XVII. — Conditions du développement de la grande culture
Le Partage forcé ne désorganise pas seulement les familles de la petite propriété : son intlucuce s'étend à toutes les familles rurales. Il existe toutefois une différence entre les deux classes de propriétaires : les grinds ressentent moins que les petits les déplorables effets de ce régime.
en vain, le uivcUenicut foreé des conditions, et qui n'arrivent ici qu'à la ruine des grands inlériMs nationaux.
90 l'agriclltl'he.
Toute nation qui, comme l'Angleterre et la France, dispose d'un sol riche, d'un climat fertile, de ports fréquentés, et qui n'est pas comprimée par un peuple conquérant, voit sans cesse des individualités éminentes s'élever à la richesse. A moins que la nature du sol ne repousse absolument la grande culture, il se créera donc, si les transactions sont libres, de grandes situations territoriales. La France possède autant que tout autre pays les conditions premières de la richesse; aussi a-t-elle trouvé, de tout temps, dans la grande propriété, un élément de force et de grandeur. Si nos races de grands propriétaires sont réduites au degré d'impuissance que nous observons aujourd'hui, c'est que Richelieu et Mazarin, voulant à tout prix empêcher la noblesse d'agiter l'État, lui ont enlevé en même temps le moyen de défendre les libertés publiques et privées ; c'est que Louis XI"\', le Régent et Louis XV les ont corrompues par l'oisiveté et les débauches de la cour ; c'est que les niveleurs de 1793 les ont décimées par l'échafaud, et ruinées par la confiscation des biens; c'est enfin que le Partage forcé affaiblit sans relâche, depuis cette date funeste, ceux qui ont résisté à tant d'épreuves, comme ceux qui ont tenté de reconstituer de grands domaines.
Quant aux essais de régénération entrepris par le premier Empire et la Restauration, ils ont été inspirés par des conceptions fausses, et sont
i.'agriclltlhe par la famille-souche. 97
restés stériles. Le premier Empire en particulier n'a. point aperçu le rôle prépondérant qu'une bonne constitution attribue à la grande propriété rurale. II a même commis la faute de lier au privilège des grands majorais l'obligation delà résidence à Paris.
L'organisation de la famille n'a point pour la grande propriété l'action directe et exclusive que je viens de signaler pour la petite. Dans une société puissante et prospère, les grands propriétaires ne doivent pa.s cultiver en régie lia totalité de leurs domaines. Ils ont à remplir, dans l'État et dans la province, des devoirs c{ui absorbent la majeure partie de .leur temps et de leur sollicitude. Leur fonction locale est de contribuer autant qu'il dépend d'eux au progrès intellectuel et moral de la population. Ils ont, en outre, à s'assurer, pnr tm patronage intelligent, le concours permanent et dévoué d'une bonne race de tenanciers. Aussi peut-on constater, en comparant les grandes nations prospères ou souffrantes de l'Europe, que le rôle, bienfaisant ou nuisible, des grands propriétaires, dépend moins de leur coopération personnelle au travail agricole que de leurs habitudes de résidence et d'absentéisme.
,4 XVIII. - Li; inociùlf du grand propriétaire.
Le grand propri('taire résidant, que l'opinion riiMsidèrc coujine un modèle, a son principal
98 l'agriculture.
établissement au centre même du domaine. 11 consacre à la localité tout le temps que laissent disponible ses devoirs publics. Sa famille s'y établit elle-même en permanence, et elle a tout le développement que comporte à ce niveau social la famille-souche. Sous la surveillance de cette famille et avec le concours de ses domestiques, le propriétaire cultive en régie les terres contiguës à l'habitation; et il concède le surplus aux diverses catégories de tenanciers dont je parlerai ci-après. 11 annexe habituellement à son exploitation une usine centrale, où s'élaborent sous une multitude de formes les produits brutt. de la contrée, soustraits ainsi à la nécessité de transports lointains. 11 élève même à sou propre compte des ateliers ayant pour objet le travail des métaux et du bois. Il pourvoit ainsi à l'entretien du matériel rural et surtout de ces ingénieuses machines qui ouvrent maintenant des voies nouvelles à l'agriculture. Il se plaît enfin à conserver les meilleures espèces de plantes et d'animaux, ou à importer celles qui jouissent en d'autres pays d'une juste renommée. C'est dans ces conditions que se perpétuent, en Angleterre et en Allemagne, les belles races de chevaux qui ne pourront jamais être régénérées chez nous, tant que durera le régime destructeur du Code civil.
L'habitation du grand propriétaire est le lieu de réunion accoutumé de toutes les classes de la population, qui y reçoivent toujours, selon la
l'agriculture par la famille-souche. 99
condition propre à chacune d'elles, accueil cordial, conseils et services, protection et assistance. Largement pourvue de toutes les ressources que donne une grande situation sociale, mais repoussant le luxe qui ne se rattache pas à de vrais besoins intellectuels et moraux, elle offre en permanence une hospitalité généreuse aux étrangers d'élite qui y apportent les idées, les sentiments et les mœurs des sociétés les plus perfectionnées. Une bibliothèque et d'autres collections créées par le concours des générations successives s'y enrichissent selon le progrès des lettres, des sciences et des arts. Elles assurent à la localité les moyens d'instruction que le Partage forcé désorganise de nos jours en France, dans l'intérêt des musées urbains, souvent au profit des grands propriétaires étrangers (1),
(!) Pendant le cours de mes voyages, j'ai observé avec mortification, dans les grandes habitations des pays étrangers, des peintures et une multitude d'objets d'art qui. avant 1792, ornaient les maisons-souches de notre pays. Le Partage forcé continue, depuis lors, l'œuvre d'appauvrissement commencée par le vandalisme révolutionnaire. Sous ce rapport, il a déjà été plus funeste pour la France que ne l'a été. depuis quatre siècles, l'occupation étrangère pour l'Italie protégée, en ce qui touche cet intérêt national, par la transmission intégrale des biens de famille. (Note de 1864.) — Depuis la guerre de 1870, l'œuvre d'appauvrissement a été accélérée par le pillage dans les départements envahis et par les ventes au prolit de riches étrangers. C'est ici le lieu d'indiquer un déploralile symptôme : les ventes publiques des objets mobiliers réunis par les ramilles riches constituent maintenant, à Paris, une institution permanente. (Note de 1S72.)
