‹ Économie socialeChapitre 10 sur 47 · I. — La hausse des salaires · texte numérisé non relu

I. — La hausse des salaires

§ 4. — L'accroissement des salaires au cours du xixe siècle.

Nul doute que le taux des salaires n'ait considérablement augmenté au cours du xix® siècle. Ont-ils

triplé OU seulement doublé?Voilàdans quelles limites

seulement le doute est renfermé. Nous reproduisons un graphique exposé dans l'inventaire social du

XIX' siècle et résumant les enquêtes faites au cours du siècle; il est très frappant i^). Ne considérons pour le moment que Ja ligne pleine (et non la ligne ponctuée que nous retrouverons tout à l'heure). Voici les étapes successives qu'elle indique :

Du premier coup d'œil, on voit apparaître trois périodes très caractérisées.

Dans la première qui va de 1806 à 1853 et qui comprend par conséquent toute la première moitié du siècle, le mouvement de hausse est très lent : le salaire s'élève de 24,5 p. 0/0 en quarante-sept ans, ce qui ne représente qu'un accroissement annuel de 1/2 p. 0/0-

Dans la seconde période qui va de 1853 à 1880, la hausse est très rapide, puisque dans cette période qui fi>t deux fois plus courte que la précédente (27 ans), salaire s'élève de 77 p. 0/0 : cela représente un accroissement annuel de 2,85 p. 0/0, plus que quintuple de la période précédente.

'1) Ce graphique avait été établi par le Bureau de Statistique dirigé par

M. March. Mais il ne donnait qu'une des deux courbes, celle du salaire.

terme de comparaison 100 a été pris à la date de 1892 parce que

st à cette dat.^ qu'avait d'abord été arrêtée l'enquête qui a été pro-

rii-^ée postérieurement; peu importe.

Enfin dans la troisième, qui va de 1880 à 1900, la progression se ralentit étonnamment et retombe même au-dessous de ce qu'elle était dans la première moitié du siècle. C'est 5,10 p. 0/0 seulement de hausse pour cette période de vingt ans, soit un accroissement annuel de 1/4 p. 0/0 (i).

D'autres tableaux exposés, mais qui ne remontaient guère au delà du milieu du xix" siècle, confirmaient parfaitement celui-ci.

Ainsi en Angleterre surtout, le ralentissement dans les dernières décades du siècle apparaissait d'une façon frappante dans les diagrammes exposés par le Board of Trade pour la période comprise entre 1874 et 1899 : ils donnaient pour le taux des salaires les chiffres suivants : 103 en 1874, 92 en 1887, 105 en 1899.

Ainsi en Belgique, les chiffres relatifs aux salaires des ouvriers mineurs, inscrits sur le pylône représentant l'histoire économique de l'exploitation de la houille dans ce pays, étaient les suivants :

(1) Ces chiffres viennent d'être confirmés par une publication de TOf-^ fice du travail sur les Bordereaux des salaires (1902). Il en résulte en résumé que la hausse des salaires a été de 118 p. 0/0 pour tout le cours du siècle, 1806 à 1900, mais elle tient presque tout entière dans la période 1852-1896, elle a été en effet durant ces 44 années de 100 p. 0/0, le salaire s'étunt élevé de 2 francs à 4 fr. 02.

Le Recensement général des industries et des métiers par le ministère de l'Industrie et du Travail de Belgique, qui vient aussi de paraître, indique une hausse de plus du double pour la période de 50 ans comprise entre 1846 et 1896. « En 1846, dit M. Waxveiler qui l'a rédigé, 78,77 p. 0/0 des salaires se groupaient entre 0 fr. 50 et 2 francs, tandis qu'en 1896 une proportion égale, 78,32 p. 0/0, se groupe entre 2 francs et 4 fr. 40 ».

La coïncidence avec le tableau précédent, tant pour la forte hausse de 1850 à 1880 que pour le ralentissenfjent (et même l'état stationnaire) de 1880 à 1900, est frappante (i). En somme, doublement du salaire dans la seconde moitié du xix^ siècle avec ralentissement 'marqué à la fin -^ voilà la constatation universelle.

Mais tous ces chiffres, n'exprimant que le salaire nominal, pourraient être sans valeur réelle s'ils se trouvaient compensés et annulés par une hausse égale dans le prix des denrées, dans le coût de la vie. Ils appellent donc une vérification et, s'il y a lieu, une rectification, par une étude statistique du mouvement des prix au cours du xix" siècle.

