‹ Économie politique populaire [microform]Chapitre 24 sur 25 · SEE’SS · texte numérisé non relu

SEE’SS

de^a Feuillade de venir diriger le siège comme ingénieu?

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bagages et une partie de l'armée. Avec un adm Lm:

stûa"chTr‘ :^""ban opina pourq^on

nuilter le Cohorn, qui eut un moment l’idée de

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Puisque nous avons jugé nécessaire de donner une

de Forenel : ''''“"’r"’ ‘""‘b """ Pa"e

iTunénie ’ "““b"'® dss meilleures qu’ait écrites

imgemeux panégyriste, qui fut appelé à loue" Vauban

le maréchal de vauban. — l’impot 315

au sein de l’Académie des sciences dont l’illustre maréchal était membre honoraire. Aux fines qualités de Fontenelle s’ajoute ici une sorte d’émotion qui ne lui est pas habituelle. « Jamais, dit-il, les traits de la simple nature n’ont été mieux marqués qu’en M. de Vauban, ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu, qui s’attachait au vrai par une espèce de sympathie et sentait le faux sans le discuter, lui épargnait les longs circuits par oü les autres marchent ; et, d’ailleurs, sa vertu était en quelque sorte un instinct heureux, si prompt, qu’il prévenait sa raison. Il méprisait cette politesse superficielle dont le monde se contente, et qui couvre souvent tant de barbarie; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité, lui composaient une autre politesse plus rare, qui était toute dans son cœur. Tl seyait bien à tant de vertu de négliger des dehors, qui, à la vérité, lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent le maréchal de Vauban a secouru de sommes assez considérables des officiers qui n’étaient pas en état de soutenir le service; et, quand on venait à le savoir, il disait qu’il prétendait leur restituer ce qu’il recevait de trop des bienfaits du roi. Il en a été comblé pendant tout le cours d'une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser en mourant qu’une fortune médiocre. Il était passionnément attaché au roi; sujet plein d’une fidélité ardente et zélée, et, nullement courtisan, il aurait infiniment mieux aimé servir que plaiie. Personne n’a été si souvent que lui, ni avec tant de courage, l’introducteur de la vérité; il avait pour elle une passion presque imprudente et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes et n’ont pas même combattu. En un mot, c’était un Romain qu’il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la République. » Page excellente, courageuse même jusqu à un certain point, deux ans après la disgrâce et la mort de Vauban. On remarquera pourtant que Fontenelle n y parle point de cette disgrâce, peu faite pour honorer Louis XIV. Quant à sa mort, il se borne à dire que Vauban succomba à une fluxion de poitrine. Saint-Simon

ÉCONOMIE POLITIQUE l'OPULAlRE

exphque cette mort si prompte par le chagrin de la dis-

Comment, Messieurs, un homme de guerre si consfam ment occupé put-il trouver le loisir de se livrer aux o™'

■•«cherches qu'exigent les travaux éconorniques? Les campagnes mêmes auxquelles il nrit K part la plus active n’y mirent point obstacle; pendant qu elles se poursuivaient, il trouvait encore le temps d’f masser une foule de remarques sur la situation des pa,t

vaiies de paix. Sa prodigieuse activité intellectuelle se

faisait aider par des copistes, des calculateurs, Ts dessinateurs. Les sommes qu’il dépensa pour payer leurs avaux, avec ses générosités pour de pauvres^ officiers blesses ou malades, achèvent d’expliquer qu’il n’ait pas laisse une grande fortune. Dans ses fréquents vova" ef 1 s informait avec le soin le plus minutieux de li valeur

1p« qu’elles rapportaient, de la manière de

es cultiver, des facultés des paysans, de leur nombre de ce qui faisait leur nourriture ordinaire. Il s'occupait dimeme de ce qui aurait pu rendre le pays rnemeui iL grands chemins, des ponts, des navigaiions nouvéllt?

Il se mettait en rapport avec les intendants, leur écrivait même quelquefois pour les féliciter des établissements tiles qu Ils avaient créés, comme s’il avait à les remer cier d un service qui lui eût été rendu à lui-même Tous ces details sont consignés dans ses écrits. On peut affir mer qu ils font de Vauban le créateur de la staUstle t

ecnerches font de lui un des devanciers les plus consicerables et les plus directs de l’économie politique.

oes de 1 Illustre maréchal, qui ont été réunis sous le titre Oisivetés; mais c est du principal de ses écrits de celui qui va vous faire connaître l’impôt sous l’ancien réc^imp de son livre intitulé : Projet de dîme royah Zo ,p ’

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — L’iMPOT

Le Projet de dîme royale n’a paru qu’en 1707, mais il fut médité et écrit en partie plusieurs années auparavant, au spectacle des misères de la France, surtout de la France rurale, de ces paysans au milieu desquels nous avons vu que l’enfance pauvre et éprouvée de Vauban [

s’était écoulée, et qu’il a peints, dans un de ses mémoi- |

res, non pas toujours en beau, mais avec le plus sympa- I

thique intérêt. Quand Vauban rencontrait des misères ou >

des vices, il ne se bornait pas, comme on le faisait géné- |

râlement à cette époque, et comme il nous arrive trop souvent encore de le faire aujourd’hui, à signaler les unes et j

à flétrir les autres; il s’interrogeait sur leurs causes, et d’un cœur vaillant, d’un esprit attentif et pénétrant, il en j

cherchait les remèdes. Il affirmait que le mal économique ^

tenait surtout à la funeste organisation de l’impôt, que le i

désordre financier y avait sa source en partie, que les f

misères matérielles et même une partie des misères morales dépendaient de cette cause permanente de souffrance pour la population agricole. ^

Gomme presque tous les ouvrages écrits par les réformateurs, le Projet de dîme royale de Vauban renferme une partie critique et une partie positive. Pour remplacer, il i

faut détruire, et, d’un autre côté, on ne détruit bien que |

ce qu’on remplace. De là un double examen : l’un, qui se rapporte aux impôts qu’il juge mauvais et dont il porte [

la condamnation; l’autre, qui a trait au système nouveau |!

qu’il y substitue. Au reste, la critique elle-même suppose j

chez lui des principes qui constituent une sorte de théo- )

rie de la question. L’énoncé de ces principes sous une j

forme très-nette atteste à quel point Vauban avait conscience de ce qu’il voulait; elle n’est pas la partie *

la moins importante de son œuvre, ni le symptôme ,

le moins caractéristique de l’esprit du temps. C’est comme une nouvelle philosophie de l'impôt qui se pose au nom de l’esprit de justice et de progrès en face des I

routines, en face des pratiques aussi ruineuses qu’oppressives qui pesaient sur les peuples au préjudice de l’intérêt bien entendu des gouvernements.