100 L'AGr.ICL'LTL'IiE.
toujoui's au détriment de nos campagnes (!)• La famille garde avec un soin religieux le souvenir de tous les événements mémorables qui ont pu mêler son histoire à celle du pays ; elle conserve, avec les images et les tombeaux des ancêtres, les témoignages de reconnaissance publique qui leur ont été décernés. Ce pieux respect pour les morts élève l'àme des vivants, et il fait jaillir de chaque foyer les vraies sources du patriotisme. L'habitation reste remplie, alors même que le service public appelle au dehors le chef actif de la famille et ses lils aînés; de vieux pai^ents blanchis au service de l'État, des femmes chastes et dévouées, de nombreux enfants, des collatéraux de tout âge, des aides et des serviteurs de toute condition y maintiennent sans effort les traditions d'honneur et de grâce, les habitudes de travail, la vie intellectuelle et la gaieté. Les soins exigés par une grande exploitation rurale ne laissent aucune place h l'oisiveté, cet ennemi de la vie rurale, cet écueil habituel, de la ri-
(1) Nos populations rurales, considérées dans leurs qualités morales et iutellectuelles, sont, en beaucoup de lieux, tombées au-dessous du niveau qu'elles avaient atteint au moyen âge. Celte décadence a commencé avecrabsentéismc des grands propriétaires appelés à la cour par les derniers Valois et surtout par Louis XIV. Elle .se complète rapidement depuis la révolution de 1S48 : elle devient mémo une institution sous le déplorable régime électoj'al qui confère le patronage des ouvriers au cabareiier, cest-à-dire à ce dangereux spéculateur qui abrutit ses clients, quand il n'est pas couteuu par les coutumes des peuples modèles. (Note de 1873.)
l'agriculture par la famille-souchk. 101
chesse. Chacua est pénétré de la pensée que sa cotidiliou exceptiounelle lui impose des devoirs qui ne pèsent pas sur les autres hommes. On s'explique donc que, de ces grandes maison?, émanent des sentiments et des actes qui améliorent sans cesse les mœurs privées et la vie publique.
.^ XIX. — Le personael rural att.iclié au graud propriétairo résidant.
La population attachée à la terre qui entoure l'habitation du propriétaire résidant, oifre les caractères, distinctifs de toute bonne organisation sociale : elle jouit du bien-être en toute sécurité et elle est liée aux patrons par l'afTcction t't le dévouement. Ou n'y rencontre jamais ces .salariés à situation précaire qui, depuis notre décadence rurale, pullulaient dans les campagnes à famille instable, avant qu'on les eût attirés dans les villes. En première ligae se présentent des fermiers à prix d'argent : les uns, riches, exploitent plusieurs domaines avec le concours d'ouvriers domestiques ; les autres, de condition modeste, travaillent seulement avec leur famille. Viennent ensuite des métayers qui relèvent directement du patron, et qui partagent avec lui les fruits du domaine. Enfin les Bordiers apportent aux maîtres, aux fermiers et aux métayers le complément de main-d'œuvre dont ils ont besoin. Ils forment parfois le fond de la po-
102 i/agricultcre.
pulation rurale; et ils sont alors disséminés dans des maisons éparses, ou groupés en hameaux.
Les Bordiers jouent un rôle important dans une bonne constitution rurale. Ils sont rétribués à la fois par un salaire proportionnel à la quantité de travail et par l'allocation, à titre de subvention permanente, d'une borderie, composée d'une habitation, et de terres dont l'étendue excède rarement un hectare. Cette borderie, cultivée par la mère de famille, par les jeunes enfants et par les vieux parents, fournit la plupart des ol)jets nécessaires à l'existence du ménage, et notamment les légumes, les fruits, une boisson fermeutée, le lait d'uue chèvre ou d'une vache, les œufs, les plumes et la chair des volailles, la chair et la peau des lapins, le miel des abeilles, la graisse et la chair d'un porc ou de deux porcs, enfin le chanvre ella laine, qui sont en Europe les principales matières du vêtement. La famille du Bordier se procure, par voie de ramassage ou de cueillette, le combustible nécessaire à la famille, et une foule de menus produits. Les patrons les plus intelligents veulent, en outre, que l'aisance du Bordier soit complétée par une coucessiou annuelle de terre arable, où l'observateur rencontre les détails les plus utiles et les plus curieux.
Le Bordier et sou lils héritier s'emploient rarement aux menus travaux que je vieus d'indiquer. Ils travaillent toute l'année, en qualité do
l'agriculture par la 1-AMlLLE-SOUCHE. 103
journaliers, pour le compte du propriétaire ou de ses tenanciers. Le salaire attribué à leurs journées est employé surtout à acquérii' les céréales, le sel, une partie des vêtements et les articles de mobilier non confectionnés dans le ménage ; le reste grossit le pécule qui sert à doter les frères et les sœurs de l'héritier.