Une courbe du coût de la vie, représentant les dépenses d'une famille ouvrière à Paris, avait été

■1) D'ailleurs ces statistiques officielles, peut-être discutables parce que trop générales, se trouvent confirmées par tous les renseignements fournis par les rapports des autres pays, par les industries spéciales, par les grandes usines. En voici quelques-uns empruntés aux documents publiés pour l'Exposition.

A l'usine du Creusot, la hausse des salaires a été de 86 p. 0/0 pour la période qui va de 1837 à 1899. Dans la maison Deberny, elle a été de 122 p. 0/0 de 1853 à 1899. Dans la maison Leclaire, la hausse a été de 100 p. 0/0 depuis 1842. Dans l'usine de la Vieille-Montagne (Belgique) les salaires ont passé de 1 fr. 35 en 1837 à 3 fr. 39 en 1899 : hausse 250 p. 0 0.

M II faut cependant faire exception pour l'Allemagne. Dans ce pays \d période 1880 à 1900 a été marquée par une hausse des salaires de 25 p. 0/0 et qui même a atteint 50 p. 0/0 pour les ouvriers mineurs (Voir The progress of tlie German working classes in the last quarter of century, par AshIey).

exposée par l'Office du travail, à côté de la courbe des salaires comme de juste. Cette statistique n'embrassait pas cependant la totalité des dépenses, ce qui eût été trop difficile, mais celles relatives à la nourriture, au logement, au chauffage et à l'éclairage ; le vêtement et les « frais divers » n'y figuraient pas. On suppose, bien entendu, que pendant toute la période considérée, tout le cours du xix° siècle, la famille prise pour type avait maintenu sa même consommation en quantité et en qualité i^).

On a exprimé par 100 le coût de celte consommation en 1893, date à laquelle on s'est arrêté comme pour le salaire, et on a obtenu ainsi les chiffres suivants :

On voit que le coût de la vie, après s'être élevé graduellement, au cours du siècle, de 73,5 à 105,8 (maximum vers 1880), est redescendu à 100 en 1893, Il est regrettable qu'on n'ait pas prolongé le calcul jusqu'en 1900, car on serait redescendu probablement au chiffre 95 ou aux environs. Tel quel, ce

(1) Les quantités consommées ont été déterminées d'après les budgets de monographies ouvrières — et les prix, d'après ceux payés par l'Hôtel-Dieu de Paris.

calcul donne pour les cfuatre-vingt-dix ans écoulés, de 1804 à 1893, une hausse de 36 p. 0/0.

Traduisons ces chiffres par une courhe et reportons-la sur celle déjà reproduite à la page 66 qui exprime le salaire en argent. Afin de pouvoir, superposerles deux graphiques, donnons-leur le même point de départ, c'est-à-dire admettons par hypothèse qu'en 1804-1806 le salaire nominal était précisément égal au coût de la vie. On voit comment cette nouvelle courbe représentée par la ligne poinlillée, après avoir légèrement dépassé l'autre pendant le premier tiers du siècle, se laisse dépasser à son tour dès 1840 par la courbe du salaire et désormais ne la suit plus que de très loin dans son ascension. Si l'on avait dressé un semblable tableau sur une grande échelle ce fait eût été très frappant.

Encore faut-il remarquer que les chapitres de dépenses omis dans ce budget — vêtement, transport, dépenses diverses — sont précisément ceux pour lesquels la baisse des prix s'est le plus fait sentir. Je sais bien qu'ils ne représentent qu'une part minime dans le budget d'une famille ouvrière : néanmoins il est certain que s'ils fussent entrés en compte, la modique hausse indiquée eût été encore sensible* ment réduite.

Un autre tableau exposé par la Société de statistique de Paris (auteur M. Bienaimé) donnait la variation des prix de 1803 à J897 pour trois catégories de dépenses, en prenant le chiffre de 100 comme point de départ : i° pour l'alimentation (pain, vin, viande, beurre, œufs et légumes) les prix s'élevaient, avec des oscillations, du chiffre de 100 en 1803 à un maxi-

miim de 122 en 1880, pour redescendre à 107 en 1897 : l'enquête ne va pas plus loin; 2° pour le chauffage les prix sont restés à peu près invariables durant la première partie du siècle jusqu'à l'emploi du charbon en 1840, ont alors commencé à baisser mais très lentement, de 100 cà 96 en J897; 3° pour l'éclairage les prix n'ont cessé de baisser, avec beaucoup d'oscillations, pour s'arrêter au chiffre de 81 en 1897. Enfin en prenant in globo ces trois catégories, on voit que l'ensemble de ces dépenses de ménage s'est élevé de 100 en 1803 à 111 en 1880 pour redescendre à 102 en 1897. C'est presque le statu quo. Et par conséquent, d'après ce tableau, la condition des salariés serait encore plus favorable que d'après le tableau précédent; la hausse réelle du salaire serait presque égale à la hausse nominale. Mais il faut remarquer que dans ce tableau manque l'un des plus gros chapitres du budget de l'ouvrier et celui dont la hausse est la plus forte : le logement (^^

