PRATIQUE : ENTENTE COMPLETE TOUCUANT LA FIXATION DU SALAIRE
L'entente continuelle du patron et de l'ouvi'ier, en ce qui touche la fixation du salaire, a pour symptôme l'absence de tout débat irritant. Elle démontre l'excellence de leurs rapports en constatant que ceux-ci sont à l'épreuve de la difficulté qui est, dans l'Occident, la principale source de l'antagonisme. Elle témoigne également d'un état général de bien-être, qui dispose l'ouvrier à se contenter de sa situation, et qui permet au patron d'accorder ce qui est nécessaire à la subsistance des familles. Elle prouve enfin qu'un besoin commun de stabilité domine les intérêts contradictoires que met eu présence la fixation du salaire.
Les grèves et les calamilés qui en dérivent
sont, au contraire, le symptôme habituel des localités où régnent l'antagonisme, l'instabilité et le malaise. Ce désordre ne tarde pas à se produire, quand la corruption des mœurs et surtout l'amour désordonné du gain font tomber en désuétude la permanence des engagements. Ce sont encore certains patrons qui, sous ce rapport, sont le plus enclins à violer la Coutume. Quand le commerce hausse le prix et accroît la demande des produits manufacturés, ils veulent à tout prix augmenter leur production : ils débauchent par l'appât d'un salaire exagéré les ouvriers de leurs concurrents et même ceux des ateliers ruraux du voisinage. Puis, dès que les demandes et les prix se réduisent, ils ne se font aucun scrupule de mettre leurs ouvriers dans l'alternative de rester sans emploi ou de se contenter d'uu salaire qui ne répond plus aux besoins des familles. Dès que la Coutume a été ainsi violée, les ouvriers ne manquent pas de prendre leur revanche lorsque le commerce redevient plus actif; et c'est ainsi que l'antagonisme envahit de proche en proche les manufactures, les domaines ruraux et la société entière.
Cependant, même dans les contrées que désole cette guerre sociale, les meilleurs patrons réussissent à en préserver leurs ateliers; et s'ils doivent subir le contre-coup des oscillations de salaire provenant du dehors, ils règlent euxmêmes les tarifs, sans aucun débat et à la
satisfaction de leurs ouvriers. C'est à ce caractère qu'où distingue le mieux les Autorités sociales au milieu des nations livrées à l'antagonisme et à l'anarchie.
L'assiette du salaire dépend de la nature du travail et surtout du caractère de la population. A mesure que la prévoyance, la perspicacité et l'énergie se développent parmi les ouvriers, on voit apparaitres trois régimes principaux. Sous le prenàer régime, la rétribution de l'ouvrier est proportionnelle au temps du travail : elle s'applique aisément à tous les travaux et à tous les caractères; elle convient surtout aux populations vicieuses ou imprévoyantes; elle est adaptée le mieux possible à leurs infirmités intellectuelles ou morales quand le patron fournit du travail en tous temps, et livre à prix réduit, aux époques de disette, le blé nécessaire à la subsistance des familles. Sous le second régime, la rétribution se compose d'une certaine part du produit, fixée par la tradition : elle convient surtout à la production ou à l'extraction des matières brutes, d'une faible valeur, ayant un débit facile dans chaque localité. Sous le troisième régime enfin, la rétribution est proportionnelle à la quantité de travail accompli. L'ouvrier s'élève au rang d'entrepreneur en se chargeant, à prix fait, d'une subdivision du travail de l'atelier; parfois môme il engage des salariés à son propre compte, et devient un véritable chef de métier. Dans cette situation, le
succès ue lui est acquis que s'il possède la prévoyance et les ressources nécessaires pour conjurer les mauvaises chances de ses entreprises successives. Ces chances, dans certaines industries complexes, amènent parfois un mécompte. Le soin de les apprécier et la nécessité de vaincre les obstacles imprévus développent singulièrement la perspicacité et l'énergie de l'ouvrier; et, sous cette influence, certains entrepreneurs ne tardent pas à s'élever au premier rang parmi les patrons.