Ces Bordiers constituent, pour la grande propriété, le meilleur type d'ouvriers. Ils sont une pépinière précieuse de domestiques, de journaliers et même de tenanciers. Ils concourent avec les paysans au recrutement des manufactures, des villes et des colonies; mais leur fonction essentielle est d'assurer le service des moissons, en préservant la localité du contact délétère des ouvriers nomades. Bien qu'aucun bail ne lie les parties, toutes tiennent à honneur de maintenir des rapports qui ont pour bases I" affection et la justice. Ce régime ne garantit donc pas seulement aux ouvriers l'existence matérielle ; il pourvoit aussi à leurs besoins moraux, en évitant des déplacements onéreux et nuisibles aux mœurs. C'est ainsi, par exemple, que d'intelligentes fondations, témoignages de la piété et du dévouement des ancêtres, ont mis à la portée de tous, sur le domaine, le culte, l'enseignement primaire, le service de santé et les récréations morales.
104 t\\GRicuLTi:rŒ.
§ XX. — La prospérité locale émanant ilu grand propriétaire résidant.
Cette organisation donne à la vie publique comme à la vie privée la stabilité et l'éclat. Elle fait, de chaque grande résidence, une pépinière des services publics. Les magistrats et les officiers qui en sorteut sont plies dès l'enfance au travail et à l'obéissance ; ils ont acquis, dans les rapports sociaux d'uu vaste atelier de travail, l'expérience qu'aucune école ue saurait donner; enfin ils sont imbus de l'esprit de solidai'ité qu'inspire uaturellemeût l'éducation domestique. Us sont donc préparés à remplir les devoirs de l'homme public, c'est-à-dire à pratiquer les vertus qui se résument dans le dévouement à la patrie. Cette culture traditionnelle des grandes aptitudes du cœur et de l'esprit désigne ces familles à la confiance du souverain et des populations dans toutes les bonnes constitutions sociales, dans celles qui, avec les formes les plus diverses, attribuent la prépondérance à la richesse et au talent complétés par la vertu. C'est ainsi que l'État et les familles prospèrent en développant, par cette heureuse alliance de travaux, les sentiments et les intérêts qui attachent les hommes à la vie des champs.
Les peuples qui accumulent dans les résidences rurales les principaux produits des travaux usuels et des arts libéraux, s'assimilent les éléments solides de prospérité que possèdeul aujourd'hui
l'aGrICLLTLKE l'.Ul L.V FAMILLE-SOLCHE. lOo .
les Townships de la Nouvelle-Angleterre, les comtés britanniques, les petits cantons de la Suisse, les provinces basques et les États Scandinaves. Ceux, au contraire, qui concentrent exclusivement ces efforts sur les habitations d'une capitale et de quelques grandes villes, rechcrclient une gloire plus brillante peut-être, mais moins durable. Ils s'exposent à la décadence qui a successivement frappé Niuive, Babylone, Carthage, Rome et Venise.
,^ XXI. — Le mal causé par l'absentéisme du grand propriétaire.
Le propriétaire rural non résidant prive la population, et il se prive lui-même, des heureux résultats que je viens d'éuumérer. Il ne peut ni élever ses enfants dans le milieu le plus favorable à la vie physique, ni les retenir à la meilleure école du travail et de la vertu. Il ne contribue en rien aux progrès de l'agriculture, et il reste étranger aux sentiments et aux intérêts de ceux qui sont attachés à sa propre fortune. Il laisse la localité dépourvue du foyer de sociabilité et de patriotisme que seul il pourrait constituer, et il l'appauvi'it on outre matériellement eu consommant le produit net du sol, dans la ville ou les lieux de plaisir qu'il habite. En laissant sommeiller les aptitudes que la vie rurale propage chez les riches, il porte à la paroisse, à la province et à l'État un dommage irréparable. Au
106 l'agriculture.
surplus, poui" counaitre tous les inconvénients de l'absentéisme, il suffit de prendre la contrepartie des avantages que j'ai signalés pour la résidence permanente.
Le Partage forcé désorganise la grande propriété, sous des influences fort diverses. Il agit surtout en provoquant les habitudes d'absentéisme. J'ai même pu constater qu'en général les types les plus épargnés sont les moins recommandables. Une famille établie à la ville, joignant aux fermages d'un grand domaine rural les revenus de biens mobiliers, les profits d'industries urbaines ou les salaires de fonctions publiques, peut aisément, grâce à la stérilité du mariage, transmettre ce domaine à la génération suivante. Si d'ailleurs les hasards d'une licitation le faisaient passer aux mains d'une autre famille, il n'eu résulterait aucun dommage ni pour l'agricultare, ni pour la localité, ni pour la chose publique. Aces divers points de vue, le rôle du nouveau propriétaire ne serait pas plus inutile que celui du prédécesseur ; souvent même le personnel des tenanciers ne serait pas modifié.
Un propriétaire résidant qui remplit avec conscience les devoirs imposés par une bonne organisation de la famille et de la propriété est dans une situation toute différente. 11 ne pratique pas la stérilité systématique et il n'accumule pas, sous forme de placements mobiliers, les produits nets du sol. La mort qui termine cette honorable existence laisse les survivants en
-l'agriculture par la famille-souche. 107
présence d'une crise redoutable. Une famille nombreuse qui a consacré la majeure partie de ses revenus à des améliorations foncières ou à des dépenses d'utilité publique, est fatalement désorganisée à la mort du père, avec tous les intérêts dont elle était le centre . Le domaine ne pouvant être acquis sans péril par un des enfants, passera dans les mains d'un capitaliste étranger à la localité. Ce dernier, porté par cela même à l'absentéisme, arrivé, en général, au terme de sa carrière, sera incapable de s'attacher au sol et aux populations par ces liens que le temps seul peut former.