Un des premiers, il a le mérite d’avoir proclamé l’impôt que nous appelons propor/toïuzei, c’est-à-dire de l’impôt réparti sur chacun, en proportion avec sa fortune attestée par son revenu. Cette règle figure dans ses Maœimes fondamentales, en tête de son projet. Qu’est-ce que l’impôt? C’est le prix des services rendus par l’État. La protection de 1 Etat ne peut être assurée que moyennant la contribution des sujets, qui devient dès lors « une obligation naturelle. » Voilà une origine excellente attribuée à l’impôt. C’est la seule véritable. Il ne faut donc pas que le peuple se laisse dire que l’impôt utilement employé profite aux gouvernements , non aux peuples. La sécurité est un bien acquis aussi à titre onéreux. Elle met en œuvre tout un personnel qui ne peut vivre que par les subsides de ceux auxquels elle est garantie. Tous les services de l’État sont dans le même cas; ainsi, quoi que puissent dire des hommes plus préoccupés de plaire au peuple que de le servir, l’impôt est légitime. Remonter aux principes est, en’ tout la première condition d’une saine intelligence des questions.

De Vobligation de l’impôt pour tous résulte Végalilè. C’est là la grande innovation de la dime royale. Je vais vous citer ici les paroles de Vauban lui-même. Il s’agit d’une pensée bien simple, d’une proposition qui ne 'contient aujourd’hui rien de bien nouveau. Mais transportons-nous en 1707, et supposons jetées soudainement dans l’esprit public, qui commence à naître, des idées comme celle-ci •

« De cette nécessité il résulte : premièrement, une obligation naturelle aux sujets de toutes conditions de contribuer, h proportion de leur revenu ou de leur industrie, sans

qu’aucun d’eux s’en puisse raisonnablement dispenserdeuxièmement, qu’il suffit, pour autoriser ce droit, d’être sujet de cet État; troisièmement, que tout privilège qui tend à l’exemption de cette contribution est injuste et abusif et ne peut ni ne doit prévaloir au préjudice du public. »

le maréchal de vauban. — L’IMPOT 319

Ainsi , non-seulement i’impôt est aussi légitime que necessaire , mais tous doivent le payer sans exception Vauban condamne les privilèges. ^

C’est en conséquence de la même doctrine que Vauban

RÎernl'7T“'"" des impôts.

Rien n est plus oppose que ce qu’il en dit aux théories

et qui tendraient à Oter à 1 E at le souci de toute économie. D’après ces

théories il n’y a pas de mal produit tant que l'argent ne

sort pas du royaume. Autant vaudrait dire que la sicurité

de la propriété et que l’emploi plus ou lins sage du

capital par celui qui le possède, n’intéressent en rien la

richesse publique. Vauban ignorait ou plutôt méprisait

ces singulières subtilités. Guidé par sa droite raison, qui

lui tenait beu ici d’une théorie plus savante, il crorait

que I argent bien employé par le propriétaire profite p^lus

Etat. Il croyait que l’Etat doit ménager les ressources des contribuables. Il donnait donc à tous de sageslm seils. Il enseignait au peuple la nécessité de 1 impôt aux nobles la justice qui leur commandait d’en supporter leur part b ,’Etat le devoir de ne demander à la“ que le necessaire.

Un des principaux motifs qui le détermina à concevoir et à présenter son projet fut l’abus de ce qu'on annelait alors les affaires extraordinaires. Les emprunts fm^aient

nb.s%?' les foiCs îes

P us -iiiguberes, avec les opérations sur les monnaies

qüm'ôuîerpatemes"

sent'de^la seX'"’^ l’f^sources régulières qui nais-

des citoyens *’>"dustrie

qu^to"autres^fsp°h^ impôts Vauban voulait abolir, quels autres il se bornait h modérer et à rectifie- Tes

impôts portent presque tou, s des noms sinTuliers,' ou!

bliés aujourd’hui, et que les explications qui vont suivre définiront suffisamment à vos yeux.

Vauban supprimait la taille^ les aides, les douanes provinciales, les décimes du clergé. Il réduisait la gabelle de moitié ou des deux tiers. Il reléguait les douanes (impôt qui formait une partie importante du revenu public) à la frontière en les réduisant beaucoup. Il réformait aussi ce qu’on appelait le domaine royal. Voilà pour les principaux impôts. Cette indication suffit pour montrer que ceux-là se sont trompés qui ont fait de Vauban un partisan de l’impôt unique. Il simplifiait l’impôt dans des proportions considérables, en réduisait le poids, ramenait partout l’équité; il n’entendait pourtant pas supprimer absolument l’impôt indirect. Il ne se décidait pas par des considérations théoriques en le maintenant, mais par des motifs de l’ordre pratique. L’impôt directqu’il créait sous le nom de dîme, devenait le principal; mais il pensait que forcer le ressort de l’impôt direct, jusqu’à lui demander tous les revenus de l’État, aurait eu plus d’inconvénients que d’avantages. Vauban se préoccupait du possible, ce que ne font pas toujours les réformateurs.

Il déclarait la taille incorrigible, et c’était elle surtout que remplaçait la dîme royale , impôt direct qui flottait entre le vingtième et le dixième du revenu. L’impôt appelé taille portait à la fois sur les terres et sur l’industrie. La première était la taille dite réelle. Vauban avouait que, fondée sur les arpentages et les estimations des revenus des héritages, elle était moins sujette à corruption. Mais, ajoutait-il, elle n’en est pas exempte, soit par le défaut des arpenteurs, soit par celui des estimateurs qui peuvent être corrompus, intéressés ou ignorants. La valeur de la même terre varie d’ailleurs par diverses circonstances, ce qui expose l’estimation, même assez exacte, à devenir défectueuse. On voit que Vauban n’est pas bien disposé en faveur du cadastre. Cette utile opération, que nous n’avons réussi à effectuer t(u’à travers bien des difficultés et des lenteurs, et qui ne saurait jamais atteindre à la perfection, ne paraissait pas offrir à son esprit rigoureux une base suffisamment exacte d appré-

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — l’IxMPOT 32l

susceptible d’une proportionnalité absolue, plus exacte qu’elle ne le comporte. La proportionnalité de 1 impôt est un idéal. On peut s’en approcher, et il faut y tendre; on ne doit pas se flatter de la réaliser avec une rigueur mathématique.

Les abus de la taille n’avaient guère fait que s’accroître depuis que le malheur des guerres et l’établissement des armées permanentes avaient rendu cet impôt définitif sous Charles VII, de temporaire qu’il était auparavant.