Ces moyens employés pour asseoir le salaire ont assurément leur importance dans le régime du travail; mais ce ne sont après tout que des mécanismes dont l'action bienfaisante dépend surtout des forces morales qui sont inhérentes aux systèmes ou propres aux intéressés. Aussi on a toujours fait fausse route quand on a voulu réorganiser le travail à l'aide d'une formule générale fondée sur l'un de ces mécanismes ou sur quelque combinaison financière. Sauf en certains cas particuliers, on a échoué, parce qu'aucune formule de ce genre ne saurait s'adapter à la diversité extrême des hommes et des industries. Au contraire, la Coutume, comme le Décalogue, est partout applicable.
3" PRATIQUE : ALLIANCE DES TRAVAUX DE l'aTE- LIER ET DES INDUSTHIKS DOMESTIQUES, RURALES OU JIANUl'ACrURIÈRES.
Sous tous les régimes, le travail des ateliers
agricoles fournit aux ouvriers l'existence la plus sûre, et aux nations leurs meilleurs éléments de prospérité. Cependant, depuis les derniers Valois, la plupart de nos gouvernants ont méconnu cette vérité. Leur politique a eu souvent pour résultat de développer à tout prix les manufactures, et de désorganiser les domaines ruraux. Ces domaines ne reprendront leur rang à la tête des ateliers de travail que quand la sollicitude du gouvernement se révélera, non plus seulement par les discours officiels, mais par les réformes indispensables.
Sous l'ancien régime européen, il existait toujours une alliance intime entre le travail agricole et le travail manufacturier. Cette organisation avait surtout pour but d'assurer aux ouvriers la continuité du travail et la permanence des moyens de subsistance, et elle s'attachait spécialement à conjurer les crises du commerce et les chômages périodiquement ramenés par le cours des saisons. A cet effet, on joignait aux domaines ruraux des ateliers oii s'élaboraient les matières premières produites dans la localité ou importées du dehors; ailleurs on annexait aux grandes manufactures des dépendances rurales ou forestières. Selon le procédé le plus habituel et le plus sûr, chaque patron encourageait ses ouvriers à entreprendre, à leur propre compte, une multitude d'industries domesti([ues, rurales ou manufacturières. Celles-ci suppléaient aux travaux de ses ateliers
quand survenaient certains chômages exceptionnels; elles fournissaient toujours des occupations lucratives aux membres de la famille que l'âge, le sexe et la Coutume retenaient au foyer de la famille.
L'alliance du travail agricole et du travail manufacturier est encore fréquente dans les grands ateliers du Nord et de l'Orient ; dans le reste de l'Europe elle devient plus rare en dehors des grands domaines ruraux ou des grandes exploitations forestières et métallurgiques. Mais les petites industries domestiques conservent partout un certain développement, même chez les ouvriers des manufactures agglomérées ; et elles acquièrent une grande importance chaque fois que l'ouvrier peut joindre à son foyer certaines dépendances rurales.
Les travaux agricoles que j'ai vu pratiquer habituellement par les familles des ouvriers qui s'adonnent aux travaux des manufactures varient selon l'organisation locale de la propriété, le climat, et le degré de perfection donné au régime du travail par l'accord du patron et de l'ouvrier. En France, j'ai souvent trouvé quatre sortes d'industries ; et je les ai rangées dans l'ordre suivant, où figurent d'abord celles dont l'usage est le plus fréquent : la culture d'un jardin potager fournissant à la famille les légumes, les fruits et les plantes aromatiques ; un élevage d'abeilles, de volailles et d'autres petits animaux tirant surtout leur nourriture du parcours au-
torisé par le patron ou par les propriétaires voisins ; l'engraissement d'un ou deux porcs, nourris, selon les cas, par le méuage, le jardin, le parcours et des combinaisons variées ; enfin l'exploitation d'une ou de deux vaches laitières, dont la nourriture provient d'une prairie possédée ou louée par la famille, du parcours sur les biens communaux et de diverses subventions qui varient à l'infini. La culture du jardin est acquise, même aux plus pauvres familles ; les autres exploitations, eu s'y ajoutant successivement dans l'ordre indiqué, constituent pour des familles plus aisées trois degrés croissants de bien-être.