S XXII. — L'abrogation du Partage forcé indispensable à l'agriculture.
L'agriculture souffre donc chez nous du même mal qui frappe les intérêts et les sentiments que le plan de cet ouvrage a déjà offerts à mon examen dans les Livres précédents. Elle est incessamment troublée et affaiblie par notre régime de succession. Le Partage forcé affecte à la fois la petite et la grande propriété rurale; il détruit les petits domaines agglomérés, à familles fécondes; il les remplace par ces petits domaines morcelés oii la fécondité conduit fatalement au paupérisme, où la stérilité du mariage et l'égo'ismc procurent seuls aux familles certaines apparences de bien-être. Le Partage forcé ne nuit pas moins aux individus et à l'État eu dé-
108 l'agriccltl're.
sorganisaut les familles de grands propriétaires résidants, et eu multipliant parfois, au détriment de la petite propriété, les grands domainepossédés dans le régime de l'absentéisme.
Au même mal il faut opposer le même remède : c'est celui que j'ai indiqué pour la propriété et pour la famille ; c'est la réforme du régime des successions. L'analyse que je viens de faire confirme les conclusions que j'avais déjà appuj-ées sur des faits plus généraux et sur des considérations plus sommaires. Les deux classes d'agriculteurs qu'il importe de fortifier, je veux dire les petits propriétaires ù, domaines agglomérés et les grands propriétaii"es résidants, sont tout préparés à. faire un usage judicieux de la Liberté testamentaire. La coutume ah intestat, qui compléterait la réforme, est recommandée par la pratique des meilleures races agricoles. La jouissance de ces vraies libertés tarirait peu à peu, dans notre société, la source dps idées révolutionnaires. Dans la vie agricole, elle aurait pour effet immédiat d'améliorer la condition des propriétaires pauvres, et de réduire le nombre dos grands propriétaires absents.
Pour que cette réforme de la loi s'accomplit, il faudrait fonder notre régime de succession, non pas sur les passions d!un parti, sur l'esprit de domination des légistes ou sur les privilèges des gens d'affaires, mais bien sur l'intérêt général constaté par les déclarations des personnes qu'on n'a jamais consultées, c'est-à-dire de celles
l'agriculture par la famille-souche. 109
qui sont vouées aux travaux i^éellemeût productifs. Identifiés plus que toute autre classe avec l'intérêt général, les agricultears mettraient celte vérité en relief avec une évidence irrésistible. Aussi, dès qu'on entrerait dans cette voie d'euquête, serait-il prudent de se mettre en garde contre les inconvénients que j'ai déjà indiqués, et sur lesquels je vais insister de nouveau.
L'esprit public n'a point été habitué par le régime administratif des deux derniers siècles à voir le bien surgir du concours spontané des citoyens : il serait donc à craindre que, pour échapper au mal présent, on n'eût recours à un remède -non moins dangereux. Dès qu'on aurait compris que la loi actuelle de succession nous pousse dans une direction fausse, pn serait tout d'abord porté à chercher dans une loi nouvelle le mo3'en de nous contraindre à rentrer dans la bonne voie. Selon l'exemple déjà donné par le premier Empire, on n'abrogerait le Partage forcé que pour reconstituer le droit d'aînesse. Les hommes d'État chargés de la direction des enquêtes devraient se préoccuper de cette propension invétérée. Us auraient à démontrer par les faits qu'aux deux régimes de contrainte qui confient aux gouvernants la tâche de nous réformer à leur guise, il faut substituer le régime de liberté qui nous rendra la faculté de nous réformer selon nos besoins.
CepcndaDt, pour commencer les urgentes réformes que réclame notre agriculture, il con-
110 l'agricultire.
viendra d'imiter les utiles pratiques des peuples modèles et de ne point proscrire d'abord toute intervention de l'autorité. L'état de choses antérieur a introduit dans le régime agricole plusieurs désordres auxquels la seule initiative des citoyens ne saurait guère remédier. La loi et le pouvoir exécutif devraient donc y pourvoir par une immixtion temporaire, analogue à celle que les Anglais confient aux commissaires chargés de rendre la propriété agricole plus libre et plus individuelle. Parmi les mesures de ce genre qui m'ont été souvent recommandées par les personnes ayant une longue pratique de notre régime rural, je mentionnerai particulièrement les suivantes.
§ XXIII. — Restauration progressive de la LiljertO testamentaire.
La Liberté testamentaire, sans eQ'acer les nuances dues à la diversité des lieux et des traditions, rétablira en France les familles-souches et les domaines agglomérés qui correspondent à la meilleure organisation de la petite culture. La réforme sera immédiatement adoptée par les populations méridionales et par les provinces récemment annexées qui repoussent encore le Partage forcé. Elle ne se propagera, au contraire, qu'avec une extrême lenteur dans le nord de la France, où l'instinct de la transmission intégrale a été, soit étouffé par l'ancien régime, soit
l'agriculture par la famille-souche. 1 1 1
détruit par le régime nouveau. Les gens d'affaires, de leur côté, lutteront autant que possible pour conserver les avantages résultant de leur intervention dans les intérêts de la famille et de la propriété. Enfin, il y a lieu de penser que les tribunaux du nord de la France, en jugeant les coutestafions qui pourront surgir à l'occasion des testaments, se montreront d'abord peu favorables à l'exécution de la volonté des testateurs. Cette impuissance de la liberté à produire une réforme immédiate dans les provinces imbues de fausses idées, est momentanément sans remède; mais cet inconvénient disparaîtra peu à peu, à la vue des succès obtenus, dans les provinces mieux avisées, par le retour à la pratique des peuples modèles.