(1) Le rapport du Comité départemental de Reims contertait un diagramme intéressant traduisant par quatre courbes plus ,ou moins parallèles les variations de prix du pain, de la viande, du vin et du loyer de 1834 à 1899.

On voit que dans celte ville la courbe du prix du pain, à travers beaucoup d'oscillations, part du prix de 0 fr. 22 en 1834, monte jusqu'en 1869 où elle atteint le maximum de 0 fr. 50, et depuis lors redescend au prix de 0 fr. 30 en 1869; — la hausse depuis soixante-cinq ans serait donc de 36 p. 0/0..

Le prix de la viande, qui était de 0 fr. 90 en 183i, s'est élevé au maximum de 1 fr. 65 en 1871 pour redescendre peu à peu à 1 fr. 45 en 1899 : hausse 60 p. 0/0.

Le prix du vin n'a cessé de monter jusqu'en 1895 (de 0 fr. 22 à 0 fr. 90 le litre) et depuis il est stationnaire. Mais si la courbe eût été prolongée seulement un an de plus on l'aurait vu retomber au-dessous du prix de

Le prix du loyer (logement de famille pour quatre personnes) a augmenté jusqu'en 1888, passant de 150 francs à 250 francs (hausse 66 p. 0/0)

En somme, on peut tenir pour certain que la hausse des prix n'a pas dépassé et très probablement n'a pas atteint 30 à 40 p. 0/0. C'est peu de chose à côté d'une hausse du salaire de 100 à 150 p. 0/0 et, même en la défalquant, il reste encore une belle marge pour la hausse réelle. Elle apparaît clairement sur notre graphique : la hausse réelle du salaire est d'un peu plus des trois quarts (77 p. 0/0).

Un autre tableau exposé par l'Office du travail traduisait d'une façon très ingénieuse, quoique malheureusement assez obscure pour le public, cet accroissement de la consommation eCPeclive. Le salaire de l'ouvrier nourri et celui de l'ouvrier non nourri étaient traduits par deux courbes qu'on voyait s'éloigner graduellement, depuis 1806 point de départ jusqu'en 1892 point d'arrivée. La différence entre ces deux salaires, exprimée actuellement par le chiffre conventionnel de 100, n'était en 1853 que de 51 et en 1806 de 30 seulement. Qu'est-ce à dire? — Que la part du salaire qui dépasse « le pain quotidien », que la marge entre les nécessités de l'existence et le revenu va grandissant, et qu'il y a là par conséquent un salaire supplémentaire que l'ouvrier peut consacrer à autre chose qu'à sa nourriture, par

et depuis lors est resté stationnaire avec une légère tendance à fléchir. Si l'on avait réuni ces quatre courbes en une seule, elle aurait donné ujie impression différente de celle du tableau de la Société de statistique, elle aurait montré une hausse beaucoup plus sensible du coût de la vie. Mais il faut remarquer que dans ce diagramme ligurent les deux articles dont la hausse a été la plus forte eu ce siècle (viande et logement), tandis qu'à l'inverse n'y figurent pas précisément celles sur lesquelles la baisse a été la plus forte : épicerie (sucre notamment), éclairage, chauffage, transports (surtout urbains et suburbains, les plus importants pour les ouvriers), vêtements confectionnés, etc.

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exemple, au bêtement, au confort, au plaisir (i). -] Les statistiques publiées dans les autres pays con- ; fîrmentces résultats. Peut-être même y apparaissent- ' ils plus frappants, du moins dans les pays qui ne ] subissent pas au même degré que la France les eau- \ ses de renchérissement tenant au protectioanisme ou j aux impôts. Partout on constate que la consommation de la classe ouvrière a augmenté en quantité et même en qualité (sauf pour ceux qui falsifiés) pour tous les produits, notamment pour le pain blanc, le café, le sucre, etc., ce qui implique bien une hausse réelle, et non pas seulement nominale, des salaires (2).