Cette taille des gens d'armes, comme on la nommait au XV® siècle, à cause de sa destination, s’était aggravée par degrés, une fois le cadre de l’impôt établi, sous les noms de ai/e, de taillon, et étSiH devenue la principale taxe du royaume. C’est ce que l’illustre réformateur voulait changer entièrement. Il ne faisait pas grâce à la taille réelle, qu’il regardait comme mal évaluée par le vice même de sa nature, ainsi que le prouvaient, prétend-il, les essais de l’intendant Pelot faits en Normandie et dont lui-même avait été témoin. N’avait-elle pas d’ailleurs ce défaut, dans son assiette présente, que les biens nobles et ecclésiastiques en étaient exempts? Combien pourtant sont plus graves encore ses griefs contre la taille dite personnelle ! Elle régnait surtout dans les pays d’élection et n’offrait pas, dans sa répartition, la garantie que présentaient dans les pays d’Etat les assemblées provinciales. Evaluée sur le revenu territorial et mobilier, elle était livrée au pur arbitraire. Vauban rappelle ici des distinctions qui serviront encore à vous montrer comment le fardeau que chacun écartait de ses épaules /

retombait en définitive sur le peuple. Quand la taille était levée à l’occasion de propriétés immobilières, elle se décomposait en taille d'exploitation, établie sur les terres et bâtiments susceptibles de produire des fruits (moulins, forges, usines, etc.), et taille d'occupation, qui frappait les maisons et leurs dépendances. En pnncipe, les biens nobles et ecclésiastiques devaient payer cette dernière, la taille d’occupation. C’était le moins qu’on pût demander en présence de tant d’exemptions, qui passaient pour un signe d’honneur lorsqu’elles s’attachaient à la possession de la terre. Mais Vauban prouve,

au Chapitre IX de la Dîme royale, que quiconque était noble ou riche et puissant affranchissait au moins en partie ses domaines en faisant reporter la charge sui I pw paroisses. Ce qui est frappant et caractéristique cest que la partie riche du tiers-état n’était pas à l’abri

d bourgeoisie, au lieu de servir

, a avant-garde a ia oiasse moyenne, cherchait trop souvent à se confondre avec la classe noble, souvent

Si la partie de la taille personnelle qui se rapportait an revenu territorial était convaincue par Vauban de pré«en-

nîus ‘'■aire dans sa répartition, M juge

taxe EM?é?r^r‘ P'"’"® la même

triht,hlp= , assise sur les facultés présumées des contribuables roturiers ; mais ici encore la portion la nm»

iiche du tiers-etat avait conquis le priviléf^e de la classp

e. Nulle base sérieuse d’évaluation, nnîle ^roportio:

l’Iulre Dan?ie“s “"‘'-ibfable à

„f„ ^ campagnes surtout, c'était elfravant d’i-

bles ce nw‘“"^ Paroisses tailla-

bles, ce n est ni la bonne ou la mauvaise chère ni la

bonne ou la mauvaise fortune qui règle la proportion de

mposition, mais l’envie, le support, la faveur ou l’ani-

nosite, la véritable pauvreté ou la feinte v sont presuiie

toujours egalement accablées. » C’était là terrem- entre

es mains de 1 ignorance, de la partialité et de la jalousie

tieve du bétail. G est encore Vauban qui parle • « Que SI que qu’un s’en tire, il faut qu’il cache si bien ie pë„ d aisance ou il se trouve, que ses voisins n’en puissent pas avoir la moindre connaissance. Il faut même qu’il pousse sa précaution jusqu’au point de se priver du^nécessaire pour ne pas paraître accommodé;'^ car un mai

pauvreté k'i - P’-d^cer la •

pauvreté a une aisance qui, après lui avoir coûté bien des

peines, ne servirait qu’à lui faire sentir plus “1^^^ le sofvoLn «divant le caprice ou la jalousie de

T n" «P'-ês cela de la misère des campaernes 1

pàit toute «" P«‘ito propriété. Elle'frap-

P toute apparence d’aisance. Elle punissait l’épargnm

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — l’IMPOT

Elle donnait lieu à des scènes tragiques dans les villages. On aurait peine à y croire, si l’on n’avait Vauban luimême pour témoin, nous montrant l’incapacité de payer suivie de saisie de meubles et même de démolitions de maisons pour vendre les poutres et les solives cinq ou six fois au-dessous de la valeur. C’est tout cela que l’auteur appelle les « mangeries » de la taille.

Voilà les abus qui avaient fait naître dans le cœur généreux de Vauban cet amour du peuple, que nous avons signalé comme son trait distinctif ; c’est à la vue de pareils maux qu’il s’écriait ; « C’est la partie basse du peuple qui, par son travail et son commerce, et par ce qu’elle paye au roi, l’enrichit et tout son royaume; c’est elle qui fournit tous les soldats et tous les matelots de ses armées de terre et de mer, et grand nombre d’otliciers, tous les marchands et petits officiers dejudicature; c’est elle qui exerce et qui remplit tous les arts et métiers; c’est elle qui fait tout le commerce et les manufactures de ce royaume, qui fournit tous les laboureurs, vignerons et manouvriers de la campagne, qui garde et nourrit les bestiaux, qui sème les blés et les recueille, qui façonne les vignes et fait le vin, etc. Voilà en quoi consiste cette partie du peuple si utile et si méprisée, qui a tant souffert et qui souffre tantl »

De même qu’il abolissait la taille, en la transformant en un impôt- direct et proportionnel sur le revenu sous le nom de Dime, Vauban voulait abolir aussi les aides. Cet impôt était l’équivalent de nos droits réunis et correspondait particulièrement à notre impôt sur les boissons.

Au temps de Vauban, on désignait avant tout sous ce nom les divers droits perçus sur les vins, eaux-de-vie, bières, cidres, poirés. On comprend de quelle importance ils peuvent être dans un pays dont la vigne forme une des principales richesses. Vauban adresse aux aides le double reproche de diminuer sensiblement la consommation et d’être mal et injustement établi et perçu. Cet impôt, en effet, était si mal réparti qu’il variait quelquefois des deux tiers, selon les pays. Il était parfois si élevé que toute raison de produire du vin disparaissait. « Les

aides, écrit Vauban, emportent souvent le prix de la denrée. » C’était vrai, surtout pour les petits crus. Il s’est trouvé des années où les droits ont été vingt fois plus forts dans le détail que le prix en gros. Vauban signale comme assez fréquent le fait de vignes arrachées, le vendeur ne trouvant plus son profit. Il flétrit les vexations et les supercheries des commis se faisant, sous prétexte de dissimulation, plusieurs fois ouvrir la porte du même contribuable, confisquant et s’appropriant les muids. Il signale aussi ces frais énormes de perception qui ne faisaient que s’accroître, et dont plus tard l’économiste Letrosne présentait le chiffre; selon Letrosne, pour faire entrer trente millions dans les caisses de l’État, la dépense effective était de soixante, et le préjudice causé à la richesse nationale de quatre-vingts.