Ces petites industries donnent à la mère, aux filles, aux jeunes enfants et aux vieux parents un travail lucratif et approprié à leurs forces. Elles assurent aux familles un état de bien-être et de sécurité dont on pourra se faire une idée en se reportant au budget des soixante-treize familles décrites dans les deux ouvrages souvent cités (1). Elles attachent les populations au sol ; elles permettent au chef de famille et à ses fils de prospérer avec un salaire relativement peu élevé. Sous ces divers rapports, elles contribuent beaucoup à maintenir les deux précédentes pratiques.
Cette salutaire organisation se maintient sous
(1) Les (tuvriers europrcns t\l Les Ouvriers des deux mondes.
134 LA PRATIQtTE DC BIEN, 00 LA COUTUME.
une forme particulière, depuis un temps immémorial, même pour les grands travaux intermittents des villes et des capitales. Ces tr"avaux sont confiés à de petits propriétaires ruraux, établis dans les régions montagneuses des provinces et des États coutigus. Chaque année, au printemps, les chefs de famille, accompagnés de leurs fils adultes, et laissant sur le domaine patrimonial le reste de la famille, viennent fournir la main-d'œuvre que réclament la construction ou l'entretien des habitations et des voies publiques ; puis ils retoui'uent, à l'arrière-saison, faire les semailles, les plantations et les autres ouvrages de leurs domaines.
A Paris, on s'est imprudemment écarté de cette coutume séculaire, en 1841, lûrs de l'établissement des fortifications, et, depuis 1853, dans l'ère des travaux extraordinaires qui s'est perpétuée jusqu'à ce jour. La plupai't des anciens ouvriers émigrants ont été remplacés par des ouvriers sédentaires; et ceux-ci sont exclusivement employés à des travaux urbains qui ont cessé d'être intermittents. Ces ouvriers comprennent instinctivoment l'instabilité de leur condition : réunis à ceux qui,, par centaines de mille, exercent des professions étrangères, au fond, à la vie urbaine, ils constituent le plus redoutable foyer de souffraince et d'antagonisme qu'on ait jamais vu chez un peuple civilisé. Malheureusement toutes les inlluences concourent eu France, depuis deux siècles, à ruiner
l'ancienne organisation. Nos gouvernements ne voient plus l'idéal de la prospérité dans de riches campagnes habitées par les classes dirigeantes. Comme ceux de Rome et de Babylone, ils ont concentré autant que possible dans la capitale les forces vives du paj's. Nos municipalités ont été couduites parle faux régime des octrois, et elles ont d'ailleurs mis une sorte d'amour-propre à augmenter sans relâche la population de leurs villes (1). Enfin les partis hostiles au gouvernement établi ont toujours vu croître avec une satisfaction secrète les masses, d'où semble devoir sortir l'armée d'une prochaine révolution.
En Angleterre, les populations manufacturières ont été encore plus accumulées sur des bassins houillers qui ofl'rent, plus que ceux du Continent, les sources de chaleur et de force motrice nécessaires aux ateliers. La séparation des deux sortes de travaux s'y trouve commandée à la fois par l'excessive agglomération
(1) Un administrateur de Paris, jaloux de la supériorité qu'accuse pour la ville de Londres la population comparée des deux capitales, proposait un jour à un ministre une mesure qui devait accélérer l'accroissement de la population parisienne. « Monsieur, lui répondit l'homme d'État, j'envisage autrement la question : et j'ajoute que si, à ce point de vue, vous pouviez devenir égal aux Anglais, vous resteriez encore inférieur aux Chinois. » Ce dialogue eut lieu devant moi, à une époque où je suivais encore les cours du collège; il m'a laissé un vif souvenir ; il a été ma premièic leçon de science sociale.