Cependant, tout en respectant la liberté individuelle, et en suivant une saine pratique gouvernementale, on pourrait imprimer une première impulsion aux esprits. On hâterait quelque peu la propagation d'un meilleur régime, par des encouragements particuliers qui seraient pour les populations du Nord une compensation des maux imposés par la pratique du Partage forcé. De même qu'on donne annuellement, sur les fonds du trésor public, certaines primes aux races d'animaux perfectionnés, on pourrait provoquer, par des moyens analogues, l'établissement d'une économie rurale propre à faire naître et à perpétuer les meilleures races de paysans. Des primes ou des exemptions d'impôt, accordées
112 l'agriculture.
dans chaque district rural pour la création des premiers domaines agglomérés avec habitation centrale, oifriraient, sous ce rapport, une certaine efficacité. La prospérité acquise tout d'abord aux nouvelles maisons serait, en effet, un utile exemple c[ue les autres familles suivraient peu à peu, lorsque le morcellement du sol et l'enchevêtrement des parcelles établies par le régime antérieur n'y feraient point absolument obstacle.
Les clifficultés viendront surtout des villages à banlieue morcelée, où la résistance d'un seul intéressé pourrait empêcher la réforme réclamée par tous les autres. Cependant chaque. propriétaire aurait avantage à les résoudre, puisqu'il augmenterait beaucoup le produit de sa culture en agglomérant toutes ses parcelles en un lot unique d'égale valeur. Des réformes de ce genre, faites en Allemagne par des villages entiers, ont toutes démontré que, même après l'immobilisation du capital nécessaire aux nouveaux domaines, ceux-ci, comparés aux anciens, ont toujours donné un fort accroissement de revenu net. 11 y a donc lieu de présumer cjuc les encouragements d''un gouvernement dirigé par une haute pensée de bien public produiraient, eu quelques localités, la majorité nécessaire au remaniement des territoires morcelés, surtout lorsque la réforme de la loi de succession aurait donné aux propriétaires le pouvoir de conserver à la génération suivante le bienfait de raggiomératiou.
l'agriculture par la famille-souche. 113
Les petits propriétaires sont aujourd'hui peu enclins à introduire dans leurs domaines les améliorations de ce genre qui exigent seulement l'entente mutuelle de deux intéressés. La résistance au bien ne provient pas, en général, d'un esprit de routine qui ne permettrait pas d'apercevoir les avantages d'une meilleure répartition du sol. Elle est la manifestation habituelle d'une décadence morale qui, depuis les derniers Valois et surtout depuis Louis XIV, ne cesse pas de se propager parmi les populations de nos campagnes.
§ XXIV. — La réforme de la petite culture par les réformes dans l'assiette des petits domaines.
L'abondance des parcelles détachées des domaines à demi agglomérés, et enclavées au milieu des domaines voisins, est l'une des circonstances qui mettent le mieux en relief, dans le nord et le centre de la France, cette impuissance des petits cultivateurs à réformer l'assiette de leur propriété. Sans inconvénients essentiels pour les vignobles et les petites cultures des banlieues urbaines, les enclaves de petite dimension, inférieures par exemple à deux hectares, sont un obstacle permanent aux perfectionnements que réclame l'exploitation des bestiaux, des céréales et des plantes fourragères ou industrielles. Elles ne se prêtent ni à l'emploi rationnel des eaux, ni à l'intervention des machines opérant avec économie les labours, les semailles, les sarclages et
114 l'agriculture.
les récoUes.' En outre, elles rendent ces mêmes perfectionnements impossibles sur Une étendue coDsidcrable de terres enclavantes. Or il arrive souvent que deux domaines contigus oifrent chacun une parcelle enclavée chez le voisin. Chac{ue propriétaire, pour restreindre les transports et les pertes de déjections animales, pour rendre à la culture le sol des chemins de service, et surtout pour conjurer des conflits, aurait donc intérêt à conclure un échange qui rendrait plus facile et plus proûtable la culture de son domaine.
Cependant cet échange de parcelles s'accomplit rarement, parce que les intéressés trouvent moins de satisfaction à se procurer un avantage qu'à maintenir un ordre de choses nuisible à leur voisin. Ce sentiment honteux entraîne la conservation indéfinie des enclaves, malgré les ventes forcées et les liquidations qui fournisseat périodiquement aux propriétaires enclavants l'occasion de les acquéiir. Les voisins, en effet, s'empressent alors d'enchérir à tout prix, non seulement avec le désir de nuire à l'acquéreur désigné par la nature des lieux, mais encore avec l'espoir de le rançonner plus tard eu lui cédant l'acquisition. J'ai souvent suivi dans leurs détails ces luttes entre l'intérêt légitime et le sentiment coupable, et j'ai constaté que c'est presque toujours ce dernier qui se montre le plus" tenace et le plus entreprenant.