Donc le salaire réel s'est considérablement élevé au cours du XTX'' siècle, voilà qui est entendu. Mais il ne suffit pas à ceux qui vivent aujourd'hui de pouvoir se dire qu'ils sont beaucoup plus heureux ou beaucoup moins malheureux que ceux d'autrefois; il ne s'agit pas du passé, il s'agit du présent. Qu'est le sa- i laire présentement?

D'après une enquête considérable faite par l'Office > du travail en 1891-1892, qui a porté sur.674.000ou- \ vriers, qui remplit cinq volumes et un album, et dont j

(1) 11 est vrai qu'un autre tableau semble dire le contraire, car il nous ^ donne le prix de pension payé par l'ouvrier célibataire (dans les dépar- ». tements). Or nous voyons la courbe traduisant ce prix se maintenir li presque exactement parallèle à celle de son salaire. Cela ne signifie-t-il ^' point que le coût de la vie pour lui a augmenté dans la même propor->£ tion que son salaire? Nullement, mais simplement que les besoins def l'ouvrier se sont accrus dans la même proportion que son salaire et qu'il i| emploie son supplément à se mieux nourrir.

(2) En Hollande, nous voyons, dans un des rapports exposés, que de | 1851 à 1891 la consommation du froment a triplé et celle du sucrel a quadruplé. l

les principaux résultais étaient traduits à l'Exposition par des graphiques, le taux moyen des salaires pour toute la France à cette date était le suivant : 4 fr. 20 par jour pour les hommes, 2 fr. 20 pour les femmes.

Si l'on veut distinguer eutre les salaires de Paris et ceux de la province, voici les chiffres : — pour les hommes : à Paris, 6 fr. 25 par jour et 1.800 francs par an (i); en province, 3 fr. 90 et 1.130 francs; — pour les femmes : à Paris, 3 fr. 15 par jour et 900 francs par an ; dans les départements, 2 fr. 15 et 620 francs (2).

(1) La moyenne annuelle est comptée à 290 jours de travail par an, ce qui représente plutôt un chiffre exceptionnel qu'une moyenne, même pour un bon ouvrier.

(2) Un tableau exposé par la « Ligue des droits des femmes », mais dont les sources n'étaient pas indiquées, donnait des chiffres assez concordants avec ceux de l'Office du Travail :

Hommes : 4 fr. 30 par jour pour l'ensemble de la France; 6 fr. 20 pour le département de la Seine; — femmes : 2 fr. 45 pour l'ensemble de la France; 3 fr. 15 pour le déparlement de la Seine.

Nous savons, il est vrai, qu'il y a d'autres pays où les salaires sont beaucoup plus élevés que chez nous. Mais comme ces pays n'avaient pas exposé de tableaux pour nous renseigner, nous nous abstiendrons de les discuter ici et nous nous contenterons de renvoyer à l'énorme Rapport du Department of Labor de Washington, publié en 1900, A compilation of wages, qui embrasse 88 pays et 4.500 métiers. On peut dire en gros que le salaire moyen représente en Angleterre 50 p. 0/0 en plus du salaire français et aux États-Unis plus du double (6 fr. 25 et iO francs d'après M. Levasseur). Et rien n'indique que la vie matérielle soit plus chère dans ces deux pays que chez nous ; seulement les besoins y sont plus grands.

* Le 18^ Rapport du Département du Travail de Washington publié ea 1904, Cost of Living and retail priée of food, résultat d'une enquête portant sur 25 000 familles ouvrières américaines, donne comme salaire moyen 3.116 francs, en ne comptant que le salaire de l'homme, et 3.880 francs si on y ajoute le salaire des femmes, des enfants et les autres revenus tels que les prix de pension payés par les pensionnaires. La moyenne des dépenses est de 3.626 francs, ce qui laisse donc un excédent de 254 francs. En réalité la moitié seulement (51 p. 0/0) des familles enqué-

G. - Éc. 5

lA ÉCONOMIE SOCIALE.

