CHAPITRE IL
Il est utile de rechercher avec soin quels sont les éléments qui composent la richesse de notre pays, d’apprécier l’importance de chacun d’eux, la facilité d’augmenter les uns plus que les autres ; ce n’est qu’alors qu’on pourra juger si l’application des théories économiques aura une influence heureuse ou funeste sur la source des richesses nationales.
Rien n’est plus difficile que de connaître les éléments de la richesse d’une contrée comme la France, de faire l’inventaire de son capital , d’estimer la puissance productive de son agriculture, de son industrie, de son commerce. Les faits relatifs à son commerce extérieur commencent à être dévoilés par les documents que publient les douanes ; mais, s’ils peuvent faire apprécier les quantités de marchandises entrées et sorties , ils sont loin d’en faire connaître la valeur réelle. On ne sait presque rien d’officiel sur sa production industrielle. Enfin les éléments statistiques que l’on a recueillis pour constater l’état de son agriculture, n’ont point de bases irrécusables. Cependant presque tout
le débat roule sur la préférence qu’il faut accorder soit au commerce, soit à la production agricole, soit à l’industrie; sur les bénéfices que donnerait l’entière liberté des transactions , sur les compensations qu’on obtiendrait si l’on se décidait à sacrifier certaines manufactures ou certaines cultures spéciales. Comment donc, lorsqu’il s’agit de peser les avantages réciproques de toutes les productions, de se décider entre les réclamations du commerce et de quelques industries d’un côté, de l’agriculture et de la plus grande masse des fabriques de l’autre, comment se décider si l’on ignore ee que valent toutes ces choses?
Nous pensons donc qu’il est de la plus haute im* portance de compléter et de perfectionner la statistique agricole de la France ; nous pensons qu’il est indis-r pensable de former sa statistique industrielle qui n’est point commencée ; il faut absolument savoir quelle valeur a chacun des travaux auxquels se livre la population : quel bénéfice il donne au pays, quelle influence il a sur le moral et la constitution physique des personnes qui l’entreprennent, etc. Ce serait là l’in-' dispensable complément des documents publiés par le ministère. Nous savons bien que de grandes difficultés' surgiront, qu’on aura grand’peine à énumérer toutes les productions, à supputer tous les objets qu’elles fournissent , à apprécier leur valeur et le bénéfice qu’ils donnent. On risquerade faire dédoublés emplois, quand on fera le tableau de la valeur totale des créations in-r dustrielles, car chaque objet ne doit pas entrer dans le compte général pour un chiffre égal à son prix; il ne représente pas un bénéfice égal à la somme qu’on peut
obtenir en le vendant; si cette dernière est acceptée dans l’évaluation de la richesse produite par l’industrie, il ne faut plus mentionner que les choses définitivement livrées à la consommation , et omettre et la prix de la matière première, et celui des façons diverses qu’elle a subies avant d’arriver au point d’être mise aux mains des consommateurs. Si l’on portait en compte et successivement le prix de tous les produits, à mesure qu’ils sortent des granges de l’agriculteur ou des fabriques des industriels, manifestement on commettrait la plus grande des erreurs : on imputerait à chaque produit une valeur déjà mentionnée, et on les cumulerait autant de fois qu’ils seraient soumis à de nouvelles préparations. Par exemple, si vous admettez dans l’inventaire général de la richesse le prix total de la toile, après avoir compté le prix du lin brut, celui du lin roui , teillé , filé, puis celui du lin tissé, blanchi, apprêté, vous aurez évidemment enflé la valeur totale de la production , puisque le prix do la toile représente , en définitive , la valeur accumulée de tous les travaux : il faut donc, ou ne pas compter le gain fait par les façons qui ont précédé la vente de la toile, ou ne compter à propos de celle-ci que les bénéfices faits pour la confectionner.
Les difficultés qu’on éprouvera pour arriver à des résultats approximativement exacts seront grandes ; mais on les surmontera , il le faut nécessairement , puisque c’est dans ces évaluations qu’on trouvera les règles qui doivent présider à notre système économique, Nous désirons bien vivement qu’on se hâte de fournir aux grands pouvoirs de l’État des renseignements dont
ils ne peuvent se passer. Quant à présent, nous allons essayer de nous servir des faits encore incomplets qui nous sont livrés ; nous avons quelque espoir qu’ils nous permettront de constater, en masse, la situation de la richesse de la France, d’une manière suffisante, pour tirer de la proportion des grands éléments de production des conséquences utiles.