L'instinct du paganisme, qui portait les peu-
l'agriccltcre par la famille-souche. 115
pies. anciens à traiter leurs voisins en ennemis, qui notamment faisait la faiblesse des peuples de la Gaule, se manifeste donc de nouveau dans nos campagnes; il y subit même, de nos jours, une recrudescence prononcée. Momentanément comprimé par la discipline persistante du christianisme et de la monarchie, l'antagonisme prend, dans ce milieu, un nouvel essor avec le scepticisme et l'esprit de rcvolation. Ces causes de relâchement du lieu social agissent concurremment avec celles qui jettent l'instabilité dans la famille. Si elles persistaient plus longtemps, elles nous amèneraient bientôt dans la voie qui a conduit à leur perte tant d'autres peuples. Le devoir des bons citoyens est de combattre ces tendances païennes, directement par l'esprit d'amour et de charité du christianisme, indirectement par toutes les réformes qui peuvent rendre plus rares les occasions de conflit entre les familles. Pour restaurer l'harmonie sociale, il serait opportun de restreindre le droit de posséder ces petites enclaves. D'après les enquêtes faites à ce sujet, ce droit ne constitue point un usage utile ou un intérêt légitime : il n'est au fond qu'une atteinte regrettable et souvent scandaleuse portée à la propriété d'autrui. Cette législation spéciale se combinerait très bien avec la réforme qui rendrait aux pères de famille le pouvoir de conserver à leurs descendants les domaines régénérés. -Elle prendrait fin naturellement dès que le mal actuel serait guéri. Ce système temporaire se
116 i.'agricllture.
concilierait avec le régime de liberté et de droit commua, beaucoup mieux que les lois permanentes qui ont été proposées dans le même but. Ainsi, par exemple, il est préférable à celui qui fixerait une limite au-dessous de laquelle le morcellement du sol serait interdit.
Le droit de morceler à l'infini toute espèce d'immeubles doit être soigneusement distingué du droit à la possession des enclaves. Les Anglais, entre autres, nous donnent sous ce rapport l'exemple d'une excellente pratique. Pendant les deux derniers siècles, ils ont autorisé le rachat des nombreuses enclaves créées par le moyen âge; et, de nos jours, les Land-Societies attribuent chaque année des milliers de parcelles à leurs populations manufacturières, peu portées vers la propriété foncière.
Les mesures de ce genre contribueraient surtout à la réforme des petits domaines. On ne voit guère, eu effet, comment des encouragements pécuniaires seraient, pour un grand domaine, des moyens essentiels d'amélioration. J'ai même entendu de grands propriétaires fort compétents exprimer la conviction que les primes maintenant distribuées par l'État pourraient être supprimées sous un meilleur régime.
S XXV. — L'aniélioratioa de la grande culture par les réformes dans la condition morale et politique des grands [iro[)riétaires.
La régénération de la grande propriété se trou-
l'agriculture par la famille-souche. 117
vera moins daos les réformes matérielles de l'économie rurale que dans les réformes morales et politiques qui créent les habitudes de résidence permanente. Nous devons revenir à la tradition conservée par toutes les grandes races européennes. Nos propriétaires fonciers doivent obtenir, comme autrefois, dans les campagnes, des avantages plus positifs que ceux qui leur sont maintenant acquis dans les villes. Or il ne suffit pas que les pères de famille puissent réorganiser, par le testament, le foyer domestique, Il ne suffit pas qu'ils soient ainsi portés à renoncer aux plaisirs factices demandés aujourd'hui aux capitales, aux lieux de bains et aux autres réunions du monde oisif. Il faut encore que les hommes disposant d'une grande fortune et doués de qualités émincntes possèdent, dans leurs résidences rurales, l'influence qui leur est nécessaire pour diriger au profil de tous les affaires publiques, pour établir de nombreux rnfants dans les professions utiles, et, en résumé, pour satisfaire à toutes les exigences d'une ambition légitime.
Les peuples modèles de notre temps, chez lesquels la grande propriété est solidement assise, ont tous été conduits, sur ce point, à des solutions analogues, lis attribuent de préférence aux propriétaires fonciers les magistratures locales, ainsi que les hautes fonctions de la province et (le l'État. En France même, où les grands propriétaires, malgré les fautes qu'ils ont commises
118 l'agriculture.
et les haines qu'ils ont excitées, sont moins désorganisés que les paysans, celte situation leur appartient encoa'e en beaucoup de lieux. Toutefois, pour donnei" à la France le concours qui est la principale force de l'Angleterre et des États allemands, cette classe devrait.être plus complètement associée à l'exercice du gouvernement. A ce point de vue, la réforme de la grande pro-priété est une question essentiellement politique; c'est donc au Livre du Gouvernement ,que ces considérations pourront être complétées.
Les questions que soulève l'intervenliou des grands propriétaires dans le gouvernement préoccupent tous les peuples qui aspirent (i la prépondérance politique, Depliis 1780, nos nom'hreuses constitutions écrites ont donné à ce sujet les solutions les plus contradictoires. L'Empire et la Restauration ont voulu développer, au moyen de privilèges, l'iutluence de la grande propriété ; les gouvernements révolutionnaires se sont, au contraire, appliqués à l'amoindrir. Tous se sont abusés en croyant trouver une force dans la classe qu'ils prétendaient favoriser aux dépens de la justice et de la liberté. J'insisterai plus loin sur le danger de ces tendances exclusives. Je montrerai d'ailleurs que le temps a fait disparaître tes motifs qui, après des révolutions violentes, semblaient les autoriser. Nous pouvons déjà entrevoir la solution qui, après les discordes civiles, peut seule fonder les dynasties et les gouvernements stables. Le pi'oblènic social
LAGRICILTIRE PAR LA FAJULLE-SOC.CHE. . 119
sera résolu, comme il l'a été à d'avitres époques de corruplio)!, par un petit nombre d'hommes supérieurs qui se dévoueront à restaurer le règne de la vertu. La solution n'est ni moins opportune ni plus difficile qu'elle ne l'était en Angleterre, au temps de Georges III, de Burke et de Samuel Johnson. Nous ne sommes pas plus. dépourvus que ne l'étaient alors nos voisins d'hommes capables de signaler le danger des vices et des préjugés éclos sous le régime actuel de décadence. Plaise à Dieu que cette salutaire impulsion nous soit bientôt donnée, et mette fin aux haines qui nous divisent! En revenant à l'esprit d'harmonie qui animait nos ancêtres au milieu du xvii' siècle, noufe rendrons, sans arrière-pensée, à chaque classe de la société l'inlluence qui lui appartient naturellement. Les propriétaires ruraux, en particulier, reprendront alors, en France, la haute mission qu'ils exercent chez tous les peuples libres et prospères.