Remarquez que ces. chiffres ne concernent que les ouvriers de l'industrie et non ceux de l'agriculture, dont les salaires, quoique ayant plus monté, sont' encore beaucoup plus bas que dans les villes, et que par conséquent une moyenne générale embrassant tous les salariés en France, et seulement les hommes, ' ne dépasserait guère 3 francs par jour et 1.000 francs | par an. En tout cas, même en ne prenant que l'in- « dustrie, nous voyons qu'un ouvrier doit vivre avec à ; peu près 100 francs par mois et une ouvrière avec < guère plus de 50 francs par mois. f

Il est certain que si un semblable budget peut i suffire aux nécessités matérielles de la vie, il est tout i à fait insuffisant, non seulement pour donner à cette vie un peu de charme, mais encore pour pourvoir i à une assurance quelconque contre les risques de la | vie. Mais on ne s'en étonne point et on pouvait trou- r ver dans l'Exposition même un curieux témoignage ) de l'équanimité avec laquelle les chefs de l'industrie j envisagent cette situation de leurs ouvriers. C'était ;j une monographie de famille ouvrière exposée par j une fabrique qui a créé beaucoup d'oeuvres patronales | et obtenu plusieurs médailles, dont une de bronze % précisément dans la classe 102 (rémunération du \ travail). Le salaire de cette famille était un peu ti supérieur à la moyenne générale de la France : un | budget de 1.200 francs. Et voici en quels termes la S

tées avaient un excédent; un tiers (33 p. 0/0) équilibraient juste leur budget, et 16 p; 0/0 étaient au déficit.

Le prix des denrées alimentaires indiqué n'est pas généralement supérieur à ce qu'il est en France (ainsi viande, 1 fr. 60 b kilo), sauf le pain 0 fr. 55 le kilo. Mais la moyenne du loyer est de 613 francs !

maison exposante se félicite des résultats obtenus :

(( Ses dépenses pour plaisirs, jeux, amusement, voyages, lectures, associations, sont absolument nulles. Cette famille échappe donc à toute propagande par le journal, la brochure, le livre, et conserve ses traditions d'ordre, de simplicité et de régularité de mœurs; elle est satisfaite de son sort qu'elle améliore continuellement par son travail et sa persévérante économie (0 ».

La terrible infériorité du salaire féminin — presque exactement la moitié du salaire masculin — est dénoncée entoute occasion par les féministes et avait été mise en lumière dans les tableaux exposés par la Ligue pour le droit des femmes. Il est difficile en effet de penser que dans l'ordre industriel — ou dans tout autre — une femme ne vaut en moyenne qu'un demi-homme. On dit, il est vrai, que ce salaire de la femme, manifestement insuffisant pour la faire vivre, n'est qu'un salaire d'appoint... mais appoint de quoi ? Si elle est mariée, appoint du salaire du mari. Soit! Mais si elle n'est pas mariée, qu'est-ce qui fait l'appoint?

Mais, dira-t-on, tout cela ne sont que des moyennes. 11 y a donc beaucoup d'ouvriers qui touchent des salaires bien plus élevés. Sans contredit !

Seulementil y en a autant qui touchent des salaires beaucoup moins élevés et c'est là ce qui est effrayant.

Il aurait suffi de feuilleter quelques-uns des volumes exposés — notamment ceux de Charles Booth

(1) Monographie de l'usine Vézin-Aulnoye, La monograpiiie ajoute que ■lie famille était parvenue à payer ses dettes.

Life and labour of the people in London, qui servaient de commentaires à l'immense carte de Londres exposée dans la section anglaise — pour acquérir la triste certitude que dans tous les centres industriels il y a une fraction notable de la population ouvrière (et nous ne voulons pas parler des pauvres proprement dits, mais des travailleurs salariés), auxquels leur salaire ne suffit pas pour se procurer le nombre de grammes de carbone et d'azote strictement indispensable au maintien delà vie animale (*). Le résultat est une mort prématurée, quelque peu retardée pour ceux qui peuvent se faire aider par l'assistance publique ou privée. A Roubaix il est de règle que tout ouvrier ayant plus de quatre enfants a droit à se faire inscrire sur le registre du Bureau de bienfaisance, car c'est un fait reconnu que son salaire ne suffît plus à faire vivre une famille au-dessus de ce chiffre.

Car nous touchons ici à une des plaies du salariat que les moyennes ne révèlent nullement, c'est le manque d'élasticité du salaire et son défaut d'adaj)tion aux besoins variables de l'existence ouvrière. A la différence du traitement du fonctionnaire qui augmente graduellement avec l'ancienneté et à mesure qu'il gravit les échelons hiérarchiques, pour lui assurer au terme de sa carrière une retraite proportionnée à son traitement — le salaire de l'ouvrier

(1) Il résulte notamment de cette enquête que dans la ville de Londres il y a 200.000 ouvriers dont les salaires n'atteignent pas 10 schellings par semaine, soit 2 francs par jour ouvrable.

