CHAPITRE VI
LES FAUSSES THÉORIES d'HISTOIRE ^■OUS FO.\'T PRENDRE LE CHANGE SUR LES CONDITIONS DE LA RÉFORME.
§ I. — Mépris de la tradition nationale, éclos à la Renaissance, développé par Louis XIV, complété par la Révolution.
Parmi les causes de l'ignoraDce où nous restons touchant les conditions de la réforme, je dois encore mentionner les fausses théories d'histoire.
Tous ceux qui ont approfondi une branche quelconque de la science sociale ont pu reconnaître la fausseté des jugements émis sur cette matière par nos pré tendues histoires générales (1). Pour ma part, chaque fois que j'ai étudié un sujet avec les vrais moyens d'information, j'ai trouvé que les appréciations de nos historiens classiques sont, sur les questions fondamentales, peu conformes à la vérité. Il n'est besoin, ni de posséder une grande science, ni de se livrer à de longues recherches pour constater le vice des théories historiques : il suffit de les
(1) « Les histoires sont des faits faux, composés sur des K faits vrais, ou bien à l'occasion des vrais. » {Montesquieu, Pensées diverses . )
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rapprocher des textes sur lesquels les compilateurs ont échafaudé leurs jugements.
Tout écrivain qui a observé ses contemporains a pu sans doute présenter sur les sociétés antérieures de précieux aperçus; mais l'histoire proprement dite, celle qui s'appuie sur les documents positifs des paléographes et des archéologues, n'a pris naissance qu'à notre époque. Au milieu de ses grandeurs littéraires, le siècle de Louis XIV n'a guère eu l'intelligence des temps passés. 11 dénaturait par ses systèmes historiques l'antiquité et le moven âge; il leur prêtait ses sentiments et ses idées, comme il travestissait sur le théâtre leurs personnages en les affublant de ses costumes.
Les partisans de l'école révolutionnaire ont encore plus faussé les esprits : ils ont attribué, comme caractère distinctif, aux six siècles précédents, l'antagonisme social qui ne s'y produisait qu'à titre exceptionnel, et qui ne s'est réellement développé que de notre temps. Ces fausses assertions ont sans doute accéléré l'œuvre de destruction que nos concitoyens se plaisent àglorifler; mais elles pèsent aujourd'hui sur nous en nous abusant sur l'origine du mal actuel et en discréditant le remède que nous offrent les bonnes traditions de nos pères.
§ II. — Réaction européenne contre les notions d'histoire propagées par la Révolution.
Heureusement, les écrivains modernes de
l'AlIetuagne, de l'Angleterre, de la Frauce, de l'Espagne- et de' l'Italie, coaimeucent à réagir, contre ces erreurs et ces préjugés. Cette réaction, commencée en France par l'étude comparée des monuments et des œuvres d'art, est continuée maintenant par nos historiens. Les convictions qu'ils se sont faites en recourant aux documents originaux s'accordent avec celles que j'ai acquises en observant directement, dans toute l'Europe, les nombreuses familles qui ont conservé les sentiments et les habitudes du moyen âge. Comme l'un de nos plus habiles historiens (1), j'e me suis souvent indigné, en voyant une certaine littérature contemporaine pervertir l'opinion publique, et affirmer que notre vieille France ne se composait que d'oppresseurs et d'opprimés. Tout en reconnaissant que le moyen âge était sur beaucoup de points inférieur à notre temps, je m'aperçois de plus en plus que l'harmonie sociale était mieux établie à cette époque dans la paroisse, dans l'atelier et dans la famille.
Je sortirais de mon sujet si j'essayais ici de redresser par un exposé méthodique les erreurs accréditées eu France dans l'histoire des rapports sociaux. Une telle entreprise serait d'ailleurs prématurée ; car on ne peut écrire sûrement cette histoire pour les siècles passés qu'a-
(1) Augustin Thierry, Lettres sur l'Histoire de France, Avertissuiiicut.
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près avoir accompli la même œuvre pour notre temps. Je ne dois aborder aujourd'hui quel'exéculion de ce dernier dessein. Je prévois que cet ouvrage pourrait être con'damné sans examen par des esprits prévenus, nourris des préjugés de l'histoire ou imbus des passions de la révolution française. Je tenterai donc de les metti^'e en garde contre ces préventions invétérées, en leur montrant, par un exemple, qu'un peuple excellaut dans la culture des arts et des lettres peut perdre momentanément, en ce qui concerne l'histoire nationale, le sentiment des vérités les plus évidentes. Cette aberration a envahi presque tout rOccident; mais c'est en France qu'elle s'est produite avec le plus d'exagération et qu'elle a entraîné, pour le peuple égaré, les plus fâcheuses consécjuences'.
§ III. — Suiiériorité soci.ile du moyen ûgo, démontrée par cinq preuves.
