CHAPITRE PREMIER
La science économique est nouvelle encore. Les anciens l’avaient à peine aperçue ; elle ne pouvait guère cependant rester totalement ignorée des écrivains ingénieux de la Grèce antique. Aristote sépare la Politique de la science qui traite des richesses et qu’il nomme Clirémalistique ; il parle de l’invention du numéraire ; il expose les divers moyens de production , l’agricullure, les arts mécaniques, l’action du capital. Ces simples indications ont dû être complétées par lui ; mais la plus grande partie de ses Économiques n’est pas parvenue jusqu’à nous. Platon indique l’utilité de la division du travail , il fait voir que le commerce est le résultat du progrès de l’agriculture et des arts, et veut pour lui la libertiK Les Romains ont écrit des traités d’économie rurale, mais ils ont négligé les autres parties de la science. Ce n’est que vers le milieu du siècle dernier que les phénomènes qui accompagnent la production, la distribution, la consommation des richesses des sociétés ont commencé à être
analysés avec rigueur ; ce n’est qu’alors que le médecin Quesnay les étudia d’une manière spéciale, qu’il forma une science distincte des vérités qu’il découvrait , qu’il créa Y Économie politique. Depuis lui les faits ont été mieux observés; on est descendu plus avant dans les profondeurs des abstractions scientifiques ; on a fait un examen plus attentif des causes compliquées qui produisent le bonheur matériel des nations, si étroitement uni à leur félicité morale. Les Chastellux , les Verri, les David Hume, les Adam Smith, les Malthus, les Ricardo, les Mac Culloch, les de Tracy, les Jean- Baptiste Say, ont successivement perfectionné cette science si neuve , et lui ont donné ce caractère de netteté et de précision que nous lui reconnaissons , et qui doit lui faire accorder une influence puissante sur les destinées des peuples.
Ces hommes , d’un immense savoir, d’un génie profond , ont posé comme des vérités incontestables les faits suivants :
L’homme a des besoins physiques et moraux.
11 les satisfait, il vit, au moyen des corps qui l’entourent.
Les objets naturels qui servent à satisfaire les besoins de l’homme sont :
Ou universels, répandus d’une manière pour ainsi dire illimitée , à la libre disposition de tous les individus de la race humaine;
Ou limités , devenus des propriétés.
Ces divers éléments qui servent à la satisfaction de nos besoins sont à Y état natif, si l’on peut ainsi s’exprimer, c’est-à-dire tels qu’ils se présentent dans la
nature, ou modifiés soit par les facultés de l’homme , par son travail, soit par des agents naturels , soit par les produits accumulés d’un travail antérieur qui constituent le capital de l’homme ; ces modificateurs divers fonctionnent isolément ou plus souvent simultanément.
Les facultés de l’homme , les agents généraux à sa disposition , ses propriétés , les fruits de son travail , toutes les choses utiles qu’il sait produire et sont en sa possession , toutes les choses qui constituent sa richesse , sont souvent plus que suffisants pour satisfaire à certains de ses besoins , rarement suffisants pour donner pleine satisfaction à tous ses besoins.
Il donne ses propriétés , les choses qu’il sait produire , l’emploi de ses facultés , pour obtenir les propriétés , les produits , l’emploi des facultés des autres : il fait des échanges.
Les agents naturels illimités et non modifiés ne s’échangent pas , car, dans l’état normal , chacun en est surabondamment pourvu.
Ceux qui sont limités et modifiés s’échangent : pour une certaine quantité de ces objets on obtient une certaine quantité d’autres objets.
La quantité d’une chose qu’on donne pour une autre obtenue en échange détermine la valeur de cette dernière, ou réciproquement la valeur de la première.
La valeur est donc un rapport , éminemment variable.
Elle dépend du degré d'utilité actuelle qu’attachent aux deux objets les deux changeurs.
Le rapport est double , double pour les personnes, double pour les choses.
Il est traduit par deux volontés, Y offre et la demande , appliquées de part et d’autre à deux choses.
La valeur d’un objet est d’autant plus grande, qu’il est plus demandé et moins offert; sa valeur est d’autant plus petite, qu’il est plus offert et moins demandé.
Les échanges directs ou trocs sont généralement difficiles , car il se rencontre difficilement un individu qui possède l’objet désiré par un autre , et qui ait précisément besoin de l’objet possédé surabondamment par ce dernier.
Les trocs deviennent plus difficiles à mesure que la civilisation rend les besoins plus multipliés, la production plus variée , le travail plus divisé.
En un tel état de choses, il faudrait dix, cent, mille trocs successifs, pour arriver à la satisfaction de chaque individu ; il faudrait que chacun , pour consentir à des trocs préalables, qui ne le satisfont pas, put juger à l’avance si toutes les marchandises nécessaires pour les opérer existent, si les convenances d’échange se rencontreront, si les objets seront divisibles de manière à satisfaire à toutes les exigences , etc. Ces conditions sont trop compliquées : les trocs ne se font pas dans de telles circonstances.