Outre les douanes à la frontière, il y avait alors des douanes provinciales. C’était la France partagée comme en autant de pays, soumis à des régimes différents. Vauban s’en plaint doublement, comme patriote et comme économiste. Il gémit de voir que les douanes intérieures « rendent les Français étrangers les uns aux autres, contre les principes de la vraie politique qui conspire toujours à conserver une certaine unité entre les sujets qui les attache plus fortement au prince. » Il les convainc d’être vexatoires, coûteuses, et d’amener dans les denrées un enchérissement excessif « On a trouvé, dit-il, tant d’inventions pour surprendre les gens et pouvoir confisquer les marchandises, que le propriétaire et le paysan aiment mieux laisser périr leurs denrées chez eux que de les transporter avec tant de risques et si peu de profit. De sorte qu’il y a des denrées qui sont à très-grand marché sur le lieu, et qui se vendraient chèrement et se débiteraient très-bien à dix, vingt et trente lieues de là, où elles sont nécessaires, qu’on laisse perdre parce qu’on n’ose hasarder de les transporter. »

J’ai laissé de côté plus d’un détail intéressant sur ces trois impôts que Vauban supprimait. Pour en finir avec la partie critique de ses idées, il faudrait reproduire tout ce qu’il a écrit contre les affaires extraordinaires et les

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — l’iMPOT 325

traitants. La latitude qu’il offrait de faire flotter le taux du nouvel impôt, ou Dîme royale, entre le vingtième et le dixième du revenu, devait prémunir contre ces appels ruineux au crédit public. Gomment ne pas reconnaître que le système des emprunts s’est extrêmement simplifié depuis Vauban, et s’est dégagé d’une foule d’éléments parasites? Vauban pourrait lui reprocher encore d’aboutir, pour solder les intérêts, à de nouvelles surcharges d’impôts. Il n’accuserait plus a l'usure que les traitants exigent de celui qui paye, qui est le particulier, et de celui qui reçoit, qui est le roi, usure qui ne va pas moins qu’au quart du total et souvent plus. » Il n’accuserait plus et les frais de contrainte qui montent souvent plus haut que le principal même. » Il n accuserait plus la ciéation incessante de charges et offices inutiles dont la vanité n’était qu’un emprunt déguisé. Il n’accuserait pas non plus cette excessive inégalité, volontaire et systématique,

dans la manière dont l’impôt est établi, ni les désordres de la perception. Soyons justes. Messieurs ; quel bien,

quel progrès a été accompli !

Vous venez de voir la condition faite aux masses par l’assiette des impôts sous l’ancien régime. Le Projet de Vauban est l’acte d’accusation le mieux motivé que nous ayons contre la mauvaise organisation financière qui existait en France avant 1789. La bonne foi parfaite et une exactitude générale, quoiqu’on puisse, sur quelques faits sans portée, contester parfois ses chiffres; des détails d’un haut prix sur la situation des campagnes forment les mérites aussi utiles qu’éminents de ce grand document. Ce qui ajoute à la valeur du témoignage, c'est qu’il vient d’un ami dévoué de l’ancienne monarchie, d’un serviteur plein de zèle pour le roi, conservant au sein même de son opposition aux abus tous les sentiments que son siècle portait à Louis XI\ , malgré l’impopularité qui attendait la fin du règne et celle du roi. On n’a pas affaire ici à un de ces pamphlets comme en inspira plus d’un, dès lors, le mécontentement des partis, l’esprit de secte ou de sédition. Il y a encore de l’espérance dans cette plainte qui retentit aux

pieds du trône.

Voyons maintenant ce que mettait à la place du mal la Dîme royale. Cherclions-y des notions instructives sur l’impôt, qui, aujourd’hui encore, peuvent nous être proiitables; car si, sous Louis XlV, c’est le roi surtout que Vauban voulait instruire, c’est le peuple aujourd’hui^ qui réclame sur ces matières des idées justes et des lumières.

Je vais toucher, à propos de Vauban, à des vérités qu’il a aidé à faire prévaloir et à des erreurs qui s’abritent quelquefois derrière son grand nom.

Vauban poursuit un grand but, l’économie des rouages fman3iers. Tout mécanisme compliqué coûte cher, et, par la même raison, il est rare qu’une simplification ne se résolve pas en une économie. On a vu combien les frais de perception de ces différents impôts étaient énormes. Ce n’est pas que la simplicité n’ait ou ne puisse avoir aussi ses abus. Elle risque d’ailleurs d’être illusoire, quand elle s’applique à ce qui ne la comporte pas. L’impôt unique, quoi qu'on ait pu dire, n’irait pas toujours à l'adresse de celui sur qui on le mettrait, il aurait ses doubles emplois. Mais Vauban, qui voulait simplifier l’impôt, ne demandait pas, en dépit de l’opinion contraire assez accréditée, l’unité de l’impôt. La dîme royale laissait subsister les gabelles, réduites et ramenées à l’unité, les douanes reculées à la frontière, le domaine, et quelques taxes de moindre importance.

Quelle simplification n’était-ce pas déjà que la suppression des tailles, des aides, des douanes provinciales? Et quelle simplicité aussi dans le principal impôt direct subsistant, la dîme royale, ou l’impôt établi proportionnellement sur le revenu des terres et de l’industrie?

Il faut reconnaître que Vauban ne se résignait pas sans peine à laisser subsister, même réduits en nombre et en poids, les impôts établis sur la consommation. Toutes les critiques qu’on leur a adressées se trouvent

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — L’IMPOT

dans Vauban, augmentation des prix, coût onéreux, fraudes fréquentes. Mais il tenait compte des besoins de l’État. Il ne lui échappait pas non plus que ces taxes s’acquittent à quelques égards plus aisément, au fur et à mesure des consommations. On se souvient combien de discussions l’impôt du sel a suscitées depuis plus de trente années; par son penchant, Vauban se fût rangé parmi les partisans radicaux de l abolition, et c était à son corps défendant, pour ne pas recourir à des taxes plus onéreuses, qu’il se résignait à grever cette production naturelle et à en faire un des fonds spéciaux du revenu public. « Le sel, écrit-il avec une familiarité pleine de grandeurj est une manne dont Dieu a giatifié le genre humain, sur lequel par conséquent il semble qu on n’aurait pas dû mettre d'impôt. Mais, comme il a été nécessaire de faire des levées sur les peuples pour les nécessités pressantes des États, on n’a point trouvé d expédient plus commode pour les faire avec proportion que celui d’imposer sur le sel, parce que chaque ménage en consomme selon qu’il est plus ou moins accommodé. Les riches, qui ont beaucoup de domestiques et font bonne chère, en usent beaucoup plus que les pauvres qui la font mauvaise. C’est pourquoi il y a peu d États où il n y ait des impositions sur le sel, mais beaucoup moindres qu’en France, où il est de plus très-mal économisé... Ce fonds sera composé de l’impôt sur le sel, que je crois devoir être beaucoup modéré, moins étendu partout peu à peu, en sorte que tous les Français soient égaux a cet égard comme dans tout le reste, et qu’il n’y ait point de distinction de pays de franc salé d’avec celui qui ne l’est pas. » Ainsi Vauban restait encore ici fidèle à ses principes ; égalité proportionnelle et modération.