qui prive les habitations de toute dépendance rurale, et par la fausse science qui subordonne les lois sociales aux lois économiques. Imbus de cette- doctrine, beaucoup de patrons se flattent d'étendre jusqu'aux plus extrêmes limites les bienfaits de la division du travail ; et à ce point de vue, ils interdisent absolument aux familles de leurs ouvriers, toute occupation étrangère au travail de la manufacture (1). En comparant certains groupes concurrents du Continent et de l'Angleterre qui ont fait l'objet de mes études spéciales, j'ai souvent constaté que cette pratique n'était pas mieux justifiée par la prospérité de la manufacture que par la stabilité de l'ordre social. Cette remai'que s'applique notamment aux fabriques de coutellerie ou de quincaillerie de l'Angleterre, de l'Allemagne et de la France.
4"^ PRATIQUE : HABITUDES d'ÉPARGNE ASSURANT LA C0?^SERVATI0^' DE LA FAMILLE ET L'ÉTABLISSE- MENT DE SES REJETONS.
L'épargne s'élève au rang de pratique essentielle, lorsqu'elle figure régulièrement dans le
(I) Beaucoup de manufacturiers anglais déclareat en priucipe que l'ouvrier doit coucentrer toute sa pensée sur sa profession. Comme application de cette doctrine, j'ai vu congédier un excelleut ouvrier qui faisait son devoir à l'atelier avec une régularité exemplaire, mais qui avait commis la faute de créer au logis un petit commerce d'épicerie, exploité par sa femme et ses filles.
budget de la famille, et correspond au moins au dixième de la recette. Elle est un symptôme évident de bien-être physique ; car elle prouve que la famille a un superflu. Elle signale aussi la présence de certaines qualités morales ; car les individus témoignent alors, par leur frugalité volontaire, qu'ils ont la force de réprimer leurs passions et de contenir leurs appétits.
L'épargne accumulée pendant toute la durée d'une génération procure, chez le patron comme chez les ouvriers, une éducation et un établissement convenables à tous les enfants qui doivent se créer une carrière au dehors. Elle permet donc à chaque père de laisser le foyer domestique avec ses dépendances, le mobilier et les instruments de travail à celui de ses enfants qu'il juge le plus apte à conserver la tradition des ancêtres. L'épargne permet en même temps aux nouvelles générations de patrons et d'ouvriers de continuer les bons rapports établis dans l'atelier par la Coutume.
L'épurgue pourvoit ainsi à deux convenances également impérieuses dans une bonne organisation sociale. Elle ouvre toutes les carrières désirables à la population surabondante, qui ne peut trouver emploi dans l'atelier où travaillaient les ancêtres. Elle conserve, sans aucune perturbation, des coutumes qui assurent le bien-être des générations successives et qui constituent, dans leur ensemble, les plus solides fondements (le la iialionalilè.
L'épargne des patrons et celle des ouvriers sont également nécessaires aux nations prospères, soit pour favoriser dans les colonies l'expansion de la race, soit pour conserver ou développer chez les familles de la métropole le bien-être acquis par les générations antérieures. Cette bienfaisante pratique féconde toutes les autres. Elle a fait pendant des siècles la grandeur de la France ; et elle assure aujourd'hui la prépondérance aux nations qui sont restées fidèles à la Coutume des ateliers européens. Quand on remonte à l'origine des grands hommes qui, dans les derniers siècles, ont jeté un si grand éclat sur le nom français, on arrive bientôt à quelque famille modeste qui s"est élevée lentement par l'épargne. Tout en conservant son rang aux degrés moyens ou inférieurs de la hiérarchie, cette famille a pu mettre en relief, par un judicieux emploi de son épargne, les facultés éminentes de l'un de ses rejetons. ■ C'est l'épargne du père et le dévouement de l'aîné qui firent sortir autrefois de nos petits dorpaines ruraux tant de cadets illustres.