Nous avons vu quelles difficultés il rencontre; presque toutes s’expliquent par cette considération que le crédit ne crée pas les capitaux mais les sujiposc. Il n’y a malheureusement, je vous l’ai dit déjà, que des esprits chimériques — je dis malheureusement, car il serait fort agréable qu’il en fût autrement — qui aient pu supposer que le capital d’une nation augmente du jour au lendemain par certaines combinaisons de banque, et qu’il suffit d’émettre des billets, pour multiplier d autant les instruments de travail et les matières utiles dont l’ensemble forme la richesse. Je ne saurais trop vous répéter que le crédit ne fait point de tels miracles. Tout ce qu il peut, et c’est déjà un résultat bien admirable et dont vous avez pu apprécier la fécondité c’est de rendre disponible ce capital créé, de le faire passer aux mains industrieuses, et, par conséquent, de multiplier les emplois utiles du capital; mais toujours sous cette condition que le crédit sera hypothéqué sur des gages. Les princes, à cet égard, ne sont pas plus privilégies que le peuple. Depuis cinquante ans, les gouvernements ont beaucoup emprunté; quelquefois ils Font fait à des taux fort onéreux, et sous toutes les formes. Au xye siècle, le roi d Angleterre, Henri V, pour faire face ^ des dépenses de guerre, engageait sa couronne
marcs à l’évêque de Winchester, et pour 10,000 marcs ses joyaux aux bons bouigeois de Londres.
ÉCONO^fIE POLITIQUE POPULAIRE
C’est de la même façon que notre roi Charles YIII paya 42 p. 100 à la Banque de Gênes, lorsque, pour son aventureuse expédition d Italie, elle consentit à lui avancer 100,000 livres contre bonnes sûretés. Tous ces exemples sont loin de notre temps, et ils servent à mesurer la distance franchie depuis lors par les progrès du crédit; mais je ne serais pas embarrassé de vous montrer des gouvernements modernes, ayant emprunté à 15, à 20 pour 100 et davantage.
En effet, le crédit repose sur la présomption delà solvabilité de l’emprunteur. Et cette présomption naît premièrement de la confiance que le préteur veut rendre la somme empruntée, qu’il est probe, et aussi qu’on peut l’y contraindre en cas de mauvaise volonté ou de mauvaise foi , deuxièmement, de la conviction où l’on est que les sommes prêtées non-seulement ne seront pas dissipées, mais fructifieront. Autrement, d’où seraient tirés les intérêts servis par celui qui restitue le principal? Ainsi, loyauté, activité, intelligence, succès probable de l’emprunteur : voilà les bases solides du crédit; il n’y en a point d’autres.
Pour que les ouvriers trouvent efu crédit, il faut donc, entendez bien ceci, qu’ils soient solvables; ne cherchez pas ailleurs ; en dehors de ces conditions, on ne rencontre que l’utopie, ses mensonges, ses amères déceptions.
Eh bien! il y a deux solutions, toutes les deux encore au début, mais qui paraissent avoir de 1 avenir, et plus encore la seconde que la première. Dans l’une, le travailleur apparaît isolé, sous sa responsabilité personnelle; dans la seconde, les travailleurs s’associent, et le crédit devient mutuel; l’idée de solidarité se mêle à celle de responsabilité et la féconde.
Un seul mot du crédit qui s’obtient isolément.