De plus, il voulait que les salines appartinssent àT État. Il abolissait le franc salé des communautés. Il supprimait les gardes sur les frontières des pays exempts de la gabelle. Il chassait de la perception la dureté et l'arbiti’aire, qui résultaient en grande partie d’une assiette trop inégale et des- fraudes rendues par là inévitables. L’égalité de l’impôt tuait dans son germe 1 industrie de

par des pénalités sans proportion avec le délit, on les punissait des galères, par le même principe qui faisait condamner à mort les faux monnayeurs. De la gabelle ainsi rectifiée, Vauban calculait que l’État retirerait 23,400,000 livres.

Ce qu’il poursuivait d’un blâme plus absolu que les taxes indirectes, c’étaient, on l’a vu, les affaires extraordinaires. De perpétuels emprunts, des altérations de monnaies passées à l’état de maladie chronique, des banqueroutes partielles, prenant diverses formes, semblaient faire partie du régime financier du pays. Les protestations de Colbert contre l’emprunt n’avaient pu prévaloir contre d’autres conseils auxquels on se rangeait pour subvenir aux nécessités ({u’on s’était créées. Les abus de la politique avaient pour pendant les abus de la finance. On ne peut guerroyer sans cesse et s’en tenir aux ressources calculées en vue de la paix ou de quelques guerres rares et courtes. l'our couper court à ces al)us du crédit public comme aux autres affaires dites extraordinaires, ainsi qu’aux pilleries des traitants, qu’il ne ménage guère, voici ce que proposait Vauban : il demandait que la dîme flottât entre le vingtième et le dixième du revenu. Ainsi le dixième était le terme extrême. Il fallait pour le justifier de graves circonstances. Telle était la marge qu’il laissait aux besoins de l’État. On voit assez que ce plan demandait, comme tous les plans qui proposent des économies, une très-grande sagesse de la part des gouvernements; de l’autre, il les supposait peut-être plus maîtres qu’ils ne le sont toujours des événements.

Vauban était à la recherche d’un moyen qui eût les qualités que peut offrir le meilleur impôt sans ses inconvénients. On peut contester qu’un impôt parfait existe ; mais ce noble esprit, séduit par la supériorité de sa combinaison, qui, nous allons le voir, avait des côtés trèsapplicables, croyait l’avoir trouvé. Voici comment il s’expiime : « L’établissement de la dime royale imposée sur tous les fruits de la terre d’une part, et sur tout ce qui fait du revenu aux hommes de l’autre, me paraît le moyen le mieux proportionné de tous; parce que l’une suit tou-

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — L’iMPOT

jours son héritage, qui rend à proportion de sa fertilité, et que l’autre se conforme au revenu notoire et non contesté. C'est le système le moins susceptible de corruption de tous, parce qu’il n’est soumis qu’à son tarif et nullement à l’arbitrage des hommes. » Ce système n’avait en soi rien de chimérique. En effet, il n’est que l’impôt sur le revenu, qui fonctionne en maints pays, en Angleterre, en Hollande, dans quelques parties de l’Allemagne, aux États-Unis d’Amérique, etc. Gela ne veut pas dire qu’il ne présente point de graves difficultés. Il peut y avoir des avantages, selon les temps et selon les peuples, à faire à cette forme de taxe une part assez large : elle est plus simple, plus économique, plus conforme à un certain idéal moral. Avec elle on sait au juste ce qu’on paye, et la proportionnalité a chance d’être mieux atteinte, sous la réserve de la loyauté et de la bonne foi des contribuables. Même à ces conditions, reposera-t-elle toujours sur une base bien sûre ? Les déclarations ne pècheront-elles jamais par inexactitude même involontaire ? Nous n’avons pas à entamer ici une discussion en règle sur l’impôt du revenu. Il a des partisans déclarés et des adversaires non moins décidés. Il ne mérite pas tout le bien qu’on en dit, ni non plus tout le mal. Si c’était le temps et le lieu, je le montrerais là accueilli avec faveur par le législateur et par les populations, ici plutôt subi qu’accepté. Je le condamnerais sans rémission, toutes les fois qu’il confine à la chimère ou à la force. La condition de son adoption, c’est aussi qu’il ne sera pas une taxe purement supplémentaire. Qu’il remplace, quand il y a lieu, d’autres impôts; mais s’il est purement et simplement destiné à s’y ajouter, il n'est plus qu’un expédient, par exemple un impôt de guerre, une ressource extraordinaire.

On peut s’étonner toutefois que Vauban ait pris pour modèle la dîme ecclésiastique. Cet impôt partage à nos yeux l’impopularité de la plupart des taxes censurées par 1 illustre maréchal. La dîme ecclésiastique perçue en nature avait de graves inconvénients. Ce n’est pas à tort que Turgot lui a reproché en certains cas de « faucher plus que l’herbe, » c’est-à-dire de prendre sur le capital. Le dixième des fruits n’est pas nécessairement le dixième

du revenu. Il se peut que l’abandon du dixième en nature absorbe la totalité du bénéfice d’une culture et même fort au-delà. On remédie à cet inconvénient par la dime en argent, qui est assise elle-même sur le revenu territorial évalué en monnaie. Il semble que Vauban aurait dù recourir à cette voie. Cela aurait mieux valu que d’imiter de si près, en ce qui regarde la partie de l’impôt assis sur la terre, la dime ecclésiastique. A l’en croire, et l’on doit tenir un certain compte de son témoignage, la dime ecclésiastique, en cela supérieure à beaucoup d’autres taxes, ne faisait aucun procès. « C’est celui de tous les revenus, ajoute-t-il, qui emploie le moins de gens à sa perception, qui cause le moins de frais et qui s’exécute avec le plus de facilité et de douceur; c’est celui qui fait le moins de non-valeur, ou, pour mieux dire, qui n'en fait point du tout. » Voilà un éloge trop complet. Il nous paraît évident que l’expérience eût fait changer la dîme, perçue d’abord en nature, en dîme en argent. L’impôt en nature est acceptable pour les peuples jeunes et peu industrieux; il peut même alors offrir plus d’avantages (lue d’inconvénients. Mais, surtout quand on généralise cette contribution, ainsi que le fait Vauban, il importe de lui ôter ce caractère. Ainsi ont fait les Anglais, qui tiennent fort à leurs vieux usages, lorsiiu’ils ont aboli la dîme ecclésiastique en 1836.