On pare à cet inconvénient si l’on trouve une marchandise qui par ses qualités peut convenir à tout le monde : alors chacun livre les objets qu’il a en surabondance, et accepte la marchandise universellement recherchée; il va directement demander les objets dont il a définitivement besoin , offrant la marchan-
dise qu’il a reçue lui-même, et qu’il a acceptée par cela même qu’elle convient à tout le monde. 11 passe ainsi au-dessus de tous les échanges intermédiaires que le troc aurait nécessités. La marchandise acceptée par tous, parce qu’elle est sûrement transmissible à tous, rendra ainsi possibles tous les échanges.
L’or , Y argent , etc. , remplissent cet office : ils doivent cette propriété à une réunion de circonstances et de qualités physiques.
Ils ont une utilité qui leur appartient en propre;
Ils sont peu ou point altérables;
Ils sont commodément divisibles ;
Ils portent facilement le signe de leur quantité et de leur qualité ou litre;
Leur volume et leur poids , eu égard à leur valeur, sont tels, qu’ils sont facilement transportables.
Ils sont produits en quantités assez restreintes pour que la masse existante ne puisse brusquement changer, et que leur valeur, par conséquent, ne puisse être notablement modifiée, en peu de temps.
Les métaux précieux , soit en lingots , soit à l’état de monnaie ou de numéraire , c’est-à-dire divisés en parties portant signe de leur poids et de leur titre, sont pour ces raisons devenus les intermédiaires des échanges.
Acheter et vendre c’est obtenir ou donner une certaine quantité de marchandise pour une certaine quantité de numéraire, ce n’est donc que faire échange d’une marchandise contre un métal , d’une marchandise contre une autre marchandise.
Le prix d’une chose , c’est la quantité du numéraire
qu’il faut donner pour l’obtenir, c’est donc sa valeur relative à l’or et à l'argent.
La valeur des choses étant ainsi toujours établie relativement à une marchandise identique, cette marchandise , l’or et l’argent , devient la mesure de toutes les valeurs, comme une longueur convenue est la mesure de toutes les longueurs.
Tout billet ou promesse de donner une quantité de numéraire, vaut numéraire', si celui qui souscrit la promesse est reconnu pouvoir, vouloir, devoir pager cette quantité de numéraire.
Il est en pouvoir de payer s’il est reconnu qu’il a , ou aura, au terme convenu, les espèces métalliques promises, ou s’il possède des objets qui ont une valeur suffisante pour qu’on puisse, en tout état de cause, en obtenir la somme promise.
Les promesses ou billets valent alors argent , l’échange peut se faire au moyen de promesses , de billet, d 'effets, c’est-à-dire au moyen du crédit, de même qu’il se fait au comptant , c’est-à-dire au moyen d’urgent.
Tout échange, qu’il soit un troc, qu’il soit une vente ou un achat, au comptant ou à crédit, à terme rapproché ou éloigné, est avantageux à ceux qui le font, sans cela ils ne le feraient pas.
Les achats aux plus bas prix sont les plus avantageux , car pour un prix déterminé on obtient une plus grande quantité de denrées utiles.
Acheter au moyen des produits nationaux les produits étrangers qu’on ne crée pas, c’est comme si l’on parvenait à créer ces derniers.
Acheter au moyen des produits qu’on crée à bon marché, des produits qu’on crée déjà, mais à haut prix , c’est comme si l’on créait ces derniers produits à bon marché ; c’est substituer une production avantageuse à une production onéreuse, c’est augmenter la puissance de son travail.
Une nation doit donc acheter en pays étranger les produits qui y sont à plus bas prix que sur son propre marché; car acheter à l’étranger, c’est, comme ailleurs , échanger ; c’est donner des produits pour des produits, puisque l’étranger ne donne rien pour rien ; et obtenir à bon marché de l’étranger les produits chers , c’est la même chose que fabriquer ces produits à bon marché.
Acheter, même avec de l’or (ou de l’argent), c’est échanger, puisque l’or est un produit, qu’on obtient directement ou qu’on obtient avec ses produits, qu’on donne parce qu’on en est surabondamment pourvu , qu’on cesse de donner dès l’instant qu’il est devenu plus rare et qu’on trouve plus avantageux de produire directement les objets qu’on achetait à l’étranger.
On doit donc , s’il le faut , prendre les produits étrangers pour de l’or ; il est parfaitement indifférent d’établir en faveur de son pays la balance du commerce , c’est-à-dire de donner plus de marchandises et de recevoir plus d’or ou d 'argent.
L’échange de l’or contre une marchandise , d’une marchandise contre une autre marchandise , d’une marchandise contre de l’or,
L’échange avec un compatriote , avec un étranger,
produit un bénéfice pareil , s’il se fait dans des conditions pareillement avantageuses ; l’échange produit un bénéfice plus grand s’il se fait dans de meilleures conditions, quel que soit d'ailleurs le mode selon lequel il s’opère , quelle que soit la qualité de ceux qui échangent.
La conséquence qu’on tire de ces principes, c’est la liberté illimitée du commerce ; c’est la suppression des lignes de douanes; c’est l’abolition de tous les droits protecteurs ; c’est l’acceptation complète de la fameuse formule de Gournay, l’élève de Quesnay : laissez faire et laissez passer!
Tel est le système dont on demande l’application. Nous allons nous efforcer de l’apprécier à sa juste valeur.