Un tel crédit ne peut avoir qu’une seule nature de gage, un gage moral. C’est le crédit personnel. Il dépend de la confiance qu’inspire tel ouvrier par son intelligence et sa moralité. Il suffira que cet ouvrier, bien noté par ses antécédents, trouve des répondants et que lui-même s’engage sur l’honneur à payer. Peut-être est-ce encore
^ Cf
en Écosse que cette forme du crédit offre l’état d’avancement le plus satisfaisant. Voici comment les choses se passent à Edimbourg, à Glascow, à Perth, etc. L’ouvrier qui a besoin d’avances, le commis même dénué de tout capital qui veut s’établir, l’agriculteur ou le commerçant qui veut développer son exploitation ou ses affaires, se présente devant le trésorier de la banque ou de sa succursale, assiste de deux ou trois de ses amis, pris parmi les clients de la banque. Ces derniers attestent la moralité, 1 honorabilité du client nouveau, et se portent garants pour lui de la somme dont il a besoin. Vous voyez tout ce que le développement d’un tel crédit suppose de progrès moral dans la classe ouvrière. Le peuple ecossais,dont je vous ai parlé sous le rapport des banques, est tres-recommandable à ce point de vue moral et Ecosse tient, pour ainsi parler, sur la carte morale du monde plus de place que sur la carte géographique. C’est la masse qui y présente une moyenne excellente. Cela veut-il donc dire qu’il n’y a pas dans nos campagnes et dans nos villes une quantité de travailleurs qui mérite par sa bonne foi qu’un pareil crédit se vulgarise davantage? ^ on, Messieurs. Mais il faut, outre la bonne foi le seneux : la legerete aussi est un vice; il faut la capacité pour faire valoir le capital. Il faut avec tout cela enfin trouver des répondants, ce qui n’est pas toujours foule dans d aussi grands centres qu’est par exemple Paris ou 1 ouvrier èst mobile, souvent nomade, peu connu de
Pou™ent se porter ses garants. Ce sont là des difficultés . ICI encore, je répéterai que je ne les crois pas invincibles. Laissons faire au temps ; laissons la société laborieuse, encore jeune dans la voie du crédit depuis son affranchissement, achever de trouver les formes les plus favorables au développement de ses épavcrn(
Pour le moment, en France, les banques ditel . i prêt d honneur qm sont fondées sur ces principes n’on. eu jusqu à présent qu’un succès médiocre. L’idée en est fort belle. Qu’y a-t-il de plus beau que l’appel fait à l’honneur de celui qui emprunte? Mais encore fout-il que 1 emprunteur paye. 11 existe dans quelques localités un certain nomlire de ces banques que je pourrais nommer
OÙ la mise en scène ne manque pas pour inspirer aux emprunteurs le sentiment sacré des obligations qu’ils contractent. L’emprunteur se présente devant la banque, accompagné de sa femme et de ses enfants, ou de son père et de sa mère, afin d’hypothéquer la dette sur riionneur de toute une famille. Deux registres sont ouverts ; l’un a été nommé, non peut-être sans un peu de pompe, « ie grand-livre de l'estime publique de la commune, '' où s’inscrivent les noms de ceux qui ont tenu leur parole; sur l’autre figurent les noms des débiteurs de mauvaise foi. Quelques-unes de ces banques vivent, ce qui est beaucoup. On en cite, dans un certain nombre de nos départements, qui rendent de réels services, quoique limités.
Ne pourrais-je citer d’autres essais invoquant à titre exceptionnel le patronage du gouvernement et le concours des autres classes , et qui ont pu rendre de très-réels services, soit en venant en aide à des ouvriers dans la détresse, soit en fournissant aux travailleurs, par de légers prêts, le moyen de se procurer des outils ou des matières premières ? Il est bon que, de temps en temps, le signal parte de haut, non pour suppléer à l’activité, à la prévoyance individuelle, niais pour y aider. C’est un appel fait aux classes aisées pour qu’elles consacrent à de telles œuvres toute leur âme, tout leur concours empressé. C’est sur la solidarité des classes, sur leur concorde, sur leur union intime que repose le plus sûrement l’avenir de notre patrie.
Je me résumerai sur le crédit populaire se présentant sous formes d’avances, en dehors de l’association : j’y vois un germe qui se développera avec la moralité, l’économie, l’instruction, la capacité professionnelle. Je ne renonce pas pour la France à la possession plus complète d’une espèce de crédit que le peuple possède avec plus de développement dans d’autres contrées. Il serait déplorable que la France en fût réduite, pour les avances aux petits entrepreneurs, à ce qu’on a appelé le prêt à la petite semaine.
Enfin, il est une seconde forme de ce crédit populaire
qui a pour but la production, c’est le crédit mutuel se réalisant sous formes de banques d’avances.
Le détail d’un pareil mécanisme est trop compliqué pour que j’essaye ici de vous f expliquer. Du moins je vous en indiquerai le principe, de manière à porter votre attention sur des combinaisons où plusieurs d’entre vous pourront puiser peut-être d’utiles secours. Sans doute il faut là aussi quelques capitaux, puisqu’il n’y a de crédit qu’à cette condition préalable. Mais l’impuissance de l’individu isolé est corrigée par la loi des grands nombres et par l’incomparable puissance de l’association. Avec des milliers d’individus pauvres apportant leur obole on fait une banque opulente, comme avec des milliers de consommateurs pauvres on alimente l’impôt mieux que ne l’alimente un petit nombre de riches.
