I.ES FAUSSES THEORIES D HISTOIRE
dépendance. Je veux parler des titres qui s'étaient accumulés dans les archives des châteaux ou des abbayes, dans les dépôts confiés aux notaires, dans les greffes des parlements, des tribunaux ou des diverses juridictions de police. Ceux de ces, documents qui ont échappé au vandalisme révolutionnaire sont maintenant classés dans les collections publiques, et ils y sont déchiffrés avec fruit par les habiles paléographes que forme notre École des chartes. Je n'ai Jamais négligé l'occasion de connaître le sentiment des érudits qui gardent ces trésors de la science sociale ; et j'ai toujours appris avec étônnement qu'ils p'y trouvent aucune trace de cette oppression permanente qui, d'après une opinion devenue fort commune, aurait été le trait caractéristique de notre ancien régime.
Les travaux que ces savants commencent à publi'er mettent en relief l'excellence des rapports qui unissaient les seigneurs, soit aux paysans, soit aux bourgeois. Ainsi sont réfiitées peu à peu les accusations que l'opinion publique a dirigées contre 'l'ancien régime, tant que l'on a pu craindre le retour des abus quil'ont discrédité. 11 est à désirer toutefois que la rectification des faits ue dégénère point en réaction, et qu'on ne loue pas outre mesure les sentiments qui portaient, en général, les seigneurs ù assurer le bien-être de leurs vassaux.
Les légistes français, qui ont tant contribué ii la dissolution de l'ancienne société, et qui preu-
46 LES IDÉES PRÉCÛiN'ÇUES ET LES FAITS.
nent pour thèse habituelle l'éloge du régime nouveau, commencent à s'apercevoir de leurs erreurs. En étudiant le passé, ils découvrent, dans la vie de leurs ancêtres, des exemples de vertu qui deviennent rares de notre temps. Ainsi, dernièrement, un honorable magistrat (1), en présentant dans une solennité l'histoire d'une grande famille de robe, rappelait que le xyi^^ siècle a été l'âge héroïque de la magistrature fran^ çaise. Enfin, un savant qui s'est spécialement dévoué à l'histoire de la Provence (2), a mis en complète lumière la décadence qui s'est produite, depuis le xvi" siècle, dans les mœurs de la famille .
§ V. — 2° Les traditioQS conservées par les races stables.
Les monuments et les parchemins ne fournissent pas le seul moyen de revenir à l'intelligence du temps passé : les hommes et le sol ont gardé plus qu'on ne le pense l'empreinte fidèle des siècles. Les paysans basques, par exemple, occupent encore avec leurs familles les domaines sur lesquels leurs ancêtres étaient déjà établis
(1) Discours de feu M. Sapey, avocat général à la Cour impériale de Paris. Moniteur du 6 uovombrc 1860, p. 1313.)
(2) M. C. de Ribbe a décrit, dans les trois ouvrages suivants, les excellentes mœurs de l'ancienne Provence : l'Ancien barreau <lu Parlement de Provence^ Marseille, 1861. \ vol. in-8°; une Famille au xvi» siècle, l'aris, 1867, 1 vol. in-iS; les Famille.i et la société en France avant la Révolution, l'aris, 1873, 1 vol. in-18 (Xote de 1873).
LES FAUSSES THEORIES d'hISTu:RE. 47
avant l'ère chrétienne. Ils ont conservé le même langage, les mêmes occupations, les mêmes mœurs. Leur régime de succession est toujours celui qu'un auteur latin signalait dans ce pays il y a vingt siècles. Des vieillards de cette race, qui ont reru de leurs pères la tradition de l'ancienne France, déclarent que leur situation n'a pas été améliorée par nos révolutions politiques. L'étude des coutumes basques révèle, en effet, une excellente constitution sociale, bien supérieure à plusieurs de celles qui se créent depuis le règne de Louis XIV.
L'étude du métayage actuel apporte également des données précises sur les anciens rapports des propriétaires et des tenanciers. Ce système d'association, qui reste habituel dans nos provinces centrales et méridionales, était au x\<' siècle, dans presque toute la France, la base de l'organisation rurale. Or les anciens baux, qui sont encore la règle d'une multitude de domaines, attestent que les relations du maître et du colon n'ont subi depuis quatre siècles aucun changement. D'un autre côté, ce genre de contrat, fondé sur le partage des produits, identifle tellement les deux intérêts, qu'il exclut tout danger d'oppression. Les inconvénients qui, dans le métayage comme dans tous les rapports sociaux, résultent de l'imperfection humaine, pèsent même sur le propritaire plus que sur son associé. La situation de nos métayers du Centre et du Midi était autrefois, et est encore aujour-
d'hui, plus lieureuse et plus digne que celle des ouvriers ruraux attachés aux fermes de l'Est, de l'Ouest et du Nord. Assurément des amélioratioDS ont été introduites, depuis le moj^en âge, dans la condition des petiots propriétaires et des tenanciers; mais elles ont été contre-balancées par des" inconvénients jusqu'alors inconnus. Le mal dont nous soutï'rous depuis deux siècles, et surtout depuis la révolution, provient en grande •partie de ce que les préjugés. des populations et les passions des classées dirigeantes ne nous permettent pas, dans cette question, d'envisager les faits à leur vrai point de vue.
15 VI. — 3" Les rapports traditiounels du maître et du serviteur.
■ Une autre considération m'a partioulièremeut frappé dans le cours des recherches que, j'ai faites" sur les mœurè de mes concitoyens. Si la révolution avait réellement soustrait les classes inférieures à la prétendue tyrannie de l'ancien régime, on devrait constater que l'affection réciproque des mailres et des serviteurs se substitue peu à peu à de vieux sentiments d'antagonisme. Or les moins clairvoyants ne sauraient s'y méprendre : c'est dans le sens opposé que le changement s'est produit. Le? écrivains qui ont acquis une juste célébrité en décrivant les mœurs des six derniers siècles, mentionnent de touchants exemples de la solidarilé qui existait alors