‹ Économie politique populaire [microform]Chapitre 23 sur 25 · L’IMPOT · texte numérisé non relu

L’IMPOT

Messieurs,

Ayant à vous parler de la question des machines dans ses rapports avec la condition populaire, je l’ai personnifiée dans un grand ouvrier mécanicien, Jacquard; je vous ai montré de même les services rendus par l’invention et les épreuves du travail intellectuel sous les traits d’un inventeur éminent, Philippe de Girard. J’userai de la même méthode aujourd'hui pour vous parler de Vimpôt, particulièrement dans ses rapports avec les masses populaires. Je voulais vous montrer ce que cette charge, imposée à tous les citoyens au nom des besoins , publics et dont nous recueillons le prix sous la forme ' de divers avantages de sécurité et de jouissances , a en elle-même de légitime et de nécessaire. Je voulais aussi vous faire voir combien, avant 1789, ces charges avaient été lourdes pour le pauvre peuple, et quelles améliorations avaient été introduites depuis lors dans la perception et dans l’assiette des contributions publiques, de manière à vous faire mesurer d’un coup d’œil rapide toute la distance qui sépare une société où les masses étaient écrasées, de notre état social où le législateur, inspiré de plus près par l’idée de la justice, de

l’égalité, de l’immanité, cherche à faire peser moins lourdement le fardeau sur le pauvre et le faible, et à le mieux répartir selon les lois de l’équité. Mais cette critique du passé, elle avait été faite ; mais ces vœux d’avenir, qui sont en partie réalisés aujourd’hui, ils avaient été exprimés pai un témoin illustre des abus de l’ancien régime ; témoin non suspect de passion et de haine, qui avait signalé le mal avec sagacité et indiqué le mieux a\ ec sûieté et avec hardiesse. Un des hommes les plus dignes d’admiration de la vieille France, disons plus, Messieuis, de la France de tous les temps, le grand maréchal de Vauban, dont les fortifications encore subsistantes ont rendu le nom populaire, avait écrit sur 1 impôt à la fois en observateur, en juge, en réformateur. Pourquoi ne pas le citer en témoignage? Pourquoi ne pas lendie cette leçon vivante au lieu de la présenter sous une forme abstraite? Pourquoi ne pas mêler à l’enseignement économique, l’enseignement historique et môme moral, par l’évocation d’une des plus pures gloires nationales? C’est le peuple que Vauban a eu en vue, dès la fin du siècle de Louis XIV, comme vous allez vous en convaincre. Il faut donc que le peuple apprenne à connaîtie, à aimei cette grande figure. Vous lui devez votre reconnaissance à deux titres. Ecrivain et guerrier sa gloire rejaillit sur tous, et il a rendu à son pays d’impérissables services. Comme membres de la famille laborieuse , vous devez un souvenir à celui qui pensait à

vous , quand les grands hommes avaient en général de tout autres soucis.

Je ne prétends pas vous raconter la vie complète du maréchal de Vauban. Je ne rechercherai môme, dans le simple rappel de quelques-uns des traits de sa vie militaire, que ce qui prépare l’économiste réformateur. Ne l’oubliez pas en prêtant l’oreille à cette rapide biooraphie. ”

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — L’IMPOT

On montre en Bourgogne, près d’Avallon, dans un village nommé Saint-Léger de Fougeret, un vieux bâtiment composé d’une chambre, d’une grange et d’une écurie. C’est dans ce bâtiment, habité encore par un sa- • botier à la fin du dernier siècle, que la tradition fait naître Sébastien le Prêtre, d’une famille noble du Nivernais qui possédait la seigneurie de Vauban, depuis environ deux siècles. Mais son père, qui n’était qu’un cadet, s’était ruiné au service. « Je suis né le plus pauvre gentilhomme de France, disait Vauban luimême. » Saint-Simon s’exprime ainsi à son tour : « Petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus. » Il ajoute, ce qui est un beau et précieux témoignage dans une telle bouche : « Mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle. » Orphelin à l’âge de dix ans, il fut recueilli par le curé de son village, qui se chargea à la fois du corps et de l’esprit de son jeune pupille. Celui-ci s’acquittait de son mieux par les soins qu’il donnait au jardin et môme, dit-on, à la cuisine du bon prêtre. Les éléments de géométrie et d’arpentage qu’il apprit de ce maître qui lui servit de père, conduisirent le jeune Sébastien le Prêtre à la lecture de quelques ouvrages sur les fortifications, avant qu’il eût même quitté son village. Il dut à un capitaine nommé d’Arcenay, son voisin, de faire ces premières lectures, et ce n’est pas la seule influence qu’ait eue sur la destinée du jeune homme ce capitaine qui possédait une compagnie dans le régiment de Coudé. Vauban, âgé de dix-sept ans, brûlant d’aller le rejoindre et de faire comme son père, ses oncles et ses ancêtres, qui tous avaient servi, traversa à pied la Bourgogne et la Champagne jusqu’à la frontière des Pays-Bas. On était en pleine Fronde. Vauban s’en rendait-il compte? Savait-il ce que c’était que la Fronde? Se dit-il seulement, dans son inexpérience, qu’il prenait part à une rébellion, considération qui, au reste,