C’est ce que comprit à merveille l’organisateur ingénieux des banques populaires, en Allemagne, un homme éminent, dont je dois au moins prononcer devant vous le nom, digne de l’attention reconnaissante des populations de tous les pays, M. Schultze-Delitzch. Car, chose étonnante, chose presque unique dans ces matières où l’action exercée est, en général, beaucoup plus collective qu’individuelle, c’est un homme qui a presque tout créé; ne faut-il pas appeler, en etîet, création l’acte qui saisit les éléments d’une idée ou d’une institution préexistants plus ou moins confusément pour leur faire prendre corps? N’est-ce pas créer que grouper des tendances éparses, des besoins et des moyens disséminés pour leur communiquer l’unité et avec l’unité la puissance?
C’est là l’œuvre du principal fondateur des banques populaires en Allemagne. Ces banques reposent sur l’idée du cautionnement solidaire. On place sur la banque un modeste capital; puis, en cas de besoin, on s’adresse à rétablissement. Jusqu’au montant du boni, qui lui est constitué par ses versements, chaque sociétaire peut emprunter à la banque contre sa seule signature; les prêts se font d’ordinaire pour trois mois et sont renouvelables. S’agit-il de sommes supérieures au boni, il ne faut que la contresignature d’un autre sociétaire qui garantit la solvabilité du demandeur,
Ce sont les ouvriers, les petits entrepreneurs associés dans ces banques d’avances, qui se font, vous le voyez, crédit les uns aux autres.
Et telle est l’efficacité de cette combinaison, agissant à I la fois comme caisse d’épargne et comme banque de
I prêt, que loin d offrir les dangers que l’on pourrait croire,
; elle est d’une merveilleuse sécurité. Ces établissements
i sont au nombre des plus solides. L’Allemagne compte
i aujourd’hui plus de neuf cents de ces banques, au nombre
5 de huit cents en 1865, réparties sur un vaste territoire.
Quatre cent cinquante-cinq de ces banques seulement avaient, en 1865, envoyé les renseignements nécessaires; elles présentaient un total de 135,013 sociétaires et avaient une fortune de 12,197,849 francs, à laquelle il faut ajouter 20,082,244 francs, provenant des épargnes populaires, et 27,837,183 fr. empruntés par les sociétés; soit, en réunissant les trois sommes, un total de 60,035,096 francs prêtés aux ouvriers. Gomme la durée des prêts [ est de trois ou six mois, et que, par conséquent, l’argent
rentre à peu près trois fois par an dans la caisse sociale, avec ces 60 millions ces banques avaient pu faire à leurs sociétaires des avances montant à 180,553,096 francs.
Le nombre des avances et renouvellements ayant été de 332,311 francs, la moyenne des ])rêts, pendant l’année 1864, se trouve portée à 543 francs. Les pertes subies par les sociétés ont été de 30,623 francs, soit 17 centimes J par 1,000 francs prêtés.
» On a calculé qu’en ajoutant aux 455 banques dont les
\ résultats sont connus, les 455 sur lesquelles on n’a pas
I de renseignements précis, on doit compter, pour 1864,
I 202,500 sociétaires, une somme disponible de 90 millions
|| de francs, et des avances montant à 270 millions,
il Vous le voyez, par ce grand exemple, auquelje pourri raisenjoindre quelques autres, tels que sont en Angleterre
î. les vastes associations coopératives de Rochdale et de
I Leeds, le crédit populaire peut exister : il eæisle dans des
i: proportions qui étonnent même, en songeant aux faibles '
ressources de ceux qui constituent les fonds des banques i d’avances et de ceux qui leur empruntent.