Et il résulte du Recensement officiel des industries pour la Belgique, déjà cité, que 50.000 ouvriers adultes dans l'industrie (soit H p. 0/0 de la population recensée) gagnent moins de 2 francs par jour.

atteint dès le début de sa carrière, parfois même dès l'âge de dix-huit ans, le maximum qu'il ne dépassera guère. Dès ce moment, à moins de sortir de la classe ouvrière pour devenir contremaître ou patron, il ne verraplus son salaire augmenter, maisau contraire dès l'âge mûr, bien avant l'approche de la vieillesse, il le verra diminuer en même temps que ses forces pour tomber rapidement à presque rien.

Il arrive donc souvent que le salaire est déjà au maximum quandles besoins sont encore au minimum et que celui-là commence à descendre tandis que ceux-ci augmentent. Rien ne se serait mieux prêté à un diagramme éloquent que le tracé de ces deux courbes s'interférant à diverses reprises de l'adolescence à la mort. Il n'a pas été fait, mais dans le Rapport sur l'Economie sociale pour la Belgique, M. Variez a signalé ces oscillations brutales de la vie ouvrière et les a illustrées par des chiffres éloquents.

11 suppose un ouvrier se mariant, puis ayant successivement six enfants; il suppose chacun de ces enfants se mettant à son tour au travail dès qu'il aura atteint l'âge légal, travaillant un certain temps dans sa famille, puis la quittant pour en fonder une lui-même ou s'établir ailleurs. Ceci posé, il multiplie le salaire par le nombre des membres de la famille qui travaillent et le divise par le nombre de membres de la famille [qui consomment. On voit ainsi k quotient par tête partir de 4 fr. 40, qui est le salaire moyen de l'ouvrier célibataire à vingt ans, - s'abaisser graduellement, au fur et à m.esure de la naissance de chaque enfant et aussi longtemps que les aînés sont encore petits, à un minimum de 1 fr. 15

vers l'âge de quarante-cinq ans — remonter, au fur et à mesure que les enfants arrivent à l'âge de travail, jusqu'à un maximum de 4 fr. 80 — puis redescendre au fur et à mesure que les enfants quittent le foyer de famille, jusqu'à un nouveau minimum qui, cette fois, est zéro, parce qu'en même temps l'âge de rinvalidité a sonné pour l'ouvrier.

Le déclin commence avec la désertion des enfants. De bonne heure les enfants ouvriers quittent la maison paternelle, bien avant l'âge oii les fils de bourgeois l'abandonnent, non seulement parce qu'ils se marient plus tôt, mais parce que longtemps même avant de songer à se marier, ils sont las de rapporter à leurs parents Targent qu'ils gagnent. Dès l'âge de dix-huit ans, parfois même avant, ils saisissent l'occasion d'une querelle pour s'émanciper, pour « se sauver » et s'établir pour leur propre compte. La période pendant laquelle les enfants ouvriers rapportent à leurs parents ne va guère que de treize à dix-huit ans, cinq ans en moyenne. C'est donc un très mauvais placement pour l'ouvrier que d'avoir des enfants. La question de la dépopulation se trouve par là éclairée.

De bonne heure aussi l'heure de la retraite sonne pour l'ouvrier, bien plus tôt que pour le bourgeois, Dès l'âge de cinquante ans il a beaucoup de peine à se faire embaucher; à l'âge de cinquante-cinq ans, on ne l'emploie plus que par charité (^).

■¥• (1) Les journaux ont publié récemment un fait divers navrant. C'est que dans les grandes villes industrielles anglaises, la grande consommation de teinture pour les cheveux est le fait non des femmes coquettes, comme on pourrait le croire, mais des ouvriers en quête de travail et qui cherchent à se rajeunir.

A ces vicissitudes inhérentes à la condition de tout salarié, ajoutez celles qui tiennent au chômage. En ce qui concerne cette terrible plaie du travail, nous en ajournons l'étude au chapitre de l^ssurance; mais nous devons dire, dès à présent, qu'il paraît frapper près d'un tiers de la population ouvrière, non d'une façon continué sans doute, mais par intermittences, et lui fait ainsi de son pain quotidien une sorte de loterie.