LA COUTUME CONSERVE LE lilE.N A l'aIDE DE SIX PRATIQUES ESSENTIELLES.
Les études faites de nos jours sur les divers régimes du travail oiîreut une singulière particularité. Elles ne considèrent ni les remèdes propres à la guérisou du mal qui règne en beaucoup de lieux, ni les pratiques qui correspondent ailleurs à l'état de sauté. Elles traitent exclusivement des palliatifs applicables à un étal de malaise qu'on nous signale souvent comme une inévitable conséquence des principes mêmes de l'ordre social.
Au nombre des palliatifs qui sont l'indice évident de ce malaise, on doit citer en première ligne les sociétés de secours mutuels et les associations de toute sorte qui remédient, plus ou moins, à l'imprévoyance et au dénùment; puis les sociétés de bienfaisance qui se proposent le
(I) L'Orijanisation Ou travail (cli. ii).
même but, ou qui combattent les vices les plus dangereux, tels que le concubinage et l'ivi-ognerie. Ces institutions ont toutes un caractère commun : elles sont jugées inutiles dans tons les ateliers qui conservent un état] traditionnel de prospérité; elles sont repoussées par toutes les familles qui s'élèvent aux premiers degrés de l'aisance; elles disparaissent par conséquent dès que la réforme s'accomplit.
D'autres institutions du même genre sont créées, de nos jours, par la bienfaisance publique. Dans ces conditions elles sont également l'indice du mal; mais elles décèleraient l'état de santé si elles étaient créées par le mouvement spontané des populations. A cette catégorie de palliatifs se rattachent : les écoles de tout genre, les bibliothèques, les récréations choisies, les diverses sortes de caisses qui font fi'uctiûer les épargnes, et, en général, les institutions qui tendent à accroître le bien-être et la dignité des familles.
Les pratiques qui sont le vrai symptôme de la santé matérielle et morale des ateliers, celles que je nomme essentielles, se reconnaissent surtout à deux caractères : elles sont toutes abandonnées dans les groupes manufacturiers de l'Occident, où s'accumulent au plus haut degré les maux du paupérisme ; elles sont toutes conservées dans les établissements et les localités où régnent l'harmonie, la stabilité et le bien-être. Elles peuvent se grouper sous les six titres sui-
vants : 1° permanence des engagements réciproques du patron et de l'ouvrier^ 2° entente complèt-e touchant la fixation du salaire ; 3° alliance des travaux de l'atelier et des industries domestiques, rurales ou manufaturières; i" habitude* d'épargne assurant la dignité de la famille 'et l'établissement de ses rejetons; 5° union indissoluble entre la famille et son foyer; (i" respect et protection accordés à la femme.
Entre les steppes parcourues- par les nomades d'Europe ou d'Asie et les rivages maritimes où abondent les métropoles manufacturières de l'Occident, on peut observer, de nos jours, les diverses organisations sociales qui ont régné' à. toutes les époques de l'histoire. Je les al soigneusement étudiées à trois repHses, dans un laps de trente années; et j'ai été toujours amené, par l'observation directe comme par l'opinion unanime des vraies Autorités sociales, à la même conclusion : les six pratiques essentielles sont partout le signe certôCln de la prospérité; l'abandon de ces mêmes pratiques coïncide inévitablement avec un état de décadence.
Ces pratiques font naître et conservent la prospérité, sous le régime de contrainte comme sous le régime de liberté : elles se concilient donc avec les deux systèmes opposés qui président au gouvernement des nations. Elles se révèlent habituellement par certains caractères matériels ; mais elles émanent au fond d'idées et de sentiments qui appartiennent à l'ordre moral et qui
aux bonoes époques, Jouiiuent l'ensemble de la société. A, vrai dire, les six pratiques essentielles ne sont que l'applicaliou du Décalogue et de l'Évangile à la direction des ateliers de travad. Pour présenter le tableau complet de ces pratiques, j'aurais à reproduire les matières traitées dans deux ouvrages étendus (1). Renvoyant à CCS ouvrages pour les développements qu'on pourrait désirer, je me borne ici à l'indication des faits principaux. Je réduis d'ailleurs mon sujet à sa plus simple expression : à cet etTet, j'écarte autant que possible les ■ particularités spéciales aux peuples orientaux, et je considère surtout les institutions et les mœurs qui se rapportent à l'Occident-
l^'- PRATIQUE : PERMANENCE DES EiNOAGEMENTS RÉCIPROQUES DU PAXRO.N ET DE l'OUVRIER.