Mais la France, me direz-vous, la France, les travail-
leurs mançais, n’entrent-ils pour rien dans ce fécond mouvement? N’ont-ils pas en réalité ou en perspective, j’entends unç perspective assurée et prochaine, un crédit à créer, un véritable crédit mutuel? Oui, la France entre aussi dans les voies du crédit mutuel (1). Oui, les I travailleurs français commencent à réaliser, si lentement
que ce soit, cet idéal désirable : la classe ouvrière se faisant crédit à elle-même. Sans doute nous sommes loin d’égaler l'Allemagne, qui, elle aussi, ne connaît le crédit mutuel que depuis une quinzaine d’années. Mais on ne saurait dire qu’il y ait de temps perdu. De ces sociétés de crédit mutuel, il en existait 34 à Paris seulement à la date du janvier 1865. Et le reste de la France aussi en compte qui semultiplient. Ces groupes sontrestés jusqu’à présent étrangers les uns aux autres, à la différence de ce qui se passe en Allemagne, où une société générale de crédit existe pour les associations. Nous sommes dans la période des essais. C’est à ce titre que je citerai à Paris W - la Société de crédit au travail, qui reçoit des épargnes, en sert un intérêt de 3 1/2 p. 100 pour les disponibles, de 4 p. 100 pour les sommes remboursables de un à trois mois, et de 5 p. 100 pour les sommes remboursables à plus de trois mois, et enfin fait des avances aux associations et aux tiers non associés. J’ajoute encore quelques détails. La société, qui est une commandite simple avec un gérant associé en nom collectif, est fondée pour cinquante années. Les commandites peuvent être payées par ! versements successifs, mais elles ne peuvent être infé-
, rieures à 100 francs. Elles ne peuvent être transférées qu’a-
: vec le consentement de la société; elles ne peuvent être
.'j, retirées par le titulaire. A la fin de l’année, un prélève-
ment est fait sur les bénéfices pour payer un intérêt de * 5 p. 100 du capital versé. Enfin, pour achever de vous
donner une idée de cette combinaison, après ce prélèvement, les bénéfices restants sont répartis de la façon suivante ; 50 p. 100 entre les associés au prorata de leur versement, 25 p. 100 au fonds de réserve, 25 p. 100 au gérant et aux employés. Sur le même modèle, se sont or-
Ml
^1) Cette Conférence a été faite en 18G7.
ganisées d’autres sociétés, la Société lyonnaise, la Société beaujolaise. Ce sont là des essais qui indiquent une voie nouvelle. La loi récente destinée à faciliter le mouvement coopératif donnera sans doute au crédit populaire une impulsion nouvelle, quoique je ne veuille vous faire aucune illusion sur les difficultés de réalisation. Que demandaient les associés en sollicitant une législation plus favorable? des privilèges? des subsides? Non, leurs coudées franches, le terrain déblayé d’obstacles, le laisser-faire. Compter sur soi-même, voilà le devoir; agir librement, voilà le droit. La loi nouvelle des associations ouvrières a pu subir des critiques. Mais nul ne conteste qu’elle ne rende ces associations plus faciles et qu’elle ne réalise un grand progrès.
Vous avez pu vous en convaincre : de tous les moyens d organiser le crédit populaire, le plus important et le plus efficace est celui qui vient des travailleurs eux-mêmes, entrepreneurs et ouvriers. C’est que de tous les efforts’ les plus féconds sont ceux que l’on fait soi-même pour soi. Vouloir est la première condition de succès ; vouloir, c’est-à-dire, d’une part, pratiquer le travail et l’épargne’ car c est toujours à ce point de départ sévère qu’il en faut levenir, et, d autre part, employer tous les moyens qui peuvent donner aux plus petits capitaux toute leur valeur. Mais vouloir n’est pas tout; il faut savoir, il faut pouvoir. C’est à une constitution spéciale du crédit qu’il appartenait d’y pourvoir, afin de préparer de meilleurs jours pour les travailleurs. Faire que plus d’ouvriers puissent avec profit pour eux-mêmes devenir entrepreneurs que plus d’aisance se répande parmi les ouvriers, voilà le but de ces institutions, auxquelles applaudissent’l’économiste, le moraliste, l’honnête homme, le bon citoyen l’ami de l’humanité. ’
Que tous y mettent leur apport : le penseur initié aux affaires, ses idées ; l’homme éclairé et aisé, son concours au moins moral; l’ouvrier, son intelligence, son zèle, sa moralité, sa modeste obole.
11 ne faut pas moins que ce concert de toutes les forces ; il ne manquera pas, ou plutôt les exemples que j’ai invoqués prouvent que déjà il existe et n’a plus qu’à s’ac-
croître. Le temps, aidé par votre prévoyance et votre sagesse, développera celte œuvré à la fois de moralisation et de bien-être pour les masses; et la misère , j’entends celle que l’homme ne s’attire pas volontairement, la misère, déjà diminuée par la liberté du travail, parles applications industrielles de la science et la propagation de l’instruction, trouvera un remède de plus dans une ^ heureuse constitution du crédit.
DE