n avait arrêté ni un Gondé ni un Turenne*^ Il ne vit là qu’une occasion de combattre et de se distinguer sous les yeux du vainqueur de Rocroy. Il se distingua en eflet. On fut frappé des connaissances dont un si jeune cadet était déjà pourvu. Il fut employé aux fortifications

en Lorraine. Au siège de Sainte-Menehould en 1652, un acte de courage brillant et téméraire appelait sur lui les regards. Il passait l’Aisne à la nage sous le feu de l’ennemi. Enfin, en 1653, il était fait prisonnier par un détachement de l’armée royale. On doit s’en applaudir ; la place de celui qui devait être qualifié de «atmie par Saint-Simon ne pouvait être plus longtemps dans un camp où se déployait le drapeau espagnol. Le ministre Mazarin , ayant entendu parler de son courage et de son précoce mérite , le fit venir et , selon les expressions de Vauban lui-même, ne tarda pas à le confesser et à le convertir. Scène piquante et non sans grandeur que ce jeune et pauvre gentilhomme, qui s’était un instant trompé de drapeau, grondé et ramené par le vieux cardinal-ministre au service de la France qu’il devait illustrer !

Il appartient désormais à la grande histoire. Toute sa vie est mêlée aux sièges et aux batailles du rè^-ne de Louis XIV. n suffit Re dire avec un de ses historiens quil fit travailler à trois cents places anciennes, qu’il en construisit trente-trois nouvelles, qu’il conduisit cinquante-trois sièges, et prit part à cent quarante actions de vigueur. Dangereusement blessé à Slenay et à Valenciennes, il reçut encore trois blessures au siège de Montmédy, en 1657 ; ce fut par la nouvelle qu’en donna la Gazette qu’on sut dans son pays ce qu’il était devenu Tout le monde sait ce qu’il lit pour l’art des fortifications, jusqu’àrlui peu avancé. Ceux qui l’avaient pratiqué ou qui en avaient écrit « s’étaient, selon les expressions de son biographe le plus illustre, Fontenelle, attachés sei vilement à certaines r’'gles établies, quoique peu fondées, et à des espèces de superstitions qui dominent toujours longtemps en chaque genre et ne disparaissent qu a 1 arrivée de quelque génie supérieur. » Vauban déclarait, au reste, que, dans l’art de fortifier les places, il

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — l’impOT 3H

à proprement parler, de manière. Chaque iffcrente lui en fournissait une nouvelle, selon les dillerentes circonstances de grandeur, de situation de rrain, ce qui n empêche pas que ses oeuvres ne se lassent aisément reconnaître aux gens de l’art. Par exemple, on remarque qu’avant lui les fortifications étaient presque toujours hautes et menaçantes, d’autant P us e^eposées par là à être foudroyées par l’artillerie. Il les rendit le plus souvent rasantes, ou presque au niveau de la campagne, de manière à offrir moins de prise.

Line\-1668r^ Principes qu’il construisit la citadelle de

Les travaux qu’il accomplit n’ont pas tous, au reste ce caractère militaire. Témoin l’aqueduc de Maintenon.’ Un trouve les vues de l’économiste unies aux travaux de

perfectionner le canal qui établit la communication des deux mers.

On sait aussi qu’il changea également l’art de faire les faieges. Les parallèles et les places d’armes avec lui parurent au jour. Nous nous servirions ici d’une langue qui n est pas la nôtre en parlant ici des cavaliers de tran-

dPml’ nouveaux emplois qu’il trouva des sapes et demi-sapes, de 1 invention des batteries en ricochet. On peut du moins rappeler une autre de ses inventions plus P pulaire, et qu’il eut bien plus de facilité à faire adoptei que ses projets de réforme économique. Cette inven-

q^nl n . ^ embrasse le canon et

q n a pas, comme 1 ancienne baïonnette, l’inconvénient

d e^êcher le feu. L’emploi de la nouvelle baïonnette de

Vauban acheva, avec la substitution du fusil à pierre au

mousquet ou fusil à mèche, la révolution commencée par 1 invention des armes à feu. ^

L’appréciation de sa vie militaire appartient aux hiseT u^rrr P>us compétents de tous

ienjni Vanho^™ Ont

^ éclatante justice. Carnot a écrit son

Eloge, ^ mis au concours par l’Académie de Dijon en 1785 c est-a-dme à une époque où le futur organisateur des armees de la République était loin assurément de p év oir ses propres destinées. Mais ce nouveau maître dans