Le moyen âge n\a pas été seulement une époque d'organisation sociale, il a créé en outre plusieurs branches originales d'art et d'industrie; il a fondé une écule d'architecture qui supporte la comparaison avec celles des meilleui'es époques. Assurément ceux qui élevèrent au prix de tant d'efforts ces magniflques édifices durent se rendre compte de leur valeur et les recommander à l'admiration de leurs descendants. Toutefois, à dater du.xvi" siècle (I), ce senti-
• (1) 11 La Uenuissauce en Fiance no fut qu'une invasion;
ment s'effaça en présence des aspirations qui reportèrent les esprits vers l'art des Grecs et des Romains; et bientôt il ne se trouva personne pour apprécier les monuments qui couvraient avec profusion notre sol. Nos ^rands hommes du xvu'' siècle qui, sur plusieurs points, ont élevé l'esprit humam à une si grande hauteur, avaient complètement perdu, sous ce rapport, l'intelligence de l'art français. Ils ne soupçonnaient même pas qu'il put y avoir quelque mérite dans les habitations de leurs pères, et dans les églises où se pratiquaient journellement les devoirs religieux. Le xviu'-' siècle (1) et la révolution ont encore contribué à accroître ces fausses impressions. Nous ne saurions donc nous montrer trop reconnaissants envers les écrivains, les artistes
M elle s'imposait, elle n'était pas acceptée par les artistes ; « son résultat le plus clair fut d'éloigner chaque jour da- « vantage la masse de la population du domaine des arts. " Au contraire, pendant la période brillante du moyen âge, « l'art pénètre les masses jusque dans les couches inférieu- « res. » (Viollet-le-Duc. Enh-eliens sur l'architecture, 1. 1"; 1 vol. in-8°, Taris, 1SG3.)
(I) Ups archéologues compétents m'assurent, par exemple, que le portail gothique, qualifié durement par Voltaire dans les termes suivants, était une œuvre fort estimable: « Qui donc peut vous dire que Berlin e^t ce qu'était Paris " au temps de Hugues Capel? Jo vous prie seulement, ma « chère enfant, d'aller voir votre ancienne paroisse, l'église « Saint-Barthélémy, où vous n'avez, je trois, jamais été. '< C'était là le palais de ce Hugues. Le portail subsiste en- « core dans toute sa barbarie. Venez après cela voir la salle " d'opéra de Berlin. » (Voltaire, Lettre â M"' Denis. Berlin, 12 septembre 1750.)
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et les archéologues qui ont enfin ouvert nos yeux à la lumière. En effet, en nous démontrant, à l'aide d'objets matériels, le talent des artistes, ils ont préparé nos esprits à accepter les quatre autres preuves qui mettent en évidence les grandeurs morales de la population (I).
.Mais si le public, abusé par ces préjugés, petrt méconnaître à ce point la valeur d'objets matériels qui restent sous ses yeux, comment pourrait-il juger sainement les idées qui se sont évanouies? Quelles erreurs ne doit-il pas commettre lorsqu'il apprécie, sous l'influence de nos dangereuses nouveautés et à travers le prisme de nos passions politiques, les mœurs de généralions qui, depuis plusieurs siècles, sont descendues au tombeau!
Plus j'étudie les faits contemporains ou les traces du passé, plus je m'assure que nousuous méprenons dans les jugements que nous portons chaque jour sur les rapports sociaux qui existaient dans les siècles précédents. S'il eu est ainsi, quels désordres moraux et matériels ne doit pas provoquer une théorie d'histoire qui ferme nos yeux à la vérité et nms porte à mépriser les meilleures traditions de notre race !
(1) C'est un devoir de citer ici expressément les savants formes à notre Ecole des chartes : ils contribuent efficacement, par leurs consciencieuses recherches, à cette utile évolution des esprits.
§ IV. — 1" Les vii'ux écrits déchiffrés par les paléographes.
Selon l'opinion établie, les classes dirigeantes de l'aDcien régime auraient fait peser sur les classes inférieures une oppression intolérable. Dans les campagnes, notamment, les seigneurs auraient abusé de leur pouvoir pour s'approprier tout le fruit du travail et de l'intelligence de leurs vassaux. La tribune, la presse et lethéàtre reproduisent ces assertions sous toutes les formes. Tout récemment encore, des livres spéciau.K ont développé cette thèse, en ce qui touche Id condition des classes rurales de l'ancienne France. Ou y insiste sur les désordres auxquels aurait donné lieu « l'esclavage de la glèbe » ; et l'on va jusqu'à affirmer que les seigneurs féodaux, ayant à diviser le sol et le personnel de certains domaines, avaient soin, pour faire mesure exacte, de se partager « selon le jugement de Salomon » le corps de leurs paysans. Abusé par ces écrits, le public se persuade de plus en plus qu'avant la révolution de 1789 la nation française ne se composait guère que de victimes et de bourreaux. A ce sujet je citerai quelques faits qui réfutent l'opinion admise, et fout apparaître sous un jour plus vrai la condition de nos pères.
Beaucoup de documents conservent la description fidèle des rapports qui ont existé, depuis l'origine du moyen âge jusqu'en 1789, entre les seigneurs et les populations placées sous leur