CHAPITRE PREMIER
l'urgence de la RÉKORME est signalée en FRANCE PAR l'aXTAGOMSME ET l'LNSTABILITÉ <JLI AGITENT LE CORPS SOCIAL.
§ I. — L'éloge ou la critique de la Franco.
Ou pourrait écrire sur la France deux livres égalemeut vrais qui scmblcraieut, au premier
(1) La Réforme sociale (Introduction). Dans ce morceau ainsi que dans les suivants, les actes qui figurent au bas des pages sont de Le Play.
aperçu, conduire à des conclusions opposées. L'un décrirait les qualités par lesquelles notre nation l'emporte sur ses émules; il expliquerait pourquoi, malgré ses erreurs et ses fautes, notre pays a jusqu'à présent conservé eu Europe une situation éminente. L'autre, énumérant les vices de notre constitution sociale, ferait comprendre comment ces causes de supériorité sont paralysées par les révolutions qui ont pris chez nous un caract(';re périodique.
Il importe de considérer les sujets d'éloges dans les circonstances difficiles où la France a surtout besoin de prendre confiance en elle-même; mais il est plus utile d'insister sur la critique quand reviennent, comme aujourd'hui (J\ le calme et la sécurité. Le principal devoir des bons citoyens est de signaler les maux dont nous souffrons, et de réagir contre une imprudente quiétude, afin d'arrêter le pays sur la pente où il glisse depuis deux siècles. C'est le but que je me suis proposé en publiant cet ouvrage.
!; II. — La réforme et la révolution.
Je dois justifier d'abord le mot réforme placé en tête de ce livre; car ce mot est antipathique à ceux qui, découragés par les théories stériles et les essais infructueux des derniers temps,
(I) Le lecteur n'oubliera pus que ce passage a été écrit en 1801 (Note de 1873).
l'urgence de la réforme. 3
bornent leurs vœux à la conservation du staln qtio. Il répugne également à cette partie du public qui, ne connaissant point les peuples étrangers, attribue à la France une supériorité imaginaire.
On a souvent employé le mot réforme dans le même sens que le mot révolution, ^owr désigner un remède violent et temporaire appliqué à un mal accidentel; je l'emploie, au contraire, suivant une de ses acceptions usuelles, pour indiquer une amélioration lente et régulière. L'observation enseigne que la corruption tend incessamment à envahir les sociétés sous l'impulsion de mauvaises tendances qui se produisent sans cesse au sein de l'humanité. L'histoire apprend même que ce péril augmente, précisément aux époques oii un heureux concours de circonstances amène un développement exceptionnel de richesse et de puissance. 11 est donc nécessaire qu'à ces fréquents retours vers le mal, les sociétés opposent un esprit permanent d'amélioration.
§ III. — Les deux lloaux du moment : l'autagonisrae et l'instabilité.
Parmi les désordres sociaux que la réforme doit combattre, et dont on aperçoit tout d'abord le danger sans recourir aux détails présentés dans le cours de cet ouvrage, j'en citerai deux qui jusqu'à présent ne s'étaient point réunis en
France avec des caractères aussi graves. Ces vices existaient à peine sous les derniers Valois, au moment où éclatèrent nos guerres de religion : ils étaient encore peu répandus au xviie siècle; ils ne prirent tout leur accroissement qu'à la suite du règne de Louis XIV. On ne les rencontre .plus chez certains peuples, chez les Anglais par exemple, qui, après en avoir cruellement souffert autrefois, nous disputent aujourd'hui la prééminence.
Le vice le plus redoutable, parce qu'il est le précurseur habituel de la ruine des empires, est l'antagonisme qui divise notre société en plusieurs camps ennemis. La lutte dont je parle n'est pas celle qui s'est souvent élevée panui les grandes individualités et les classes dirigeantes. Elle n'agite pas seulement, comme autrefois, de loin en loin l'État ou la province; elle sévit en permanence dans la commune, dans l'atelier et dans la famille. Beaucoup de personnes qui seraient eu situation de se charger du gouvernement local, refusent de remplir ce devoir sous une souveraineté qui n'a pas leur sympathie. Loin d'inculquer le respect de l'autorité à leurs subordonnés, elles les associent à leurs passions et à leurs rancunes, au risque d'ébranler Tordre social. Les patrons et les ouvriers, attachés aux mêmes entreprises agricoles ou manufacturières, perdent le sentiment de la solidarité qui devrait les unir : ils croient avoir des intérêts opposés, et ils s'affranchissent de leurs devoirs mutuels