Rien de plus démoralisant pour le salarié que toutes ces alternatives de prospérité relative et d'indigence, où l'homme se sent le jouet de la destinée. Rien qui soit plus destructeur de tout esprit d'épargne, car une vaine psychologie seule peut faire croire que l'homme qui gagne beaucoup pour peu de temps songera à économiser. 11 faudrait pour cela qu'il réglât son genre de vie sur le minimum et considérât le maximum comme une bonne aubaine sur laquelle il ne faut pas compter : mais, tout au contraire, c'est sur le maximum qu'il règle son existence, et chaque minimum lui apparaît comme une infortune aussi imprévue qu'imméritée. Rien qui explique mieux pourquoi tant de personnes se ruent vers les fonctions publiques ou les emplois dans les grandes Compagnies, si modestes soient-ils et même avec un traitement inférieur au salaire de l'ouvrier: c'est que là, justement, ces cruelles secousses sont évitées : le travail est assuré ; le revenu va grandissant petitement, mais sûrement, du même pas, ou à peu près, que les besoins de l'existence et, quand la retraite est venue, assure encore un revenu suffisant à des besoins réduits.

On voit que si le salaire a fait une énorme ascen- ■

sion au cours du xix^ siècle, ce n'est point à dire j

qu'il soit arrivé très haut. Cela veut dire seulement |,

qu'il est parti de très bas. Et on peut à bon droit s'é- i

tonner qu'il ait fallu tout un siècle de progrès et de i

lutte pour l'élever à ce taux misérable où il reste i

encore aujourd'hui pour le plus grand nombre des ^

hommes. f

A en juger par le présent, quelle devait donc être j

la condition des classes ouvrières dans le premier i

quart du xix' siècle? Pire probablement qu'elle ne t

l'a été à aucune époque de l'histoire, très inférieure i

en tout cas à celle des siècles qui ont précédé : tous ï

les documents nous le prouvent. Espérons que cette i

lugubre période dans l'histoire des classes ouvrières î

est définitivement close et qu'elle ne se répétera plus, i

Après avoir constaté les progrès relatifs accomplis il

au cours du xix*' siècle, voici le moment de recher- j

cher à quoi ils sont dus. j

Les économistes répondent qu'ils sont dus aux lois i

naturelles qui gouvernent les sociétés humaines et j

les acheminent volentes nolentps vers une moindre { inégalité des conditions.

Et nous ne songeons point à nier, en effet, Tac- j

tion des causes naturelles, spontanées, dans le mou- I

vement des salaires. Le diagramme reproduit à la ''\

page 66 la révèle clairement, car il nous montre une h

brusque ascension des salaires à partir de 1853, c'est- I

à-dire précisément à l'heure oiiarrivaientles premiers '

lingots d'or de Californie et d'Australie. La coïnci- i

dence est trop frappante pour ne pas impliquer un |

rapport de cause à effet. Et si la hausse du salaire nominal paraît être liée à la découverte des mines d'or, la hausse du salaire réel dans la seconde moitié du XIX^ siècle n'est probablement pas sans lien avec la révolution économique et industrielle qui a marqué celte période : développement des moyens de transport, outillage mécanique, ouverture de nouveaux marchés, grande industrie.

Mais ceci admis, il faudrait être bien sceptique ou bien fataliste pour ne pas reconnaître que les efforts des ouvriers organisés, de l'État et des patrons euxmêmes, ont fait beaucoup aussi. Nous allons montrer, en passant en revue les syndicats ouvriers, les institutions patronales et la législation ouvrière, que leur action n'a pas été vaine. En tout cas, ceux qui ont fait ces efforts — ouvriers, législateurs ou patrons — ont cru qu'ils ne seraient pas sans effet. Du jour où l'on ne croira plus à l'efficacité des bonnes volontés il sera tout à fait inutile de faire des expositions d'Economie sociale.

§ 2. — La hausse des salaires par l'action des ouvriers.

Parmi les institutions qui visent à l'accroissement

Idu salaire (comme aussi d'ailleurs à la diminution du travail), la première en rang et aussi en date, car c'est la plus ancienne de toutes, c'est l'association professionnelle ouvrière.