L illustre maréchal triomphait d’ailleurs dans la comparaison qu’il établissait avec les autres taxes supprimées. Il faisait valoir avec beaucoup de forces ses avantages de simplicité, d’économie de perception, d’absence d’exactions et de di'^cordes si communes pour les aides, les tailles et les douanes provinciales. Soucieux de la petite propriété, il assurait que les paysans pourraient désormais avoir du bétail. Il vantait l’accroissement de la consommation résultant de la suppression de certains impôts et de la diminution des autres. Tl était convaincu, comme Colbert l’avait été, que déduire les droits, c’est souvent augmehler le trésor public par le développement des transactions commerciales (1).

(1) Nous ne nous portons pas au surplus garant des calculs présentés par Vauban pour établir que son système rendrait

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — L’imPOT 331

Si les fruits de la terre formaient le premier fonds de la me, le second fonds comprenait la dîme du revenu des misons des villes et g, -os lioui-gs du royaume des iins de toute espèce, celle de l’Industrie, des rentes sur

appointements, etc Ainsi achève de se déterminer nettement le caractèrrd’impô

sur le revenu. Il porte ici, on le voit, sur la partie nZÎ

lere du revenu et sur les facultés productivL des Z-

ibuables. On aurait une critique à adresser à Vauban

L impôt sur les maisons est foncier et non mobiliei 1

n est donc pas à sa place. C’est d’ailleurs la partie la nlus

hardie la plus fécondé de ce remarquable travail c^elle

use trouve le plus d’élévation et de chaleur, d’idées

générales et de pressentiments justifiés. Qu’on n’oublie

pas son pnncipe : « Tous étant également sujets sont

la protection du roi et de l’Etat, chacun d’eux a uni obh

gation spéciale de contribuer à ses besoins à proportkm

r!n a" <l“i esl le fondement de ce'^système

qu’une personne est élevée au-dessus e. autres par sa naissance ou par sa dignité et ou’pIIp possède de plus grands biens, d’autant pfus â-t ehe hé soin de la protection de l’Etat. » Vous voyez aiséZni t quelle adresse allaient ces paroles.

Mais avant d’indiquer les catégories atteintes comment s assurer du payement d’un tel impôt? Quels sont les voies et les moyens? Ici encore Vauban devance ce qui a ete fait depuis dans d’autres contrées que la France La Hollande lui offrait un des rares modèles d’impôt dû

plutôTde spT“ des points s’inspirer

P utôt de ses propres conceptions que des exemples

trangers. Il veut un dénombrement exact de toutesZs

sortes de revenus. Il demande la déclaration de son le

venu par chacun, comme cela se fait aujourd’hui aux

uX» ^''^diteur du Projet de dime royale, M. Eugène

aire, dans ses savantes notes, les conteste sur plus d’un P in , e non sans raison. Le principe moderne et non assez

yeuZde"îa°T’ ‘<“''1 a faits sous nos

posé ’ “®“leur. n’en était pas moins

Etats-Unis, avec une pénalité pour sanction. Je ne puis m’empêcher de signaler un peu trop de complaisance pour son propre système dans ces paroles : « C’est à quoi je ne pense pas qu’on trouve bien de la difficulté, si l’on veut bien s’y appliquer, et que le roi veuille s’en expliquer par une ordonnance sévère qui soit rigidement observée, portant confiscation des revenus recélés et.cachés, et la peine d’être imposé au double pour ne les avoir pas fidèlement rapportés. Moyennant quoi, et le châtiment exemplaire sur quiconque osera éluder l’ordonnance et ne s’y pas conformer, on viendra à bout de tout. Il n’y aura qu’à nommer des gens de bien et capaliles, bien instruits des intentions du roi, bien payés et suffisamment autorisés pour examiner tous ces différents revenus en se transportant partout oü besoin sera. »

C’est là la partie systématique et contestable. C’était aussi le moyen plus que le but. L’impôt sur tous, l’impôt proportionné au revenu, c’est à cela que tenait Vauban.Le leste étaitpour lui subordonné. Tous payeront, les grands et les petits. Qu’on se figure à cette distance où nous sommes, le scandale produit par une pareille proposition. Et quelle révolution en effet ! Avec un ton calme le plus souvent, quoiqu’on y sente de la chaleur sous les formes sévères de la discussion et du calcul, dans un langage tout ensemble insinuant et assuré, comme il convient à un homme qui s’efforce de convertir le roi mais qui sent aussi qu’il plaide pour la sainte cause de la justice et du droit, il réclame partout et toujours l’égalité. Ainsi le clergé payera. Il payera la dîme territoriale et aussi sur ses pensions et possessions mobilières. Les ducs et pairs payeront aussi, et jusqu’aux princes du sang, et cela d’une façon habituelle et normale. Pourquoi non? Vauban n’a-t-il pas établi que payer l’impôt est une obligation naturelle ? Le vieux préjugé qui attachait un déshonneur à l’acquittement de l’impôt n’a donc plus de fondement. Tandis que d’autres économistes s’appliquent à laver la souillure du travail, Vauban ôte toute idée de honte à l’impôt. Il le réhabilite. Car la dette des citoyens envers l’Etat avait besoin d’être réhabilitée, chose inouïe, tant on avait trouvé moyen de fausser toutes les notions.

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — l’iMPOT 333

Il fait payer les fonctionnaires comme les nobles, « les officiers de la couronne, les membres et secrétaires de 1 État, les intendants des finances, les gouverneurs et lieutenants généraux et particuliers des provinces, les • gouverneurs, lieutenants du roi et états-majors des villes et des places, les conseillers d’Etat, maîtres des requêtes, les intendants ou pommissaires départis dans les provinces, tous ceux qui composent les cours supérieures et subalternes du royaume, et généralement tous les officiers de longue et courte robe ; de justice, police et finances, nobles ou roturiers, grands ou petits, qui tirent gages ou appointements du roi, pension ou quelque bienfait, d’autant que tous doivent se faire honneur et plaisir de contribuer aux besoins de l’Etat, à sa conservation, à son agrandissement, et à tout ce qui peut fhonorer et le maintenir. »

Il fait payer les privilégiés de la roture comme les privilégiés de la noblesse, la magistrature comme les ducs et pairs. On éprouve quelque honte à le dire : ce ne furent pas les roturiers qui crièrent le moins haut lorsque ce projet fut divulgué. Ils s’étaient fait ou laissé attribuer une large part de ces abus. Que devenaient avec ce système les commis et les aspirants commis, tous ces parasites qui vivaient, pour ainsi dire , sur les superfétations de l’arbre financier? Que devenaient tant d’employés de toute espèce? Que devenaient et l’importance excessive du contrôleur général, et Tautorité arbitraire des intendants des provinces, réduites à se voir ramenées à certaines bornes et à certaines règles?