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l’art des fortifications et des sièges se formait à la grande ecole. Non-seulement il loue Vauban, mais il le ven-e contre les atUques dont un jeune officier, Ghauderlos de Laclos, le spirituel auteur d’un ouvrage tristement célèbre, les Liaisons dangereuses, venait de se rendre coupable envers cette grande mémoire. Ghauderlos avait nié le génie de Vauban dans un écrit moins lu, il est vrai, que son roman. Garnot prit la peine de relever ses ignorances. Il exhaussa encore, s’il est permis de le dire, le piédestal ou des efforts plus habiles n’auraient pas réussi à faire tomber notre grand ingénieur. Quant à Napoléon, qui s expiimait sur son compte avec une vive admiration, on sai qu 11 fit de la translation du cœur de Vauban aux In-

^ 1 r. .-...5 I. «. ^ ale du 26 mai

808 Ci^t la qu est enseveli aujourd’hui, près du tom-

<1“® P°»'- le bien

de 1 Etat et le bonheur de l’humanité.

A une époque où l’on n’était pas encore fort loin des barbaries à la guerre d’un Montluc, où des généraux comme Gondé et Turenne lui-même, quoique d’uT'^iie moms emporte et moins violent que celui du vainqueur de Rouoy et de Lens, se laissaient aller à des excès que Ihibtoiie déploré, \auban donnait de tout autres exemples. La aupi 11 ouvrait une voie nouvelle. Il a contribué autant qu il dépendait de lui, à civiliser la guerre. Môme dans ses inventions les plus destructives en apparence Il eut pour but avoué la conservation des hommes II

obtint cet effet que les assiégeants ne perdissent nas plus de monde que les assiégés. Selon sa coutume fi a jete sui le papier les pensées qui servaient de règle ’à sa conduite. G’est une de ses maximes « qu’il ne faut jamais laire a découvert ni par force ce qu’on peut faire par industrie. La précipitation ne hâte point la prise des places, la recule souvent, et ensanglante toujours la

Quelquefois il eut le bonheur de faire prévaloir auprès du roi ces vues si humaines contre la légèreté des courtisans, presses d’en finir avec un siège, au risque de sacrifier la vie d’un certain nombre d’hommes. Qnelque-

LE MARÉCHAL DE VAUBAN. — L’IMPOT

fois aussi ses conseils échouaient. Au siège de Valenciennes, on sait qu’il se prononça dans les mêmes vues pour l’attaque en plein jour. G’était l’usage que les attaques se fissent toujours pendant la nuit, afin de marcher aux ennemis sans être aperçu, et, disait-on aussi, afin d’éparper le sang des soldats, pour lequel on n’avait pas toujours tant de considération. Vauban proposa de faire 1 attaque en plein jour. Tous les maréchaux se récrièrent contie cette proposition. Louv'ois surtout la condamna. Vauban tint ferme, avec la confiance d un homme certain de ce qu’il avance. « Vous voulez, dit-il, ménager le sang du soldat; vous l’épargnerez bien davantage quand il combattra de jour, sans confusion et sans tumulte, sans craindre qu’une partie de nos gens tire l’une sur l’autre, comme il n’arrive que trop souvent. Il s’agit de surprendre l’ennemi, il s’attend toujours aux attaques de nuit : nous le surprendrons, en effet, lorsqu’il faudra qu’épuisé des fatigues d’une veille il soutienne les efforts de nos troupes fraîches. Ajoutez à cette raison que s’il y a, dans cette armée, des soldats de peu de courap, la nuit favorise leur timidité ; mais que, pendant le jour, l’œil du général inspire la valeur et élève les hommes au-dessus d’eux-mêmes: » Le roi se rendit aux raisons de Vauban, malgré Louvois et cinq maréchaux de France (1).

Obtenir à la guerre le plus de résultats possibles avec le moindre sacrifice possible d’hommes, c’était un problème digne de ce grand esprit qui portait le calcul dans l’humanité. L’homme qui professait un tel respect pour la vie des soldats devait se montrer plein de sollicitude sur les moyens d’assurer l’existence des citoyens. G’était la même âme, la même intelligence poursuivant le môme but par des moyens différents; et l’économiste, le philosophe, se retrouvaient dans le guerrier. ’

G est du même point de vue qu’il nous appartient de relever chez ce grand et bon citoyen la probité la plus absolue, et un désintéressement, un dévouement à la vérité comme à la patrie, qui bien rarement furent égalés.

(1) Voltaire, Siècle de Louis XIV.

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On s’accorde sur son peu d’ernDresspmpni i n devant des honneurs et sur ?"•

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