La permanence des engagements,, sous le régime de liberté individuelle, est la plus haute expression de stabilité; elle est aussi un indice certain de bien-être et d'harmonie. Elle' règne, avec ses meilleurs caractères, lorsqu'un attachement traditionnel se maintient entre les générations successives de pa,tron3 et d'ouvriers. Cet état de choses, une fois éta])li, assure d'im-
(1) Les Ouvriers européens décrivent, dans leurs détails, l'oi-ganisation du travail et la conditiou dos familles sous les divers régimes de l'Europe. La Réforme sociale offre l'ensemljlè et le résumé de ces mômes faits.
124 LA PRATIQUE DU BlEx\, OU LA COUTUME.
menses satisfactions à tous les intéressés ; aussi se conserve-t-il alors même que ceux-ci tendent momentanément à s'affranchir de la contrainte morale, qui est le vrai lien social sous tous les régimes. Dans ces cas de défaillance, la bienveillance chez le patron, le respect chez l'ouvrier, et chez tous Fempire de la Coutume, conseillent d'attendre avec patience et indulgence les réformes individuelles. En général, quand un ancien état de permanence prend fin tout à coup, la rupture vient du patron plutôt que de l'ouvrier.
Par contre, le patron chez lequel la permanence se maintient est classé dans l'opinion comme un précieux auxiliaire de la prospérité publique. Il est digne de tous les honneurs, surtout sous notre régime social, où tant d'influences s'emploient incessamment à ruiner la Coutume et à remplacer par l'antagonisme un ancien état d'harmonie. Parmi les devoirs qu'impose au patron la conservation de cette pratique, le plus nécessaire est l'éducation d'un successeur pénétré des obligations contractées par les ancêtres envers les ouvriers, garanties par la Coutume et transmises par la tradition locale avec la possession de l'atelier.
Depuis le commencement du siècle, et surtout depuis 1830 (1), cette pratique tombe souvent
(1) Avant 1830, les atcliui's parisiens portaient déjà l;i trace des idées subversives et des sentiments de Imiiio que
en désuétude daus les agglomérations manufacturières de l'Occident; mais partout le régime des engagements momentanés a fait naître la souffrance et l'antagonisme. Depuis lors, les ouvriers s'agitent sans relâche pour échapper à ces maux et retrouver la sécurité. Égarés, comme les patrons, par les erreurs qui sont la cause première du mal, ils cherchent le remède en dehors de la Coutume : ils s'épuisent en essais impuissants; et dans leur désappointement ils se font les auxiliaires d'hommes hostiles à la paix publique. Mais ceux-ci, loin de les remettre dans la bonne voie, les éloignent du but ; car ils leur prêchent la transformation ou
les révolulions autérieures avaient fait naître. J'ai pu cependant y observer alors des institutions et des mœurs qui ne le cédaient en rien à ce que j'ai trouvé de plus parfait, pendant trente années, dans le reste de l'Europe. Le patron et sa femme, se plaisant daus une existence simple et frugale, connaissaient dans tous ses détails la vie domestique de leurs ouvriers, et ceux-ci se préoccupaient sans cesse de la prospérité commune. La solidarité et l'harmonie apparaissaient dans tous les rapports du patron et de l'ouvrier, notamment dans une solennité dite fête de la lumière. Chaque automne, le dimanche précédant la semaine où l'on commence à éclairer l'atelier pour le travail du soir, le patron réunissait à sa propre famille toutes les familles de ses ouvriaits dans un banquet suivi de danses et de diverses récréations. En 1867, à une époque où je disposais de nombreux moyens d'information, j'ai vainement cherché, dans les anciens ateliers agrandis et enrichis, quelques vestiges de ces touchantes relations. J'ai surtout constaté l'absence de l'affection et du respect qui rattachaient à cette solennité la sympathie des ouvriers, des femmes et des enfants.
inêine le reuversement des plus constantes traditions du geure humain. Ces vagues aspir^itions des ouvriers vers un ordre de choses inconnu ont déjà produit de grands maux. Elles réservent à nos sociétés de dures épreuves, si elles s'accréditent davantage malgré les enseignements de l'expérience et de la raison.
Les essais les moins dangereux qui aient été faits pour créer de toutes pièces ce régime inconnu, ceux qui se concilient avec le respect de la paix publique, offrent un exemple curieux des observations que suscite le mépris de la Coutume. La préoccupation dominante des novateurs est de supprimer la fonction sociale des patrons et de fonder les ateliers sur le principe d'association, c'est-à-dire sur des communautés formées par les ouvriers mêmes qui exécutent les travaux manuels. On ne saurait trop admirer les efforts de talent et de vertu à l'aide desquels ou est parvenu à fonder, sur ce principe, un petit nombre d'ateliers prospères. Mais ces établissements exceptionnels ne jouent aucun rôle appréciable parmi les ateliers européens. Rien n'indique qu'il en doive être autrement à l'avenir.
Depuis les réformes opérées en Autriche (1849) et en Russie (18G1), le régime de contrainte ne s'emploie plus guère en Europe pour assurer la permanence des. engagements. Dans toutes les localités de l'Orient où je l'ai observé pendant vingt années, le régime des engagements
forcés obligeait les deux parties, selon les prescriptions de Coutumes très variées. Çepeiidarit les Coutumes offraient toutes ce caractère, que les patrons de l'Occident les auraient repoussées comme onéreuses pour leurs propres intérêts. Ce régime n'avait donc aucun rapport avec ridée que soulève généralement, en France, le mot de servage. Au surplus, dans les modèle» d'organisation sociale que l'Europe compte par milliers, la permanence des engagements se fonde exclusivement sur le libre accord des intéressés.