« La robe enmoutière en rugit pour son intérêt, » écrit Saint-Simon.

Il fait payer les procureurs, les notaires et les avocats. Vauban estime au plus bas prix leurs revenus. Il voudrait qu’ils fissent entre eux la répartition de l’impôt après la fixation du revenu net de leurs offices. Il propose un abonnement avec les avocats, sous peine de doubler la taxe, et au besoin de l’interdiction de leurs pratiques, si leur déclaration n’était pas exacte. Il évaluait à 10 millions de livres le revenu imposable des gens de pratique et de plume.

Le même système d’égalité qui frappait les grands et les riches atteignait jusqu’aux domestiques. Dans plus d’un pays les domestiques ont été soumis à une taxe spéciale, mais payée par les maîtres, sur qui c’était un impôt de consommation et de luxe. Il s’agissait avec Vauban d’une taxe payée par les domestiques eux-mêmes, comme rentrant dans la catégorie des individus à gages^ recevant, comme tous les autres citoyens, leur part de protection de l’Etat. Les remarques qu’il fait sur cet article sont assez piquantes. « Il y a, dit-il, des gens qui ont de la répugnance pour cet article; mais à mon avis, mal à propos, parce que c’est à proprement parler l’une des conditions du bas peuple les plus heureuses. Ils ne sont jamais en soin de leur boire et de leur manger, non plus que de leurs habits, coucher et lever; ce sont les maîtres qui en sont chargés. Aussi voit-on toujours plus de gaieté dans les valets que dans les maîtres. En Hollande, non-seulement les valets et les servantes payent, mais même les chiens, pour chacun desquels le maître payait, en 1679, après la paix de Nimègue, unescalinpar an, faisant 7 sous 6 deniers de notre monnaie.»

Peu d écrivains et de politiques ont mieux compris à quel pointle commerce doit être ménagé. Non qu’il y ait quelque raison de ne pas atteindre par l’impôt la richesse mobilière; mais elle ne doit pas être surchargée. Le commerce gêné par des entraves, ou assujetti parades surtaxes, languit ou émigre. Vauban en cite un exemple curieux. En mettant des impôts assez forts sur les chapeaux et sur les cartes, on avait presque anéanti les manufactures. Elles avaient passé à l’étranger, et dans quelle proportion ! Plus de dix mille ouvriers avaient émigré de la seule province de Normandie, au dire des maîtres et gardes de ces métiers.

^ Lorsqu’on étudie les idées d’un Vauban, c’est comme si l’on prenait le niveau le plus élevé des opinions d’une époque. Un grand homme est rarement seul à penser comme il pense. Mais ce qui le constitue grand homme, dans l’ordre des idées, c’est qu’il exprime avec plus d’originalité les vues d’une élite. Il n’en gardera pas moins quelques-uns des points de vue propres à son

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temps; il lui en restera, soit les erreurs, soit les lacunes, sans qu’on puisse lui en faire un reproche. Les vues de Vauban sur les encouragements à donner au commerce en sont la preuve. C’était voir de loin que de comprendre qu’on encourage surtout le commerce en le ména- ■ géant. Mais pourquoi proposer en même temps d'exclute le commerce inutile? Que veut dire ce dernier mot?

Il faut avouer aussi qu'il n’est pas fort avancé au sujet du crédit. On croirait presque qu’il va jusqu’à proscrire les billets sous seing privé. Il est bien de signaler comme il le fait, le mauvais crédit qui ne repose sur aucun gage réel, le danger des émissions; mais on regrette qu’il ne comprenne pas mieux la portée du crédit légitime. La génération à laquelle il appartient en était là presque tout entière. Les idées les plus saines de Law ne furent-elles pas d’abord repoussées à l'égal de ses erreurs, qui devaient être si compromettantes? C’est à peine si I on connaissait le mécanisme des banques. Il est vrai que les banques dites de circulation débutaient à peine. Lorsque Vauban demande la création d’une chambre de commerce, vœu qu’il avait émis déjà dans un autre de ses écrits, il était mieux dans le courant du temps; il eut même la satisfaction de voir ce vœ.u réalisé de son vivant, et il l’était quand parut le Projet du dime royale. Plusieurs chambres de commerce avaient été instituées, et, au-dessus d’elles, une chambre royale à Paris, comptant un député de chaque grande ville.

Vauban n’entendait pas exempter d’impôts la masse populaire, en la soulageant du poids des taxes abusives. Les ouvriers , comme citoyens, comme producteurs, payaient aussi. Passant aux arts et métiers, Vauban taxait les ouvriers au trentième de leur revenu; c’était une infraction à sa régie du vingtième. On reconnaît là cet impôt sur les salaires que devait discuter plus tard Adam Smith. En général, un impôt direct sur les salaires du travail ne vaut rien. C’est une base trop instable, et de combien de manières le travailleur n’est-il pas imposé déjà? On remarquera pourtant que, soulagé de l’impôt des aides et des douanes provinciales et de plusieurs autres, l’ouvrier y gagnait vraisemblablement

d une manière très-sensible. Le fonds des arts et métiers qui atteignait l’industrie tout entière, ne devait pas aller^ selon les calculs deVauban,à moins de 15,422,500 irancs!