Elle n'est généralement que très incomplètement représentée dans les Expositions, parce que les ou- Triers n'en ont ni les moyens ni souvent le désir. Marquons son importance par quelques chiffres,

Et d'abord, pour l'Angleterre, ceux donnés dans le dernier rapport publié par le Labour Department. A la fin de 1900, on comptait 1.272 Trade Unions avec un effectif de 1.915.000 membres. Il y a dix ans, on n'en comptait pas 1.500.000 : l'accroissement est donc rapide et considérable(i). Les cent plus importantes de ces associations, représentant 1.160.000 membres, disposaient d'un revenu de 50 millions de francs (1.974.611 £) et d'un fonds de réserve de 95 millions de francs (3.766.625 £). A quoi employaientelles ces considérables ressources? En prenant la moyenne des neuf dernières années, 1892-1900, elles avaient dépensé bon an mal an, 38 millions de francs, à savoir : 23 millions de francs (906.948 £) en secours de diverses natures, 7.500.000 francs (303.276 £) en grèves, et à peu près autant en frais généraux. On voit que la guerre n'absorbe guère que le cinquième de leurs dépenses et le septième de leurs ressources. La plupart de ces Trade Unions sont fédérées puisque les HO Unions existantes englobent 1.725.000 membres(2).

En Allemagne, les associations professionnelles ne forment pas une masse imposante par son unité, comme en Angleterre, mais il y a en revanche la variété. Ici les Gewerkschaften^ les syndicats socia-

M (1) A la fin de 1903, le chiffre est 1.927.952 : l'accroissement paraît donc arrêté.

¥. (2) Ces ciiitTres n'ont pas beaucoup changé. H n'y a plus, fin 1903, que 91 Unions mais elles comptent 1.800.000 membres. Les revenus des 100 plus importantes s'élèvent à 53 millions de francs, leurs fonds de réserve à 109 "millions de francs, leurs dépenses à 45 millions de francs — mais les grèves n'y figurent que pour 5.400.000 francs, tandis que les secours pour chômage et maladies s'élèvent à plus de SO^millions de francs.

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isles, a\ec leur 680.427 membres (en 1900) et leurs ll.oOO.OOO francs de revenu (9.454.075 mks) : ceux-ci sont beaucoup plus militants et beaucoup moins mutualistes que les Trade Unions, car les grèves ont absorbé 2.626.000 marks, la propagande et les procès 2.816.000 marks, en tout 57 p. 0/0 de leurs ressources. Là les Gewerkvereine, les syndicats libéraux, avec leurs 92.000 membres. Ailleurs les Christliche Gewerkvereine, les syndicats catholiques, avec leurs 175.000 membres, et les Evangelische Arbeitesvereine^ les syndicats protestants, avec leurs 100.000 adhérents (i).

En Belgique aussi, les groupements syndicaux sont nombreux, actifs, et ils sont divisés, comme toutes les organisations de ce pays, en deux grands groupes, les socialistes et les catholiques. Le premier comprendrait un effectif de 84.896 membres, le second de 15.000 seulement. Il y aurait, en outre, une trentaine de mille d'ouvriers syndiqués en dehors de ces groupements. En tout, donc, environ 130.000, soit 19 p. 0/0 de la population ouvrière (2).

"k (1) En 1903 les chiffres sont les suivants :

fr. de revenu

Syndicats socialistes fédérés 887.698 membres, 20.000.000

— socialistes isolés 17.577 — 1.150.000

— libéraux 110.215 — 1.400.000

— chrétiens... 192.617 — 1.400.000

— indépendants 68.724 — 350.000

On voit que les progrès des syndicats socialistes ont été rapides. La proportion des dépenses de grèves est restée à peu près la même. Le plus important des syndicats allemands, et qui ne le cède comme effectif qu'à celui des ouvriers mineui's américains, est l'Union des ouvriers métallurgistes, 140.000 membres avec près de 3 millions de francs de recettes.

(2) Rapport de M. Variez, au Musée Social, 1902, Quelques 'pages d'histoire syndicale belge.

Les associations professionnelles des Etats-Unis i

sont groupées en un très grand nombre d'Unions, \

elles-mêmes groupées à leur tour en une colossale j

American Fédération of Labor^ qui englobe environ \

1 million de membres (i). Elle est dite « internatio- j

nale » parce qu'elle embrasse non seulement les \

Etats-Unis mais le Canada (30.646 membres) (2). j

En France, « l'Annuaire des syndicats profes- \

sionnels » constate, au 31 décembre 1900, l'existence \

de 3.287 syndicats ouvriers, avec 588.832 mem- j

bres (3). Mais il ne nous dit pas quels sont leurs j

¥ (1) En 1903 le nombre des membres est de 1.745.000, ce qui, sur j

une population de 80 millions, ne représente qu'une proportion moitié j

moindre qu'en Angleterre. I

Parmi les dépenses faites par les syndicats adhérents on indique i

15.248.000 francs pour grèves, 5.536.000 francs pour maladies et décès, s

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