Vauban était partisan de l’impôt sur le luxe. Il né doute aucunement que le luxe ne doive être taxé et même surtaxé. C’est le vieil impôt somptuaire qu'il demande ici. Il ne faut pas s’y tromper : tout impôt mis sur le luxe n’est point pour cela un impôt sompuaire. On peut taxer les jouissances sans vouloir les punir et les décourager. L’essence de l’impôt somptuaire est de poursuivre ce dernier but. Vauban en est P us partisan que nous ne le voudrions. Pourquoi punir tel . genre de consommation, surtout quand l’immoraite n y est pas jointe? Ne court-on pas risque de tarir a sa source telle industrie utile, et le travail même du peuple. Question qu’on ne se posait guère alors. L’auteur du Projet approuve sans hésiter ces contributions sur les riches et les gens aisés, « qui sont, à proprement parler, la peine de leur luxe, de leur intempérance et de leur vanité. Tels sont les impôts qu’on a mis sur le tabac, les eaux-de-vie, le thé, le café, le chocolat a quoi on pourrait utilement en ajouter d’autres sur le uxe et la dorure des habits, dont l’éclat surpasse la qua-' hte et le plus souvent les moyens de ceux qui remplissent les rues de carrosses à n’y pouvoir marcher lesquels , n’etant point de condition à avoir de tels équipages, mériteraient bien d’en acheter la permission un peu chèrement, ainsi que celle de porter l’épée à ceux qui, n’étant ni gentilshommes, ni gens de guerre n'ont aucun droit de la porter; sur la magnificence outrée des meubles, sur les dorures des carrosses, sur les grandes et ndiculesperruques et tous les autres droits de pareille nature qui, judicieusement imposés en punition des exces^et désordres causés par la mauvaise conduite

d un grand nombre de gens, peuvent faire beaucoup de bien et peu de mal. » ^

Voilà bien des impôts de luxe, et, vous le voyez les venerables perruques du siècle de Louis XIV ne sont pas même épargnées.

C’est de la même façon que notre auteur, se taisant le

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — L’IMPOT 337

censeur des moeurs publiques, proposait un impôt sur les cabarets. Ces taxes se rapportaient, dans sa pensée, à un quatrième fonds comprenant les domaines, les parties casuelles, francs fiefs, les amendes, les douanes reculées à la frontière, et les impôts volontaires dont les consommations d’agrément et de luxe sont la matière. Le total des quatre fonds devait fournir une somme de 116,822,300 livres, laquelle pourrait être augmentée suivant les besoins de l’État, par degrés, dans une proportion juste et toujours suivie.

Résumons maintenant les vérités principales qui peuvent vous instruire encore sur la nature de l’impôt.

La Dîme royale enseigne d’une manière plus ou moins explicite :

« Que le souverain doit protection égale à tous ses sujets;

« Que le travail est le principe de toute richesse, et l’agriculture le travail par excellence;

« Qu’on doit toujours se tenir plutôt en deçà qu’audelà des limites que la raison commande d’assigner à l’impôt;

« Que l’impôt doit frapper, avec une égalité proportionnelle sérieuse, les revenus de toute nature qui existent dans l’État ;

« Qu’il faut en simplifier les éléments pour réduire les frais de perception au taux le plus bas possible;

« Que les taxes indirectes trop étendues nuisent à l’entretien du peuple, au commerce et à la consommation;

« Que les affaires extraordinaires, c’est-à-dire les emprunts, ont pour conséquence d’enrichir les traitants et de ruiner les nations;

1 « Que le luxe (sur lequel pourtant il est trop sévère,

faute de distinguer) est défavorable à la production ;

, « Que la liberté du commerce et de l’industrie est un

à bien, et que les entraves qu’on y apporte sont un grand

f mal;

.j «Qu’il estdéraisonnabledepousseràl’accroissementdes

!ji charges improductives; enfin, que le menu peuple, qu’on

i accable et méprise, est le véritable soutien de l’État. »

Nb senible-t-il pas cpi© l’énoncé seul de ces principes suffit à assigner à Vauban le rang le plus élevé parmi les réformateurs qui se sont inspirés à la fois de 1 humanité et de la science? Et n’admirerez-vous pas ce pas fait par l’impôt vers l’unilé et l’égalité?

Mais cette revendication de l’égalité, qui fait la gloire de Vauban, devait suffire à le perdre. Citons encore ici leg mémoires de Saint-Simon, dont le chaleureux témoignage honore également et Saint-Simon lui-même et le maré' chai de Vauban. Après avoir rappelé les raisons qui devaient amener contre lui une ligue formidable d’intérêts, raisons que le maréchal avait énumérées lui-même dans un chapitre final sur Zes rainons secrètes contre le système delà, dîme royale, le duc de Saint-Simon ajoute avec le plus noble accent : « Ce ne fut donc pas merveille si le roi, prévenu et investi de la sorte, reçut très-mal le maréchal de Vauban lorsqu'il lui présenta son livre, qui s’adressait à lui dans tout le contenu de l’ouvrage. On peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, l’affection que le roi y avait mise jusqu’à croire se couronner de lauriers en l’élevant, tout disparut à l’instant à ses yeux. Il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public, et qu’un criminel qui attentait à l’autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne. Il s’en expliqua de la sorte sans

rriénagement Le malheureux maréchal, porté dans

tous les cœurs français, ne put survivre aux bonnes grâces de son maître pour qui il avait tout fait. Il mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consumé de douleur et d’une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le roi fut insensible jusqu’à ne pas faire semblant qu’il eût perdu un serviteur si utile et si illustre. »

Le livre de la Dîme royale parut sans nom d’auteur, au commencement de 1707; il fut condamnépar arrêt du conseil le 14 février, confisqué et mis au pilori. Le maréchal de Vauban mourut le 30 mars de la même année, âgé de soixante-quatorze ans.

Mais de pareilles semences ne pouvaient pas périr. Elles germèrent dans l’esprit des économistes du

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — L IMPOT

XVIII® siècle, elles fermentèrent dans le sein môme de la société française. La nuit du 4 août 1789 donnait gain de cause à ces principes, dont le plus grand mérite est de représenter le droit éternel et l’éternelle morale dans 1 économie de l’impôt. Rendons un dernier hommage à ces principes et à l’adoucissement dans la condition des masses laborieuses qui en a été la conséquence, à tant de réels progrès accomplis dans la perception et dans 1 assiette des contributions publiques ! Mais honneur à ceux qui s’en sont montrés dans le passé les promoteurs énergiques non par une critique stérile et haineuse, mais par l’indication d'un idéal supérieur ! Honneur donc au guerrier économiste, ouvert à toutes les idées d’utilité générale, à tous les principes modernes d’humanité et de justice! Louis XIV ne vit en lui qu’un insensé pour ï amour du bien public. La postérité a brisé ce jugement. Et vous. Messieurs, qui avez écouté cet entretien avec une attention si sympathique, vous avez reconnu dans Vauban un de ces génies heureusement inspirés qui contribuent à perfectionner la société, un de ces amis ardents et éclairés du peuple travailleur des villes et des campagnes, qui lui lèguent à la fois un type de vertu dans leur caractère et dans leur vie. et un guide vers des destinées meilleuies. En étudiant ses pensées dans un intérêt plus général que biographique, nous n’avons pas cessé de nous mettre à l’école de ces grandes vérités économiques et morales dont le respect seul peut élever le niveau de la

condition des masses.

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